Culture et Foi > Textes libérateurs > Conférence de Luis Pérez Aguirre > La compassion comme clé
Mondialisation, nouveaux enjeux éthiques et Évangile (suite) 
Luis Pérez Aguirre


La compassion comme clé

La description développée par Jésus dans la parabole du Bon Samaritain (Luc 10:25-37) nous offre la clé dont on a tant besoin pour expliquer avec clarté la raison d’agir propre des chrétiens et de tant de personnes de bonne volonté qui luttent pour les droits des oubliés, des appauvris et de tous ceux et celles qui sont méprisés par les puissants. Il est intéressant de noter que Jésus, dans la parabole, ne décrit pas le fait de « devenir le prochain » par la proximité ou par la présence de quelqu’un (le prêtre et le lévite étaient présents et proches), mais bien par la capacité ou non d’être compatissant (pâtir avec) au besoin de la victime qui le presse de s’approcher d’elle. Seul celui-là qui compatit devient le véritable prochain.

Le Samaritain s’est approché du blessé gisant au bord du chemin, non pas pour s’acquitter froidement d’un devoir ou d’une obligation religieuse, mais tout simplement parce qu’il avait les entrailles bouleversées (c’est ce que signifie littéralement le verbe splanjhnizein utilisé par Luc 10:33). Là se trouve le cœur de la réponse. Au contraire, le prêtre et le lévite, eux, étaient mus par le devoir. L’obligation religieuse leur importait davantage que la personne concrète dans le besoin auquel un peu plus de sensibilité les aurait poussés à être attentifs. La perfection que Jésus exigeait de ses disciples (Matthieu 5:48) est définie par Luc (6:36) comme étant le devoir de miséricorde : « comme votre Père est miséricordieux ». Voilà une condition essentielle pour entrer dans le Royaume des Cieux (Matthieu 5:7).

Mais les termes « miséricorde » et « compassion » n’expriment pas exactement l’émotion que ressentait Jésus. Compassion signifie quelque chose comme « sentir avec » et partant, il rejoint un des aspects de la solidarité. La compassion et la miséricorde essaient de traduire un vocabulaire grec difficile à interpréter, qui vient, comme déjà dit, de la racine splajnon, c’est-à-dire « entrailles » ou « sein maternel ». Dans la Koïné du Nouveau Testament, le terme est synonyme de « cœur », c’est-à-dire du centre du sentiment et des motivations les plus profondes et les plus nobles qu’un être humain puisse connaître. Quand le Nouveau Testament se réfère aux « entrailles », c’est pour indiquer le lieu, la source et la profondeur des sentiments humains qui conduisent à une réaction de pitié : la compassion. Le verbe grec esplagjnizomai, employé dans tous ces textes, dérive du substantif esplagjnon qui signifie ventre, entrailles, intestin, cœur, c’est-à-dire les parties internes de l’être humain d’où semblent surgir les émotions les plus profondes. Le verbe grec nous indique un mouvement, un dynamisme ou une impulsion forte qui jaillissent des entrailles, une réaction en quelque sorte viscérale. Il s’agit donc d’une réalité beaucoup plus concrète et mobilisatrice que la compassion.

En fait, l’essentiel réside dans cette capacité de sentir jusque dans mes entrailles la situation de l’autre qui m’interpelle à partir de sa détresse. L’essentiel, c’est de cultiver cette sensibilité et de détruire les « blindages » que nous construisons sans cesse pour nous protéger des autres. C’est aussi de nous rendre « vulnérables » à la situation de celles et de ceux qui ont besoin de nous. Tout au long de sa pratique, Jésus est allé à la racine du problème qui menaçait la société de son temps plus que ne l’ont fait les Zélotes qui cherchaient un simple changement de gouvernement : un gouvernement juif à la place d’un gouvernement romain. Jésus, au contraire, luttait pour un changement radical qui devait atteindre tout le monde et chaque aspect de la vie, qui devait transformer les fondements mêmes de la société. Il voulait un monde qualitativement distinct qu’il appelait « le règne de Dieu ». Le vrai problème résidait dans l’oppression en soi, et non dans l’oppresseur transitoire. Or, la cause fondamentale de l’oppression est cette absence de pitié envers la personne qui souffre.

Concrètement, le système de domination commence à fonctionner à partir du moment où nous nions la situation de douleur des autres, à partir du moment où nous nous caparaçonnons contre ces autres qui nous interpellent et où nous nous considérons leurs maîtres. José Marti disait de façon frappante, « qu’assister à un crime et ne rien faire, c’est le commettre ».

À la fin de la parabole du Bon Samaritain, Jésus se sépare du docteur de la loi qui avait bien répondu en lui disant : « va et toi aussi, fais de même », c’est-à-dire fais-toi « prochain » de celles et de ceux que tu rencontres sur ton chemin et qui ont besoin de toi. Fais-toi compagnon de celles et de ceux qui souffrent ; partage ton pain « avec », marche « avec ». Cultive ta sensibilité, ta capacité de sentir avec les exclu(e)s. Car c’est seulement à partir de cette attitude que l’on peut finalement aller à la loi et comprendre ce qu’elle signifie.

Le chapitre 25 de Matthieu, qu’on cite souvent de façon abusive, nous parle aussi du jugement dernier comme d’un moment décisif dans nos vies. Dans ce récit, « tout est centré sur les responsabilités matérielles et fraternelles dans la cité profane. Le texte évangélique ne vise pas d’abord le pratiquant, ni même le croyant, mais le non-homme à libérer dans sa chair, pour une égalité à hauteur d’homme ! Une égalité à faire, un peu comme la vérité biblique de Dieu. Jésus-Christ se révèle dans cette dramatique de l’homme qui n’a que sa condition humaine à mettre dans la balance, du non-homme vidé de son humanité. À ce niveau, le Dieu nu et l’homme qu’est Jésus-Christ sur la croix se nouent dans un sens historique que nous n’osons avouer »[vii].

Charles Péguy disait avec sagesse « qu’une seule misère suffit à condamner une société. Il suffit qu’un seul homme soit tenu, ou sciemment laissé dans la misère pour que le pacte civique tout entier soit nul ». Sans doute, nous pouvons paraître insolents quand nous exprimons la voix des sans voix. C’est que nous sommes sans cesse obsédés par une seule et même conviction : et les autres ! et les autres !... et celles et ceux que nous oublions ! et les non-personnes !... La paix pour soi tout seul, c’est la solitude ! Si donc nous ne passons pas à l’action, nos réflexions sur la mondialisation ne serviront qu’à nous tenir à l’écart du pauvre, à renforcer nos idées toutes faites et nos préjugés coupables. C’est pourquoi, à la suite de Franz Fanon, « en tant qu’homme, je m’engage à affronter le risque de l’anéantissement pour que deux ou trois vérités jettent sur le monde leur essentielle clarté ».

[vii] GRAND’MAISON, Jacques, Op.cit.p.8.

[ Suite ]

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca