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La
compassion comme clé
La
description développée par Jésus dans la
parabole du Bon Samaritain (Luc 10:25-37) nous
offre la clé dont on a tant besoin pour expliquer
avec clarté la raison d’agir propre des chrétiens
et de tant de personnes de bonne volonté qui
luttent pour les droits des oubliés, des
appauvris et de tous ceux et celles qui sont méprisés
par les puissants. Il est intéressant de noter
que Jésus, dans la parabole, ne décrit pas le
fait de « devenir le prochain » par la
proximité ou par la présence de quelqu’un (le
prêtre et le lévite étaient présents et
proches), mais bien par la capacité ou non d’être
compatissant (pâtir avec) au besoin de la victime
qui le presse de s’approcher d’elle. Seul
celui-là qui compatit devient le véritable
prochain.
Le
Samaritain s’est approché du blessé gisant au
bord du chemin, non pas pour s’acquitter
froidement d’un devoir ou d’une obligation
religieuse, mais tout simplement parce qu’il
avait les entrailles bouleversées (c’est ce que
signifie littéralement le verbe splanjhnizein
utilisé par Luc 10:33). Là se trouve le cœur de
la réponse. Au contraire, le prêtre et le lévite,
eux, étaient mus par le devoir. L’obligation
religieuse leur importait davantage que la
personne concrète dans le besoin auquel un peu
plus de sensibilité les aurait poussés à être
attentifs. La perfection que Jésus exigeait de
ses disciples (Matthieu 5:48) est définie par Luc
(6:36) comme étant le devoir de miséricorde :
« comme votre Père est miséricordieux ».
Voilà une condition essentielle pour entrer dans
le Royaume des Cieux (Matthieu 5:7).
Mais
les termes « miséricorde » et
« compassion » n’expriment pas
exactement l’émotion que ressentait Jésus.
Compassion signifie quelque chose comme « sentir
avec » et partant, il rejoint un des aspects
de la solidarité. La compassion et la miséricorde
essaient de traduire un vocabulaire grec difficile
à interpréter, qui vient, comme déjà dit, de
la racine splajnon, c’est-à-dire « entrailles »
ou « sein maternel ». Dans la Koïné
du Nouveau Testament, le terme est synonyme de
« cœur », c’est-à-dire du centre
du sentiment et des motivations les plus profondes
et les plus nobles qu’un être humain puisse
connaître. Quand le Nouveau Testament se réfère
aux « entrailles », c’est pour
indiquer le lieu, la source et la profondeur des
sentiments humains qui conduisent à une réaction
de pitié : la compassion. Le verbe grec
esplagjnizomai, employé dans tous ces textes, dérive
du substantif esplagjnon qui signifie ventre,
entrailles, intestin, cœur, c’est-à-dire les
parties internes de l’être humain d’où
semblent surgir les émotions les plus profondes.
Le verbe grec nous indique un mouvement, un
dynamisme ou une impulsion forte qui jaillissent
des entrailles, une réaction en quelque sorte
viscérale. Il s’agit donc d’une réalité
beaucoup plus concrète et mobilisatrice que la
compassion.
En
fait, l’essentiel réside dans cette capacité
de sentir jusque dans mes entrailles la situation
de l’autre qui m’interpelle à partir de sa détresse.
L’essentiel, c’est de cultiver cette
sensibilité et de détruire les « blindages »
que nous construisons sans cesse pour nous protéger
des autres. C’est aussi de nous rendre « vulnérables »
à la situation de celles et de ceux qui ont
besoin de nous. Tout au long de sa pratique, Jésus
est allé à la racine du problème qui menaçait
la société de son temps plus que ne l’ont fait
les Zélotes qui cherchaient un simple changement
de gouvernement : un gouvernement juif à la
place d’un gouvernement romain. Jésus, au
contraire, luttait pour un changement radical qui
devait atteindre tout le monde et chaque aspect de
la vie, qui devait transformer les fondements mêmes
de la société. Il voulait un monde
qualitativement distinct qu’il appelait « le
règne de Dieu ». Le vrai problème résidait
dans l’oppression en soi, et non dans
l’oppresseur transitoire. Or, la cause
fondamentale de l’oppression est cette absence
de pitié envers la personne qui souffre.
Concrètement,
le système de domination commence à fonctionner
à partir du moment où nous nions la situation de
douleur des autres, à partir du moment où nous
nous caparaçonnons contre ces autres qui nous
interpellent et où nous nous considérons leurs
maîtres. José Marti disait de façon frappante,
« qu’assister à un crime et ne rien
faire, c’est le commettre ».
À
la fin de la parabole du Bon Samaritain, Jésus se
sépare du docteur de la loi qui avait bien répondu
en lui disant : « va et toi aussi, fais
de même », c’est-à-dire fais-toi
« prochain » de celles et de ceux que
tu rencontres sur ton chemin et qui ont besoin de
toi. Fais-toi compagnon de celles et de ceux qui
souffrent ; partage ton pain « avec »,
marche « avec ». Cultive ta sensibilité,
ta capacité de sentir avec les exclu(e)s. Car
c’est seulement à partir de cette attitude que
l’on peut finalement aller à la loi et
comprendre ce qu’elle signifie.
Le
chapitre 25 de Matthieu, qu’on cite souvent de
façon abusive, nous parle aussi du jugement
dernier comme d’un moment décisif dans nos
vies. Dans ce récit, « tout est centré sur
les responsabilités matérielles et fraternelles
dans la cité profane. Le texte évangélique ne
vise pas d’abord le pratiquant, ni même le
croyant, mais le non-homme à libérer dans sa
chair, pour une égalité à hauteur d’homme !
Une égalité à faire, un peu comme la vérité
biblique de Dieu. Jésus-Christ se révèle dans
cette dramatique de l’homme qui n’a que sa
condition humaine à mettre dans la balance, du
non-homme vidé de son humanité. À ce niveau, le
Dieu nu et l’homme qu’est Jésus-Christ sur la
croix se nouent dans un sens historique que nous
n’osons avouer »[vii].
Charles
Péguy disait avec sagesse « qu’une seule
misère suffit à condamner une société. Il
suffit qu’un seul homme soit tenu, ou sciemment
laissé dans la misère pour que le pacte civique
tout entier soit nul ». Sans doute, nous
pouvons paraître insolents quand nous exprimons
la voix des sans voix. C’est que nous sommes
sans cesse obsédés par une seule et même
conviction : et les autres ! et les
autres !... et celles et ceux que nous
oublions ! et les non-personnes !... La
paix pour soi tout seul, c’est la solitude !
Si donc nous ne passons pas à l’action, nos réflexions
sur la mondialisation ne serviront qu’à nous
tenir à l’écart du pauvre, à renforcer nos idées
toutes faites et nos préjugés coupables. C’est
pourquoi, à la suite de Franz Fanon, « en
tant qu’homme, je m’engage à affronter le
risque de l’anéantissement pour que deux ou
trois vérités jettent sur le monde leur
essentielle clarté ».
[vii]
GRAND’MAISON,
Jacques, Op.cit.p.8.
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