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Les fausses convictions
Il reste, bien sûr, que de cette situation de violence, surgira le conflit. Mais il faut nous rappeler que le conflit n’est pas un mal en soi, qu’il est essentiellement une occasion. C’est à travers le conflit, en effet, que nous reconnaissons l’autre, d’où l’importance absolue d’assumer ce moment de tension, d’adversité, d’opposition. Le conflit est une occasion de faire émerger la solidarité. La solidarité vue comme fondement du refus de l’injustice envers la non-personne ; vue comme expérience essentielle qui va au-delà de la violence et qui réside dans le fait que l’identité de la personne, tant sur le plan individuel que sur le plan collectif, n’est donnée que dans la pluralité. Elle se produit partout où des hommes et des femmes se respectent et s’estiment les uns les autres sans considérer la couleur de leur peau, leur sexe, leur statut social, leur nationalité, leur culture, etc. Dans un moment de conflit, c’est très bon que quelqu’un puisse intervenir pour nous confronter à nos propres pratiques : n’oublie pas que ton Christ est juif ; ta voiture, japonaise ; ta pizza, italienne, et ton couscous, arabe ; que ta démocratie est grecque, ton café, brésilien ; ta montre, suisse ; ta chemise, indienne, et ta radio, coréenne ; que tes vacances sont caraïbiennes ; tes chiffres, arabes, et ton écriture, latine ; et… tu reproches à ton voisin d’être un étranger ! « J’aimerais que l’on célèbre la diversité de races, de genres, de cultures, de croyances, disait Mgr Desmond Tutu. Dieu n’a pas besoin des chrétiens pour protéger Dieu. Et Dieu n’est pas spécialement chrétien. Il est le Dieu de tous ceux qui se revendiquent de lui »[viii]. La solidarité nous rend capables de vaincre la violence qu’engendre la mondialisation des marchés ; elle fortifie notre humanité et nous grandit. Elle peut même donner naissance à l’homme nouveau puisqu’elle rend possible la libération des non-personnes en prenant leur vie au sérieux.
La solidarité nous donne aussi une certaine capacité d’être « saisis aux tripes » par la misère et la souffrance des non-personnes. Elle favorise l’éclosion de la passion pour lutter contre la violence économique. Or, rien de vrai ne se fait sans passion, sans que nous y soyons profondément impliqués, ce qui suppose, au préalable, une vulnérabilité au cri des misérables. La passion est, en somme, la raison d’être et le nerf de l’engagement pour lutter contre la violence, et vice versa, l’engagement devient l’instrument indispensable à l’efficacité même de la passion. Si aujourd’hui tant de chrétien(ne)s en Amérique latine connaissent la détresse et même la gloire du martyre, c’est que leur « passion des pauvres » les a conduits à une option prioritaire pour la lutte contre la violence économique.
Mais il est absolument nécessaire d’examiner à fond certaines fausses convictions ou certains mythes qui affectent négativement la pratique solidaire et son impact dévastateur sur les droits des exclu(e)s.
La première de ces fausses convictions est de croire qu’il est possible, dans un monde globalisé injuste, d’appliquer les droits d’une façon harmonieuse, sans que personne n’y perde et que tout le monde y gagne. Il faut absolument accepter « qu’assurer les droits des démunis se fera souvent au détriment des nantis » (Clarence J. Dias). Il est impossible d’assurer les droits des appauvri(e)s sans affecter le pouvoir et la condition des riches et des privilégiés qui ont provoqué cette situation d’appauvrissement. Voilà donc à quoi s’engage la communauté des chrétien(ne)s quand elle décide de renoncer à toute neutralité et impartialité vis-à-vis des non-personnes pour se ranger du côté des exclu(e)s. Une deuxième fausse conviction concerne les besoins essentiels de la personne et de ses droits. Conséquence d’une erreur liée à la conceptualisation libérale de la justice, cette fausse conviction débouche sur un conflit entre le « pain » et la « liberté ». Naturellement, la liberté l’emporte dans une conception libérale du droit et de la justice. Il faut se rendre compte, disait le juriste indien Upendra Baxi, que « sans pain, la liberté de parole, d’association, de conscience et de religion, de participation politique, peut s’avérer existentiellement insignifiante ». Et le professeur Clarence Dias, de conclure avec beaucoup de sagesse : « la question ne se pose pas vraiment en termes de "pain" et/ou de "liberté" dans l’abstrait. Il s’agit plutôt de savoir qui a des deux, pour combien de temps, à quel prix pour les autres et pourquoi ». En d’autres mots, le discours éthique, dans un contexte de pauvreté de masse et de non-personne, soulève un problème de justice distributive, d’accès aux moyens pour répondre aux besoins élémentaires, de respect du bien commun.
La croissance à n’importe quel prix aboutit à un développement « pervers » qui signifie des souffrances intolérables pour les pauvres et qui en provoque de plus graves par de virtuelles violations massives des droits humains. Et alors, suprême ironie, la communauté internationale se mobilise avec des programmes d’aide humanitaire pour remédier au mal irréparable fait aux victimes et pour tranquilliser sa conscience.
Or, en ce qui concerne les victimes, i.e. les exclu(e)s, ce dont elles ont besoin en tout premier lieu, c’est de vaincre la faim et de rétablir la justice, de recréer des relations d’égalité et de respect, de reconquérir leurs droits, et non pas de profiter d’une charité paternaliste qui n’a aucun effet sur les causes. Une aide qui, dans le contexte latino-américain, est emportée par le flot de la dette, ne signifie qu’un simple cataplasme. Tant que les gouvernements couperont les budgets de santé, réduiront les surfaces de cultures vivrières, leur aide médicale et alimentaire n’équivaudra qu’à de la consommation pure. Il faut travailler sur les causes en même temps que pallier les effets. L’aide humanitaire doit donc avoir comme but premier de rétablir la justice.
Reste à considérer cette contradiction sous-jacente à tous les débats sur le contexte de la mondialisation : d’une part, il y a le droit à la liberté et le droit à la justice, le droit à la parole et le droit à la vie et aux conditions minimales de vie, d’autre part, il y a l’ordre social avec ce qu’il suppose de contrainte, de coercition, que les uns et les autres acceptent de s’imposer pour que soit respecté le droit d’autrui. Or, il n’est pas d’existence humaine sans liberté, mais il n’est pas non plus d’existence humaine sans la possibilité d’avoir accès aux biens nécessaires au maintien et au développement de l’être-au-monde. « La satisfaction des besoins essentiels est aussi indispensable que la liberté qui, elle, à la limite, est irrépressible ; "la liberté ou la mort !" oui, mais la revendication : "le pain et la liberté !" est aussi fondée en deçà de la limite » (V. Cosmao).
Même si nous n’avons pas fini encore de structurer en droit les exigences de la modernité ; même si nous avons à peine commencé à expliciter le registre de l’éthique et des valeurs qui structurent les consciences, à élaborer la dynamique immanente à la montée humaine, il reste qu’il est urgent de développer une éthique sous-jacente à la logique des droits humains à partir du non-homme, de la non-personne. Car la personne est encore à naître au Sud, comme ici au Nord.
Nous sommes en train de devenir agnostiques au sujet de la personne, comme apparemment nous le sommes depuis longtemps au sujet du Dieu de Jésus, quand nous ne sommes pas devenus tout simplement athées. Au carrefour des droits humains, il y a un vide, un « trou noir », comme ces étoiles à jamais éteintes dont les radiations continuent pourtant à nous atteindre ; un vide qui nous défie de recouvrer, à partir de la non-personne, l’énergie dont nous avons besoin pour franchir le mur sur lequel nous butons, si nous voulons garantir la justice à celles et ceux qui sont privés de leurs droits.
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Extrait d’une interview qu’il a accordée au service de Presse protestant de Suisse. Dans Évangile et Justice, Bruxelles, 47(1998)2.
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