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Mondialisation, nouveaux enjeux éthiques et Évangile (suite)  
Luis Pérez Aguirre


L’engagement solidaire

La solidarité naît de l’engagement concret dans ces sociétés dont nous imaginons mal à quel point elles sont décomposées, exploitées, affamées. Quiconque a tant soit peu connu ces situations n’a pu qu’être bouleversé par les énormes distorsions sociales qui se lisent sur ces multiples visages, comme aussi par l’invraisemblable cynisme et sadisme qui caractérise l’attitude des nantis. Très rapidement, il apparaît que, non seulement l’écart toujours croissant entre riches et pauvres ne peut être réduit, mais encore que le système lui-même ne peut être amélioré : il possède sa propre dynamique interne qui conduit nécessairement aux scandaleuses disparités que chacun(e) de nous peut constater.

Avec les exclu(e)s, nous nous demandons si, au-delà du clivage entre les droits individuels et les droits collectifs, le droit au développement n’apparaît pas comme une revendication de portée obligatoire et universelle. La pauvreté, la malnutrition, les situations de marginalisation, la dépendance culturelle, scientifique et technologique caractérisent les conditions de vie des populations appauvries. Leur aspiration à la dignité et leur cri d’amertume font apparaître la concrétisation du droit au développement comme un processus indivisible qui exige un nouveau contrat social, une collaboration plus juste et équitable entre les humains, et un renforcement de la solidarité.   

Mais le sentiment de solidarité doit engendrer un mouvement de solidarité. Pour réaliser la justice sociale, il faut toujours qu’il y ait de nouveaux mouvements de solidarité. Une solidarité qui doit déborder classes et catégories sociales dès qu’il s’agit de préserver ce bien qu’est l’humanité. Elle doit toujours exister là où l’exigent la dégradation humaine, l’exploitation et la croissance de l’exclusion et de la faim. Nous sommes tous convoqués et tenus à entreprendre ce qui est en notre pouvoir pour faire face à ces situations, même si elles se produisent loin de nous. Il est vrai qu’il y a des situations sur lesquelles nous n’avons aucune prise, ni directement ni immédiatement. Il ne faut pourtant jamais accepter de dire comme de façon définitive : « elles ne me concernent en rien » ; ou : « suis-je le gardien » de ces frères et sœurs ? Car « ne sommes-nous pas membres les uns des autres » (Éphésiens 4:25).   

La mondialisation, la globalisation des marchés a creusé un fossé, a élevé une barrière entre les nantis et les exclus. Prêtons attention alors à la voix d’Abraham : « Entre vous et nous il a été disposé un grand abîme, pour que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le puissent pas et que de là non plus, on ne traverse pas vers nous » (Luc 16:26). Dans cette parabole de Lazare, Abraham dit au mauvais riche qu’entre lui et Lazare il y a désormais un fossé infranchissable. Comme la barrière érigée sur terre par la mondialisation devient insurmontable, ainsi en sera-t-il dans l’au-delà. Et cette fois encore, au détriment du riche. Abraham lui-même ne peut pas la franchir. Il ne s’agit même plus du trou de l’aiguille : « l’emmurement » est total. Aucun espace ici pour ces espérances aussi faciles et suspectes que sont les consolations symboliques des vieilles rhétoriques chrétiennes sur la pauvreté ! « Le drame pascal de Jésus invite à beaucoup plus de profondeur et de vérité. S’il est allé aussi loin, c’est que l’enjeu pointé est d’une gravité exceptionnelle. Cette parabole nous en convainc. Mais on peut la tenir à distance d’une vague inquiétude qui n’engage à rien »[v]. Mais gare à nous ! Ce fossé dans l’au-delà n’est pas une simple métaphore. Le « entre vous et nous » de la parabole se situe d’abord dans notre temps et notre cité. Le drame est au centre de l’image, comme aussi au centre de la mondialisation. Le refus de partager le pain, la barrière érigée entre le riche et Lazare confrontent notre situation actuelle.

La question fondamentale qui se pose est de savoir de quel côté de la barrière on se situe. Complices des puissants et possédants ou solidaires des démunis et exclus ? Le drame est aussi qu’on peut donner du pain sans partager vraiment, sans établir une relation humaine, sans changer les rapports sociaux injustes, sans établir une authentique fraternité (Jacques Grand’Maison). Nos barrières de tous les jours sont bien camouflées. On s’arrange pour se protéger des exclu(e)s et pour trouver des solutions de luxe afin de les « parquer » hors de nos regards. Le mauvais riche s’arrange pour ne pas voir Lazare. Quand on spiritualise la pauvreté et l’exclusion, c’est une autre façon de lever de subtiles barrières qui évacuent tout le courant prophétique de la Bible, depuis Amos jusqu’à Jésus.   
Du monde déprimé des campagnes, du monde des Indiens et des travailleurs dont la sueur sert à irriguer la tristesse, surgit aussi l’appel du droit à sortir de la misère. Droit au respect, droit à ce qu’on ne les prive pas de leur aspiration à participer à leur propre libération, droit à ce que tombent les barrières de l’exploitation.

Alors on le voit : la réaffirmation solennelle du droit à la vie s’impose et ce, aussi bien à Quezaltenango au Guatemala, face aux séquelles qu’ont laissées les abominables massacres, que dans le bidonville de Sao Paulo au Brésil, face aux morts silencieuses causées par la rougeole aux effets toujours aussi dramatiques. Oui, il nous faut encore aujourd’hui nous souvenir de cette toute première exigence de la dignité de la personne humaine : qu’on ne lui vole pas sa vie, qu’on ne la tue pas comme une bête ou même moins qu’une bête. L’Amérique latine connaît encore des camps de la mort, des escadrons de la mort, des prisons, des disparus... et aussi des affamés, des moribonds victimes de toutes sortes de maladies qu’on pourrait contrôler. Oui, il faut clamer très fort le droit de l’homme et de la femme à la VIE.

Mais il ne faut pas aller trop vite car nous sommes confrontés à une réalité dérangeante : neutraliser la violence inhérente à la mondialisation des marchés est un projet absolument inaccessible, hors de notre portée ou pis encore, il incarne un cruel cynisme vis-à-vis la grande majorité de la population du monde : les pauvres, les exclus, les exploités, hommes et femmes submergés dans une abjecte pauvreté, qui vivent dans les conditions plus cruelles et indignes que celles des animaux d’ici au Nord.

Il est terrible de constater l’impassibilité mondiale face à cette réalité de violence. C’est difficile à croire, mais il faut se rendre à l’évidence que la misère, la souffrance et la violence des masses sont travesties en réalités abstraites. L’extension et la dimension massive de l’injustice font qu’elle tend à perdre sa capacité de susciter l’indignation parce qu’elle est devenue endémique à force d’être fréquente et banalisée. Cette violence ne parvient plus à émouvoir et à engager profondément. Nous ne sommes plus vulnérables, car d’innombrables mécanismes nous protègent de l’impact que cette réalité pourrait exercer sur nous pour nous motiver à agir. La mort d’un grand nombre de pauvres révèle non seulement un problème d’ordre matériel, mais aussi un dramatique problème d’ordre éthique et spirituel.

Face aux cris des exclus : « Seigneur, Fils de David, aie pitié de nous ! » (Matthieu, 20:29s), Jésus réagit : il est « pris de pitié », littéralement « ému jusqu’aux entrailles », pris aux tripes. Ces réactions de Jésus nous font mieux comprendre son attitude prophétique. Elle s’apparente à celle de la révélation de son Père qui, par compassion pour les esclaves, s’attaque, « la main levée et le bras tendu » (Deutéronome 4:34-5,15) aux oppresseurs de son peuple. Cette attitude peut choquer des chrétien(ne)s et apparaître comme peu « édifiante » pour celles et ceux qui prétendent accéder au Dieu de Jésus à partir d’un lieu « neutre » et « impartial ». Selon l’évangile de Matthieu (23), Jésus de Nazareth a insulté les scribes et les pharisiens sept fois en les accusant d’hypocrites, cinq fois en les accusant d’aveugles et une fois en les accusant de stupides ; et ce, sans parler du nombre incalculable de fois où leur a prêché « la justice, la compassion et la bonté ». C’est qu’on ne peut authentiquement compatir avec l’opprimé(e) sans qu’en même temps ne surgisse l’indignation contre l’oppresseur.

Sentir pleurer le pauvre, goûter ses larmes, caresser sa « chair » qui souffre, qui est affligée, voilà ce qu’exige cette dignité de la chair qui occupe la place centrale dans notre façon de concevoir la religion du cœur compatissant. C’est cette matérialité de la réalité que nous découvrons quotidiennement dans la violence des corps affamés et abîmés de nos frères et sœurs ; elle illumine nos yeux quand on lit dans l’Évangile « Venez, les bénis de mon Père, héritiers du Royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Parce que j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif… » (Matthieu 25:34-35). Il est absolument nécessaire de prendre en considération cette « matérialité », cette « sensibilité » dont nous parlons parce qu’elle représente rien de moins que le premier critère de l’éthique chrétienne. C’est ce critère qui caractérise les actions humaines, les décisions en bien ou en mal dans toute pratique chrétienne.

Quand l’Évangile de Matthieu cite la parole d’Osée : (6:6) « C’est la miséricorde qui me plaît et non les sacrifices », c’est pour nous dire que cette miséricorde est la clé de la compréhension, dans le Nouveau Testament, de la « hesed », Ancien Testament, de la compassion entre les humains. Dans Osée, le strict parallélisme synonymique entre la compassion et la connaissance de Dieu, et l’opposition aux sacrifices et holocaustes, manifeste clairement le sens de la relation inter-humaine qui tient pour déjà acquise la connaissance de Dieu. Jérémie parle dans le même sens et son discours est on ne peut plus explicite (22:16) : « Il défendit la cause du pauvre et de l’indigent. N’est-ce pas me connaître ? Oracle de Yahvé ». De plus, dans de nombreux textes de la Bible hébraïque et à travers des parallélismes extrêmement clairs, la compassion « hesed » est liée à la justice « sedaqah » et au droit « mispat ». Il s’agit donc d’une compassion étroitement liée au sens de la justice.

La dureté de cœur est mise en parallèle avec la capacité d’indignation que nous devons conserver et cultiver sans cesse. Hélas, à partir d’un long et tortueux chemin, notre culture a laissé disparaître ce parallélisme pour construire deux catégories séparées : l’amour et la justice[vi].

[v] GRAND’MAISON, Jacques, Cri de Dieu Espoir des pauvres, Éditions Paulines, Montréal, 1977, p.5

[vi] Lire PEREZ AGUIRRE, Luis, Tout commence par un cri, Les Éditions de l’Atelier, Paris, 1997.

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