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Mondialisation, nouveaux enjeux éthiques et Évangile (fin) 
Luis Pérez Aguirre


Pour croire à une issue

Au niveau de la planète, c’est par la promotion du bien commun qu’on pourra satisfaire l’urgence de créer une politique économique. Ce qui signifie d’abord –disait Riccardo Petrella[ix] – assurer la sauvegarde ou le rétablissement des conditions vitales de l’existence de milliards d’êtres humains : l’air, l’eau douce, les océans, l’énergie solaire, etc., autant de biens qui doivent acquérir le statut de biens communs patrimoniaux de l’humanité et être « gouvernés » comme tels, c’est-à-dire par des régulations publiques mondiales. La deuxième série de chantiers qui exigent l’élaboration de politiques planétaires concernent la sécurité commune (alimentaire, environnementale, financière, sanitaire), la paix, la diversité culturelle, la répression des crimes contre l’humanité et de la corruption économique. À cet égard, l’urgence de créer une politique planétaire doit porter sur la définition et la mise en place d’un nouveau système financier et monétaire mondial et sur l’établissement de nouvelles normes pour le commerce international, des normes qui soient en rupture avec celles du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Quant au dossier sur le travail, les spécialistes se montrent très pessimistes. Le travail salarié paraît une valeur en voie de disparition. Chômage, licenciement, réduction du temps de travail : ces réalités font désormais partie du paysage du monde ouvrier. L’évolution inéluctable vers une société qui pourra se passer de plus en plus des travailleurs et des travailleuses, exige de chaque personne une remise en question radicale. Il faut faire face à l’insécurité, affronter l’inconnu, quitter son « ancienne peau », se penser autrement. Et ce qui est le plus difficile, changer de mentalité. L’identité de la personne, construite sur un schéma où la notion de travail exerçait un rôle prédominant, est à revoir entièrement. La richesse humaine a été trop souvent mesurée en terme de capacité de produire. Il est nécessaire aujourd’hui de trouver d’autres façons de s’investir. Une femme me disait : « J’aime faire du beau, j’aime bricoler, décorer, créer avec mes mains des tas de trucs fantaisistes. Dans ma famille, on n’attachait aucune importance à ces capacités. C’était méprisé parce que soi-disant inutile… »   
Pour croire à une résurrection, à une issue qui ne soit pas purement symbolique, nous devons accepter le réalisme biblique et évangélique des murs érigés par les humains eux-mêmes. S’ils les ont érigés, ils peuvent donc les abolir.

En effet, il n’y aura pas de paix tant que les nantis n’émigreront pas là où le Christ émigre tous les jours, à savoir : là où il y a un(e) nécessiteux(se). C’est ce qu’affirme clairement la parabole du jugement dernier (Matthieu 25,31). Si le riche opprime le pauvre avec et par sa richesse, alors pour retrouver Dieu et se réconcilier avec Lui, il lui faut regarder vers le Sud. C’est là qu’il découvrira le Dieu souffrant qui attend que l’engagement des justes transforme la situation.

Il y a réconciliation s’il y a conversion structurelle et personnelle. Chacun(e) est invité(e) à un nouveau style de vie, simple, sensible à la souffrance du pauvre et solidaire avec lui. Il y a réconciliation si on se mobilise pour un changement de lieu social, car on a trop souvent regardé le monde des pauvres à travers les yeux des riches.

Il y a réconciliation si on reconnaît que l’Esprit de Jésus est dans les pauvres ; que c’est à partir d’eux qu’il recrée son Église. Les pauvres sont le lieu théologique authentique de la reconstitution de l’Église. Ce sont eux, les pauvres, qui sont à la source de la vraie activation planétaire de l’Église. Si, en Amérique latine, des millions de baptisés meurent de faim chaque année, c’est en partie parce que, durant cinq siècles, l’Évangile a été lu d’une manière incompatible avec les intérêts des pauvres, c’est-à-dire, avec les intérêts de Dieu. Si, dans le cas de Jésus, la « parole de Dieu » a été utilisée contre Dieu, faut-il s’étonner qu’aujourd’hui l’Évangile de Jésus soit utilisé contre les pauvres et le Royaume de Jésus ? Heureusement, les pauvres continuent de nous évangéliser et de nous offrir la clé pour lire correctement l’Évangile en nous ouvrant la voie vers l’unité solidaire vraiment universelle, planétaire, catholique.

Il y a réconciliation quand, comme Mgr Romero, on n’hésite pas à traduire en actes, en fidélité totale à l’Évangile, la fameuse proclamation de saint Irénée : « la gloire de Dieu, c’est le pauvre vivant » !   
Il y a réconciliation quand on arrive à concrétiser la tradition doctrinale des Pères de l’Église, comme l’a rappelé le Magistère : « devant les cas de nécessité... il est obligatoire d’alléger la misère de ceux qui souffrent, non seulement avec ce qui est superflu, mais avec le nécessaire. Il faut vendre les ornements des églises et les objets précieux du culte divin. Il est obligatoire d’aliéner ces biens pour donner du pain et pour vêtir les démunis » (Sollicitudo rei socialis, 31). Cette nouvelle hiérarchie de valeurs oblige à repenser le droit de propriété quand on a à faire un choix entre « l’avoir » et « l’être », surtout quand « l’avoir » de quelques-uns se fait aux dépens de « l’être » des autres.

Il y a réconciliation quand la vue des misérables nous devient insupportable, quand, en écoutant Jésus qui nous apparaît dans leur regard, nous le laissons nous arracher notre masque de bienfaiteur–bienfaitrice, quand nous le laissons nous interpeller : « qu’as-tu fait de ton frère, de ta sœur » ? Car la question première que nous pose l’Évangile est toujours la même : « qu’avons-nous fait de notre frère, de notre sœur ? » Désormais, tout retour en arrière nous est interdit, car il ne s’agit plus simplement de prier et de comprendre le monde des exclu(e)s, mais d’y faire éclater la justice, de faire surgir la personne nouvelle et solidaire là où il y a des opprimé(e)s.

Il y a réconciliation quand nous nous découvrons ordonné(e)s aux pauvres, car le baptême nous ordonne aux pauvres ; quand nous pouvons dire que « nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons les pauvres » (1 Jean 3,14). Cela suppose tout simplement qu’on a une visée vraiment planétaire du bonheur ; cela signifie que tout geste d’amour pour les désespéré(e)s, toute solidarité avec eux, devient résurrection du Seigneur.

Il y a réconciliation si, au début de toutes nos rencontres et démarches, nous nous posons cette unique question : « Comment est-ce que tout ce que nous sommes en train de faire affectera ou impliquera les pauvres » ? L’action avec les pauvres et en leur faveur n’est pas qu’une option parmi d’autres, mais le facteur intégrant de tout ce que les chrétien(ne)s accomplissent. Si, comme chrétien(ne)s, n’importe laquelle de nos actions n’a rien à voir avec une foi qui incarne la justice, alors nous devrions l’interrompre. La seule justification pour poursuivre des actions de réconciliation avec des « non-pauvres », c’est de promouvoir l’implication de toute la famille chrétienne à guérir les blessures des pauvres, à apprendre des pauvres ; et non pas d’imposer une nouvelle idéologie d’une Espérance qui vient d’en haut.

Enfin, il y a réconciliation quand nos démarches sont une « bonne nouvelle » pour les pauvres, un message qui leur donne de la force pour affronter l’avenir. Il ne s’agit pas de dire une parole sur l’espérance, mais bien d’être une parole d’espérance pour les pauvres. Il y a réconciliation quand on ne se scandalise pas à cause de Jésus crucifié en eux (Matthieu 11,6) ; quand l’annonce du règne de Dieu est vraiment cause de joie, « bonne nouvelle », et non simplement une doctrine, une norme immuable, applicable à tout le monde, aux riches et aux pauvres, aux oppresseurs et aux opprimés. Car cette bonne nouvelle a des destinataires propres et exclusifs : les pauvres. Voilà pourquoi elle n’est annoncée qu’à eux. Non pas parce qu’il faille la cacher aux autres, mais parce que, pour tous les autres, elle n’est pas « bonne »... !

Malheur à nous si nous sommes capables d’assister passivement à la douleur des pauvres ! Mais bienheureux sommes-nous, si un jour on nous accuse de nous réjouir en compagnie des amis de Jésus : les pauvres, les prostituées, les défavorisés, les malades, les victimes de l’injustice, de la discrimination, les petits qui n’ont rien à espérer de ce type d’ordre international qu’on veut nous imposer.

Ayons le courage de dire oui au Seigneur qui nous invite à faire route avec lui, à habiter avec lui chez les pauvres. « Une seule chose vous manque, nous dit Jésus, vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor au ciel ; puis venez, suivez-moi » (Marc 10,21). Que la foi nous aide à commencer, dès aujourd’hui, à nous dépouiller peu à peu de ces choses dont on ne voudrait pas être dépouillés ! Le dépouillement est, en effet, indispensable si on veut goûter la liberté, savourer la joie de vivre, ce qui constitue à la fois le centre de gravité de la vie de tout(e) chrétien(ne) et le cœur de l’Évangile : la pauvreté !

Motivés par le désir d’une authentique réconciliation avec les sans droits, les sans voix, les sans pouvoir, les sans savoir, poursuivons avec eux l’interminable cheminement vers la fin de leur nuit terrible. Guidés par la boussole du droit du pauvre, toujours plus sacré que celui des riches, entrons dans la longue marche des opprimé(e)s !

Nous restera alors à faire réalité ce qu’André Myre appelle la « béatitude missionnaire ». Elle nous incite à croire que la communauté chrétienne n’est pas là pour elle-même. « Le chrétien est celui qui se voit chargé de poursuivre la tâche inaugurée par Jésus-Christ : révélation implique de soi mission. La façon dont on comprend Jésus-Christ laisse entendre comment on comprend sa mission à soi. Or, l’ensemble d’Isaïe 40-66 implique un envoi auprès des pauvres et des opprimés. De plus, la forme même qui est utilisée, celle de la béatitude, est appropriée à une charge missionnaire. En effet, on ne dit pas : Heureux sommes-nous, chrétiens pauvres, affamés, etc., mais : Heureux sont-ils. Rien n’obligeait cette communauté à choisir cette forme plutôt qu’une autre. Qu’on ait choisi celle-ci en particulier est donc significatif de la conception qu’on a de sa mission chrétienne. Et, manifestement à la suite de Jésus, on a une conception missionnaire évangélisatrice »[x].

Comprendre, nous évitera la tragédie de beaucoup de chrétien(ne)s qui cherchent à éliminer la compassion et la douleur de leur mission. C’est qu’il(elle)s agissent non pas à partir d’un cœur sensible qui arrive toujours à découvrir les moyens qu’il faut, mais en considérant d’autres « raisons » qui ne trouvent d’efficacité que dans l’anesthésie de la lucidité et des cœurs conscients afin de ne pas les sentir. C’est ce qu’exprime Antonio Machado dans ses vers : 

« Dans le cœur j’avais l’épine d’une passion je pus l’arracher un jour mon cœur je ne le sens plus ! »   
Il y a des chrétien(ne)s qui prétendent contourner la blessure que provoque le choix de se mettre à la place des victimes ; qui prétendent ne pas souffrir de leur choix en se blindant, en se désensibilisant. C’est qu’ils se sont tout simplement « morphinisés » dans leur tâche, ils se sont « narcotifiés » afin d’éviter les conséquences de leur option. Et ils l’ont fait en empruntant le pire chemin : celui qui leur a « arraché le cœur » et les a rendus incapables de comprendre les béatitudes.

Alors, que reste-t-il de nos amours ? Y a-t-il encore des valeurs qui fonctionnent, des racines qui ne sont pas pourries ? Il reste le commandement incontournable de Jésus : « Aimez-vous comme je vous ai aimés », c’est-à-dire : « Donnez votre vie comme j’ai donné la mienne ». Il reste que le souci du bien commun doit l’emporter sur le privé ; que l’économie du long terme doit passer avant le court terme ; qu’il faut faire la chasse aux mensonges, aux pots de vin et aux passe-droits ; qu’il faut réinstaurer la tolérance, le respect des droits de la personne et la lutte pour l’environnement et la paix. Pour nous, chrétien(ne)s, il reste qu’il faut aussi faire l’expérience du pardon et de l’amour des ennemis. « L’évangile nous appelle au décentrement de soi, à prendre la barque et partir à la rencontre sur les chemins que Jésus a balisés, ceux de la liberté et du service des pauvres ; et si l’on perd pied dans les tempêtes de la vie, on sait qu’on échappera au naufrage grâce à Celui qui a dit : « Pourquoi avoir peur, hommes de peu de foi » ?[xi].

La dite impossibilité de dépasser le système actuel ou d’éradiquer l’exclusion, n’est pas une impossibilité d’ordre technique – de moyens ou d’économie – mais bien plutôt et principalement, d’ordre politique (de volonté politique), d’ordre éthique (de hiérarchie de valeurs) et d’ordre religieux (de négation de la béatitude missionnaire). « Qui, parmi nos aînés, fait face aujourd’hui ? Qui nous propose un autre monde, même utopique, une pensée nouvelle, même désespérée ? Depuis quinze ans, quelle voix forte s’est élevée pour nous assurer que nous n’étions pas seuls à nous scandaliser des progrès du matérialisme et de la bêtise ? »[xii]. Ce n’est pas le Seigneur qui nous jugera, mais le pauvre qui deviendra le juge silencieux de chacun(e) de nous.

Peut-être que tout ce que je viens de dire s’exprimerait mieux par la beauté et la simplicité de la poésie du martyr nicaraguayen, Juan Gonzalo Rosé ? Dans sa Lettre à sa sœur Thérèse, ce poète écrit :

 

Je m'interroge aujourd'hui
Pourquoi n'ai-je aimé seulement
les roses éphémères
les marées de juin
les lunes sur la mer?

Pourquoi ai-je dû aimer
la mer et la justice
la rose et la justice
la justice et la lumière?

Luis Pérez Aguirre 

  

[ix] La dépossession de l’État, Le Monde Diplomatique, Août 1999, p.3.

[x] En Cri de Dieu Espoir des pauvres, op.cit. p.88.

[xi] GALISSON, Jean, La parabole de l’arbre et de la barque, Témoignage Chrétien, 20 octobre 1995,p.10.[xii] HUGUENIN, Jean René, Une autre jeunesse, Éd. Du Seuil, Paris, 1965, p.44.

[xii] HUGUENIN, Jean René, Une autre jeunesse, Éd. Du Seuil, Paris, 1965, p.44.

 

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