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La mondialisation et la non-personne
Mes chères Sœurs et mes chers Frères, ce n’est pas sans émotion que j’ai accepté de venir partager avec vous, durant ces quelques moments, les sentiments éprouvés dans cette expérience de travail parmi les plus petits et les exclus en Amérique latine. Malgré la situation que nous vivons, malgré la lutte féroce que nous avons eue à affronter dans le Cône Sud, sous les régimes de sécurité nationale – tel un rescapé de la mort et de la disparition forcée, j’en suis revenu, grâce à la solidarité des amis de partout dans le monde, – je me sens bien à l’aise ici, parce que je suis convaincu que vous parlez le même langage que moi, que vous avez les mêmes aspirations que moi. Je vous sens ouvert(e)s à l’appel des pauvres, des exclu(e)s, des oublié(e)s, qui réclament un peu de droit et de justice dans ce monde de globalisation.
Voici d’abord deux informations terriblement banales du monde globalisé que j’aimerais vous communiquer au tout début de cette intervention : - les avoirs des 84 personnes les plus fortunées du monde dépassent le Produit brut de la Chine qui compte 1,2 milliards d’habitants ; - les avoirs des 225 plus grandes fortunes du monde équivalent au revenu annuel de près de 50% des plus pauvres de la planète, soit de 2,5 milliards d’habitants.
En prélevant seulement 4% de ces sommes, on pourrait assurer à tous les habitants de la Terre une infrastructure qui garantirait le droit à la santé, à l’éducation, à l’eau potable et à une saine alimentation.
Et ce n’est pas une somme impossible à réunir : elle correspond à ce qu’on a dépensé en cosmétiques l’an passé, aux États-Unis. Qui d’entre nous, moi y compris, ne pourrait pas vivre avec 95% de ce qu’il possède ? Il existe des moments si graves dans la marche de l’humanité que pour les exclu(e)s par exemple, la vie au quotidien est devenue une pure folie ; elle est la négation même de la prudence, de l’ordre international actuel, des évidences et de la sagesse même. Pour les exclu(e)s, vivre aujourd’hui, c’est accepter de faire continuellement un saut périlleux dans l’inconnu ; un inconnu qui les enserre entre la vie et la mort, entre l’amour et la haine, entre la justice et l’oppression.
Si, à l’ambiguïté du silence, je préfère la maladresse d’une parole – le « parler à temps et à contretemps », – il ne faut quand même pas se tromper sur ce qui est en jeu. Il ne faut pas tricher avec les mots. Il est bien difficile de traiter de la question de la mondialisation, de la dictature des marchés financiers qui conduit à l’implosion de nos États et de nos institutions, à la disparition du peu d’espace démocratique que nous avions acquis. Il n’est guère plus simple de discourir sur le néolibéralisme qui alimente les tensions ethniques, la xénophobie, les guerres civiles inutiles et dévastatrices ; de disserter sur ce système à qui on doit la montée en puissance des réseaux des gangsters, des barons de la drogue, des chefs de guerre et des mercenaires qui ont tôt fait d’occuper le vide créé par la désintégration de la société mondiale. Les guerres de ce siècle ont coûté 109 millions de vies. Le carnage le plus colossal jamais perpétré dans l’histoire humaine se poursuit encore maintenant : un holocauste gigantesque dans lequel Mammon est en train de tuer 34 000 enfants par jour comme coût acceptable pour faire des affaires.
Il est bien difficile de saisir les nuances du vocabulaire. N’appelons pas « structure économique » ce qui n’est qu’un traité de guerre écrit avec le sang des humilié(e)s. Notre réflexion pourrait nous faire croire que nous sommes devant une définition technique de la mondialisation pouvant nous amener à nous sentir gonflés d’une irresponsable utopie. Plus jamais un discours séparé de la pratique quotidienne ! « De nos jours, les concepts envahissent de plus en plus les discours. On parle de chômage plutôt que de chômeurs ; d’exclusion plutôt que de laissés-pour-compte ; des inégalités… sans y toucher vraiment. Les paraboles évangéliques, elles, ne platonisent pas. Elles ne prennent pour argent comptant que les existences personnelles. Je suis ceux que j’aime. Je préfère les amis à l’amitié, les justes à la justice, les nomades des jours ouvrables aux sédentaires des abstractions. L’âpre chemin vers la vérité à la vérité elle-même, car, transitaire, elle s’attrape au vol, elle se biographie. »
[i].
Il faut faire du neuf en nous laissant défier par l’Évangile et après, – ce qui est le plus difficile – agir en conséquence. La priorité absolue dans la dynamique de justice, c’est la pratique. La connaissance biblique est de l’ordre de l’amour actif. La véritable orthodoxie est l’orthopraxie. La pratique va juger de la vérité de toute confession de foi. Et ici, on ne peut pas agir en solitaire. Il importe donc de bien situer l’action, de telle sorte que l’identité du Royaume ne soit pas mise en péril.
Avant de parler de mondialisation, je sens que j’ai la responsabilité de me faire proche de la parole des démunis et des petits, du Dieu qui nous parle à partir de la catastrophe du pauvre. Ce n’est pas facile de parler de mondialisation, car j’ai souvent mal au cœur quand je vois le gaspillage de plus en plus marqué de notre société de consommation ; quand j’assiste à la montée de l’individualisme et de l’égoïsme dans le monde des riches. Je souffre de voir qu’on passe souvent à côté de l’essentiel et, en même temps, de découvrir que la misère n’est pas innocente. Je souffre de constater, malgré tant de générosité, combien peu nombreux sont ceux qui ont les mains propres vis-à-vis ces mécanismes qui engendrent la pauvreté. Par contre, ils sont sans nombre les responsables qui, par action ou omission, condamnent les petits à une hygiène lamentable, à la promiscuité, à une alimentation insuffisante, aux épidémies, au froid ; bref, à une existence qui est la négation même de « l’ordre international » qu’on nous impose.
Ce n’est pas facile de parler de mondialisation. Mais en regardant dans les yeux de mes orphelins et de mes enfants abandonnés avec qui j’habite depuis longtemps ; en scrutant du regard ces femmes que j’accompagne dans les rues de Montevideo et qui se prostituent à cause de la faim, je me sens obligé de faire ce que mon frère jésuite martyr assassiné au Salvador, le Père Ignacio Ellacuría, appelait, selon une métaphore de la médecine, une « coproanalyse » ; c’est-à-dire un examen des fèces, des excréments de la civilisation des riches, car c’est vraiment ce qui nous apparaît quand nous faisons l’analyse ou le diagnostic de la réalité de nos peuples crucifiés. C’est à partir de leur réa-lité qu’on connaît et qu’on subit la maladie de ceux qui la produisent. Tout semble indiquer que cette civilisation qu’on appelle chrétienne est gravement malade. Pour lui éviter une fin fatale, il est urgent de promouvoir un effort de solidarité. Il faut se convertir pour transformer cette civilisation de l’intérieur ; il faut l’aider prophétiquement à alimenter et à provoquer une nouvelle conscience collective.
Cette dynamique est extrêmement difficile mais elle est nécessaire si on veut rendre possible la réconciliation avec nos peuples du Sud. En guise d’exemple, voici une situation qui paraît banale mais qui, en fait, est très significative : on est arrivé, au Sud, à ce surprenant paradoxe de donner une signification théologique à la merde !... Des millions de personnes survivent dans nos pays pauvres, grâce aux détritus, aux ordures et aux fientes, pendant qu’ici, par exemple, les gens dépensent quatre milliards de dollars par an pour alimenter leurs chiens et leurs chats domestiques, et ce sans tenir compte des millions qui se dépensent dans les magasins de vêtements et dans les boutiques de toilette pour animaux domestiques. Ajoutez à cela le gaspillage en publicité...
Ce petit exemple démontre l’imbécillité de notre nouvel ordre international... Avec ce qu’on dépense chaque année en Europe pour alimenter des animaux domestiques, on pourrait alimenter dix millions de personnes dans les pays du Sud. Il y a donc quelque chose de pire que de subir l’injustice impunément : c’est de l’infliger d’une façon aussi stupide et organisée.
Il faut, là encore, revenir au Maître : Avant de présenter ton offrande, va d’abord te réconcilier avec ton frère. Et j’ajoute : « avec ta sœur », car il est clair que les femmes forment la moitié de notre population ; elles assument environ les deux tiers du travail mondial, mais ne reçoivent qu’un dixième du revenu mondial et possèdent moins d’un pour cent de la propriété mondiale.
Face à cette situation, c’est se cacher la réalité que de continuer à se baser sur une notion de pauvreté sans tenir compte du sexe. La pauvreté ne frappe pas les hommes, les femmes, et les enfants de la même façon. Ce n’est pas un hasard si les femmes, au Sud, sont doublement pauvres ; mais nous leur imposons un statut inférieur parce qu’elles sont femmes et enfantent et ainsi nous les refoulons dans la pauvreté. La pauvreté est d’abord et avant tout le problème des femmes et des enfants. La féminisation de l’état de pauvreté est donc une conséquence directe du péché structurel du sexisme.
À cause de mon expérience quotidienne avec la mondialisation, vous comprendrez qu’il m’est difficile d’aborder ce sujet sans me poser cette terrible question : comment faire vivre ces enfants qui vont mourir avant d’avoir pu prendre conscience du temps ? C’est le thème de la violence économique considérée du point de vue de ceux qui sont démunis. À l’opposé d’une conception libérale, qui centre son discours sur les caractéristiques des conséquences de la mondialisation sur la personne, mon expérience met le focus sur « la non-personne », sur la multitude pauvre de nos pays.
Dans l’antiquité, les grecs appelaient l’esclave « aprosopos », c’est-à-dire « celui qu’on ne voit pas », le sans-visage, la non-personne. C’est aujourd’hui le visage des marginalisés, des zonards, des prostituées, des enfants de la rue, des ombres des exclus, de tous les oubliés de la communauté internationale mondialisée.
La mondialisation est en soi diabolique. Le mot diabolique est ici à prendre dans son sens grec (« ce qui divise »), qui s’oppose au symbolique qu’on décrit comme « le signe de reconnaissance de deux morceaux brisés ». Défendre la mondialisation telle qu’elle se présente aujourd’hui, c’est défendre une réalité qui refuse d’expulser le « mal » et qui diabolise ses adversaires, parce qu’une minorité s’identifie au « bien ».
Comment parler de ma rencontre avec la mondialisation à partir de la souffrance de l’innocent(e), de la longue plainte des humilié(e)s et des opprimé(e)s par des structures économiques injustes et apparemment abstraites ? Voilà des questions dont les vraies réponses surgissent des pauvres eux-mêmes. Parler de lutte contre la violence que provoque la mondialisation de l’économie de marché, ce n’est pas traiter d’une question d’ordre théorique. C’est davantage un style de vie, une façon d’être l’objet du fléau le plus dévastateur et le plus humiliant que constitue la situation de violence et de pauvreté inhumaine dans laquelle vivent des millions de latino-américain(e)s. Cette situation infra-humaine de la non-personne est extrêmement dure, mais heureusement elle peut être aussi à la fois le lieu d’une expérience de libération et de dignité.
La seule réponse possible à l’immense violence de la dictature des marchés financiers mondiaux et à la clameur de la masse des pauvres latino-américains, c’est l’engagement pour la défense des droits de la personne. Cette pratique poursuit une action collective de transformation, d’humanisation en vue de remettre l’histoire entre les mains des non-personnes.
Mais cette expérience de lutte contre la dictature des lois du marché global, aux côtés des absent(e)s de l’histoire, nous fait nécessairement perdre les repères habituels. Au creux de l’action, nous découvrons un nouveau rapport entre connaissance et transformation. Car la personne ne connaît véritablement que ce qu’elle fait. Se pose alors la question du politique qui, en fait, est en lien étroit avec l’existence humaine, à savoir : toute l’organisation de la vie sociale.
C’est ici que se situe la limite de ce que nous affirmons : nous ne traitons pas de l’exclusion « en soi », comme s’il s’agissait de quelque abstraction universelle que l’on pourrait décrire « objectivement ». Nous pensons que le contraste géographique, racial, sexuel, culturel, religieux, bref, le « d’où l’on se situe », assumé en tant que tel, est le seul et unique présupposé, le seul et unique point de départ méthodologique qui puisse créer, donner vie et légitimer notre réflexion.
Il est important de s’accorder sur le fait que l’analyse sociale et l’éthique sont indissociables. Il n’y a ni science ni analyse sociale qui soit neutre. Rien dans la sociologie et l’économie peut prétendre à une pure objectivité car « tout est selon la douleur avec laquelle on regarde » (Mario Benedetti). La réalité de l’exclusion, si minime et banale soit-elle, est un code difficile à lire. « Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves » (Herbert Marcuse). Et les esclaves ne savent même pas qu’ils sont esclaves, ce qui signifie qu’objet et perception de l’objet ne coïncident pas nécessairement. Inévitablement, nous percevons toujours les réalités à partir d’une clef de lecture don-née : nous avons besoin d’une clé pour ouvrir la porte et rentrer dans le champ de telle ou telle réalité. Pour approcher la tragédie de l’exclusion, nous avons donc à nous demander où se trouve la clé qui nous permettra d’avoir accès à sa compréhension.
[i]
Tenue de voyage de René Gaillard dans Golias Magazine nº 54, mai-juin 1997, p.76.
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