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Mondialisation, nouveaux enjeux éthiques et Évangile (suite) 
Luis Pérez Aguirre


L’importance du lieu social

Nous faisons face ici à un problème majeur : on ne peut changer la réalité ou lutter contre l’exclusion à partir de n’importe où ni à partir de n’importe quelle disposition intérieure. Quand on fait un retour sur des échecs importants, on se rend compte souvent qu’en réalité, ce ne sont pas les théories ou les connaissances qui ont fait défaut, mais bien le lieu à partir duquel on a voulu agir. À ce propos, il serait bon de se rappeler le mot si pertinent de Friederich Engels, mot qui, avec le temps, est devenu maxime populaire. Il dit ainsi : « l’on ne pense pas la même chose selon que l’on vit dans une cabane ou dans un palais »[ii]. La simplicité d’une telle affirmation constitue, nous n’en doutons pas, une des expressions les plus lumineuses de la pensée contemporaine. Ce qu’affirme Engels avec sa « boutade » c’est que, bien que la vérité soit absolue, l’accès que nous pouvons en avoir ne l’est pas. C’est-à-dire que, bien qu’un certain accès réel à la vérité nous soit possible, il sera toujours conditionné par la réalité elle-même et aura toujours, pour autant, un caractère relatif. Jamais il ne sera neutre et inconditionnel. Resituée dans le contexte de l’importance du lieu social, cette déclaration d’Engels vient donc confirmer que la réalité n’est pas ressentie (vue ou expérimentée) de la même façon à partir d’une cabane ou à partir d’un palais.

Tout cela est d’une importance capitale pour notre propos. En effet, même en supposant les meilleures intentions, la meilleure bonne volonté et les meilleures capacités intellectuelles, il y a des lieux d’où tout simplement on ne peut ni voir ni sentir la réalité de façon à ce qu’elle nous ouvre à l’amour et à la solidarité.   

Alors, il ne nous reste qu’une solution : changer de lieu social. Le lieu social, c’est le point à partir duquel on perçoit, on comprend la réalité et on essaie d’agir sur elle. Il nous faut donc passer du lieu social des élites au lieu social des exclu(e)s. C’est à partir du monde des pauvres que nous devons lire la réalité de la violence si nous voulons nous engager pour sa transformation. La vision qu’ont les pauvres et les opprimé(e)s de la violence économique doit être le point de départ et le premier critère pour lire et comprendre aussi bien le monde globalisé que la violence qu’il provoque.   

C’est aussi simple que cela, mais c’est tout aussi grave d’en arriver aux conclusions et d’en peser les conséquences. Où est-ce que je me situe ? Où sont mes pieds et ma praxis en matière de solidarité ? Car la question est de savoir si je suis au bon endroit pour accomplir ma tâche. Un tel processus ne peut être mis en marche que par ceux et celles qui sentent dans leur chair la brûlure de l’injustice et de l’exclusion sociales. Gustavo Gutiérrez, grand théologien péruvien, a raison d’affirmer que « la solidarité avec le pauvre et la lutte contre la pauvreté... apparaissent comme des tâches titanesques ». Il ne s’agit donc pas d’un acquis définitif mais d’un processus de conversion permanent.   

Ignacio Ellacuría, lâchement assassiné au Salvador par des militaires obscurantistes, aimait rappeler que l’Université Centraméricaine, dont il était le recteur, avait pris une option en faveur des exclu(e)s. À ce propos, il affirmait que la tâche d’éduquer implique « d’abord le lieu social pour lequel on a opté ; puis le lieu à partir duquel et pour lequel on fait des interprétations théoriques et des projets pratiques ; finalement, le lieu d’où part la pratique et à laquelle on subordonne ses propres pratiques »[iii].   

À la racine du choix de ce lieu social, il y a l’indignation éthique que nous ressentons devant la réalité de l’exclusion ; le sentiment que la réalité de l’injustice dont sont victimes la grande majorité des êtres humains est si grave qu’elle exige une attention incontournable ; la perception que la vie même perdrait son sens si elle tournait le dos à cette réalité. Il ne sera jamais possible de travailler à être plus humains à partir du point de vue des centres de pouvoir et de savoir, ni même en se situant à partir d’une prétendue neutralité. Cette pratique est appelée d’avance à être condamnée et à tomber d’elle-même lorsqu’elle aura à soutenir la preuve des faits, comme cela est arrivé au jésuite de Camus dans La Peste.

Personne ne peut prétendre voir ou sentir les problèmes humains, la douleur et la souffrance des autres à partir d’une position « neutre », absolue, immuable dont l’optique garantirait une totale impartialité et objectivité. Une telle ambition sera toujours une négation de l’unique approche de la réalité de l’autre et donc, de celle de Dieu que « nous ne voyons pas », comme dit saint Jean…   
Il est donc extrêmement urgent de provoquer une rupture épistémologique. La clé pour comprendre ceci est dans la réponse que chacun(e) de nous donnera à la question : « d’où » est-ce que j’agis ? C’est-à-dire quel est le lieu que je choisis pour voir le monde ou la réalité, pour interpréter l’histoire et pour situer mes actes transformateurs ?

Mieux que n’importe quel autre moyen particulier, la manière d’exprimer sa sensibilité et son intérêt à rendre la société plus humaine réside, en effet, dans une pratique active de la solidarité, notamment avec les démuni(e)s qui font l’objet de discriminations et de marginalisations intolérables. Tout ce qui signifie une violation de l’intégrité de la personne humaine, comme la torture morale ou physique, tout ce qui est une offense à la dignité de la personne, comme les conditions de vie inhumaines, l’esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et d’enfants, ou encore pour ceux et celles qui bénéficient d’un emploi les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travail-leurs au rang de purs instruments de production, sans égard pour leur dignité, tout cela constitue des pratiques infâmes qui nous engagent toutes et tous à nous impliquer dans les solidarités sociales.

Mais il existe aussi les exclu(e)s, ceux et celles qui n’ont pas accès au monde du travail. Exclu ! Le mot est à la mode et l’exclusion, elle, existe à l’échelle planétaire. Pour la première fois en 1995, l’ONU a organisé une conférence à Copenhague pour tenter de lutter contre ce fléau. Exclure, c’est mettre en dehors de, repousser, écarter, ne point admettre, nous dit le dictionnaire.

Étymologiquement, le mot vient du latin ex, hors de, et claudere, fermer. Ainsi, il y au-rait, dans notre monde, des gens en dehors, les exclu(e)s et des gens en dedans, les inclus(e)s. « Autrefois, un certain discours séparait, d’une manière similaire, les fous et les non-fous. Il mettait d’un côté les malades mentaux et, de l’autre, les gens normaux. La barrière était nette, claire et précise. Pas question de mélanger, d’émettre le moindre doute sur le bien-fondé de la séparation. Aujourd’hui, la psychologie est venue renverser ces certitudes »[iv]. Pour parler des exclu(e)s, surgit alors un nouveau langage, apparaissent de nouveaux termes qui donnent ses dimensions à cette tragique réalité. On invente un vocabulaire pour désigner une espèce humaine, celle qui ne compte pas. Dans nos pays, on parle déjà des « jetables ». Le problème aujourd’hui, ce n’est pas celui de l’exploité(e), car l’exploité(e) reçoit au moins un salaire ; le problème c’est celui de la non-existence dans la société ; celui de ne pas avoir de travail, d’être une main-d’œuvre en surnombre et rejetée. « Jetable » : voilà un nouveau concept, un nouveau mot. Un nouveau type de crucifixion, la crucifixion de la personne qui est de trop. Hinkelammer disait que l’on continue à avoir besoin de beaucoup de choses du tiers monde : de sa nature, de son air, de ses mers, de ses plages, de tout ça. Ce dont on n’a plus besoin, c’est de la majeure partie de sa population devenue une sous-espèce humaine qui ne compte plus… Quel concept se fait-on alors de l’espèce humaine ? Elle se divise en deux : celle qui compte et celle qui ne compte pas…

Il faut donc affiner notre langage et distinguer entre un pauvre exploité dans le monde du travail et un exclu. Le « pauvre » serait un « marginal inclus » dans le système de production ; c’est-à-dire un exploité et un opprimé encore à l’intérieur des limites du système et du marché du travail. L’exclu(e), c’est la personne « hors du système ». Et plus vous « entrez » dans l’exclusion, plus vous perdez la notion de votre moi individuel, c’est-à-dire de votre corps ; et de votre moi social, c’est-à-dire de votre relation avec autrui. Et moins vous prenez conscience de cette situation, plus les gens le sentent et vous évitent : c’est un cercle vicieux. Quand se produit cette rupture du lien économique, puis social, puis affectif, il ne reste plus rien que l’immense détresse de la solitude.

[ii] Citation de Ludwig FEUERBACH dans « Contre la dualité du corps et de l’âme », Werke II, Leipzig 1846, p. 363, in Ludwig FEUERBACH et la fin de la philosophie classique allemande.

[iii] Ellacuría, Ignacio, El auténtico lugar social de la Iglesia, en VV.AA. Desafíos cristianos, Misión Abierta, Madrid, 1988, p. 78.

[iv] ROMANENS, Marie, Et si nous étions tous des exclus ? , L’Actualité Religieuse, 15 avril 1995, p.9.

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