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L’importance
du lieu social
Nous
faisons face ici à un problème majeur : on ne
peut changer la réalité ou lutter contre
l’exclusion à partir de n’importe où ni à
partir de n’importe quelle disposition intérieure.
Quand on fait un retour sur des échecs importants,
on se rend compte souvent qu’en réalité, ce ne
sont pas les théories ou les connaissances qui ont
fait défaut, mais bien le lieu à partir duquel on
a voulu agir. À ce propos, il serait bon de se
rappeler le mot si pertinent de Friederich Engels,
mot qui, avec le temps, est devenu maxime populaire.
Il dit ainsi : « l’on ne pense pas la même
chose selon que l’on vit dans une cabane ou dans
un palais »[ii].
La simplicité d’une telle
affirmation constitue, nous n’en doutons pas, une
des expressions les plus lumineuses de la pensée
contemporaine. Ce qu’affirme Engels avec sa
« boutade » c’est que, bien que la vérité
soit absolue, l’accès que nous pouvons en avoir
ne l’est pas. C’est-à-dire que, bien qu’un
certain accès réel à la vérité nous soit
possible, il sera toujours conditionné par la réalité
elle-même et aura toujours, pour autant, un caractère
relatif. Jamais il ne sera neutre et inconditionnel.
Resituée dans le contexte de l’importance du lieu
social, cette déclaration d’Engels vient donc
confirmer que la réalité n’est pas ressentie
(vue ou expérimentée) de la même façon à partir
d’une cabane ou à partir d’un palais.
Tout
cela est d’une importance capitale pour notre
propos. En effet, même en supposant les meilleures
intentions, la meilleure bonne volonté et les
meilleures capacités intellectuelles, il y a des
lieux d’où tout simplement on ne peut ni voir ni
sentir la réalité de façon à ce qu’elle nous
ouvre à l’amour et à la solidarité.
Alors,
il ne nous reste qu’une solution : changer de
lieu social. Le lieu social, c’est le point à
partir duquel on perçoit, on comprend la réalité
et on essaie d’agir sur elle. Il nous faut donc
passer du lieu social des élites au lieu social des
exclu(e)s. C’est à partir du monde des pauvres
que nous devons lire la réalité de la violence si
nous voulons nous engager pour sa transformation. La
vision qu’ont les pauvres et les opprimé(e)s de
la violence économique doit être le point de départ
et le premier critère pour lire et comprendre aussi
bien le monde globalisé que la violence qu’il
provoque.
C’est
aussi simple que cela, mais c’est tout aussi grave
d’en arriver aux conclusions et d’en peser les
conséquences. Où est-ce que je me situe ? Où
sont mes pieds et ma praxis en matière de solidarité ?
Car la question est de savoir si je suis au bon
endroit pour accomplir ma tâche. Un tel processus
ne peut être mis en marche que par ceux et celles
qui sentent dans leur chair la brûlure de
l’injustice et de l’exclusion sociales. Gustavo
Gutiérrez, grand théologien péruvien, a raison
d’affirmer que « la solidarité avec le
pauvre et la lutte contre la pauvreté...
apparaissent comme des tâches titanesques ».
Il ne s’agit donc pas d’un acquis définitif
mais d’un processus de conversion permanent.
Ignacio
Ellacuría, lâchement assassiné au Salvador par
des militaires obscurantistes, aimait rappeler que
l’Université Centraméricaine, dont il était le
recteur, avait pris une option en faveur des
exclu(e)s. À ce propos, il affirmait que la tâche
d’éduquer implique « d’abord le lieu
social pour lequel on a opté ; puis le lieu à
partir duquel et pour lequel on fait des interprétations
théoriques et des projets pratiques ;
finalement, le lieu d’où part la pratique et à
laquelle on subordonne ses propres pratiques »[iii].
À
la racine du choix de ce lieu social, il y a
l’indignation éthique que nous ressentons devant
la réalité de l’exclusion ; le sentiment
que la réalité de l’injustice dont sont victimes
la grande majorité des êtres humains est si grave
qu’elle exige une attention incontournable ;
la perception que la vie même perdrait son sens si
elle tournait le dos à cette réalité. Il ne sera
jamais possible de travailler à être plus humains
à partir du point de vue des centres de pouvoir et
de savoir, ni même en se situant à partir d’une
prétendue neutralité. Cette pratique est appelée
d’avance à être condamnée et à tomber
d’elle-même lorsqu’elle aura à soutenir la
preuve des faits, comme cela est arrivé au jésuite
de Camus dans La Peste.
Personne
ne peut prétendre voir ou sentir les problèmes
humains, la douleur et la souffrance des autres à
partir d’une position « neutre »,
absolue, immuable dont l’optique garantirait une
totale impartialité et objectivité. Une telle
ambition sera toujours une négation de l’unique
approche de la réalité de l’autre et donc, de
celle de Dieu que « nous ne voyons pas »,
comme dit saint Jean…
Il est donc extrêmement urgent de provoquer une
rupture épistémologique. La clé pour comprendre
ceci est dans la réponse que chacun(e) de nous
donnera à la question : « d’où »
est-ce que j’agis ? C’est-à-dire quel est
le lieu que je choisis pour voir le monde ou la réalité,
pour interpréter l’histoire et pour situer mes
actes transformateurs ?
Mieux
que n’importe quel autre moyen particulier, la
manière d’exprimer sa sensibilité et son intérêt
à rendre la société plus humaine réside, en
effet, dans une pratique active de la solidarité,
notamment avec les démuni(e)s qui font l’objet de
discriminations et de marginalisations intolérables.
Tout ce qui signifie une violation de l’intégrité
de la personne humaine, comme la torture morale ou
physique, tout ce qui est une offense à la dignité
de la personne, comme les conditions de vie
inhumaines, l’esclavage, la prostitution, le
commerce des femmes et d’enfants, ou encore pour
ceux et celles qui bénéficient d’un emploi les
conditions de travail dégradantes qui réduisent
les travail-leurs au rang de purs instruments de
production, sans égard pour leur dignité, tout
cela constitue des pratiques infâmes qui nous
engagent toutes et tous à nous impliquer dans les
solidarités sociales.
Mais
il existe aussi les exclu(e)s, ceux et celles qui
n’ont pas accès au monde du travail. Exclu !
Le mot est à la mode et l’exclusion, elle, existe
à l’échelle planétaire. Pour la première fois
en 1995, l’ONU a organisé une conférence à
Copenhague pour tenter de lutter contre ce fléau.
Exclure, c’est mettre en dehors de, repousser, écarter,
ne point admettre, nous dit le dictionnaire.
Étymologiquement,
le mot vient du latin ex, hors de, et claudere,
fermer. Ainsi, il y au-rait, dans notre monde, des
gens en dehors, les exclu(e)s et des gens en dedans,
les inclus(e)s. « Autrefois, un certain
discours séparait, d’une manière similaire, les
fous et les non-fous. Il mettait d’un côté les
malades mentaux et, de l’autre, les gens normaux.
La barrière était nette, claire et précise. Pas
question de mélanger, d’émettre le moindre doute
sur le bien-fondé de la séparation. Aujourd’hui,
la psychologie est venue renverser ces certitudes »[iv].
Pour parler des exclu(e)s, surgit alors un nouveau
langage, apparaissent de nouveaux termes qui donnent
ses dimensions à cette tragique réalité. On
invente un vocabulaire pour désigner une espèce
humaine, celle qui ne compte pas. Dans nos pays, on
parle déjà des « jetables ». Le problème
aujourd’hui, ce n’est pas celui de l’exploité(e),
car l’exploité(e) reçoit au moins un salaire ;
le problème c’est celui de la non-existence dans
la société ; celui de ne pas avoir de
travail, d’être une main-d’œuvre en surnombre
et rejetée. « Jetable » : voilà
un nouveau concept, un nouveau mot. Un nouveau type
de crucifixion, la crucifixion de la personne qui
est de trop. Hinkelammer disait que l’on continue
à avoir besoin de beaucoup de choses du tiers monde :
de sa nature, de son air, de ses mers, de ses
plages, de tout ça. Ce dont on n’a plus besoin,
c’est de la majeure partie de sa population
devenue une sous-espèce humaine qui ne compte
plus… Quel concept se fait-on alors de l’espèce
humaine ? Elle se divise en deux : celle
qui compte et celle qui ne compte pas…
Il
faut donc affiner notre langage et distinguer entre
un pauvre exploité dans le monde du travail et un
exclu. Le « pauvre » serait un « marginal
inclus » dans le système de production ;
c’est-à-dire un exploité et un opprimé encore
à l’intérieur des limites du système et du
marché du travail. L’exclu(e), c’est la
personne « hors du système ». Et plus
vous « entrez » dans l’exclusion, plus
vous perdez la notion de votre moi individuel,
c’est-à-dire de votre corps ; et de votre
moi social, c’est-à-dire de votre relation avec
autrui. Et moins vous prenez conscience de cette
situation, plus les gens le sentent et vous évitent :
c’est un cercle vicieux. Quand se produit cette
rupture du lien économique, puis social, puis
affectif, il ne reste plus rien que l’immense détresse
de la solitude.
[ii]
Citation de Ludwig FEUERBACH
dans « Contre la dualité du corps et de l’âme »,
Werke II, Leipzig 1846, p. 363, in Ludwig FEUERBACH
et la fin de la philosophie classique allemande.
[iii]
Ellacuría, Ignacio,
El auténtico lugar social de la Iglesia, en VV.AA.
Desafíos cristianos, Misión Abierta, Madrid, 1988,
p. 78.
[iv]
ROMANENS, Marie, Et si
nous étions tous des exclus ? ,
L’Actualité Religieuse, 15 avril 1995, p.9.
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