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Dimanche, le 6 juin 2005,
le Cardinal
Cormac Murphy-O’Connor, archevêque de Westminster, célébrait une messe dans
sa cathédrale qui fut radio-diffusée par la BBC.
Tous les textes du jour rappelaient et
glorifiaient
Gaudium et Spes, la fameuse
constitution de Vatican II qui révolutionne les
rapports de l’Église au monde moderne. On ne la
voit plus comme une forteresse assiégée par un
monde hostile, mais comme une partie prenante dans
la recherche d’un monde meilleur.
Voici l’homélie du Cardinal, en deux parties qui font
suite à chacune des deux lectures. John Lloyd,
journaliste au
Financial Times de Londres, y voit une réaction
à l’approche élitiste et pessimiste du Pape Benoit
XVI face au monde moderne.
Première partie (suite à la lecture d’un extrait
de la Lettre de Paul aux Éphésiens : 3, 14-21)
Lorsqu’un prêtre catholique est nommé évêque, on lui demande
de choisir une devise. Lorsque je suis devenu
évêque d’Arundel et Brighton, il y a vingt-huit
ans, j’ai choisi comme devise ces mots vibrants
par lesquels commence le document le plus
important du Concile Vatican II : Gaudium et
Spes, « Joie et espérance ».
Ce document a provoqué une révolution. Il a fermement inséré
l’Église dans le monde moderne. En examinant les
grandes questions de l’humanité, Gaudium et
Spes a déclaré qu’il s’agissait également des
grandes questions de l’Église. Les disciples du
Christ ne pouvaient plus s’esquiver.
L’année où le document a été publié, j’étais un jeune prêtre
dans ma première paroisse. J’avais mis sur pied un
petit groupe de personnes qui se réunissaient
régulièrement pour prier et discuter. L’une de ces
personnes était un travailleur de nuit, qui
participait à nos rencontres avec sa femme. Une
nuit, celle-ci m’a téléphoné pour me dire que son
mari avait été gravement blessé dans un accident
et me demander si je pouvais aller le voir. C’est
ce que j’ai fait et j’ai passé la nuit au chevet
de cet homme jusqu’à ce qu’il meure, vers cinq
heures du matin. Sa femme n’avait aucun parent ni
personne d’autre pour la réconforter. Son monde
s’écroulait. Mais j’ai pu, à ce moment-là,
partager une partie de sa peine et la réconforter
dans la foi. J’ai pu l’accompagner, et ce faisant,
j’ai pu aider Jésus à être présent pour elle.
Donc, ce qui aurait pu être un moment de
dévastation totale est devenu un moment rempli de
sens.
Lorsque j’ai lu Gaudium et Spes, j’ai eu l’impression
que ce document décrivait tellement bien comment
l’Église peut cheminer avec le monde, de la même
façon que j’avais cheminé avec ce couple cette
nuit-là.
Certains appellent cela de l’empathie ou de la compassion.
C’est le fait de savoir ce que ressent une autre
personne et pourquoi elle agit d’une certaine
manière. C’est la capacité que possédait
Jésus-Christ dans une mesure illimitée. Il s’est
anéanti pour les autres et pourtant, cela ne l’a
pas rendu passif ou effacé. Son message était
exigeant, Il demandait beaucoup. Mais Il
s’identifiait tellement avec ceux qu’Il
rencontrait que le contenu de son message n’était
jamais perçu comme quelque chose qui était imposé.
C’est également la qualité de Gaudium et Spes,
que nous célébrons aujourd’hui.
C’était en 1965. Des milliers d’évêques étaient réunis à Rome
pour le Concile Vatican II. Ils venaient du monde
entier et beaucoup se trouvaient là pour la
première fois. Un bon nombre d’entre eux venaient
de pays qui avaient connu la persécution et la
pauvreté. Il n’y avait jamais eu, dans l’histoire
de l’Église, une telle occasion permettant à
autant de pasteurs de considérer ensemble la
condition humaine pour « lire les signes des
temps ».
De ce rassemblement est né un document sur le monde, ses
peines et ses joies – un document traitant de
l’inégalité, de la justice sociale, des problèmes
de relations, de la guerre et de la paix, de la
famine et de la maladie, de l’angoisse et de
l’espoir. Mais ce document traitait également de
la capacité de l’Église à aider l’humanité à faire
face aux difficultés. Il indiquait aussi comment,
pour ce faire, l’Église doit se servir des outils
modernes de la science. L’Église a dû regarder
l’histoire d’un œil nouveau. Il n’était plus
question d’appliquer simplement des principes,
comme si l’Église avait toutes les réponses et la
société aucune. Elle reconnaissait que l’histoire
est un lieu de révélation constante et que
l’Esprit Saint est présent dans le monde.
L’engagement de l’Église à l’égard de l’humanité
est devenu une voie à double sens.
Les chrétiens ont le devoir d’examiner attentivement les
signes des temps. Ils doivent collaborer, cheminer
ensemble, avancer côte à côte. Voilà le langage
nouveau de Gaudium et Spes, surprenant pour
les chrétiens non habitués à ce que l’Église
utilise le langage humble des compagnons de
recherche.
L’Église est toujours un fanal sur une colline, éclairant le
chemin des pèlerins, mais aujourd’hui elle est
aussi le levain dans la pâte. Les chrétiens, dit
le document « sont unis aux autres hommes et
femmes dans la recherche de la vérité et d’une
solution réelle aux nombreux problèmes causés par
les relations sociales. »
Dans Gaudium et Spes, le monde n’est plus divisé entre
alliés et ennemis, entre croyants et non‑croyants.
Gaudium et Spes envisage avec amour les
grandes questions que se posent les êtres humains.
Ce qui trouble l’humanité trouble également les
disciples du Christ. La solidarité avec la famille
humaine nous unit également avec la famille du
ciel et ainsi notre souci des autres – de nos
frères et de nos sœurs – devient hymne de louange
à Dieu.
Deuxième partie (suite à la lecture de
l’Évangile : les disciples vus comme le sel de la
terre, la lumière du monde)
Gaudium et Spes
montre clairement que la véritable liberté
s’acquiert par la solidarité avec les autres.
C’est lorsque nous sommes profondément engagés
dans de saines relations que nous somme le plus
libres et non pas lorsque nous faisons cavalier
seul.
L’une des grandes révélations de Gaudium et Spes est
que le progrès humain est rempli d’espoir. Mais il
doit être guidé sur le droit chemin. Nous devons
savoir ce qui est le plus important. Le document
dit ceci :
« Le dialogue fraternel entre humains n’atteint pas sa
perfection au niveau du progrès technique, mais au
niveau plus profond des relations. Celles-ci
exigent un respect mutuel de la dignité
spirituelle totale de la personne. »
Dans l’opulence du monde occidental, nous jouissons
aujourd’hui d’une liberté jusqu’à présent inégalée
– sur les plans politique, social et économique.
La télécommande répond aux besoins des spectateurs
les plus exigeants; Internet est un merveilleux
outil permettant de trouver instantanément de
l’information dans une multitude impressionnante
de sources; des vols bon marché nous emmènent
partout en Europe pour le prix d’un billet de
train; le téléphone mobile nous permet de
planifier et de modifier sans cesse nos plans au
gré des changements de circonstances. Voilà de
grands progrès, qui amènent des changements
importants dans notre façon de penser.
Mais la technologie doit être à notre service. Il ne faut pas
qu’elle nous domine. Nous devons l’adapter aux
priorités humaines voulues par Dieu car ce n’est
pas elle qui doit nous maîtriser. Pensez aux
progrès rapides de la production industrielle au
dix-neuvième siècle. Ces changements ont également
entraîné une très grande mobilité sociale, une
nouvelle richesse et une nouvelle liberté. Mais
l’explosion des usines et des industries a aussi
eu un effet déshumanisant en réduisant les gens à
l’état de facteurs de production. Et cette
corrosion a abouti, indirectement, à une politique
de masse et à un totalitarisme, à l’extinction de
notre liberté.
Aujourd’hui, l’étendue de notre choix dans tous les aspects
de la vie humaine est en train de corroder notre
conscience de la même manière. Les gens ne valent
pas plus que leurs contrats; on les embauche, on
les congédie sans état d’âme. Les relations
deviennent transitoires, ponctuelles, non
essentielles. Les vieilles personnes et les
immigrants sont diminués aux yeux de la société,
qui en fait des boucs émissaires et les considère
comme des parasites ou des êtres inutiles. On veut
créer des êtres humains pour des fins
particulières et non pas les recevoir comme des
dons. Cet avilissement met notre liberté à rude
épreuve car il nous enferme en nous-mêmes et crée
des cercles vicieux de colère, de rejet et de
violence.
Les chrétiens doivent toujours témoigner de la véritable
liberté, de cette liberté qui reconnaît que Dieu a
créé le monde et chacun d’entre nous et que le
sens de la vie commence dans cette étonnante
vérité. « Le Christ, dit Gaudium et Spes,
manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui
découvre la sublimité de sa vocation. » La foi en
Jésus-Christ doit nous aider à être plus
pleinement humains, plus pleinement vivants, à
entendre notre vocation suprême.
Voilà pourquoi Jésus est venu dans le monde et a changé pour
toujours l’idée que nous nous faisons de ce qu’est
ou devrait être un être humain. La dignité
intrinsèque des êtres humains vient de la
merveilleuse vérité de l’amour de Dieu, qui a
tellement aimé ses propres créatures qu’Il est
devenu comme elles, est mort pour elles et est
ressuscité pour elles.
Dans un discours prononcé ici, dans cette cathédrale, il y a
quelques semaines seulement, Sir Bob Geldof nous a
lancé un appel, qui résonne encore dans mes
oreilles. « Grâce à notre richesse, a-t-il dit, la
fin de la pauvreté extrême est réellement à notre
portée. » Il nous invitait à mettre fin à la
tyrannie de la pauvreté en Afrique, qui voit
8 millions de personnes mourir chaque année parce
qu’elles sont trop pauvres pour rester en vie.
Les disciples du Christ ne peuvent rester sourds à cet appel
parce que les agonies de l’Afrique, et de bien
d’autres parties du monde, sont aussi nos agonies.
Nous avons tous une dignité qui nous a été donnée
par Dieu. Pourtant nous n’arrivons pas de
nous-mêmes à notre potentiel. Nous devons être
libérés de ce qui nous opprime, c’est-à-dire de la
misère écrasante, de l’exploitation, du désespoir.
Comme le dit Gaudium et Spes, « Le Christ a ouvert une
route nouvelle : si nous la suivons, la vie et la
mort deviennent saintes et acquièrent un sens
nouveau. »
(Texte
traduit avec l'autorisation de l'archevêché de
Westminster. On peut lire le texte complet
de la célébration en anglais
sur le site de la BBC Radio 4)
Traduction Anne-Marie De Vos
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