UN ÉVÊQUE
DES PAUVRES
Radical et
engagé avec les nécessiteux, cet évêque
catalan et théologien de la libération a démissionné
récemment. Souffrant de Parkinson, il l'a fait,
après 35 années d'un dévouement inlassable dans
une des zones les plus pauvres du Brésil. Il ne
retournera pas en Espagne. Son engagement, dit-il,
est pour la vie. Ses amis l'appellent Pedro, tout
court. Ses paysans le nomment Dom Pedro. Lui,
Pedro Casaldáliga, Catalan, religieux clarétain,
évêque titulaire de la prélature de Sao Felix
de Araguaïa, n'aime pas qu'on l'appelle ni évêque,
ni monseigneur. Il a été durant 35 ans
responsable d'une des prélatures les plus pauvres
du Brésil, perdue dans l'État du Mato Grosso.
Quand il est arrivé à Sao Felix en 1968, il
s'est tout de suite converti en un symbole de dévouement
envers les pauvres et de résistance face aux
grands propriétaires terriens et à la dictature
militaire. On a attenté à sa vie à plusieurs
reprises.
En 1992,
son nom a été proposé pour le Prix Nobel de la
Paix. Âgé maintenant de 75 ans, Casaldáliga a
remis la direction de son diocèse entre les mains
du pape qui a accepté immédiatement sa démission,
mais lui a demandé de continuer à assumer ses
fonctions jusqu'à ce qu'on lui nomme un
successeur. Il attend donc depuis deux mois l'évêque
qui le remplacera. Ses amis lui disent en blague
que ça pourrait être long car il s'agit d'une prélature
pauvre, peu désirable, dénué de tout espoir
d'avancement.
Au lieu
d'un palais épiscopal, ce Catalan qui n'est
jamais retourné en Espagne, habite une maison
comme celle des paysans de la région et vit dans
la plus grande austérité. Dans sa chambre, il y
a deux lits de camp, un pour lui et l'autre pour
un voyageur qui n'aurait où dormir. La porte de
sa maison est toujours ouverte. Comme les autres défenseurs
de la théologie de la libération, il fut convoqué,
en 1986, à la Congrégation de la Foi, autrefois
le Saint-Office, pour y subir un procès. Il fut
interrogé par les cardinaux Ratzinger et Gantin.
Par la suite, dans une rencontre de quinze minutes
avec le pape Jean-Paul II, il est ressorti sans être
condamné. « Vous voyez que je ne suis pas
si méchant » lui a dit le Pape.
L'entrevue
que voici a eu lieu à Goiania, une ville de l'intérieur
du Brésil, dans l'État de Goiás, où l'évêque
se réfugie parfois pour écrire et méditer. Il
attendait debout, à la porte de la maison de ses
amis, et en voyant son regard toujours vif, son
visage sans une ride et son sourire illuminé,
personne ne pourrait croire qu'il souffre de la
maladie de Parkinson et d'hypertension et qu'il a
subi plusieurs attaques de malaria. Il continue à
voyager, comme toujours, en autobus. Il blague à
propos de ses maladies. « Mes amis disent,
pour me consoler, que la maladie de Parkinson en
est une qui atteint les personnalités fortes
comme le pape Wojtyla, Arafat ou Reagan » et
il rit. Sa présence inspire le calme.
ENTREVUE
– Une
phase importante de votre vie est sur le point de
se terminer. Vous attendez qu'on vous remplace.
Dans quels sentiments partirez-vous?
–
Je vous répondrai par deux vers de Don
Quichotte :
Oui, je me suis cassé la figure
et je vous en demande pardon.
Ma vie à
Sao Felix, un territoire qui est grand comme le
tiers de l'Espagne avec seulement 100 000
habitants a été une aventure, une aventure
recherchée et aimée, un choix prioritaire des
pauvres et de l'Amérique latine. J'ai marché de
surprise en surprise, souvent avec des
contradictions face à l'Église et à moi-même:
avec parfois des attitudes agressives, alors que
naturellement, je ne suis pas du tout agressif. Ma
devise a été celle d'un poète colombien qui
disait : « Si tu n'aimes pas tout, tu
peux compatir avec tous. » J'ai vécu des
tensions très fortes, mais jamais je n'ai haï, même
si parfois j'étais enragé face à bien des
choses. J'ai ressenti de la colère.
–
Regrettez-vous quelque chose?
–
Non,
rien. Comment je me sens? Réalisé? oui.
Orgueilleux? non. Satisfait? non, Tranquille? oui.
L'Amérique latine est ma Grande Patrie, une sorte
de sacrement qui a ouvert mon âme à Dieu et à
l'humanité.
–
Quand a commencé toute cette passion pour les
pauvres et les humiliés?
–
Je viens de la droite, du franquisme, du
catholicisme national, de l'Espagne des Croisades.
Mais dès mon enfance, je rêvais aux missions et
j'ai abouti dans cette Amérique latine avec ses
divers mondes entrelacés, ses révolutions, sa théologie
de la libération, ses martyrs et ses communautés
de base. Je me suis livré tout entier à cette révolution,
à cette caravane de millions d'êtres humains réduits
en esclavage. Je me suis engagé comme être
humain, comme chrétien et comme agent pastoral.
–
C'est-à-dire comme évêque.
–
Je n'aime pas qu'on m'appelle ainsi.
–
Et maintenant, que pensez-vous faire?
–
Je ne sais pas. On me demande à plusieurs
endroits. Je devrai décider. Comme dit le vers de
Machado, « Entre toutes les voix qui
t'appellent, choisis-en une ». Je vais
attendre de voir qui sera mon successeur. S'il est
dans la ligne de la défense des pauvres, je
pourrais rester à Sao Felix et travailler à ses
côtés. Si ce n'est pas le cas, il sera plus
prudent que j'aille travailler ailleurs.
–
Vous n'avez vraiment aucune préférence?
– Si je
n'avais pas de problème de santé, j'aimerais
donner ma mort à l'Afrique étant donné que je
n'ai pu lui donner ma vie. C'est un continent
envers lequel l'humanité a une dette énorme. Ce
sont les pauvres les plus oubliés, et comble de
malchance, l'Afrique n'a pas de pétrole! De
toutes façons, je resterai avec les pauvres, où
que j'aille. Je veux continuer à écrire et
donner plus de temps à la méditation et au
silence. Je parle beaucoup en silence. J'ai même
fait un poème, un jour que je méditais sous un
pin.
Le
silence de l'après-midi
sous
le pin était tellement calme
que
ce silence discret
ne
pouvait que se taire.
Nous
vivons dans une société du bruit. Nous avons
plus que jamais besoin de silence. Les jeunes
vivent submergés par le tapage. Et on
parle de haute fidélité! Ce que nous avons, ce
sont des décibels assourdissants! Nous avons
besoin du silence pour nous entendre nous-mêmes,
pour entendre les autres, pour entendre la nature.
Pour écouter le tremblement de Dieu.
–
Comment était Sao Felix de Araguaïa quand vous
êtes arrivé comme jeune évêque?
–
La première chose qui a attiré mon attention
quand je suis enfin arrivé, après un voyage
rempli de péripéties, ce sont les distances. Des
distances géographiques, sociologiques et
spirituelles. C'était comme atterrir dans un
autre monde. Il y avait des propriétaires qui
possédaient un million d'hectares de terre! C'était
la terreur, le capitalisme financé par les
militaires. Ce n'était la terre de personne où
naître et mourir étaient faciles mais y vivre y
était presque impossible. Mais c'était aussi une
terre de rêves d'enrichissement fabuleux pour la
classe possédante.
– Et
c'était l'année '68 en France.
–
Oui, la révolution de Paris mais aussi le pire
moment de la dictature militaire dans ce pays. C'était
l'année de Medellin, du massacre des étudiants
universitaires à Mexico. Et à Sao Felix, c'était
un véritable Far West. Ça donnait froid dans le
dos.
–
Quels ont été vos pires moments? Peut-être
quand le Père Joao Bosco a été assassiné,
alors qu'on l'a pris
pour vous?
–
Ce qui m'a toujours fait le plus peur, c'est
l'impuissance. Face à l'injustice du latifundisme,
aux massacres des Indiens et des paysans, à
l'inertie des gouvernants, je me sentais traqué
par l'impuissance, par la peur de faire une dépression.
Mais je n'avais pas peur de perdre la vie par la
violence. Nous étions idéalistes, purs, nous
avions embrassé une cause que nous croyions juste
et ça ne nous préoccupait pas de mourir assassinés.
En fait, ce dont nous avions le plus peur, mes
compagnons et moi, dont deux sont morts martyrs,
c'était cette affreuse impuissance. J'ai toujours
eu conscience que mes causes valaient plus que ma
vie. Les causes humaines sont celles de Jésus et
par le fait même, les miennes. Qu'est-ce que Dieu
peut rêver d'autre pour la race humaine?
–
Alors, la mort n'est pas un problème pour vous?
–
Ah non! Je l'ai sentie toute proche à plusieurs
reprises. Je dirais qu'elle a été la compagne de
toute ma vie. Dès mon enfance je me suis
familiarisé avec la mort et la mort violente.
J'ai vu assassiner mon oncle Louis Plá, prêtre
de 33 ans. Les communistes l'ont fusillé. Et en
Amérique latine, nous qui travaillons en faveur
de la justice sociale et à la défense des opprimés
sommes très accoutumés au martyre. Il y a
beaucoup de paysans et d'indiens qui sont morts
martyrs, beaucoup d'agents de pastorale qui ont été
torturés, pas seulement des prêtres. Voilà
pourquoi nous avons fait élever à Riberao
Cascalheira, à 300 kilomètres de Sao Felix, sur
le territoire de la prélature, le Sanctuaire des
Martyrs de la communauté qui s'appelle « La
Vie pour la Vie ». On y voit des
photographies et des peintures des principaux
martyrs, peu importe leur religion. Y figure, par
exemple, celle d'un journaliste juif, Vladimir
Herzog, torturé puis assassiné. Le martyre n'est
pas une fin lamentable. Ces personnes ont été
capables de donner leur mort parce qu'elles ont
d'abord été capables de donner leur vie. Pour
moi, la mort c'est seulement la résurrection
Comment pourrais-je avoir peur de la mort?
–
Votre engagement face à la pauvreté a été
absolu, presque héroïque, visible pour tous. Ça
vous a coûté?
–
Réellement non. Je n'ai jamais oublié que je
suis né dans une famille pauvre. Je suis
convaincu qu'on ne peut avoir une sensibilité révolutionnaire
et prophétique sans être pauvre. J'ai toujours
le cœur brisé en côtoyant de près la pauvreté.
Non, ma vie de pauvreté ne m'a pas coûté. Je me
sens mal dans une ambiance bourgeoise. Je me suis
toujours demandé pourquoi, si je puis vivre avec
trois chemises, je devrais en avoir dix dans
l'armoire. Les pauvres de mon diocèse vivent avec
deux : une sur le dos et l'autre au lavage.
De plus je crois que la liberté est très unie à
la pauvreté. On ne peut pas être véritablement
libre quand on est très riche. En étant pauvre,
je me sens plus libre de tout et pour tout. Ma
devise fut : « Être libre pour être
pauvre et être pauvre pour pouvoir être libre ».
Sinon, le cœur reste pris comme dans un étau. Le
plus terrible c'est cette grande partie de
l’humanité que l'injustice condamne à être
pauvre. Contre cette injustice, j'ai combattu
toute ma vie, mais pour que ma lutte soit crédible
j'ai senti que je devais être pauvre. Plusieurs
me demandent pourquoi à mon âge je continue à
voyager en autobus, parfois des jours entiers, au
lieu de prendre l'avion. C'est pour ça, parce que
mes pauvres à qui je prêche l'Évangile de Jésus
ne peuvent se payer l'avion. Je suis heureux de
voyager avec eux et comme eux.
–
Et votre vie de célibataire? Ça vous a coûté
de renoncer à la compagnie d'une femme qui aurait
partagé vos luttes, à la paternité?
–
Bien sûr! À ceux qui me demandent si j'ai des
tentations contre la chasteté je leur réponds :
« Je suis encore vivant ». Je continue
à penser que le célibat obligatoire est absurde
et injuste. J'aimerais bien que le prochain pape
l'abolisse, car cette option n'a de valeur et
surtout n'est crédible que si elle est libre. Le
célibat est toujours une violence, alors même
qu'il est libre et désiré, par exemple pour ceux
qui vivent des situations limites, à la frontière
du permis à cause d'une option personnelle. Même
Jésus quand il mentionne le célibat parle
« d'eunuques par amour du Royaume ».
Et cela suppose la castration, la violence. Ce
n'est pas une fête.
–
L'Église continue à être réticente.
–
Avec le célibat libre, les hommes mariés
pourraient devenir prêtres et des membres du
clergé ne donneraient pas le triste spectacle
d'en arriver à abuser d'enfants, comme
malheureusement nous le voyons actuellement. Je
suis conscient que j'ai renoncé à l'amour d'une
femme, que je n'ai pas pu être totalement homme
du fait de ne pas donner mon nom à une
descendance même si j'ai engendré un grand
nombre de fils spirituels. Dire que le célibat
est supérieur au mariage (qui en plus est un
sacrement) c'est aller contre les lois de la
nature et contre la théologie elle-même. J'ai
accepté mon célibat et je l'ai vécu avec amour,
mais conscient que c'est un attentat contre la
nature. Le célibat est un renoncement qui vaut la
peine seulement si on l'embrasse pour une cause.
J'ajoute, qu'il est difficile de le vivre en
solitaire, sans l'aide d'une communauté, si on
n'est pas appuyé par d'autres personnes qui se
sont aussi engagées. Mais si quelqu'un me dit que
j'agis contre le célibat parce que j'embrasse une
femme ou que je prends un enfant dans mes bras,
alors on me demande quelque chose contre nature.
Le célibat n'élimine par l'amour humain.
–
Vous avez l'habitude de vous réfugier dans la poésie.
Que signifie pour vous le fait d'écrire de la poésie?
–
Ça me sert à respirer et à mettre de la joie
dans la vie. C'est le fond musical de mon travail
quotidien. Ça m'aide à mieux réaliser la synthèse
de ma vie. Comme le dit Leonardo Boff, mon grand
ami théologien de la libération, « notre
alternative c'est d'être vivants ou ressuscités ».
La mort n'a pas de place dans notre vie. J'exprime
mieux cela par la poésie.
–
Vous y exprimez vos conflits amoureux nés du célibat.
Je crois que vous avec écrit un poème à ce
sujet.
–
Voyons si je m'en rappelle :
Je
n'aurai pas fait l'amour.
Je
n'aurai pas eu la gloire humaine d'engendrer.
Je
n'aurai donné mon nom à personne.
Je
n'aurai pas été, dans le sens strict du mot, un
homme!
J'ai
erré de solitude en solitude,
sans
autre amour que le vent et le service,
Ton
aujourd'hui exigeant aura été mon quotidien,
ma
paix tolérante, ton Précipice.
Est-ce
que je T'aurai aimé, Toi, Amour adoré
en
faisant le véritable amour
de
mille autres façons :
en
Te cherchant dans la grâce et le péché,
en
sentant en moi le cri et la blessure,
en
Te reconnaissant aimable en tous,
en Te
donnant un nom dans ma petite vie?
–
Selon vous, est-ce vrai que la théologie de la
libération a échoué? Qu'en reste-t-il?
–
Dieu et les pauvres sont restés. Ça vous semble
peu? Non, elle n'a pas échoué. Elle a cessé d'être
à la mode, d'être publicisée. Mais s'il y a
quelque chose d'incontestable pour ceux qui
acceptent la Bible, c'est que le Dieu d'Abraham et
de Jésus a pris une option préférentielle pour
les plus pauvres et les plus humiliés. Cela, même
le pape Jean-Paul II n'a pas jamais osé le nier.
– On
dit qu'elle a été contaminée par le marxisme.
Qu'il y a eu des erreurs.
–
Erreurs théologiques? Non. Peut-être chez
quelques théologiens. Mais Marx a dit des choses
toujours valables de nos jours. Même le Pape
accepte l'affirmation de Marx quand il dit que les
riches sont toujours plus riches et les pauvres
toujours plus pauvres. La théologie de la libération
enseigne que c'est l'être humain qui doit primer
sur le capital. Ce fut et c'est encore un
instrument d'espérance et de transformation dans
les pays croyants qui sont opprimés par
l'injustice du capitalisme sauvage. C'est une théologie
qui a ses martyrs.
–
Aviez-vous déjà rêvé que la gauche de Lula
arriverait au pouvoir au Brésil?
–
Pour nous qui avions toujours plaidé pour l'arrivée
d'un parti populaire au pouvoir, ce fut une
surprise. Le problème c'est de savoir combien de
temps ce rêve va durer, car les premiers mois de
ce gouvernement démontrent que les ministères
qui auraient dû être en première ligne, ceux
concernant les problèmes sociaux, sont restés en
seconde zone. Nous comprenons que le gouvernement
doive calmer les multinationales et assurer l'économie,
mais il était plus urgent de faire face aux problèmes
de fond, comme la réforme agraire et la création
d'emplois. Il aurait dû délaisser les exigences
du FMI. Voilà pourquoi mes paysans qui continuent
de croire en Lula, parlent déjà d'une « espérance
fatiguée ». Même si elle est fatiguée,
elle est toujours ferme.
–
Quel genre de Pape aimeriez-vous voir remplacer
Jean-Paul II qui est âgé et malade?
–
Il faudrait un Pape qui exerce le service de la
papauté d'une manière très différente. Que ce
soit un Pape pauvre, miséricordieux, vraiment œcuménique,
qui accepte que personne ne possède le monopole
absolu de la vérité. Que ce soit un Pape qui
imite le Dieu qui dialogue avec tous. J'aimerais
qu'il passe les premiers mois de son mandat, avant
d'entrer à la Curie, en consultation avec l'Église
et le monde, pour savoir quel genre de Pape désirent
les croyants et les non-croyants. Que ce ne soit
pas un chef d'État. Que son unique État soit un
état de grâce, qui est celui qui lui revient.
– Ça
vous a fait de la peine de n'avoir jamais été
promu à un diocèse plus important? Qu'on ne vous
ait pas élu comme cardinal bien que vous soyez un
des évêques les plus connus du monde?
–
Pas du tout. Je suis très conscient de la
petitesse de mes origines, moi qui suis fils d'une
famille pauvre. Mon père était laitier. Ses six
vaches hollandaises étaient sa seule richesse.
Cardinal? Je crois que c'est une institution dépassée.
Le Pape a besoin d'une autre sorte de conseillers.
D'abord et avant tout qu'ils ne soient pas tous
des ecclésiastiques.
–
Beaucoup de questions sont restées en suspens
durant ce pontificat : le célibat religieux
obligatoire, le sacerdoce de la femme, les problèmes
d'éthique au sein du mariage, de la bioéthique.
Puis, le pouvoir des conférences épiscopales et
des synodes, etc. Pensez-vous que le prochain Pape
devra aborder ces problèmes?
–
Il serait facile de les résoudre : il
suffirait d'intégrer le laïcat à l'Église,
vraiment, sans réserve. Le Pape devrait écouter
davantage les chrétiens. Il aurait beaucoup de
surprises! Pensez seulement au problème de la
femme. C'est incroyable! Chaque jour la femme est
plus forte, mieux préparée pour travailler à
l'intérieur de l'Église, en pastorale. Malgré
tout, on la maintient hors du sacerdoce. Comment
l'Église peut-elle parler des droits humains
quand elle est la seule institution qui continue
à pratiquer la discrimination envers la femme.
Elle oublie l'attitude de Jésus lui-même, lui
qui a pourtant vécu à une époque où le monde
était hostile à la femme! J'ai peur que si le
prochain Pape ne solutionne pas ce problème, l'Église
finisse par perdre le monde de la femme comme elle
a déjà perdu la classe ouvrière qui s'est jetée
dans les bras du communisme. D'autre part, pensez
à l'attitude de l'Église face à l'injustice
sociale. L'Église a toujours créé mille
organismes de charité, a eu compassion des
pauvres mais elle ne s'est jamais risquée à
attaquer les structures de péché du capitalisme
sauvage. Déjà l'évêque Helder Cámara disait :
« Quand je fais la charité, on me dit que
je suis un saint mais quand je critique le
capitalisme, on me dit que je suis communiste. »
Il avait bien raison.
– À
quoi attribuez-vous la croissance des évangéliques
au Brésil et dans toute l'Amérique latine, au détriment
des catholiques?
–
Ça m'est bien égal qui sont ceux qui gagnent et
ceux qui perdent. Ce que nous devons nous demander
c'est pourquoi ce sont les plus pauvres qui fréquentent
en plus grand nombre les églises évangéliques.
Pourquoi s'éloignent-ils des nôtres? Je pense
que c'est parce que chez les évangéliques, les
fidèles se sentent davantage participants dans la
liturgie, presque concélébrants avec le pasteur.
Ils peuvent gesticuler, chanter, danser, crier.
Ils se sentent davantage en communauté, plus protégés.
Ils peuvent mieux s'exprimer.
– On
critique ces églises parce qu'elles ramènent
tout à l'argent, comme s'il s'agissait de
succursales d'une grande multinationale. Ils
ouvrent des temples à tous les coins de rue.
–
Bien sûr qu'ils font face à ce danger, comme l'Église
catholique court le péril de la centralisation
excessive, mais beaucoup de nos églises sont
devenues très « sages », où le prêtre
est trop loin des gens ordinaires. Paraît-il que
le Vatican va bientôt promulguer un décret pour
interdire aux fidèles de danser durant la messe.
Imaginez cela ici, au Brésil ou encore en Afrique
où les gens parlent avec leur corps, s'expriment
par lui et veulent louer Dieu par lui!
– Que
va-t-il se passer si cela se concrétise?
– Nous répondrons par
« une fidélité rebelle ».
–
Donc, vous désobéirez.
–
Mais sans contestations, sans irritations. Les chrétiens
sont en train de s'accoutumer à agir selon leur
conscience et en silence.
–
Donc vous croyez qu'existent deux Églises,
l'officielle de Rome et celle des communautés de
base du Tiers-Monde?
–
Non. Ce qui existe ce sont des théologies différentes,
des manières d'interpréter l'Évangile, de célébrer
l'eucharistie. Aujourd'hui même, j'ai célébré
la messe sur la terrasse d'une maison, ici à
Goiania, en chemise, avec du pain et du vin. Cela
ne répond pas aux normes officielles mais nous célébrons
quand même le commandement de Jésus. Rome
insiste pour imposer un rite à toutes les
cultures. Mais ni au Brésil, ni en Afrique, les
cultures ne sont purement latines. Elles sont formées
d'éléments très divers. L'Église a peur
d'avoir peur. Elle manque de confiance dans
L'Esprit. L'Église devrait stimuler le changement
au lieu de toujours le condamner. Tout est
relatif, sauf Dieu et l'homme.
– Il
y a beaucoup de romantisme quand on parle des
« pauvres ». Comment sont-ils pour
vous, qui vivez avec eux depuis près de 40 ans?
–
Les pauvres, il faut les aimer non parce qu'ils
sont bons, mais parce qu'ils sont pauvres. On ne
peut pas oublier que la pauvreté entraîne avec
elle le crime et la violence. Déjà l'abbé
Pierre disait qu'en certains lieux et dans
certaines situations, chez les plus pauvres il
n'est pas possible d'obéir aux dix commandements.
Mais avec le temps, seul celui qui vit parmi eux
peut comprendre leur énorme capacité de partager
même ce qu'ils ne possèdent pas. C'est
incroyable leur capacité d'être joyeux, malgré
tous leurs malheurs. Ils sont aussi très ouverts
au pardon. Ortiz, un paysan salvadorien dont cinq
fils avaient été assassinés m'a dit un jour :
« À nous les pauvres, il nous reste
toujours le pardon et l'espérance ». Les déshérités
possèdent de plus un fort sentiment de leur
dignité propre. Nous avons créé le « Crédito
Solidario Popular » (Le Crédit solidaire
populaire), les mini-crédits. Eh bien, ils
remboursent toujours. Lula a très bien dit que
les pauvres sont ceux qui payent le mieux « parce
que leur unique richesse c'est leur nom et leur
dignité ». Et c'est vrai!
–
Vous n'êtes jamais retourné en Espagne, même
quand votre mère est morte. Pensez- vous le faire
maintenant?
–
Non. J'ai même renoncé au « Premio
Principe de Asturias » (Le Prix du Prince
des Asturies i.e. le dauphin d'Espagne) et à
d'autres prix car il aurait fallu que j'aille sur
place les recevoir. Je ne veux pas donner de leçons
mais mon option personnelle fut radicale. J'ai
coupé les ponts en arrivant au Brésil. Les émigrés
les plus pauvres ne peuvent retourner dans leur
patrie quand ils le veulent. Et je veux rester
dans cette Amérique latine que j'aime tellement
et qui me le rend bien.
(Publié
le 29 octobre 2003)
Note :
La traduction de cette entrevue avec Dom Pedro
Casaldáliga a été assurée par Madeleine
Perreault. Nous
la remercions chaleureusement.
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