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Le « martyre » de la charité
Christian de Chergé, prieur de Tibhirine

 

 

 

Lavement des pieds, la coupe et le pain partagés, la croix... un seul commandement d'amour, un seul TÉMOIGNAGE. Voici le témoignage de Jésus, son « testamentum », en grec « marturion », le « martyre » de Jésus...

Il y a beaucoup de « martyrs » actuellement dans notre pays. Dans un camp comme dans l'autre, chacun honore ses morts sous ce titre glorieux de « martyrs », en arabe « shouhada » (pluriel de shahîd), de la même racine que la « shahâda » ou profession de foi musulmane.

Nous-mêmes, nous avons longtemps entendu « martyre » en ce sens unique d'un rapport direct à la foi, d'un témoignage rendu à la foi au Christ et au dogme chrétien. Certains « actes » de martyrs nous étonnent par cet aplomb de la foi. Nous vivons en un temps où la foi n'exclut pas le doute, le questionnement. Il y a aussi assez souvent dans ces « actes » quelque chose qui nous déroute et nous heurte aujourd'hui : la dureté de ces témoins de la foi vis-à-vis de leurs juges, leur conscience d'être « purs », cette certitude exprimée que leur persécuteur ira droit en enfer. Intégrisme déjà, ou du moins on serait tenté de le croire.

Ici, à l'heure venue de son passage dans la foi vers le Père, Jésus « purifie », en effet... mais par l'amour. À qui n'est pas « pur », il dit encore : « Ami ! »

Il aura fallu attendre le XXe siècle finissant pour voir l'Église reconnaître le titre de martyre à un témoignage moins de foi que de charité suprême : Maximilien Kolbe, martyr de la charité... Pourtant c'est écrit, et nous venons de l'entendre nouveau : « Ayant aimé les siens, il les aima, tous, jusqu'à la fin, jusqu'à l'extrême... », l'extrême de lui-même, l'extrême de l'autre, l'extrême de l'homme, de tout homme, même de cet homme-là qui, tout à l'heure, va sortir dans la nuit après avoir reçu la bouchée de pain, les pieds encore tout frais d'avoir été lavés. Quelques versets après notre récit, Jean rappelle le psaume 40 : « L'ami sur qui je comptais, et qui partageait mon pain, a levé le talon contre moi! », ce talon qui vient tout juste d'être lavé, le voici donc qui se lève. L'amour a baigné les pieds des futurs missionnaires, et aussi, d'un même cœur, ces pieds qui maintenant vont faire le chemin à rebours, celui de la trahison, de la complicité dans le meurtre.

Le témoignage de Jésus jusqu'à la mort, son « martyre », est martyre d'amour, de l'amour pour l'homme, pour tous les hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en « animal de boucherie » (Ps 49), ou vous torturer à mort parce que l'un des vôtres est devenu l'un des « leurs ». Pourtant il avait prévenu : « Si vous n'aimez que vos amis, que faites-vous là d'extraordinaire? Même les païens (les Kouffâr) en font autant! » Pour lui, amis et ennemis se reçoivent d'un même Père : « Vous êtes tous frères! »

C'est que le martyre d'amour inclut le pardon. C'est là le don parfait, celui que Dieu fait sans réserve. Si bien que laver les pieds, partager le pain, donner sa mort et pardonner, c'est tout un et c'est pour tous : « Pour vous, et pour la multitude, en rémission des péchés. » Et c'est le lieu de la plus grande liberté, parce que c'est là que le choix du Fils coïncide complètement avec le choix d'amour du Père. Alors oui, il peut le dire : « Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne! » Elle est donnée une fois pour toutes, à Judas comme à Pierre, aux deux larrons à ses côtés comme à Marie-Madeleine et Jean au pied de la croix, comme à sa propre mère. C'est son dernier mot, sa « suprême consigne », « faire de l'amour de l'homme le test, le critère, la pierre de touche de l'amour de Dieu » (Maurice Zundel).

Donner sa vie par amour de Dieu, à l'avance, sans condition, c'est ce que nous avons fait... ou du moins ce que nous avons cru faire. Nous n'avons pas demandé alors ni pourquoi ni comment. Nous nous en remettions à Dieu de l'emploi de ce don, de sa destination jour après jour, jusqu'à l'ultime.

Hélas! Nous avons tous assez vécu pour savoir qu'il nous est impossible de tout faire par amour, donc de prétendre que notre vie soit un témoignage d'amour, un « martyre » de l'amour. « Le génie, c'est d'aimer, écrit Jean d'Ormesson, et le christianisme est génial. » C'est exact, mais moi je ne le suis pas!

D'expérience, nous savons que les petits gestes coûtent souvent beaucoup, surtout quand il faut les répéter chaque jour. Laver les pieds de ses frères le jeudi saint, passe, mais s'il fallait le faire quotidiennement? et au tout-venant? Quand P. Bernardo nous dit que l'Ordre a plus besoin de moines que de « martyrs », il ne parle évidemment pas de ce martyre-là qui fait le moine à travers tant de petites choses. Nous avons donné notre cœur « en gros » à Dieu, et cela nous coûte fort qu'il nous le prenne au détail. Prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don de la vie… et vice versa, donner sa vie peut être aussi simple que de prendre un tablier. Nous le redire quand les gestes ou les déplacements du quotidien d'amour deviennent lourds de cette menace qu'il faut aussi partager avec tous.

D'expérience, nous savons qu'il est plus facile de donner à celui-ci qu'à celui-là, d'aimer tel frère, telle sœur, plutôt que tel(le) autre, même en communauté. Pourtant la conscience professionnelle du médecin, le serment qu'il a prêté, le conduisent à soigner tous les malades, « même le diable », ajouterait frère Luc. Et notre serment professionnel, à nous, religieux (notre baptême déjà !), ne nous lie-t-il pas à les aimer tous, « même le diable », si Dieu nous le demandait ? Qu'en faisons-nous ? C'est ce que nous avons voulu dire en refusant de prendre parti ; non pour nous réfugier dans la neutralité qui se lave les mains – elle est impossible –, mais pour rester libres de les aimer tous, parce que c'est là notre choix, au nom de Jésus et avec sa grâce. Si j'ai donné ma vie à tous les Algériens, je l'ai donnée aussi à « l'émir » S.A. Il ne me la prendra pas, même s'il décide de m'infliger le même traitement qu'à nos amis croates. Pourtant je souhaite vivement qu'il la respecte, au nom de l'amour que Dieu a aussi inscrit dans sa vocation d'homme. Jésus ne pouvait souhaiter la trahison de Judas. L'appelant encore « ami », il s'adresse à l'amour enfoui. Il cherche son Père dans cet homme. Je crois même qu'il l'a rejoint.

D'expérience, enfin, nous savons que ce martyre de la charité n'est pas l'exclusivité des chrétiens. Ce témoignage, nous pouvons le recevoir de n'importe qui, comme un don de l'Esprit. Derrière toutes les victimes que le drame algérien a déjà accumulées, qui peut savoir combien de « martyrs » authentiques d'un amour simple et gratuit ? On pense à cet homme qui l'autre jour a sauvé la vie à un policier blessé, près de Notre-Dame d'Afrique. Peu de jours après, il devait payer ce geste de sa propre vie. Et ce musulman bosniaque qui a sauvé ses compagnons de chantier, il risquait bien sa vie lui aussi. Plus haut dans le temps, je ne peux oublier Mohamed qui, un jour, a protégé ma vie en exposant la sienne... et qui est mort assassiné par ses frères parce qu'il se refusait à leur livrer ses amis. Il ne voulait pas faire le choix entre les uns et les autres. Ubi caritas... Deus ibi est !

Nous voici ramenés au témoignage de Jésus, à son martyre : « Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis... Vous êtes tous mes amis ! » Ce témoignage, nous l'accueillons avec la conscience que « l'esprit est prompt, mais la chair est faible ». C'est bien pourquoi il nous laisse sa chair à manger, à assimiler, comme le Pain de notre témoignage...


Jeudi saint,
31 mars 1994
(Extrait de L’invincible espérance, Bayard, 2010)

 

 

 

 

 

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