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Lavement des pieds, la coupe et le pain
partagés, la croix... un seul commandement
d'amour, un seul
TÉMOIGNAGE.
Voici le
témoignage
de Jésus, son
« testamentum »,
en grec « marturion »,
le
« martyre »
de Jésus...
Il y a beaucoup de
« martyrs »
actuellement dans notre pays.
Dans un camp comme dans l'autre, chacun honore
ses morts sous ce titre glorieux de
« martyrs »,
en arabe
« shouhada »
(pluriel de
shahîd),
de la même racine que la « shahâda »
ou profession de foi musulmane.
Nous-mêmes, nous avons longtemps entendu
« martyre »
en ce sens unique d'un rapport direct
à
la foi, d'un témoignage rendu
à
la foi au Christ et au dogme chrétien. Certains
« actes »
de martyrs nous étonnent par cet aplomb de la
foi. Nous vivons
en un temps où la foi n'exclut pas le doute, le
questionnement. Il y a aussi assez souvent dans
ces
« actes »
quelque chose qui nous déroute et nous heurte
aujourd'hui : la dureté de ces témoins de la foi
vis-à-vis de leurs juges, leur conscience d'être
« purs »,
cette certitude exprimée que leur persécuteur
ira droit en enfer. Intégrisme déjà, ou du moins
on serait tenté de le croire.
Ici,
à
l'heure venue de son passage dans la foi vers le
Père, Jésus
« purifie »,
en effet... mais par l'amour. À qui n'est pas
« pur »,
il dit encore :
« Ami
! »
Il aura fallu attendre le
XXe
siècle finissant pour voir l'Église reconnaître
le titre de martyre à un témoignage moins de foi
que de charité suprême : Maximilien
Kolbe,
martyr de la charité... Pourtant c'est écrit, et
nous venons de l'entendre nouveau :
« Ayant
aimé les siens, il les aima, tous,
jusqu'à la fin, jusqu'à l'extrême... »,
l'extrême de lui-même, l'extrême de l'autre,
l'extrême de l'homme, de tout homme, même
de cet homme-là qui, tout
à
l'heure, va sortir dans la nuit après avoir reçu
la bouchée de pain, les pieds encore tout frais
d'avoir été lavés. Quelques versets après notre
récit, Jean rappelle le psaume
40 : « L'ami
sur qui je comptais, et qui partageait mon pain,
a levé le talon contre moi! »,
ce talon qui vient tout juste d'être lavé, le
voici donc qui se lève. L'amour a baigné les
pieds des futurs missionnaires, et aussi, d'un
même cœur, ces pieds qui maintenant vont faire
le chemin
à
rebours, celui de la trahison, de la complicité
dans le meurtre.
Le témoignage de Jésus jusqu'à la mort, son
« martyre »,
est martyre d'amour, de l'amour pour l'homme,
pour tous les hommes, même pour les voleurs,
même pour les assassins et les bourreaux, ceux
qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous
traiter en
« animal
de boucherie »
(Ps 49),
ou vous torturer à mort parce que l'un des
vôtres est devenu l'un des
« leurs ».
Pourtant il avait prévenu :
« Si
vous n'aimez que vos amis, que faites-vous là
d'extraordinaire?
Même les païens (les
Kouffâr)
en font autant! »
Pour lui, amis et ennemis se reçoivent d'un même
Père :
« Vous
êtes tous frères! »
C'est que le martyre d'amour inclut le
pardon. C'est là le don parfait, celui que
Dieu fait sans réserve. Si bien que laver les
pieds, partager le pain, donner sa mort et
pardonner, c'est tout un et c'est pour
tous :
« Pour
vous, et pour la multitude, en rémission des
péchés. » Et c'est le lieu de la plus grande
liberté, parce que c'est là que le choix du Fils
coïncide
complètement avec le choix d'amour du Père.
Alors oui, il peut le dire :
« Ma
vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la
donne! »
Elle est donnée une fois pour toutes, à Judas
comme
à
Pierre, aux deux larrons à ses côtés comme
à
Marie-Madeleine et Jean au pied de la croix,
comme à sa propre mère. C'est son
dernier mot, sa « suprême consigne »,
« faire
de l'amour de l'homme le test, le critère, la
pierre de touche de l'amour de Dieu » (Maurice
Zundel).
Donner sa
vie par amour de Dieu, à l'avance, sans
condition, c'est ce que nous avons fait... ou du
moins ce que nous avons cru faire. Nous n'avons
pas demandé alors ni pourquoi ni comment. Nous
nous en remettions à Dieu de l'emploi de ce don,
de sa destination jour après jour, jusqu'à
l'ultime.
Hélas!
Nous avons tous assez vécu pour savoir qu'il
nous est impossible de tout faire par
amour, donc de prétendre que notre vie soit un
témoignage d'amour, un
« martyre »
de l'amour. « Le génie, c'est d'aimer, écrit
Jean d'Ormesson, et le christianisme est
génial. » C'est exact, mais moi je ne le suis
pas!
D'expérience, nous savons que les petits gestes
coûtent souvent beaucoup, surtout quand il faut
les répéter chaque jour.
Laver les pieds de ses frères le jeudi saint,
passe, mais s'il fallait le faire
quotidiennement? et au tout-venant? Quand P.
Bernardo nous dit que l'Ordre a plus besoin de
moines que de « martyrs », il ne parle
évidemment pas de ce martyre-là qui fait le
moine à travers tant de petites choses. Nous
avons donné notre cœur « en gros » à Dieu, et
cela nous coûte fort qu'il nous le prenne au
détail. Prendre un tablier comme Jésus, cela
peut être aussi grave et solennel que le don de
la vie… et vice versa,
donner sa vie peut être aussi simple que de
prendre un tablier. Nous le redire quand les
gestes ou les déplacements du quotidien d'amour
deviennent lourds de cette menace qu'il faut
aussi partager avec tous.
D'expérience, nous savons qu'il est plus facile
de donner à celui-ci qu'à celui-là, d'aimer tel
frère, telle sœur, plutôt que
tel(le)
autre, même en communauté. Pourtant la
conscience professionnelle du médecin, le
serment qu'il a prêté, le conduisent à soigner
tous les malades, « même le diable »,
ajouterait frère Luc. Et notre serment
professionnel, à nous, religieux (notre baptême
déjà !),
ne nous
lie-t-il
pas à les aimer tous, « même le diable »,
si Dieu nous le demandait ? Qu'en faisons-nous ?
C'est ce que nous avons voulu dire en refusant
de prendre parti ; non pour nous réfugier dans
la neutralité qui se lave les mains – elle est
impossible –,
mais pour rester libres de les aimer
tous, parce que c'est là notre choix, au nom de
Jésus et avec sa grâce. Si j'ai donné ma vie à
tous les Algériens, je l'ai donnée aussi à
« l'émir » S.A. Il ne me la prendra pas, même
s'il décide de m'infliger le même traitement
qu'à nos amis croates. Pourtant je souhaite
vivement qu'il la respecte, au nom de l'amour
que Dieu a aussi inscrit dans sa vocation
d'homme. Jésus ne pouvait souhaiter la trahison
de Judas. L'appelant encore « ami »,
il s'adresse à l'amour enfoui. Il cherche son
Père dans cet homme. Je crois même qu'il l'a
rejoint.
D'expérience, enfin, nous savons que ce martyre
de la charité n'est pas l'exclusivité des
chrétiens. Ce témoignage, nous pouvons le
recevoir de n'importe qui, comme un don de
l'Esprit. Derrière toutes les victimes que le
drame algérien a déjà accumulées, qui peut
savoir combien de
« martyrs »
authentiques d'un amour simple et gratuit ? On
pense à cet homme qui l'autre jour a sauvé la
vie à un policier blessé, près de Notre-Dame
d'Afrique. Peu de jours après, il devait payer
ce geste de sa propre vie. Et ce musulman
bosniaque qui a sauvé ses compagnons de
chantier, il risquait bien sa vie lui aussi.
Plus haut dans le temps, je ne peux oublier
Mohamed
qui, un jour, a protégé ma vie en exposant la
sienne... et qui est mort assassiné par ses
frères parce qu'il se refusait à leur livrer ses
amis.
Il ne voulait pas faire le choix entre les uns
et les autres.
Ubi caritas...
Deus
ibi
est
!
Nous voici ramenés au témoignage de Jésus,
à son martyre :
« Pas
de plus grand amour que de donner sa vie pour
ses
amis...
Vous êtes tous mes amis ! » Ce témoignage, nous
l'accueillons avec la conscience que
« l'esprit
est prompt, mais la chair est faible ».
C'est bien pourquoi il nous laisse sa chair à
manger, à assimiler, comme le Pain de notre
témoignage...
Jeudi saint,
31
mars
1994
(Extrait de L’invincible espérance,
Bayard, 2010)
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