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Et si nous nous demandions ce que
Jésus de Nazareth, le Christ, peut nous
apprendre de la transmission de la vie et de la
foi!
Au lieu de nous lamenter sur la
« panne de transmission » au sein de nos
sociétés européennes et dans l'Église, regardons
tout simplement l'extraordinaire savoir-faire du
Nazaréen, son art de pédagogue, tel que les
récits évangéliques le mettent en scène. Trop
souvent nous nous laissons paralyser par la
complexité du message chrétien, décourager
par ces jeux de piste que sont nos grands
catéchismes où il est tout aussi difficile de
s'orienter que dans les gares parisiennes
lorsque l'on est étranger! Or, à ouvrir les
Évangiles, nous découvrons un homme, certes aux
prises avec la complexité souvent dramatique de
la vie, mais capable de toucher immédiatement
le point essentiel chez ceux qu'il
rencontre : l'endroit mystérieux où peuvent se
libérer des énergies de vie insoupçonnées. C'est
ce qu'il montre à son entourage, y suscitant,
sans beaucoup de paroles, le désir d'acquérir un
même doigté, une même délicatesse, dans
l'approche de l'existence humaine.
Regardons donc de près :
QU'EST-CE QUE NOUS APPREND LE «
PASSEUR » DE GALILÉE ?
D'abord et avant tout ceci :
Jésus nous apprend qu'il n'y a pas de vie
humaine sans « foi ». Comprenons bien ce mot
si galvaudé de « foi » et ne pensons pas trop
vite au « Credo » de Nicée-Constantinople ni
même à des enseignements proprement chrétiens.
Pensons à l'acte élémentaire de confiance que
nous posons tous les jours pour pouvoir vivre :
la vie mérite-t-elle d'être vécue?
Tient-elle sa promesse? Rien ne le garantit
d'avance; pour vivre, il n'y a pas d'autre
chemin que de faire « crédit »!
Il n'y a pas de vie humaine sans
foi
On entend ce langage élémentaire
de la foi traverser tous les domaines de notre
existence : « croyance » et « créance » sont
étymologiquement voisines; « faire crédit »,
« éprouver la fiabilité », « se fier à
quelqu'un », tout cela est nécessaire dans le
monde financier et économique comme dans nos
relations les plus intimes, et pas uniquement
dans la sphère religieuse.
L'ensemble
de nos échanges, voire toute
notre vie en société, est fondé sur une
confiance inaugurale ou initiale.
Et c'est ce qui caractérise
l'homme; les anthropologues nous l'apprennent :
à la différence de l'animal,
l'être humain est radicalement inachevé
quand il naît et il le reste tout au
long de son existence. Cet
inachèvement constitutif fait appel à sa
capacité à faire confiance en la vie, à y
croire. Mais il doit passer chaque fois un
« seuil » quand il laisse la peur devant
l'inconnu céder la place au simple courage
d'être et de vivre; toutes les cultures le
savent en accompagnant ces passages décisifs par
leurs rites d'initiation.
Ces seuils, personne ne peut les
franchir seul. Pour chacun de nous, ces
« nouvelles naissances », supposent déjà des
relations, parentales ou autres, qui nous
précédent : nous sommes réellement engendrés à
faire confiance, par d'autres qui nous ont fait
confiance, sans toutefois que la responsabilité
de notre propre décision de croire ou de ne pas
croire en la vie puisse nous être enlevée. Qui
ne se souvient d'avoir
entendu
une parole décisive d'un autre ou
d'avoir vu dans son regard bienveillant la
possibilité de faire soi-même le pas qui coûte!
À certaines étapes de notre existence, il nous
paraît suffisant de vivre sur la vitesse acquise
; mais à des moments de passage ou de crise,
l'acte de foi inaugural en la vie doit être
réactivé. Dans ces situations, nous avons
vraiment besoin de personnes capables de
susciter la foi ou de la ressusciter. Nous avons
besoin de « passeurs ».
C'est alors que nous découvrons
que le « passeur » de Galilée s'intéresse
d'abord et avant tout à
cette
« foi »
comme unique source de vie : « C'est ta foi qui
t'a sauvé », dit-il à tant d'hommes et de femmes
rencontrés en situation de nécessité : celle qui
depuis douze ans souffre d'hémorragies, les
porteurs du paralytique, le centurion attaché à
son esclave malade et sur le point de mourir,
etc. Jésus
nous
apprend ainsi qu'il n'y a pas de vie humaine
sans
« foi ».
La difficulté de croire en la vie
Et puisque la vie n'est pas
facile, il n'est pas non plus aisé d'y croire.
Le mal sous toutes ses formes la traverse; nous
venons de le voir : la maladie, le malheur qui
tombe sur quelqu'un de manière inattendue, les
échecs et les séparations de toute sorte, le
mal-être – ce qui se passe dans certaines
banlieues en est une manifestation terriblement
inquiétante; le mal, ce sont aussi nos
résistances les plus profondes à la vie,
enfouies dans notre inconscient, voire les
forces de mort qui peuvent nous habiter. Mon
existence tient-elle sa promesse? Et quelle
promesse? Tous, nous connaissons ces
délibérations intérieures, plus ou moins
furtives : pesées secrètes, sur une balance
intérieure, de nos expériences positives, de nos
problèmes et de nos douleurs. Qu'est-ce qui a du
poids? Mon existence tout entière a-t-elle du
poids? Pour qui d'autre que moi? Et, finalement,
que vaut-elle devant ma propre conscience?
Les Écritures, le livre de Job ou
l'épître aux Romains, relatent cette estimation
élémentaire de toute vie. Et il n'est pas sans
importance que Jésus de Nazareth commence son
« ministère » en Galilée par la rencontre de
ceux qui ont toutes les raisons du monde d'être
désespérés, ceux pour qui la « foi » est un acte
difficile, voire impossible, tant les
perspectives de la vie sont bouchées et leur
balance négative.
L'impossibilité de croire à la
place d'un autre
Mais Jésus sait encore – et c'est
une troisième leçon apprise en sa compagnie –
que personne ne peut croire en la vie à la place
d'un autre. Certes, une parole extérieure,
parole parentale ou parole de « passeur », est
absolument nécessaire pour accéder à cette
« foi » – cela a été souligné et j'y reviendrai
; mais à quoi servirait une telle parole si elle
ne réussissait pas à
me
convaincre. Ne dois-je pas
m'entendre murmurer à moi-même : oui, c'est
vrai, la vie vaut la peine d'être vécue, j'y
crois. Le terme de « con-viction » dit
bien qu'il s'agit là d'une victoire sur
tous les messages négatifs qui traversent une
existence : victoire qui nécessite le concours
d'autres personnes comme le suggère le mot « con-viction »
mais victoire aussi que personne d'autre ne peut
remporter à ma place.
Notons-le bien : nous nous sommes
progressivement approchés du mystère d'un
intransmissible ou, dit positivement, d'un
miracle permanent, toujours aussi attendu que
surprenant, et qui ne cesse de se reproduire
devant nos yeux, chaque fois qu'un enfant
commence sa trajectoire. Rien ne garantit qu'il
prendra un jour la liberté de croire en la vie,
de transformer le caractère inachevé de son
existence en tâche, se laissant « former » : non
pas dresser mais initier à donner lui-même –
librement – « forme » à sa vie. Nous
comprenons à quel point la réussite de ce
processus est miraculeuse quand nous rencontrons
des personnes ou des groupes, voire des sociétés
entières qui n'arrivent plus à faire confiance
en l'avenir. Le suicide d'un proche nous laisse
totalement démunis : subitement nous découvrons
que le courage de vivre et de croire en la vie a
sa source ultime en chacun; là où personne ne
peut se substituer à un autre.
Pardonnez-moi si j'insiste.
L'inquiétude générale par rapport à la
transmission ne doit pas nous faire oublier
cette vérité élémentaire: le jaillissement de
la « foi » en la vie est intransmissible.
Cette loi oppose une barrière
infranchissable à toute stratégie volontariste
de transmission mais nous libère aussi pour
l'essentiel. Jésus de Nazareth le sait bien :
jamais il ne dit à quelqu'un : « je t'ai
sauvé », mais : « ta foi t'a sauvé ».
L'engendrement de la foi par le
Nazaréen
Tout en connaissant et
reconnaissant
cette
limite absolue qu'est
le
mystère de l'autre, le Nazaréen parvient à
« engendrer », en ceux qui s'y prêtent, la
« foi » en la vie.
Je
dis bien
« engendrer
la
foi » comme on engendre la vie. Les deux sont
intimement liés parce qu'on ne peut transmettre
la vie sans transmettre la foi en la vie. Il n'y
a aucune démission quand Jésus reconnaît
l'inaliénable secret de l'autre! Au contraire,
entendons bien le caractère paradoxal de ce
qu'il dit à celles et ceux qu'il rencontre sur
le chemin : « Ma
fille,
mon
fils,
c'est
ta
foi
qui t'a sauvé »; parole paradoxale qui, tout en
suscitant ou ressuscitant la « foi » d'autrui,
avoue
en
même temps
que celle-ci est déjà à l'œuvre
en lui. Voilà l'ultime leçon de Jésus pour nous,
la plus importante : il engendre la foi en la
vie par sa manière de s'adresser à autrui.
Celle-ci se résume en un mot,
dans le « heureux » des Béatitudes :
« l'Évangile
de
Dieu » ou Dieu comme heureuse Nouvelle; on
pourrait même dire :
Dieu
comme Évangile.
Dire
à quelqu'un que sa vie est une promesse qui sera
tenue, le dire même de la vie de chaque être
humain, cela est en effet une parole
exorbitante, une parole
sans
proportion
avec
ce que nous éprouvons quotidiennement et ce que
peut porter un individu. C'est pour cette raison
toute simple qu'il convient de relier cette
Bonne Nouvelle
et
Dieu. Personne ne peut être
garant d'une telle promesse de bonté et de
béatitude, sinon celui que nous appelons
« Dieu »!
Jésus de Nazareth n'a pas inventé
cette promesse mais il a su la rendre crédible :
elle est l'axe de toute son existence et de tout
son ministère; il met sa propre vie en jeu pour
elle. Son hospitalité radicalement ouverte, et
maintenue ouverte jusqu'au bout, manifeste cet
Évangile de manière infiniment concrète : quand,
tout en posant les gestes qui conviennent et en
disant la parole qui s'impose ici et maintenant,
il s'efface lui-même pour laisser quiconque
trouver sa place unique, en face de lui.
Voilà, en peu de mots, le secret
de son autorité et ce qui rend crédible sa
parole; le secret aussi de l'engendrement de la
« foi » de ceux et de celles qui croisent sa
route. Entendons-nous bien : Jésus rend
possible leur foi par sa présence, surtout
parce qu'il sait que sa propre existence, si
crédible qu'elle soit, ne la produit jamais
automatiquement : la « foi » ne peut surgir
que librement du fond même de ses
interlocuteurs.
Que pouvons-nous donc apprendre
de la fréquentation assidue du « passeur » de
Galilée?
1) Il n'y a pas de vie humaine
sans
« foi ».
2) Et puisque le « métier
d'homme », unique pour chacun, est un « métier »
difficile, il n'est pas non plus aisé d'y
« croire ». 3) Jésus de Nazareth le sait; il
sait même que personne ne peut « croire » à la
place d'un autre.
4) Mais sans se substituer à la
liberté d'autrui, son hospitalité ouverte lui
permet d'« engendrer » la
« foi »
en une vie
« réussie », sans
proportion avec notre expérience quotidienne :
quoi qu'il arrive, chaque être humain est une
histoire sacrée, une promesse évangélique qui
sera tenue, au-delà de tout ce que nous pouvons
imaginer ou désirer.
Vous allez m'objecter alors :
notre tâche n'est pas seulement de rendre
possible cette « foi »» en la vie; nous désirons
aussi transmettre
la
foi
au Christ.
COMMENT NAÎT CETTE FOI AU
CHRIST?
Commençons par les
conditions élémentaires
de la
naissance de cette foi. Elles sont déjà posées
dans ce qui précède; ne les oublions donc pas :
le rayonnement de l'homme de Nazareth et de ceux
qui vivent à sa manière, sa santé contagieuse et
surtout sa passion pour la « foi » de
tout
être humain
en la
vie, quel qu'il soit par ailleurs; sa sympathie,
sa compassion et son doigté quand il touche,
chez autrui,
le
point
parfois douloureux d'où peut
émerger le courage d'être et de croire.
Un seuil décisif
De cette présence, on peut rester
simple bénéficiaire,
bénéficiaire de tous ceux et de toutes celles
qui aujourd'hui encore vivent à la manière du
Nazaréen en « passeurs » de la « foi » ; et
c'est légitime.
On
peut aussi être intrigué par sa manière de
traiter avec l'être humain, s'étonner de ce que
l'histoire de l'humanité a reçu de lui,
s'interroger donc sur ce qui l'habite, lui, et
s'approcher ainsi de son mystère.
Personne n'est obligé de faire ce pas,
l'« unique nécessaire » pour vivre étant de
croire que la vie vaut la peine d'être vécue et
qu'elle vaut la peine d'être mise en jeu pour
autrui, parce que c'est
ainsi
qu'on
l'a reçue et c'est ainsi qu'on la transmet. Rien
d'automatique donc ni de nécessaire dans
l'intérêt pour le Christ, encore moins
aujourd'hui; et j'y reviendrai. Mais
s'intéresser
non seulement à l'Évangile mais à
celui qui l'a annoncé, à son savoir-faire et son
art de pédagogue, bref à son mystère, c'est
devenir son disciple et croire finalement
en lui.
Réalisons bien ce qui se joue sur ce
« seuil » décisif qui est à l'image de tant
d'expériences quotidiennes : éprouver la
présence bienfaisante de quelqu'un
peut conduire au désir de le connaître et de connaître ce qui
l'habite. Pour ce qui est du Nazaréen, personne
ne peut faire ce pas sans lire les récits
évangéliques qui parlent de lui
–
« ignorer les Écritures, c'est ignorer le
Christ », disait saint Jérôme
– ni
sans avoir rencontré ceux qui aujourd'hui encore
vivent de
Lui.
Dimensions insoupçonnées d'un
Évangile pour tous
Sur ce « seuil », le « débutant »
dans la foi au Christ fait une double
découverte : il perçoit des dimensions
jusqu'alors insoupçonnées de l'Évangile; et en
les percevant, il comprend subitement pourquoi
cette Nouvelle est absolument pour tous.
Pourtant nous résistons à
entendre jusqu'au bout l'Évangile de Dieu.
Pourquoi? Cette résistance à entendre jusqu'au
bout le « heureux » des Béatitudes vient de
notre conscience d'être mortels. La perspective
de notre mort ne cesse de discréditer l'annonce
de ce « Heureux », répétée huit ou neuf fois par
le Nazaréen. Or,
son Évangile
ne nous atteint pas seulement de l'extérieur, il
nous rejoint de l'intérieur de nous-mêmes et
transforme notre rapport à la mort.
Nous savons bien que notre existence est
limitée; ce qui provoque nos réactions les plus
épidermiques : la volonté de vivre aujourd'hui
intensément, d'oublier l'horizon de la mort et
d'obtenir tout tout de suite,
souvent au détriment d'autrui; ou encore la « peur d'être » et,
dans son sinistre cortège, la comparaison et la
lamentation, la jalousie et la violence. À la
racine de cette dégradation intérieure et
sociale se trouve un « mensonge » : une
connivence entre les limites de notre existence
– la mort – et une jalousie cachée de la vie
nous est suggérée ; elle s'insinue
continuellement en nous. C'est comme si la vie
nous donnait la vie, puis nous la reprenait un
jour pour continuer sans nous. La mort serait la
simple conséquence de l'égoïsme foncier de la
vie. C'est un terrible mensonge!
Au contraire, notre conscience
d'être mortels peut devenir lieu de conversion.
Subitement je perçois que
je
n'ai qu'une seule vie :
je n'en ai qu'un seul exemplaire. Chacun de
nous n'existe qu'une seule fois, il est unique.
Naissance et mort sont donc comme le sceau
apposé sur la vie, qui lui donne son unicité. Ne
perdrait-elle pas son poids si nous pouvions
indéfiniment la recommencer, remettre sans cesse
le compteur à zéro? L'Évangile de Dieu se
manifeste, avec toute son énergie de
résurrection, au creux de cette expérience
d'unicité. Il fait tomber la fascination de la
mort; il transforme la vie en totalité
mystérieuse et trace de la bonté abyssale de
Dieu. Tous les jours le croyant peut la recevoir
en son unicité incomparable, à condition
cependant qu'il renonce progressivement à
l'image qu'il se fait de lui-même, des autres et
de Dieu : « Qui veut sauver
sa
vie,
la perdra ; mais qui perdra sa vie à
cause
de moi et de l'Évangile,
la sauvera » (Mc 8, 35), dit
Jésus au croyant ; et c'est au même moment que
Pierre reconnaît Jésus comme Christ.
En entrant ainsi, avec le Christ,
dans ces dimensions jusqu'alors insoupçonnées de
l'Évangile, on commence
à
saisir pourquoi la Bonne Nouvelle est absolument
pour tous.
La
transmission de l'Évangile n'est nullement un
endoctrinement ou la proposition d'une idéologie
religieuse parmi d'autres; j'espère l'avoir fait
comprendre. L'Évangile de Dieu ou Dieu comme
Évangile veut rejoindre l'homme de l'intérieur
de lui-même, à l'endroit où il est aux prises
avec l'enjeu fondamental qu'est le simple fait
d'exister; il veut rendre possible en lui la foi
en la bonté foncière de la vie et susciter ainsi
le courage d'affronter l'aventure unique de son
existence. Peu importe, à la limite, que l'homme
perçoive toutes les dimensions de ce combat ; il
lui suffit de faire l'expérience d'une présence
gratuite et
radicalement
bonne
à
ses côtés capable de le convaincre de la bonté
de la vie. Quelqu'un croit vraiment au Christ,
entre dans son mystère et commence à vivre de
lui, quand il partage avec lui cette passion
pour un Évangile qui concerne absolument tous
les humains : « Malheur à moi si je n'annonce
pas l'Évangile! » dit l'apôtre Paul; celui qui
s'est laissé identifier au Christ.
Des raisons de croire en Christ
Comment transmettre la foi au
Christ, si nous ne savons plus très bien
pourquoi croire en lui? C'est là, me
semble-t-il, l'unique problème et l'unique crise
de transmission dont il faut se soucier. La
difficulté n'est pas celle de la bonne méthode
ou de la stratégie la plus astucieuse : le
christianisme, encore une fois, n'est pas un
message religieux parmi d'autres. Croire au
Christ c'est sans cesse découvrir en lui un
doigté sans pareil pour toucher ce qui est
humain et souvent trop humain en nous et
percevoir ainsi l'extraordinaire connivence
entre l'Évangile de Dieu et le mystère de notre
existence humaine.
Parmi les multiples raisons de
croire en Christ, je viens d'indiquer la plus
importante : la voix de l'Évangile rejoint
tellement l'humain et tout homme qu'elle doit
résonner pour tous et en toute génération,
jusqu'à la fin. Seul celui qui entre dans le
mystère de l'homme de Nazareth peut y puiser la
passion et le courage de rendre présente cette
bonté ultime par des gestes et des paroles qui
conviennent, ici et maintenant. Nous savons par
expérience que cette bonté est sans proportion
avec ce que la vie elle-même et chacun de nous
peuvent porter; nous ne pouvons donc l'annoncer
qu'au nom de celui qui l'a rendu crédible par sa
vie, sa mort et sa résurrection.
Si nous croyons donc au Christ,
si même nous l'aimons, c'est à cause de notre
foi en une Nouvelle de bonté radicale à
transmettre à quiconque, au tout-venant. Mais
nous ne pouvons croire jusqu'au bout en cette
Nouvelle sans puiser en Christ la passion,
l'énergie et la manière de la livrer à d'autres.
La manière surtout : l'effacement de cet homme
qui est à la mesure de son rayonnement; son
dessaisissement de soi au profit d'une
hospitalité où tous et chacun peuvent trouver
asile et déjà éprouver quelque chose de la bonté
et de la beauté de la création.
CROIRE AU CHRIST:
LES CONDITIONS D'UNE TRANSMISSION RÉUSSIE
Le parcours qu'on vient de faire
– le récit de la naissance et de la maturation
de la « foi » élémentaire en la vie et de la foi
au Christ – vous aura fait comprendre les
conditions d'une transmission réussie. Le moment
est venu de les rassembler. Rien de neuf : vous
les connaissez et vous les réalisez, jour après
jour, dans les différents champs de votre
existence.
La présence au « tout-venant »
D'abord et avant tout un intérêt
véritable pour le « tout-venant », pour celui
qui se présente à l'improviste sur nos
routes
quotidiennes,
comme
cela s'est passé pour la première fois en
Galilée. Cet intérêt peut prendre des formes
extrêmement variées, selon les lieux que nous
habitons ou que nous traversons ou selon le type
de relation engagée : le bureau partagé avec
d'autres, le repas à la cantine, une rencontre
dans la rue ou à l'hôpital, l'accueil d'enfants
confiés par d'autres pour une séance de
catéchèse, un repas de famille, une réunion de
travail au sein d'une association, etc. II
s'agit chaque fois d'activer à l'improviste une
même capacité d'être tout simplement
présent, à soi et à l'autre en ce
qu'il révèle des enjeux vitaux de son existence.
L'esprit de gratuité
La crédibilité de cette présence
– deuxième condition –
dépend de nos motivations :
il n'est pas rare que l'intérêt pour l'autre
soit feint et cache nos véritables intérêts;
parfois d'ailleurs les plus nobles, ne fùt-ce
que celui de trouver des nouveaux adeptes pour
tel groupe ou telle tâche ecclésiale. Rien de
cela en Christ dont l'« esprit » de gratuité
marque toutes ses rencontres. Notre véritable
motivation transparaît en effet dans une manière
d'engager une parole et de poser des actes en
faveur d'autrui. Qu'est-ce qui fait que
quelqu'un devient pôle de stabilité dans un
tissu social fragilisé ou qu'il
devient havre de bonté où
l'entourage peut réellement exister? Un presque
rien, peut-être acquis difficilement, qui fait
qu'on perçoit en cette personne, significative
pour bien d'autres, une unité entre ce qu'elle
dit, pense et fait ; un presque rien qui fait
qu'on la voit capable d'entrer réellement dans
la perspective de l'autre. Aucune transmission
n'est possible sans ces « présences
d'Évangile ».
L'expérience de la prière
La pierre de touche d'une
présence crédible est l'aveu confiant
que
personne ne peut rien à la place de l'autre et
que
l'accès à la foi
relève du mystère de chacun : qu'il
s'agisse d'une « foi » ajustée en la vie ou de
la foi au Christ. Le lieu par excellence où
s'acquiert cette paix mystérieuse face au
mystère d'autrui – parfois du plus proche, du
conjoint ou de ses propres enfants – est la
prière solitaire : celle du Christ quand il se
retire et s'efface, au cœur de son activité
galiléenne parfois harassante, pour entendre la
voix de son Père et lui confier les humains.
Une hospitalité sans frontières
C'est une telle « présence »
progressivement intériorisée qui permet de vivre
une hospitalité sans frontières,
comme
nous la découvrons dans les récits évangéliques,
les Actes et chez les croyants de tous les
temps. Ce type d'hospitalité fait partie des
conditions d'une transmission réussie ; c'est
même son
lieu
« spirituel »
privilégié. Quelle variété de manières de la
vivre, selon les terres, les cultures et les
mœurs locales! Dans nos sociétés, les messages
et les images entrent directement
dans notre sphère privée et sans nous ménager
tandis que la transmission de la foi reste
symboliquement liée au clocher plus ou moins
lointain. Sans doute avons-nous intérêt à
réactiver une hospitalité proche, dans nos
maisons et sur les chemins, à des moments
favorables, souvent imprévus, de la journée ou
de l'année. L'Évangile n'entre jamais par
effraction dans nos vies mais en douceur.
L'Église, modeste lieu
d'hospitalité
Si la transmission de
l'intransmissible foi a besoin de « présences
d'Évangile » crédibles, celles-ci ne
s'instituent jamais elles-mêmes; elles existent
grâce à l'Église et en elle; l'ultime condition
d'une transmission réussie. L'Église est avant
tout le lieu concret, infiniment modeste, de
cette hospitalité contagieuse dont les multiples
repas autour de Jésus en Galilée nous donnent
une image directrice : la foi en l'Évangile pour
tous ne peut que s'exprimer dans la joie et la
compassion, dans une gratitude et une
supplication partagées qui s'épanouissent dans
une prière commune. L'Église est aussi le lieu
concret où des présences d'Évangile se
découvrent selon l'infinie variété des talents
des uns et des autres; elle est lieu où
s'expérimentent de multiples formes de
socialisation de ces dons au profit de tous.
Cette vie ecclésiale, devenue parfois très
compliquée, risque toujours d'oublier sa visée
évangélique et de rendre nos tentatives de
transmission stériles. L'image directrice du
« passeur » de Galilée, livrée par les
Évangiles, et notre foi en lui comme Christ,
peuvent alors ressusciter en nous le désir de
mettre en œuvre ces quelques conditions d'une
transmission réussie.
Mais j'entends ceux qui
m'objectent leur caractère utopique. Je voudrais
donc dire encore un mot sur les chances, les
difficultés et les promesses que cache la
situation actuelle de l'Église dans la société
française.
CHANCES, DIFFICULTÉS ET PROMESSES
POUR L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
Pour caractériser le plus
rapidement possible cette situation, deux mots
peuvent suffire : laïcité et
minorité.
Voilà ce qu'on peut dire
brièvement, cent ans après l'adoption de la loi
de séparation. De son côté, l'Église l'a
parfaitement intégrée, même si elle peut
regretter, par moments, certains manquements au
respect des traditions religieuses du pays,
respect positif qu'exigerait pourtant une
conception ouverte de la laïcité. Le concile
Vatican II a insisté sur l'enjeu fondamental de
la séparation, à savoir la liberté religieuse et
la liberté de la foi; ce qui permet précisément
de distinguer, comme jamais avant, entre une
« foi » inaugurale, aussi fragile que nécessaire
pour vivre en société, et la foi au Christ qui
est à la base d'une appartenance ecclésiale.
Pour la transmission cela
signifie que l'intérêt évangélique de l'Église
ne peut plus être d'abord sa propre
reproduction mais la vie des femmes et des
hommes de notre temps et la consistance du lien
social qui les relie. Si, pour la société,
l'Église paraît encore porteuse d'un certain
nombre de valeurs sociales et humaines, ne
doit-elle pas aujourd'hui se soucier davantage
de la transmission de la « foi » en la vie, des
énergies intérieures qui permettent aux
êtres humains de donner forme à leur
vivre-ensemble? Pour une part non négligeable,
c'est sans doute là le problème majeur de nos
banlieues : le manque de « passeurs » capables
de susciter la foi en la vie, par leur manière
d'être, leur compétence sociale, etc. Mon
intervention allait dans ce sens : c'est la
contagion de notre intérêt pour tous et chacun
qui nous vaudra – peut-être – l'intérêt de
certains pour la « source » de vie qu'est pour
nous le Christ.
Notre situation de minorité est,
pour une part, le résultat de cette culture
laïque qui en même temps nous met au contact
d'autres traditions : le judaïsme, l'islam, le
bouddhisme, etc. Cette position n'est pas facile
à tenir puisqu'elle risque d'entretenir la
confusion entre transmission de la foi et
recrutement ou reproduction et de maintenir
ainsi un climat d'inquiétude et de crise. Or, le
statut minoritaire et l'extrême fragilité de
beaucoup de communautés chrétiennes les invitent
à une conversion de l'image qu'elles se font
d'elles-mêmes, sans pour autant se résigner à
devenir des « sectes » et perdre la passion
évangélique pour tous. Seule une lecture
attentive des Évangiles et la redécouverte du
ministère du Galiléen peut nous aider à passer
ce « seuil » gigantesque. C'est là la véritable
chance pour l'Évangile, la difficulté et la
promesse d'un engendrement réussi de libertés
croyantes, capable d'envisager l'avenir.
J'avoue qu'une situation
différente de la nôtre, et pourtant non dénuée
de similitude, m'a conduit vers cette
conviction : la vie de l'Église d'Algérie dont
j'ai eu la chance d'être témoin pendant un petit
moment; une Église, comme dit le Père Teissier,
« dont le peuple est musulman ». Certes, sa
situation minoritaire est très difficile à vivre
– qui le nierait après la terrible décennie
sanglante, traversée par l'ensemble du pays!
Mais elle est vécue sereinement parce que ces
communautés toutes petites qui n'ont rien à
défendre, sinon leur proximité auprès de tout un
chacun, vivent réellement de la transmission de
l'Évangile : des multiples rencontres au
quotidien conduisent parfois à interroger les
chrétiens et leurs communautés sur ce qui les
habite; et il n'est pas rare qu'elles reçoivent
alors de nouveaux disciples.
Extrait du livre Transmettre
un Évangile de liberté, Novalis 2007, p.
21-38,
avec l’aimable autorisation de Novalis.
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