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Le but de
la commémoration sacerdotale est indiqué par le
pape dans sa lettre d’indiction (16 juin
2009) : « Promouvoir un engagement de renouveau
intérieur de tous les prêtres afin de rendre
plus incisif et plus vigoureux leur témoignage
évangélique dans le monde. » Il ajoute une
prière à la Vierge afin qu’elle « suscite dans
l’âme de chaque prêtre un renouveau généreux des
idéaux de donation totale au Christ et à
l’Église ». En mettant en exergue la figure et
le ministère du Curé d’Ars (1786-1859), le pape
a rappelé des formules marquées par une
spiritualité qui sent son temps, à savoir un
certain cléricalisme sacramentel. Il suffit de
citer, par exemple, ces mots dont Benoît XVI
reconnaît qu’ils peuvent sembler excessifs, tout
en les qualifiant de « points de référence
significatifs » : « Après Dieu, le prêtre, c’est
tout ! [...] Sans le prêtre, la mort et la
passion du Christ ne serviraient à rien. [...]
Si nous n’avions pas le sacrement de l’ordre
nous n’aurions pas Notre-Seigneur. [...] Le
prêtre a la clef des trésors célestes, c’est lui
qui ouvre la porte. »
Derrière
ces pieuses exagérations, il y a évidemment
toute une théologie du sacerdoce dont les
théologiens, à la suite du concile Vatican II,
remettent en question les ambiguïtés cachées
sous ces formules édifiantes.
Quel sacerdoce ?
Le
sacerdoce, c’est d’abord, en plénitude, celui du
Christ-Prêtre, tel que le définit l’épître aux
Hébreux pour démontrer que la filière
sacerdotale de la première alliance s’épanouit –
et en même temps s’évanouit – dans l’oblation du
Christ sur la croix. Il est celui qui offre et
celui qui est offert « une fois pour toutes ».
Par ailleurs, le peuple sacerdotal, en même
temps que royal et prophétique, c’est l’ensemble
des baptisés qui offrent leur vie en communion
avec le sacrifice du Christ, ainsi que le
soulignent à la fois Pierre (1 P 2,5 et 9) et
Paul (Rm 12,1-2).
En rigueur
de termes, on ne peut pas parler d’un sacerdoce
ministériel, une expression attribuée aux
presbytres seulement à la fin du IVe siècle, par
un glissement de vocabulaire calqué sur les
sacerdotes de l’Ancien Testament.
[1]
Benoît XVI
utilise pourtant l’expression « sacrement du
sacerdoce » en pensant à l’ordination
presbytérale. Les théologiens actuels estiment
plutôt qu’il y a une dimension « sacerdotale »
dans le ministère pastoral des presbytres ou
épiscopes, ces collaborateurs des apôtres placés
à la tête des premières communautés. Ils
exercent un certain « sacerdoce fonctionnel »
lorsqu’ils président les sacrements (surtout
l’eucharistie) en devenant de simples
instruments humains qui permettent au Christ
d’agir pleinement par les énergies de l’Esprit.
[2] On peut
s’appuyer pour cela sur l’affirmation de Paul
qui se définit comme « un officiant (liturge) de
Jésus-Christ auprès des païens, consacré au
ministère de l’Évangile de Dieu, afin que
ceux-ci deviennent une offrande agréable à Dieu,
sanctifiée par l’Esprit saint » (Rm 15,16). Même
après le concile Vatican II – qui ne cite le
« sacerdoce ministériel » qu’une seule fois (cf.
Lumen gentium n° 10) – la « sacerdotalisation »
des prêtres demeure dominante dans la conscience
et la spiritualité de nombreux prêtres, dont
Benoît XVI, d’autant plus que la préface
consécratoire pour l’ordination des prêtres fait
plusieurs allusions aux grands prêtres et
lévites de l’ancienne Alliance « qui annoncent
les sacrements à venir ».
Ce n’est pas la vision théologique du saint Curé
d’Ars qui va recentrer bibliquement la figure et
la mission du prêtre aujourd’hui, lui qui
disait : « Dieu obéit au prêtre. Il dit deux
mots et Notre-Seigneur descend du ciel à sa voix
et se renferme dans une petite hostie. » Est-ce
à dire que l’année sacerdotale va nous enfermer,
nous aussi, dans un sacerdoce immuable jusque
dans ses traductions les plus datées?
Rappels et appels
Benoît XVI a le souci de rappeler la
reconnaissance que l’Église tient à exprimer aux
vaillants prêtres en exercice. Il est plein de
compassion pour ceux qui traversent des
situations de souffrance, qui sont peut-être
« bafoués dans leur dignité ou empêchés
d’accomplir leur mission, parfois même
persécutés jusqu’au témoignage suprême du
sang ». Il mentionne aussi l’infidélité de
certains ministres qui provoquent « scandale et
refus ».
Positivement, il encourage deux fois les prêtres
à inventer des espaces de collaboration qui
s’ouvrent toujours davantage aux laïcs, selon un
rappel opportun de Vatican Il (cf.
Décret sur le ministère
et la vie
des prêtres n° 9). « [Les prêtres] ne
doivent jamais se résigner à voir les
confessionnaux désertés. [...] [Ils doivent]
remettre le sacrement de Pénitence au centre de
leurs préoccupations pastorales [...] comme une
exigence intime de la Présence eucharistique. »
De belles interrogations sur la fréquentation de
la Parole de Dieu, « qui doit façonner
réellement notre vie et informer notre pensée »,
voisinent avec l’insistance sur une chasteté
« nécessaire à qui doit habituellement toucher
l’eucharistie ». Un appel est lancé, qui vise à
accentuer la communion des prêtres avec leur
évêque et entre eux.
Dans ce contexte, le pape accueille comme un
nouveau printemps la grâce des mouvements
ecclésiaux et des nouvelles communautés que
l’Esprit suscite de nos jours dans l’Église.
De toute évidence, Benoît XVI s’inscrit dans
« un renouveau sacerdotal » de type
traditionnel, adossé à l’exemple de sainteté
fourni par le Curé d’Ars. Y a-t-il une « re-visitation »
des données bibliques sur les ministères? Y
a-t-il une prise en compte de la situation
réelle –- et critique – des prêtres
d’aujourd’hui, du moins dans l’hémisphère Nord
de notre Église? Y a-t-il une analyse qui
ressemblerait à une considération lucide des
« signes des temps » dans la question des
ministères et charismes? Y a-t-il une écoute du
peuple de Dieu, tel qu’il s’exprime depuis
longtemps sur l’avenir du ministère presbytéral
dans les synodes et autres assemblées
ecclésiales?
Il faut répondre non. Ou alors les
solutions sont à chercher dans les « recettes »
traditionnelles (une expression du Curé d’Ars),
à savoir la prière, la messe quotidienne et la
confession fréquente, la sainteté de vie de type
monastique, les mortifications, le zèle
apostolique et surtout l’amitié personnelle avec
Jésus, comme un « amoureux ». Elles ont certes
toujours leur pertinence et leur valeur, mais
cela ne devrait pas nous empêcher, en Église, de
voir les réalités en face et de tracer de
nouveaux chemins pour actualiser un service
évangélique toujours aussi utile et même
nécessaire. Il nous faut passer des rappels
incantatoires trop commodes à des réflexions
plus audacieuses qui exorcisent les dénis et
nous donnent le courage d’imaginer des formes
peut-être inédites. En un mot: entendre ensemble
ce que l’Esprit dit aux Églises (cf. Ap 2,29).
De nouvelles figures du prêtre ?
La raréfaction drastique et dramatique du nombre
des prêtres, le vieillissement accéléré du corps
presbytéral entraînent des conséquences
douloureuses pour nos communautés chrétiennes,
et d’abord pour leurs serviteurs prêtres qui
sont encore en fonction, jusqu’aux limites –
inhumaines – de leurs forces. [3]
L’assèchement spirituel, un déficit de formation
permanente, un épuisement humain marquent
beaucoup de prêtres restants. La requalification
ministérielle et la collaboration des laïcs –
bienvenues et généralement appréciées – ne
peuvent pas compenser le manque de ministres
ordonnés quand ceux-ci héritent de territoires
immenses et de paroisses ou unités pastorales
toujours plus nombreuses. Quel temps reste-t-il
pour l’évangélisation de ceux qui sont au loin,
alors que le premier service du prêtre, selon le
concile Vatican Il, consiste en « l’annonce de
l’Évangile de Dieu à tous les hommes » (cf.
Décret sur le ministère et la vie des prêtres no
4)?
Devant la précarité et même la misère –
quantitatives et parfois aussi qualitatives – du
ministère presbytéral chez nous, nous ne pouvons
rester indifférents. Il ne suffit pas de répéter
des appels angoissés à imiter le Curé d’Ars, si
respectable et impressionnante que soit sa
sainte personne. Il faut redéfinir l’identité et
le « cahier des charges » du prêtre dans le
contexte de notre société sécularisée. Comment
traduire concrètement aujourd’hui les trois
missions du prêtre : évangéliser, célébrer,
animer la communion?
Il faut inventer de nouveaux chemins d’accès au
ministère presbytéral et reconsidérer
l’obligation universelle du célibat, qui
d’ailleurs n’est absolue que dans l’Église
latine et seulement depuis le XIIe siècle
[4],
ce qui
prouve que cette discipline peut être remise en
question. On le fera avec prudence évidemment,
autrement dit sans affecter le contenu essentiel
et original des prêtres, qui seront toujours
présents et présidents pour rappeler, réellement
et symboliquement, la priorité et la gratuité de
la grâce christique dans l’être et l’action des
chrétiens. [5]
Peut-être faut-il se poser la question de la
réinsertion de certains prêtres, dispensés de
l’obligation du célibat, qui seraient prêts à se
remettre généreusement au service de communautés
qui les accueilleraient volontiers. Peut-être
faut-il lever le tabou de l’éventuelle
ordination des femmes, ce qui aurait aussi
l’avantage de détendre le dialogue avec les
Églises protestantes sur ce point.
[6]
Un modèle en bout de course
Bref, tout en gardant fidèlement le coeur
biblique et sacramentel du service des prêtres
comme collaborateurs des évêques au bénéfice
évangélique des communautés chrétiennes «
sacerdotales », il faut reconsidérer le modèle
hérité du Moyen Age et confirmé au temps de la
Contre-Réforme. Il est parvenu en bout de course
si l’on prend au sérieux la grave crise que nous
traversons. Le modèle sacerdotal « à l’ancienne
» doit faire place à une figure de proximité,
moins sacrale et plus pastorale, ce qui implique
une articulation retrouvée avec les autres
ministères et charismes, par exemple ceux du
diaconat permanent et ceux des laïcs et
religieux engagés en Église.
Le catéchisme romain issu du concile de Trente
(en 1566) enseigne que «les prêtres sont
appelés, à juste titre, non seulement anges mais
même dieux parce qu’ils représentent auprès de
nous la puissance et la majesté du Dieu immortel
». Il est temps de revenir sur terre pour mieux
servir aujourd’hui le Royaume de Dieu annoncé
par le Christ de l’Évangile.
NOTES
[1]
Malheureusement la langue française n’a qu’un
seul mot, prêtre, pour exprimer deux
réalités fort différentes : les presbyteroi
(anciens) des premières communautés chrétiennes,
calqués sur l’organisation de la synagogue, et
les hiereis (sacrificateurs) qui
renvoient à leur mise à part sacrée pour
présider aux liturgies sanglantes du temple.
[2] Cf.
par exemple Hervé Legrand dans le
Dictionnaire critique de théologie, PUF,
Paris 2007, p. 1027, qui note cependant que « le
sacerdoce n’est jamais donné par le Nouveau
Testament comme fondement d’un ministère ».
[3] En
France, il y avait 41 000 prêtres en 1965. Ils
sont actuellement 22 000. Chaque année, une
petite centaine de prêtres diocésains sont
ordonnés. Il y en avait 10 fois plus en 1970.
Dans le diocèse de Lausanne,Genève et Fribourg
(700 000 catholiques), il y a actuellement 4
séminaristes, 86 prêtres de moins de 50 ans et
203 de plus de 60 ans.
[4]
Exactement depuis le concile du Latran (1139)
qui, en son canon 7, rend invalide le mariage
des prêtres.
[5] C’est
ce que veut mettre en évidence le concile
Vatican II (Lumen gentium n°10) quand il
dit qu’il y a « une différence essentielle et
non seulement de degré » entre le sacerdoce
commun des fidèles et le sacerdoce ministériel
ou hiérarchique.
[6] Ces
« recommandations » ont déjà été
respectueusement formulées par les synodes 1972
(nos 106-112 et 412 et 413), ainsi que par
l’assemblée diocésaine (AD2000 document 7/III et
IV).
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