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Lettre à mes neveux :
La religion chrétienne un choix toujours valable

Claude Michaud

 

 

 

Selon vous, « la religion catholique aurait fait son temps ». Certains disent que de toutes manières les religions organisées n’ont plus leur place dans le monde. Vous soutenez que c’est la sensibilité dominante du moment. J’ai peur que vous ayez raison pour une bonne part. Cela me provoque à m’interroger. La première chose qui me frappe, face à cette sensibilité, c’est que, parmi les gens qui affirment que la religion catholique est du passé, il en est peu qui font la distinction entre l’institution ou le système et la foi chrétienne en tant que vision de Dieu et projet d’humanité. La seconde chose que j’observe, et cela constitue un véritable paradoxe, c’est la popularité du  magasinage religieux au moment où est rejetée la religion d’appartenance. La clientèle ne cesse d’augmenter. Les librairies regorgent de livres qui recouvrent tout le terrain depuis la Bible et le Coran jusqu’aux productions ésotériques les plus fantaisistes. Par contre, il faut souligner  que la majorité des gens qui ont pris leur distance par rapport à l’Église se déclarent indifférents à toute religion. Face à cette conjoncture nouvelle, je me demande si le temps de développer une pensée vraiment critique ne serait pas arrivé. Je partage avec vous ce qui monte en moi.

Si on s’arrête à certains aspects du fonctionnement de l’Église et à plusieurs de ses positions difficilement défendables, à titre d’exemple, en ce qui touche la place des femmes et la sexualité, on peut comprendre l’éloignement de milliers de croyants. Je crois que le bateau prend l’eau. Par contre, je crois aussi que des valeurs précieuses sont enfouies au fond de la cale. Il importe de les redécouvrir. Je soutiens en même temps que la quête spirituelle de notre époque est positive, en ce sens qu’elle provoque les gens à penser par eux-mêmes. Toutefois, il faut reconnaître que le risque de dérive est inévitable de même que la tentation pour bien des jeunes de se bercer trop longtemps dans les courants à la mode en oubliant qu’ils doivent développer leur pensée critique. De choisir ses valeurs à partir de ce que l’on voit à la télévision ne conduit pas loin sur la route du plein développement humain

De la culture religieuse d’ici à l’ignorance

Pour peu que l’on observe la situation présente, au Canada français en particulier, deux groupes se présentent : Le premier, c’est celui de ceux et celles qui ont eu une expérience religieuse ou à qui les parents ont transmis leur foi dès l’enfance. Parmi eux, j’en vois quelques-uns qui, tout en passant à travers les remises en question de notre époque, ont su découvrir la richesse profonde de leur religion d’appartenance. En gros, ils ont appris à distinguer ce qui fait le cœur de la foi chrétienne par rapport à ce qui est secondaire et relatif. Ils sont une petite minorité pour le moment. Mais la plupart des personnes de ce groupe ont simplement délaissé leur religion d’appartenance sans l’approfondir. Ces jeunes se contentent de marcher sur le bord de la rivière sans trop savoir comment ils pourront la traverser. 

Le deuxième groupe, est constitué de ceux et celles qui ont été privés d’une initiation religieuse durant leur enfance. Il n’existe pas de données statistiques qui permettent d’avancer un chiffre précis. On sait que c’est le cas d’un nombre suffisant pour retenir l’attention. Pour expliquer le phénomène, on peut penser à Mai 1968 dont on célèbre le quarantième anniversaire et le tournant de civilisation qu’il a marqué. Les parents aux prises avec une remise en question personnelle aiguë ne savaient plus trop quoi dire! Résultat : La panne de transmission de la foi chrétienne depuis plus de trente ans. C’est ainsi que les quarante-cinq ans et moins, se retrouvent dans une situation délicate sinon épineuse, du fait qu’ils sont privés d'un acquis spirituel ou d’une formation religieuse susceptible de servir de repères dans la définition de leurs croyances ou à l’inverse d’objet à rejeter. Ils font l’expérience d’un manque, inévitablement source de souffrances. Même les soubassements de la culture dominante d’ici leur manquent.

Le développement du potentiel humain et la tentation narcissiste

Dans le contexte de cet ébranlement de l’univers religieux traditionnel des dernières années, la place occupée par les mouvements du potentiel humain a pris de l’ampleur. Ces mouvements qui gravitent autour du Nouvel  invitent à croire en soi et à développer ses potentialités. Ils sont un appel stimulant à la croissance personnelle et à la pleine autonomie de l’être. Et, en ceci, il faut se réjouir. Par contre, en donnant une place excessive aux forces dites illimitées de l’être et à la capacité de se guérir soi-même, on peut se demander s’ils ne sont pas des semeurs d’illusion avec tout ce que cela entraîne de souffrances profondes. Si avancer dans la vie passe par la prise de conscience de ses potentialités, cela implique aussi la prise de conscience de sa fragilité et de ses limites. Autrement dit, s’il est important de croire en soi et en ses forces, il faut non moins accepter que l’on a besoin des autres et, quelque  part, que l’on a besoin de Dieu.

L’autre faiblesse de ces mouvements, dont les conséquences sont souvent désastreuses, c’est leur fort accent narcissiste. La faiblesse de Narcisse c’est d’être tellement obnubilé  par son image que l’autre n’existe plus. Des observateurs parlent de la religion du « Me, myself and I ». Une chose est certaine, la dimension relationnelle de l’être humain avec ce que cela implique de responsabilité et d’engagement est sérieusement battue en brèche. On a plus ou moins l’impression que notre époque a oublié que la capacité d’aller au-delà de son univers personnel et de se décentrer de soi pour se préoccuper de l’autre, des autres, est une composante incontournable du processus de croissance personnelle véritable. La maturité humaine se définira toujours par l’altruisme.

Je suis étonné de voir comment le discours quotidien du « fais-toi plaisir » charrié par les medias est accueilli sans sourciller! Il en est de même du phénomène de l’interminable adolescence, dont nous parlent les sociologues, qui apparaît de plus en plus comme normal. Comment ne pas être frappé aussi par ces jeux du langage qui occultent des éléments importants de la réalité? À titre d’exemple, je pense à la façon de référer à son époux ou à son épouse à la mode depuis quelques années. On parle de son « chum » ! Comme si on voulait oublier la dimension d’obligation et de durée connotées par les mots de toujours de mariage et de conjoint. L’écrivain Tchèque Milan Kundera parlait en 1984 de « l’insoutenable légèreté de l’être ». Sans doute est-elle de tous les temps! Mais on est bien forcé de se demander par quel chemin passe ce qu’il est convenu d’appeler un progrès de société. 

L’organisation de sa vie

Comment réagir ou que penser dans ce nouveau contexte fascinant à certains égards mais aussi sérieusement dérangeant? Je crois qu’il y a une première réalité incontournable à réaffirmer : le fait que les gens décrochent de la tradition religieuse qui a marqué leur univers, n’empêche pas qu’ils sont toujours en quête d’une spiritualité ou d’une certaine vision d’ordre religieux ou autre - on peut penser aux membres du mouvement « Green Peace » pour qui l’écologie est devenue une religion qui leur permet de trouver un sens à leur existence ou en tout cas de se donner des raisons de vivre. Autrement dit, la question de la religion ou de ce qui lui sert de substitut, est toujours d’actualité. Personne en effet ne fonctionne sans s’accrocher à une idéologie quelconque autour de laquelle il organise son existence.

Une autre réalité décisive que la vie nous apprend c’est que l’on organise pas sa vie tout seul. Dans le processus de définition de sa foi ou de ses croyances, personne ne peut se passer des autres. Nous avons besoin de quelqu'un qui sert de référence ou de modèle. Ce qui n’empêche pas que, trop occupé à vivre, cette expérience est en général peu consciente. C’est dans les moments de crise personnelle que cette démarche devient un objet de réflexion profonde. Il faut aussi souligner que pour quelques-uns, la vérification de leur expérience spirituelle passe par le lien concret avec une communauté de foi. C’est le cas à des degrés divers des quelques 20% de catholiques qui se déclarent pratiquants et dont parlent les statistiques. 

À l’ère de la rencontre des religions, la saisie personnelle d’un repère significatif n’est pas simple. Le choix personnel que commande notre époque est d’autant plus exigeant que les gens sont confrontés à une situation paradoxale.  En même temps que la mode est au  rejet des religions organisées, la popularité de la vitrine religieuse, complétée par toutes sortes de mouvements en lien avec le courant du potentiel humain occupe beaucoup d’espace. En principe, cela devrait faciliter la tâche. La question  qui se pose est comment choisir, d’un côté en respectant la part de richesse de ces repères et de l’autre, tout en étant attentif à l’ambiguïté et aux limites de chacun?

Explorer notre propre héritage

Je suis de ceux qui croient que l’on aurait tort de négliger l'idéologie judéo-chrétienne. Notre héritage est riche d'humanité. Il a présidé à l’émergence d’une civilisation qui, à l’évidence, est loin d’être parfaite, mais qui a quand même contribué à faire de nous ce que nous sommes.  Bref, il faut reconnaître comment, malgré ses avatars dramatiques tout au long de l’histoire, l’occident chrétien a atteint un niveau de civilisation dont nous avons le droit de nous réjouir. Les grandes déclarations des droits de la personne, des droits de la femme des droits de l’enfant, du sacré de la vie et l’instauration du fonctionnement démocratique de nos sociétés sont des acquis majeurs. Et cela, grâce pour une large part aux grandes valeurs puisées dans l’Évangile porteur des points de vue de Jésus de Nazareth qui en est à l’origine. La vision et le projet de société qui en ressort se situent en première ligne comme source d’inspiration d’un monde qui a tellement besoin d’être réorganisé. Ce qui n’exclut pas, bien au contraire, que génération, après génération, que décennies après décennies, la tâche est toujours à reprendre.

À travers les remises en question nécessaires touchant la religion chrétienne et l’Église catholique en particulier, je crois que le défi pressant qui se pose en ce moment, est celui de revenir à l’essentiel. Autrement dit, un tri s’impose entre les règles et les dogmes qui ont perdu leur sens et la pensée de l’Évangile qui, faisant écho à ce qu’il y a de plus riche dans le cœur humain, s’exprime dans les paraboles à la fois dérangeantes et réconfortantes du « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger (…) j’étais étranger et vous m’avez accueilli », du « bienheureux les doux (…), du bienheureux les assoiffés de justice ». Ce discours, parce qu’il reprend le rêve inscrit au plus profond du cœur humain, rejoint et interpelle les jeunes de toujours, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’autrefois. Du même coup, au-delà de la crise qui traverse l’Église aujourd’hui, on a le droit de croire en la pertinence de la foi chrétienne. Elle n’est pas menacée de s’éteindre. Ce qui doit changer, c’est l’institution qui en masque la beauté.

Si la distanciation de la religion traditionnelle d’ici s’explique, à l’évidence, pour une bonne part, par contre, je crois que plusieurs ont maintenant le goût de porter un nouveau regard. L’idée que la foi chrétienne n’a plus d’héritiers, parce qu’elle ne semble plus intéresser personne, commence à être remise en question. L’époque où l’on jetait le bébé avec l’eau du bain est révolue. Selon quelques observateurs, une nouvelle étape, hésitante encore, est amorcée.

Comme vous, je m’aperçois que les chemins de la découverte de cette source remarquable d’inspiration véhiculée par la foi chrétienne sont brouillés. Il faut en prendre acte et par la suite entreprendre d’explorer avec lucidité les sentiers oubliés. Il faut prendre le temps de réfléchir. Faire de la recherche. La lecture de l’Évangile, avec l’initiation indispensable à sa compréhension, est une piste à privilégier. Cette démarche, dans le climat d’incertitude actuel, suppose à un moment donné, l’aide des autres. L’idée de petites rencontres informelles et de lieux de discussion est à revaloriser. Vous le faites déjà instinctivement à l’occasion. On avait parlé, il y a quelques années, de communautés de base dont l’objectif était précisément d’échanger à  partir de l’Évangile en vue d’éclairer notre vécu. Je crois que pour quelques-uns, il y a là un chemin à explorer. Enfin, je ne peux terminer cette lettre sans partager avec vous une préoccupation majeure du moment. Qui, en ce début du XXIième siècle, se chargera de la transmission de l’héritage chrétien et comment? Au sein de la crise globale qui affecte la religion en Occident, avec ses remises en questions inhérentes, l’on ne doit pas oublier que la pensée ou l’idéologie chrétienne tient une place importante dans le patrimoine de l’humanité ? Qui va s’en occuper ?

Le rêve d’un monde plus humain à construire

Bref, nous sommes un pays marqué par la culture chrétienne. Les églises, comme la façon de célébrer la vie et d’enterrer les morts, nous le rappellent. Le besoin d’accéder aux sources de cette culture est toujours là, ne serait-ce qu’à titre de point de comparaison permettant d’inventer d’autres avenues. À l’ère de l’éclatement du religieux et de l’émergence des mouvements ou des idéologies qui tendent à remplir le vide, il faut donc revenir aux racines de la culture chrétienne. Ce qui s’impose, c’est de ressaisir ce qui en fait le cœur. Encore une fois, il ne s’agit pas d’exclure les autres voies qui s’offrent à nos contemporains, mais il s’agit de prendre le temps, ensemble, d’explorer la nôtre. Peut-être y redécouvrirons-nous que le christianisme est une  source précieuse d’humanisation des individus et un élément indéniable de civilisation.

 

Ottawa
20 mai 2009

 

 

 

 

 

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