|
Selon vous, « la
religion catholique aurait fait son temps ».
Certains disent que de toutes manières les
religions organisées n’ont plus leur place dans
le monde. Vous soutenez que c’est la sensibilité
dominante du moment. J’ai peur que vous ayez
raison pour une bonne part. Cela me provoque à
m’interroger. La première chose qui me frappe,
face à cette sensibilité, c’est que, parmi les
gens qui affirment que la religion catholique
est du passé, il en est peu qui font la
distinction entre l’institution ou le système et
la foi chrétienne en tant que vision de Dieu et
projet d’humanité. La seconde chose que
j’observe, et cela constitue un véritable
paradoxe, c’est la popularité du magasinage
religieux au moment où est rejetée la religion
d’appartenance. La clientèle ne cesse
d’augmenter. Les librairies regorgent de livres
qui recouvrent tout le terrain depuis la Bible
et le Coran jusqu’aux productions ésotériques
les plus fantaisistes. Par contre, il faut
souligner que la majorité des gens qui ont pris
leur distance par rapport à l’Église se
déclarent indifférents à toute religion. Face à
cette conjoncture nouvelle, je me demande si le
temps de développer une pensée vraiment critique
ne serait pas arrivé. Je partage avec vous ce
qui monte en moi.
Si on s’arrête à
certains aspects du fonctionnement de l’Église
et à plusieurs de ses positions difficilement
défendables, à titre d’exemple, en ce qui touche
la place des femmes et la sexualité, on peut
comprendre l’éloignement de milliers de
croyants. Je crois que le bateau prend l’eau.
Par contre, je crois aussi que des valeurs
précieuses sont enfouies au fond de la cale. Il
importe de les redécouvrir. Je soutiens en même
temps que la quête spirituelle de notre époque
est positive, en ce sens qu’elle provoque les
gens à penser par eux-mêmes. Toutefois, il faut
reconnaître que le risque de dérive est
inévitable de même que la tentation pour bien
des jeunes de se bercer trop longtemps dans les
courants à la mode en oubliant qu’ils doivent
développer leur pensée critique. De choisir ses
valeurs à partir de ce que l’on voit à la
télévision ne conduit pas loin sur la route du
plein développement humain
De la culture
religieuse d’ici à l’ignorance
Pour peu que
l’on observe la situation présente, au Canada
français en particulier, deux groupes se
présentent : Le premier, c’est celui de ceux et
celles qui ont eu une expérience religieuse ou à
qui les parents ont transmis leur foi dès
l’enfance. Parmi eux, j’en vois quelques-uns
qui, tout en passant à travers les remises en
question de notre époque, ont su découvrir la
richesse profonde de leur religion
d’appartenance. En gros, ils ont appris à
distinguer ce qui fait le cœur de la foi
chrétienne par rapport à ce qui est secondaire
et relatif. Ils sont une petite minorité pour le
moment. Mais la plupart des personnes de ce
groupe ont simplement délaissé leur religion
d’appartenance sans l’approfondir. Ces jeunes se
contentent de marcher sur le bord de la rivière
sans trop savoir comment ils pourront la
traverser.
Le deuxième
groupe, est constitué de ceux et celles qui ont
été privés d’une initiation religieuse durant
leur enfance. Il n’existe pas de données
statistiques qui permettent d’avancer un chiffre
précis. On sait que c’est le cas d’un nombre
suffisant pour retenir l’attention. Pour
expliquer le phénomène, on peut penser à Mai
1968 dont on célèbre le quarantième anniversaire
et le tournant de civilisation qu’il a marqué.
Les parents aux prises avec une remise en
question personnelle aiguë ne savaient plus trop
quoi dire! Résultat : La panne de transmission
de la foi chrétienne depuis plus de trente ans.
C’est ainsi que les quarante-cinq ans et moins,
se retrouvent dans une situation délicate sinon
épineuse, du fait qu’ils sont privés d'un acquis
spirituel ou d’une formation religieuse
susceptible de servir de repères dans la
définition de leurs croyances ou à l’inverse
d’objet à rejeter. Ils font l’expérience d’un
manque, inévitablement source de souffrances.
Même les soubassements de la culture dominante
d’ici leur manquent.
Le
développement du potentiel humain et la
tentation narcissiste
Dans le contexte
de cet ébranlement de l’univers religieux
traditionnel des dernières années, la place
occupée par les mouvements du potentiel humain a
pris de l’ampleur. Ces mouvements qui gravitent
autour du Nouvel  invitent à croire en soi et à
développer ses potentialités. Ils sont un appel
stimulant à la croissance personnelle et à la
pleine autonomie de l’être. Et, en ceci, il faut
se réjouir. Par contre, en donnant une place
excessive aux forces dites illimitées de l’être
et à la capacité de se guérir soi-même, on peut
se demander s’ils ne sont pas des semeurs
d’illusion avec tout ce que cela entraîne de
souffrances profondes. Si avancer dans la vie
passe par la prise de conscience de ses
potentialités, cela implique aussi la prise de
conscience de sa fragilité et de ses limites.
Autrement dit, s’il est important de croire en
soi et en ses forces, il faut non moins accepter
que l’on a besoin des autres et, quelque part,
que l’on a besoin de Dieu.
L’autre
faiblesse de ces mouvements, dont les
conséquences sont souvent désastreuses, c’est
leur fort accent narcissiste. La faiblesse de
Narcisse c’est d’être tellement obnubilé par
son image que l’autre n’existe plus. Des
observateurs parlent de la religion du « Me,
myself and I ». Une chose est certaine, la
dimension relationnelle de l’être humain avec ce
que cela implique de responsabilité et
d’engagement est sérieusement battue en brèche.
On a plus ou moins l’impression que notre époque
a oublié que la capacité d’aller au-delà de son
univers personnel et de se décentrer de soi pour
se préoccuper de l’autre, des autres, est une
composante incontournable du processus de
croissance personnelle véritable. La maturité
humaine se définira toujours par l’altruisme.
Je suis étonné
de voir comment le discours quotidien du
« fais-toi plaisir » charrié par les medias est
accueilli sans sourciller! Il en est de même du
phénomène de l’interminable adolescence, dont
nous parlent les sociologues, qui apparaît de
plus en plus comme normal. Comment ne pas être
frappé aussi par ces jeux du langage qui
occultent des éléments importants de la réalité?
À titre d’exemple, je pense à la façon de
référer à son époux ou à son épouse à la mode
depuis quelques années. On parle de son « chum »
! Comme si on voulait oublier la dimension
d’obligation et de durée connotées par les mots
de toujours de mariage et de conjoint.
L’écrivain Tchèque Milan Kundera parlait en 1984
de « l’insoutenable légèreté de l’être ». Sans
doute est-elle de tous les temps! Mais on est
bien forcé de se demander par quel chemin passe
ce qu’il est convenu d’appeler un progrès de
société.
L’organisation de sa vie
Comment réagir
ou que penser dans ce nouveau contexte fascinant
à certains égards mais aussi sérieusement
dérangeant? Je crois qu’il y a une première
réalité incontournable à réaffirmer : le fait
que les gens décrochent de la tradition
religieuse qui a marqué leur univers, n’empêche
pas qu’ils sont toujours en quête d’une
spiritualité ou d’une certaine vision d’ordre
religieux ou autre - on peut penser aux membres
du mouvement « Green Peace » pour qui l’écologie
est devenue une religion qui leur permet de
trouver un sens à leur existence ou en tout cas
de se donner des raisons de vivre. Autrement
dit, la question de la religion ou de ce qui lui
sert de substitut, est toujours d’actualité.
Personne en effet ne fonctionne sans s’accrocher
à une idéologie quelconque autour de laquelle il
organise son existence.
Une autre
réalité décisive que la vie nous apprend c’est
que l’on organise pas sa vie tout seul. Dans le
processus de définition de sa foi ou de ses
croyances, personne ne peut se passer des
autres. Nous avons besoin de quelqu'un qui sert
de référence ou de modèle. Ce qui n’empêche pas
que, trop occupé à vivre, cette expérience est
en général peu consciente. C’est dans les
moments de crise personnelle que cette démarche
devient un objet de réflexion profonde. Il faut
aussi souligner que pour quelques-uns, la
vérification de leur expérience spirituelle
passe par le lien concret avec une communauté de
foi. C’est le cas à des degrés divers des
quelques 20% de catholiques qui se déclarent
pratiquants et dont parlent les statistiques.
À l’ère de la
rencontre des religions, la saisie personnelle
d’un repère significatif n’est pas simple. Le
choix personnel que commande notre époque est
d’autant plus exigeant que les gens sont
confrontés à une situation paradoxale. En même
temps que la mode est au rejet des religions
organisées, la popularité de la vitrine
religieuse, complétée par toutes sortes de
mouvements en lien avec le courant du potentiel
humain occupe beaucoup d’espace. En principe,
cela devrait faciliter la tâche. La question
qui se pose est comment choisir, d’un côté en
respectant la part de richesse de ces repères et
de l’autre, tout en étant attentif à l’ambiguïté
et aux limites de chacun?
Explorer
notre propre héritage
Je suis de ceux
qui croient que l’on aurait tort de négliger
l'idéologie judéo-chrétienne. Notre héritage est
riche d'humanité. Il a présidé à l’émergence
d’une civilisation qui, à l’évidence, est loin
d’être parfaite, mais qui a quand même contribué
à faire de nous ce que nous sommes. Bref, il
faut reconnaître comment, malgré ses avatars
dramatiques tout au long de l’histoire,
l’occident chrétien a atteint un niveau de
civilisation dont nous avons le droit de nous
réjouir. Les grandes déclarations des droits de
la personne, des droits de la femme des droits
de l’enfant, du sacré de la vie et
l’instauration du fonctionnement démocratique de
nos sociétés sont des acquis majeurs. Et cela,
grâce pour une large part aux grandes valeurs
puisées dans l’Évangile porteur des points de
vue de Jésus de Nazareth qui en est à l’origine.
La vision et le projet de société qui en ressort
se situent en première ligne comme source
d’inspiration d’un monde qui a tellement besoin
d’être réorganisé. Ce qui n’exclut pas, bien au
contraire, que génération, après génération, que
décennies après décennies, la tâche est toujours
à reprendre.
À travers les
remises en question nécessaires touchant la
religion chrétienne et l’Église catholique en
particulier, je crois que le défi pressant qui
se pose en ce moment, est celui de revenir à
l’essentiel. Autrement dit, un tri s’impose
entre les règles et les dogmes qui ont perdu
leur sens et la pensée de l’Évangile qui,
faisant écho à ce qu’il y a de plus riche dans
le cœur humain, s’exprime dans les paraboles à
la fois dérangeantes et réconfortantes du « J’ai
eu faim et vous m’avez donné à manger (…)
j’étais étranger et vous m’avez accueilli », du
« bienheureux les doux (…), du bienheureux les
assoiffés de justice ». Ce discours, parce qu’il
reprend le rêve inscrit au plus profond du cœur
humain, rejoint et interpelle les jeunes de
toujours, ceux d’aujourd’hui comme ceux
d’autrefois. Du même coup, au-delà de la crise
qui traverse l’Église aujourd’hui, on a le droit
de croire en la pertinence de la foi chrétienne.
Elle n’est pas menacée de s’éteindre. Ce qui
doit changer, c’est l’institution qui en masque
la beauté.
Si la
distanciation de la religion traditionnelle
d’ici s’explique, à l’évidence, pour une bonne
part, par contre, je crois que plusieurs ont
maintenant le goût de porter un nouveau regard.
L’idée que la foi chrétienne n’a plus
d’héritiers, parce qu’elle ne semble plus
intéresser personne, commence à être remise en
question. L’époque où l’on jetait le bébé avec
l’eau du bain est révolue. Selon quelques
observateurs, une nouvelle étape, hésitante
encore, est amorcée.
Comme vous, je
m’aperçois que les chemins de la découverte de
cette source remarquable d’inspiration véhiculée
par la foi chrétienne sont brouillés. Il faut en
prendre acte et par la suite entreprendre
d’explorer avec lucidité les sentiers oubliés.
Il faut prendre le temps de réfléchir. Faire de
la recherche. La lecture de l’Évangile, avec
l’initiation indispensable à sa compréhension,
est une piste à privilégier. Cette démarche,
dans le climat d’incertitude actuel, suppose à
un moment donné, l’aide des autres. L’idée de
petites rencontres informelles et de lieux de
discussion est à revaloriser. Vous le faites
déjà instinctivement à l’occasion. On avait
parlé, il y a quelques années, de communautés de
base dont l’objectif était précisément
d’échanger à partir de l’Évangile en vue
d’éclairer notre vécu. Je crois que pour
quelques-uns, il y a là un chemin à explorer.
Enfin, je ne peux terminer cette lettre sans
partager avec vous une préoccupation majeure du
moment. Qui, en ce début du XXIième siècle, se
chargera de la transmission de l’héritage
chrétien et comment? Au sein de la crise globale
qui affecte la religion en Occident, avec ses
remises en questions inhérentes, l’on ne doit
pas oublier que la pensée ou l’idéologie
chrétienne tient une place importante dans le
patrimoine de l’humanité ? Qui va s’en occuper ?
Le rêve d’un
monde plus humain à construire
Bref, nous
sommes un pays marqué par la culture chrétienne.
Les églises, comme la façon de célébrer la vie
et d’enterrer les morts, nous le rappellent. Le
besoin d’accéder aux sources de cette culture
est toujours là, ne serait-ce qu’à titre de
point de comparaison permettant d’inventer
d’autres avenues. À l’ère de l’éclatement du
religieux et de l’émergence des mouvements ou
des idéologies qui tendent à remplir le vide, il
faut donc revenir aux racines de la culture
chrétienne. Ce qui s’impose, c’est de ressaisir
ce qui en fait le cœur. Encore une fois, il ne
s’agit pas d’exclure les autres voies qui
s’offrent à nos contemporains, mais il s’agit de
prendre le temps, ensemble, d’explorer la nôtre.
Peut-être y redécouvrirons-nous que le
christianisme est une source précieuse
d’humanisation des individus et un élément
indéniable de civilisation.
Ottawa
20 mai 2009
[ RETOUR ]
|