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Parcours biographique
Jacques Loew est né en France en 1908. Après une jeunesse
vécue dans l’athéisme, il fait la découverte de
Dieu à travers les merveilles de l’univers. Cela
le conduira à une profonde communion avec Jésus
dont il sera un témoin passionné, passion qui
l’amènera notamment à écrire de nombreux
ouvrages qui ont fortement marqué l’Église dans
la deuxième moitié du XXe siècle. Spécialement
l'Église de France dont il fut, dès 1942, l'un
des premiers prêtres-ouvriers. Dans les années
50, ses albums missionnaires dans la collection
Fêtes et Saisons (dont certains seront
vendus à plus d'un million d'exemplaires et
traduits en plusieurs langues) lui vaudront de
correspondre avec quelque 3000 lecteurs.
Rejoint par des jeunes qui aspirent à devenir prêtres dans le
monde ouvrier, Jacques Loew fonde un Institut
apostolique: La Mission Ouvrière
Saints-Pierre-et-Paul dont les membres
exerceront une profession surtout manuelle et
vivront en solidarité avec les milieux
populaires. La Mission s’implantera au Sahara,
au Brésil, au Japon, au Canada, en Italie, en
Russie. Le livre Comme s'il voyait
l'Invisible, qui traduit la spiritualité de
la Mission, influencera la vie chrétienne de
nombreux prêtres, religieux, religieuses et
laïques. Il sera lui aussi traduit en plusieurs
langues.
En 1963, au Brésil, Jacques participe à l'émergence des
communautés ecclésiales de base. Soucieux de
former des animateurs pour ces communautés, avec
la collaboration du Père Voillaume, prieur des
Petits Frères de Jésus, et d'autres, Jacques va
fonder, en 1969, à Fribourg en Suisse, une École
de la Foi qui accueillera des centaines d'hommes
et de femmes de tous les continents. Le
rayonnement de l'École s'étendra en Afrique où,
de 1975 à 1980, se feront chaque année des mois
de la foi pour les catéchistes. Plusieurs
sessions se tiendront en France, en Belgique, à
l'Île Maurice, à la Réunion et au Québec.
Pendant l'ère soviétique, Jacques répondra à
l'appel de jeunes orthodoxes moscovites réunis
autour du pope Alexandre Men. Ces journées
bibliques, qu'il anime avec l’exégète
franciscain Masséo Caloz, se tiendront
clandestinement lors de la grande parade
militaire du 1er mai.
L'itinéraire de Jacques Loew est intimement lié à des
personnalités aussi marquantes que celles du
paysan-philosophe Gustave Thibon, du fondateur
d'Économie et Humanisme, le Père Lebret, d'André
Baron qui le mit en contact avec le futur Paul
VI, des théologiens Charles Journet et Martin
Cottier (qui deviendra le théologien personnel
de Jean-Paul II) et de Madeleine Delbrêl dont il
partageait les grandes intuitions.
Aux tout débuts de sa démarche de conversion, Jacques eut la
chance d'être accueilli par Stanislas et Anita
Fumet, qui seront ses parrains, et la petite
communauté réunie autour d'eux :
On priait ensemble, on aimait Dieu ensemble, on
avait de merveilleux fous rires ensemble. Ainsi
j'ai découvert un christianisme à la fois
communautaire, spontané, pétillant de joie.
Devenu dominicain, il est envoyé à Marseille, en France, pour
faire une étude sociologique sur les dockers. Ce
fils de famille bourgeoise y découvre la misère
économique des ouvriers du Port. Mais ce
converti est également interrogé par l'ignorance
religieuse. Pour faire connaître le Christ Jésus
qui l'a transformé et lui a donné un bonheur
inespéré, il se fait lui-même docker.
Sa sensibilité envers la grandeur de tout être humain a sans
doute été avivée par le contact avec les dockers
chez qui il a pu voir le caractère sacré de tout
être, même si la dureté du travail, des
conditions sociales, voire la misère, ont
souvent défiguré ces travailleurs et leur
famille.
Son regard sur le caractère unique de tout humain s’allie
avec le sens de la solidarité universelle
inspirée par l’amour de tout prochain qui est
-pour Jacques- la vérité de l’existence humaine.
Car le dessein de Dieu est que l’humanité soit à
sa ressemblance : Dieu est l’Un, source de
l’unité, ce qui signifie bien plus que l’idée
d’un seul Dieu. Pour qui croit que Dieu est la
source de l’unité, la mondialisation ne
devrait-elle pas nous inviter à bâtir l’unité du
genre humain, dans le respect des différences?
Regardant Jésus face aux questions sociales et politiques de
son époque, Jacques évoque la grande question
posée à la foi chrétienne : celle du mal. Il en
a pâti dans sa chair comme docker, parmi les
pauvres du Brésil, lors de ses séjours en
Afrique. Sans avoir de réponse à la question du
mal, Jacques croit « seulement de toute sa foi
que les ténèbres n’auront pas le dernier mot » :
la beauté de la création nous en donne
l’assurance.
Mais où et comment rencontrer Jésus? « Un chrétien, pas de
chrétien », disait Tertullien. On n’est chrétien
qu’en devenant fils, fille du Père Éternel et
ainsi frère, sœur de tous ceux qui accueillent
cette paternité divine.
Pour rencontrer Jésus, il nous faut donc rencontrer un petit
groupe rassemblé en son nom: cinq, six, vingt,
trente personnes. Non pas seulement pour dire
des prières ensemble, mais pour vivre les uns
par les autres cet amour de Jésus qui anime
chacune et chacun.
On comprendra combien cette vision de l’Église est loin du
visage qu’en donne l’institution, qu’elle soit
catholique, orthodoxe, anglicane... Celle-ci
n’est souvent visible aux masses que par ce
qu’en montrent les médias : des cérémonies...
Jacques, dès son travail parmi les dockers,
avait envoyé des rapports aux services romains
pour les sensibiliser à l’incompréhension, voire
au scandale, que de tels spectacles avaient
auprès de ses compagnons de travail.
Le Concile Vatican II aidera à retrouver le modèle originel
de l’Église tel que Luc le décrit dans les Actes
des Apôtres (2, 42-47). Dans les années 70, du
fait du développement des villes qui engendre
l’anonymat dans des paroisses devenues trop
vastes pour être communautaires, vont surgir des
assemblées locales qui porteront différents
noms: communautés ecclésiales de base, petites
communautés fraternelles, etc. À Marseille comme
au Brésil, Jacques et ses équipiers découvrent
« de plus en plus la nécessité de bâtir l’Église
à travers des communautés chrétiennes à ras de
terre ».
Au plan social, la pensée de Jacques est inspirée du
manifeste d’Économie et Humanisme, publié en
1942, qui traduisait la pensée du Louis-Joseph
Lebret, dominicain, sociologue et économiste, et
du paysan-philosophe Gustave Thibon. Ce
manifeste était centré sur la communauté de
destin, « fondement de l’harmonie et de la durée
des sociétés ». Cette communauté de destin
prônait pour tout groupe humain la solidarité
organique de ses membres: comme la tête est
organiquement liée aux membres du corps.
Cette idée de communauté de destin, Jacques l’appliquera au
monde du travail (relations travailleurs -
patrons), à la société nationale et
internationale (indifférence des nantis envers
la solidarité nécessaire pour que chaque citoyen
du monde soit considéré dans sa dignité
humaine).
Nourri de la pensée personnaliste, Jacques dénonce la place
de l’être humain dans l’urbanisation. Celle-ci
détruit l’humain comme personne et le réduit au
rôle d’individu. Il aura expérimenté cette
pensée dans sa vie de docker sur le port de
Marseille et de pasteur de paroisse en France
comme dans la communauté de base d’un quartier
pauvre du Brésil.
C'est en vivant dans la vraie proximité des
hommes que nous découvrons la vraie hiérarchie
des besoins humains. L'homme n'a pas seulement
besoin de pain ou de vin, mais de considération,
de tendresse, d'affection.
Aimer la personne, c'est donc lui permettre de
se retrouver dans des communautés à sa portée.
II y a là, et à tous les échelons de la société
actuelle, une donnée constante à rétablir : la
revendication, l'augmentation des salaires, la
prolongation des congés n'y peuvent suppléer.
Mais donner à l'atelier une structure où chacun
peut grandir au sein d'une équipe, donner au
quartier les arbres et le terrain libre où se
nouera une communauté autour des parties de
pétanque, cela fait partie intégrante de cet
épanouissement de la personne, jusqu'à une
participation plus haute à un syndicalisme
actif; un engagement politique ou civique.
Ce respect de la personne oblige à assumer une
autre difficile tension : être enraciné au
milieu même des hommes dont on partage le destin
– sinon l'amour devient utopique – mais porter
aussi une sérieuse attention aux problèmes
économiques et sociaux plus vastes –
sinon l'amour sera platonique.
Cette dimension sociale, sans laquelle la
personne ne peut se réaliser, doit se retrouver
également au plan religieux. Rien n'est aussi
important que de transformer la paroisse en une
communauté réelle. Mais une communauté vraie de
fils de Dieu, conscients de leur nature et de
leurs liens, n'est pas un autobus où chacun
monte, paye sa place, sonne et descend sans trop
prendre garde aux autres voyageurs et dont le
curé et le vicaire seraient plus ou moins le
chauffeur et le receveur. La personne humaine
s'achève dans l'Église locale, rassemblement des
fils et filles de Dieu (Comme s’il voyait
l’invisible, Cerf 1964, p. 124-126).
Il est aussi un écran majeur au visage évangélique de
l’Église, c’est la fracture qui existe entre le
clergé et le monde des gens ordinaires. Ainsi
Jacques justifiera-t-il le travail ouvrier des
prêtres, à la manière de l’apôtre Paul.
Le rôle de l’Église dans la société le préoccupera jusqu’à
ses derniers jours. Il sait qu’aujourd’hui le
rôle doctrinal de l’Église est insupportable
pour les masses qui ne sont pas ou ne sont plus
chrétiennes. Aussi, pour lui, l’Église doit être
mêlée au monde dans la pratique de la vie
journalière afin de connaître de l’intérieur les
conditions de vie des gens ordinaires : salaire,
conditions de travail, nourriture, logement.
Dès les années 70, sa pensée rejoint certaines visions des
altermondialistes, des militants de
l’environnement, des apôtres de la simplicité de
vie volontaire. S’appuyant sur la pensée de
l’économiste Barbara Ward et de René Dubos,
co-auteurs de Nous n’avons qu’une terre,
il épouse leurs visions du rôle des chrétiens :
À l’euphorie scientifique, à la cupidité
économique, à l’arrogance nationale doit se
substituer dans les prochaines décennies un
nouveau mode d’être et de vie, fait de sobriété,
de modestie, de simplicité, de respect de la
création -la nature et nos semblables. C’est une
question de vie et de mort.
La nuit de la foi
Vers la fin de sa vie, alors qu'il a quatre-vingt cinq ans,
ce converti, dont la foi fut toujours mise en
question par la pensée des incroyants, les
découvertes scientifiques, celles de l'exégèse,
fait la connaissance de la pensée du jésuite
Joseph Moingt, des écrits de Maurice Zundel et
de Bernard Feillet. Cela le conduira à vivre une
« nuit de la foi », comparable à celle que vécut
Thérèse de Lisieux dans les derniers mois de sa
vie.
Cette nuit de la foi a été l’objet d’une conférence donnée à
Paris pour commémorer le dixième anniversaire de
sa mort (1999).
En 1994 Jacques écrivait :
On le dit et on le redit sur tous les tons, dans
toutes les revues et les hebdomadaires: le monde
a changé davantage dans cette fin de siècle
qu'en deux mille ans! Ses dimensions ont
explosé. Nous sommes entrés dans une ère
nouvelle et cela pose plus de questions que
celles qui m'inquiétaient dans mon sanatorium
paisible!
Mais que devient ma foi de 1932?
Cette dernière phrase nous indique que c’est tout son
parcours chrétien qui est interrogé. Déjà en
1962 Jacques écrivait à Martin Cottier :
La foi n'est pas seulement quelque chose qui
explique le dogme et qui y fait adhérer.
[Elle] se présente comme un combat dès le départ.
Et il évoque Vincent de Paul et Thérèse de Lisieux.
En effet, Vincent de Paul, alors qu’il se
trouvait désespéré, ne pouvant même plus dire
l'acte de foi, avait écrit cet acte, le portait
sur son cœur et protestait simplement de sa foi
en mettant sa main sur son propre cœur.
À la fin de sa vie, Thérèse de l'Enfant Jésus
expliquait sa vie spirituelle en disant : Ce
n'est pas un voile, c'est un mur qui me sépare
de Dieu et du surnaturel. Elle répondait à
sa Prieure qui s’en étonnait : Ma Mère, je
chante ce que je veux croire… N'ayant pas la
jouissance de la foi, j'essaye d'en avoir les
œuvres. Ainsi, pour elle, la foi n'est pas
du sentimental, de l'émotion religieuse, c'est
vraiment un combat.
Il me semble qu’on ne décrit pas ainsi la foi si, pour
soi-même, celle-ci va de soi et ne pose aucune
question. Thérèse de Lisieux accompagnera
d’ailleurs le dernier combat de Jacques.
Dès 1975, alors qu’il n’a que 67 ans, la pensée de la mort
devient une interrogation posée, pas seulement à
la foi, mais à sa foi. Il écrit :
Depuis un an, souvent, la pensée de la prochaine
rencontre avec Dieu se présente à mon esprit. Et
devant cette rencontre, je suis sans lumière. Il
me semble que je pourrais dire et m’enchanter de
belles choses… mais pas pour moi. Non que je me
sente exclu, mais autre chose est de dire sa
foi, autre chose l’interrogation personnelle que
la proximité de la rencontre avec Dieu pose à ma
foi. C’est le point où la foi ne se présente
plus comme un Credo. Ici la rencontre
avec Dieu est comme la pierre de touche de ma
foi; à la manière de la question posée à Pierre
: Et toi, qui dis-tu que je suis? Ou
celle posée à Marthe: Qui vit et croit en moi
ne mourra jamais. Crois-tu cela? Mais
maintenant il ne s’agit plus de Lazare, mais de
moi, Jacques, moi rencontrant Dieu. Avec un
inimaginable comment! Ô Seigneur, il n’y a
que toi qui puisse enlever le bandeau qui
m’aveugle!
Il faut nous rappeler que l’adhésion à la foi chrétienne n’a
pas été, pour Jacques, comme une sorte
d’héritage familial. Son père était délibérément
anticlérical, lui-même a reçu assez
« distraitement » une instruction religieuse
dans une école protestante et il a vécu une
jeunesse plutôt débridée. La conversion, lors de
son deuxième séjour en sanatorium, s’est faite
comme un choix difficile. D’abord choix entre
les grands spirituels de l’humanité et Jésus…
puis entre les différentes Églises chrétiennes.
S’il semble avoir eu, après sa conversion, une
foi à toute épreuve, n’était-ce pas la fougue du
converti qui l’a porté : le désir de partager sa
découverte de Jésus et de son Évangile à un
monde dont il considérera la misère principale
comme étant celle de l’athéisme.
Parcourons quelques-uns des changements survenus
dans la société, dans la théologie, dans la
compréhension de l’Église, qui ont suscité à la
fin de sa vie une zone de forte turbulence sur
le plan de la foi.
1. D’abord les progrès de la
science
dans notre connaissance de l’univers
Les progrès scientifiques du 20e siècle demandent un
changement de regard sur les liens entre la
science et la foi.
Notre place dans le monde a changé, écrit
Jacques, et bien plus que par le simple passage
à l’ère des ordinateurs et des sondes cosmiques.
Les astronautes nous mettent en face d’étoiles
qui émettent des jets d’énergie comparables à
cent millions de soleils, au voisinage de notre
terre : à quarante mille années-lumières
seulement! Tandis qu’à l’autre extrémité, nous
fabriquons des humains sur commande, bientôt sur
catalogue.
Rappelons-nous qu’en un demi-siècle, on est passé de
l’évaluation d’un univers ayant une existence de
quelque 3 milliards d’années à 15 milliards.
Jacques note les domaines dans lesquels la foi doit
s’inscrire :
Quelques flashes sur l’horizon cosmique
- L’homme dans le temps : de l’explosion
originelle de l’univers à sa liquidation
- L’homme dans l’espace : délogé du centre du
monde (Copernic, Galilée)
- L’homme dans l’échelle des êtres : sa parenté profonde
avec tout ce qui existe dans l’univers et le
principe anthropique (l’univers s’arrange pour
engendrer son observateur).
Mais, aujourd’hui, devant les agrandissements de
l’univers (temps, espèces), il nous faut changer
notre regard.
La pensée de Joseph Moingt (dont il avait photocopié un
article sur la Gratuité de Dieu) aura une
grande influence sur Jacques. Je reprends ici
quelques notes tirées de cet article :
Si la revendication de Dieu comme être
nécessaire est commune à la théologie
traditionnelle et à la philosophie antérieure au
siècle des lumières, pour les scientifiques
d’aujourd’hui le monde n’a, en lui-même, aucune
raison d’être. La science ne postule plus Dieu
comme créateur.
Voici, en écho, ce qu’écrit une jeune de 22 ans, membre du
Relais Mont-Royal, ce Centre spirituel fondé à
Montréal voici 13 ans :
Par définition, l’esprit scientifique ne
s’intéresse qu’à ce qui est démontrable par
expérimentation. La grande majorité des
scientifiques adhèrent au naturalisme, au
mécanisme et à l’athéisme. [Pour eux] il n’y a
aucune évidence d’une entité invisible et
spirituelle. Tout ce qui est aujourd’hui
inexpliqué et toutes croyances aveugles seront
un jour éclairés et encadrés dans la logique
scientifique. Je dois avouer que cette évidence
forte du matérialisme me frappe également… et
cela, bien malgré moi.
Si Jacques s’est converti par l’émerveillement devant un
flocon de neige, pour nombre de nos
contemporains l’émerveillement devant une
création dont les limites s’étendent
continuellement, tant au plan de l’infiniment
grand qu’à celui de l’infiniment petit, ne
conduit pas nécessairement à la reconnaissance
d’un Créateur.
Certes tous ne pensent pas ainsi et, pour d’autres, chaque
progrès de la science est plutôt source
d’émerveillement devant la grandeur du Créateur.
Cependant au Canada et aux États-Unis, des
statistiques récentes montrent la progression
d’un certain athéisme : en 2008 33% des
adolescents indiquent ne s'identifier à « aucune
religion », alors qu'ils n'étaient que 12% en
1984. L’édition du 13 avril dernier du magasine
Newsweek pronostique comme un constat la fin de
l’Amérique chrétienne. Selon le sondage de 2009
le nombre de personnes se déclarant sans
affiliation religieuse a quasiment doublé en 20
ans, de 8% en 1990 à 15% en 2009.
Il est certainement douloureux, pour celui qui a consacré sa
vie à faire connaître Jésus et le christianisme,
de voir que le monde semble encore moins
chrétien aujourd’hui qu’il ne l’était en 1932.
Jacques note :
En 1932 le sol (et le sol terrestre et celui de
l’Église) était stable, se présentait comme
solide : aujourd’hui il est mouvant, relatif. Il
y avait combat entre croyants (cléricaux) et
anticléricaux, mais chaque camp se présentait
comme bien balisé. Or maintenant on s’aperçoit
que bon nombre de ces balises (ou plutôt de leur
emplacement) n’étaient pas aussi réelles et
solides qu’elles le prétendaient. Un travail de
réévaluation doit être honnêtement
effectué et toujours sur un sol mouvant et
évolutif. Et devant un paysage qui défile à
toute allure autour de soi.
Jacques rejoint Joseph Moingt :
La foi n’est plus d’un côté et de l’autre
l’athéisme; le doute, l’incertitude et même
l’incroyance se répandent aussi bien dans le
camp chrétien, puisque des gens qui se disent
catholiques avouent ne plus croire à la
résurrection; l’indifférence surtout s’infiltre
partout.
En voici des exemples pris chez les jeunes
adultes fréquentant le Relais Mont Royal :
Pendant des années Dieu a été pour moi un
refuge. Comme les bras rassurants d’un père
lorsque tout semble aller de travers.
Aujourd’hui, je ne saurais définir ce qu’est
Dieu. Ce flou conceptuel m’amène à
m’interroger sur l’existence de Dieu.
Un autre écrit :
Qu'on l'appelle Dieu, Puissance Supérieure,
Yahvé, Allah, pour moi il y a un Être Suprême,
un Grand Architecte. Quel est-il, quelle est la
finalité de son action : toutes des
questions auxquelles nous n'obtiendrons pas de
réponses aussi claires et nettes que nous
voudrions ici bas.
J'ai des doutes, avoue une autre. Je dirais
qu'ils contribuent, dans mon cheminement, à
établir en moi une spiritualité « construite »
pierre par pierre. Je n'ai pas adhéré à
une foi complète, inflexible, prédéterminée.
Nous avons un membre qui approche la trentaine. Étant de
parents militants athées, il n’a eu aucune
connaissance du christianisme jusqu’au jour où,
lors d’un séjour en France vers l’âge de 18 - 19
ans, le hasard de l’auto-stop l’a conduit à
Taizé. Il avait connu le chamanisme, le
bouddhisme, l’hindouisme. Depuis 10 ans, il
fréquente le Relais et a un lien très fort avec
Jésus. Mais il n’est pas encore baptisé. Voici
ce qu’il m’écrivait récemment :
Je suis constamment indécis pour le baptême. Il
m'apparaît de plus en plus évident que c'est un
acte à poser pour moi. Seulement, ce geste se
mêle à plusieurs questionnements que je me pose
: ma profession, mon lieu de travail, ma
relation conjugale et celle avec ma famille (mon
père et ma mère). J'ai l'impression de n'être
pas « déposé » en moi, dans le sens de n'être
pas assis intérieurement.
Si Malraux disait que le 21e siècle serait spirituel ou ne
serait pas, il ne parlait pas forcément de la
religion. Il semble en effet que la recherche
spirituelle de beaucoup se fasse en dehors des
religions établies.
Bernard Feillet, dont la lecture de l’Errance a
beaucoup nourri Jacques, écrit :
Il est bien difficile de dire si, dans l’avenir,
les hommes seront religieux, s’ils pourront être
dénombrés – comme on se plait à le faire – comme
fidèles d’une religion, mais je vois l’humanité
devenir toujours plus spirituelle, portant en
elle-même l’interrogation essentielle : le
respect de tout être et le goût de l’infini.
2. Une autre constatation affecte
Jacques : l’omniprésence continue du mal
Comme tant d'autres, écrit-il, peut-être ai-je vécu
d'illusions à ce sujet. Enfant, durant la guerre
de 1914, j'entendais parler de «la der des
ders». Mais il y a eu la guerre 39-45 avec,
ensuite, la découverte des camps
d'extermination, la Shoah, les goulags. Le mur
de Berlin est tombé: quelle explosion de joie!
Mais, depuis, il y a la Bosnie, le Rwanda et
plus de quarante foyers de massacres, de
tortures.
La permanence de la guerre et de la famine a certainement
affecté son espérance en la puissance de
l’Évangile.
Pour moi aujourd’hui, écrit-il, devant le mal
qui déferle sur le monde, devant l’ébranlement
des certitudes proclamées jusqu’alors comme
inébranlables... [devant] la réalisation des
promesses du Royaume dont la réalisation est
toujours repoussée, croire, [c’est] espérer que
cela se réalisera (espérer contre toute
espérance), qu’il en sera ainsi, mais dans un
au-delà non imaginable.
Et Jacques s’accroche, pour ainsi dire, à cette idée d’Yves
Congar :
Croire que les promesses sont données en germes
et non en fruits (et que c’est un immense
progrès dans notre foi de découvrir cela).
Cette désillusion n’aboutit pas chez Jacques à un fatalisme.
Quelques mois avant sa mort, photocopiant une
page de La flamme qui dévore le berger,
de Paul Xardel, Jacques annote :
Texte d’une actualité capitale.
Que font actuellement les chrétiens pour résoudre les questions actuelles
de l’homme? Quelle part effective prennent-ils à
la lutte contre les grandes formes du malheur
collectif des hommes : l’injustice, la faim, la
guerre?
Il se réjouirait probablement de cette réflexion de Timothy
Radcliffe, qui fut maître général des
dominicains :
L’enseignement social de l’Église sur la
primauté du bien commun apparaît soudainement
comme la seule morale raisonnable (sensée) pour
une population planétaire aux prises avec des
catastrophes écologiques. Le visage de l’Église
à venir sera déterminé par la manière dont
l’Église sera en interaction avec le monde
qui l’entoure.
C’est aussi la pensée d’un jeune adulte du Relais :
Il importe donc à chacun de faire en sorte de
minimiser les impacts du Mal dans notre vie et
dans la vie des autres. Notre quotidien est très
souvent influencé aujourd'hui par le
matérialisme imposé qui nous entoure. C'est à
moi que revient de poser le petit geste de
soulagement qui aidera l'autre.
André Cruiziat, fondateur de Vie Nouvelle et d’Alerte
aux réalités internationales disait
souvent :
Le monde est un vaste bordel. Et ni les grandes
religions ni les systèmes économiques ne le
changeront. Mais ce que chacun de nous fait, si
petit que ce soit, empêche le monde d’être pire.
Dans la note suivante, on perçoit combien cette permanence du
Mal a fortement posé question à la foi de
Jacques :
Quand on nous dit que Jésus est l’explication
dernière, définitive, de la création et de
l’histoire humaine, il ne faut pas y acquiescer
trop vite. Il ne nous explique pas le cours
tumultueux, chaotique – sanglant – des
événements. La méchanceté reste sans
explication et le « péché » ne fait que
reculer l’énigme.
3. Ce changement de regard sur la
création et l’omniprésence du Mal ne
viennent-elles pas en contradiction avec notre
conception d’un Dieu Tout-puissant?
À la suite de Maurice Zundel, de Joseph Moingt, de Bernard
Feillet et d’autres, Jacques va concevoir
autrement la Puissance de Dieu. Cela viendra
sans doute interroger ce qu’avaient été ses
premières catéchèses transcrites dans les albums
Fêtes et Saisons, dont le premier
exemplaire Dieu existe était établi sur
l’émerveillement devant la création, signe de la
présence de Dieu dans le monde.
Zundel parle du Dieu pharaon. Je le cite :
C'est ainsi que si les hommes ont donné à leurs
rois, dans l'antiquité le visage de la divinité,
ils ont donné aussi à la divinité le visage de
leurs rois. Cette image corrompt notre esprit,
corrompt aussi notre religion parce que
justement l’Évangile nous a apporté une autre
échelle de valeur. À cette échelle de valeurs
fondée sur la domination, sur l’écrasement de la
fragilité humaine par la puissance divine –
selon l’image que les hommes étaient alors
capables de construire– l’Évangile oppose une
nouvelle échelle de valeur, incroyable,
merveilleuse et dont nous n’avons pas encore
commencé de comprendre la portée.
Pour Zundel cette nouvelle échelle de valeurs se manifeste
dans le lavement des pieds. C’est ici, dit-il,
que « commence la Nouvelle Alliance, que le
voile se déchire, que le visage de Dieu apparaît
et que cette échelle de grandeurs nouvelle –
incomparable – nous est enfin révélée : le plus
grand, c’est celui qui donne le plus, celui qui
donne infiniment, celui qui n’a rien, celui qui
n’est qu’AMOUR et qui ne peut qu’aimer ».
Joseph Moingt parle de la Croix :
Par sa façon même de se révéler sur la Croix,
écrit-il, Dieu fait connaître qu’il n’a pas
d’existence mondaine, que c’est le rabaisser au
plan des idoles que de lui imposer une raison
d’être pour le monde. En effet, à la Croix,
comment comprendre l’absence de Dieu qui devait
venir sauver Jésus s’Il est le Tout-puissant?
Ce sont là les pensées qui vont faire cheminer Jacques : Dieu
n’intervient pas et ne pourra intervenir car il
n’est qu’amour et l’amour ne s’impose pas à la
liberté de l’homme. Il n’interviendra pas
davantage dans la création. Le chrétien peut
donc transférer, de Dieu aux causes naturelles
et à l’homme, la conduite des événements.
L’amour de Dieu, qui ne peut s’imposer sans
cesser d’être amour, fonde ainsi la liberté de
la foi. Une foi nue, dépourvue de preuves et de
signes. De là, la réflexion de Jacques :
« Croire, c’est continuer à pédaler sans
embrayer sur rien d’autre que Dieu », mais un
« Dieu qui ne peut être ou que pur amour ou
inexistant ». Bref au lieu d’un parcours
autoroute (ou d’un tarmac solide), une aventure
d’exploration et l’appel à sauter en parachute
sans savoir même si l’on a un parachute : Dieu
inconnu, inconnaissable, ni bouche-trou ni
consolateur, Dieu l’interrogation sans réponse
(et « ne pas répondre à sa place », comme
l’écrit Bernard Feillet).
Pour Joseph Moingt, « la Croix a toujours été regardée comme
le lieu de la révélation de Dieu mais non comme
un événement intérieur à Dieu ». Or, « la Croix
est le lieu où Dieu se rend présent parce qu’il
se fait le sujet de ce qui s’y passe ». Jacques
annotera ces phrases par ces mots : Nouveauté
et renversement radical.
Cela explique que Jacques verra, dans la Thérèse de Lisieux
des derniers mois avant sa mort comme « la
figure emblématique de notre temps où la
nécessité de Dieu ne s’impose plus ».
4. Une meilleure
connaissance de l’histoire de l’Église et
notamment des premiers siècles du christianisme
l’interroge sur deux points principaux : le
Credo et les dogmes.
Le Credo
Les historiens de notre époque m'apprennent à
relativiser bien des moments de l'histoire de
l'Église, écrit-il, à comprendre que sa
Tradition (au grand sens du mot) n'est pas figée
aux coutumes, on peut dire aux costumes dont
chaque temps l'habille.
Pour moi, le noyau fort, c'est le Credo du IIe
siècle. Cela ne veut pas dire que je nie le
Credo de Nicée, Constantinople et autres.
Certainement pas! Mais pour moi, le roc
inébranlable c'est ce Credo du IIe
siècle:
Je crois en Dieu le Père tout-puissant
et en Jésus-Christ son fils unique notre
Seigneur;
je crois en l'Esprit-Saint,
à la sainte Église catholique,
à la résurrection de la chair.
Nous ne sommes qu'à l'aurore de la civilisation,
à l'aurore de la vie chrétienne, dans les
premières secondes. Dans un million d'années, il
n'y a aucune raison pour que les cardinaux
continuent à exister tels qu'ils sont, pour que
les diocèses soient divisés comme ils le sont.
[De vive voix, Jacques parlait davantage de 100
ans que d’un million d’années]. Ne nous
cramponnons pas à des réalités qui restent
historiques et très grandes. Dans un million
d'années, ou bien le christianisme sera balayé
et il ne restera plus rien, ou bien on
continuera à dire le Credo du IIe siècle : Je
crois en Dieu... son fils unique Notre Seigneur.
Je crois en l'Esprit-Saint, la sainte Église
catholique… (mais, ajoute-t-il avec humour, le
Credo du IIe siècle ne dit pas « apostolique et
romaine »).
Je crois dans cette Église qui pourra varier
dans ses formes humaines et j'espère qu'elle
variera. Je l'espère et je souffre souvent des
verrous que l'on ferme soi-disant pour
l'éternité.
Il y a là une réelle évolution de Jacques dans sa
compréhension de l’Église. On peut penser que,
chez lui, les espoirs nés de Vatican II se sont
estompés lors du pontificat de Jean-Paul II :
entre autres en raison de la nomination
d’évêques, au Brésil notamment, peu favorables
aux communautés chrétiennes de base. L’accent
mis sur les grands rassemblements, comme les
Journées mondiales de la jeunesse, allait sans
doute à l’encontre de sa vision prioritaire de
l’évangélisation qui était axée sur la nécessité
de revenir à des communautés ecclésiales à
taille humaine. La publication du Catéchisme de
l’Église catholique, avec ses quelques 2800
articles, l’enrageait. Ce n’est pas de cela
que les gens ont besoin, répétait-il. Pour
lui, la dilution de l’essentiel du message
« dans un supermarché où il y a tous les
articles possibles, depuis le préservatif
jusqu’au vêtement liturgique » venait étouffer
la primauté de la connaissance essentielle de
Jésus et de l’Évangile.
Déjà, au Brésil, en 1962, Jacques écrivait :
J'ai mieux compris ce qui fait le problème
religieux du Brésil où se côtoient en quelque
sorte deux « religions » qui portent le même nom
de « catholique » : une religion catholique
populaire avec ses saints, ses croyances, mais
qui, en employant les mêmes mots, en vénérant
les mêmes saints, en présentant les mêmes
sacrements, est finalement quelque chose de très
différent de la religion fondée par et sur
Jésus-Christ. Car la foi vécue par ces hommes et
ces femmes, si pleins de bonté et de sens
religieux, manque de la réalité qui, à elle
seule, constitue tout le christianisme:
Jésus-Christ. Ce fut pour moi redécouvrir cette
unique vérité. Là encore les mots me trahissent
puisque ce n’est pas adhérer à une vérité mais
être émerveillé par « quelqu’un », Jésus.
Quelques mois avant sa mort, Jacques disait :
J’ai beaucoup insisté sur la Parole. Aujourd’hui
je mettrai en priorité la connaissance de la
personne de Jésus.
Les dogmes
Jacques s’interroge sur la Tradition de l’Église qui
s’exprime notamment par ses dogmes. Sa meilleure
connaissance de l’histoire du christianisme
l’amène aussi à les relativiser. S’il faut se
laisser éclairer par la tradition, celle-ci ne
doit pas être considérée comme une norme absolue
mais plutôt comme une valeur normative. En
effet, les définitions conciliaires ont été
énoncées en fonction de ce qu’on connaissait
alors de la nature humaine. Il nous faut donc
les réinterpréter en tenant compte de
l’évolution de nos connaissances et en
empruntant un nouveau langage. Autrement dit,
l’Église emploie un langage qui ne parle plus
guère. Et il y a là plus qu’une question de
vocabulaire. N’est-ce pas une des raisons du
divorce entre l’Église et nombre de nos
contemporains, notamment ceux dont la pensée
scientifique façonne l’histoire? Il s’agit
d’avoir une pensée sur le monde et sur
l’histoire humaine qui soit contemporaine.
Cela rejoint les réponses quasi unanimes des jeunes adultes
que j’ai interrogés :
« J’ai beaucoup de mal avec les dogmes. Je ne sais pas d’où
ils viennent et, ne les comprenant pas, j’ai du
mal à leur accorder de l’importance ».
« Je trouve les dogmes superflus et contraires à l’esprit du
Christ ».
« Les certitudes, je le pense de plus en plus, figent les
pensées et les empêchent de mûrir ».
L’époque actuelle amène Jacques à réfléchir sur les
conséquences d’un pluralisme religieux qui
se répand sur toute la planète, notamment par
l’importance du phénomène migratoire.
Selon une récente enquête, les adolescents du Canada semblent
moins enclins aujourd'hui à se définir en tant
que chrétiens. Les religions non occidentales
ont gagné du terrain parmi la jeunesse
canadienne. Alors qu'en 1984 exactement la
moitié des adolescents se définissaient comme
catholiques, ils n'étaient que 32 % en 2008. Au
cours de la même période, la part de jeunes
ayant indiqué faire partie de l'Église unie du
Canada est passée à seulement 1 %, alors qu'elle
était de 10 % en 1984. L'Église anglicane ne
s'en tire pas mieux : 2 % en 2008, soit une
chute de six points par rapport à 1984. De plus,
il y a désormais au Canada plus de jeunes qui
s'identifient à l'islam qu'aux traditions
anglicane, baptiste et unie combinées - une
tendance qui s'explique essentiellement par
l'immigration. Les musulmans représentent 5 %
des adolescents. La part d'adolescents se
réclamant « d'autres religions » (islam,
bouddhisme, judaïsme, hindouisme, sikhisme et
spiritualité aborigène) est passée de 3 % en
1984 à 16 % en 2008.
Ce brassage, comme le nomme Jacques, qui mêle dans une même
nation des gens de religions diverses est un
élément important pour situer la révélation
apportée par Jésus dans l’histoire religieuse de
l’humanité. Un premier point est de travailler à
l’unité des Églises chrétiennes. Pour lui, cette
unité est « une réalité de laquelle dépend la
crédibilité de notre annonce de la foi ». Ce
brassage doit changer notre regard sur les
grandes religions, dont les rencontres d’Assise
sont un élément fort symbolique. Jacques
n’hésite pas à écrire : « La frontière du
bonheur éternel ne coïncide pas avec la
frontière sociologique chrétienne. Le Christ
est mort pour tout humain ». Il cite
saint Justin sur lequel s’appuie le texte de
l’Église catholique sur le dialogue
interreligieux : « Dieu a mis des germes de
sagesse dans toute culture, toute race et dans
tous temps ». Cela entraîne une conséquence
peut-être nouvelle pour ce converti
missionnaire : « Il n’est pas demandé au
chrétien de convertir son frère. Le
chrétien doit d’abord essayer d’être chrétien,
de se convertir lui-même ». Cette vision n’a pas
l’accord d’un certain nombre de catholiques
d’aujourd’hui pour lesquels le dialogue
interreligieux, ou bien ne doit pas exister (cf.
les lefebvristes) ou bien est envisagé comme un
moyen de convaincre les autres croyants de la
vérité absolue de la foi chrétienne.
Il est important de remarquer le terme que Jacques emploie
pour désigner les autres croyants comme les
incroyants. Il les nomme des frères. Sans
doute pour signifier que la rencontre avec ceux
et celles qui ne partagent pas notre foi doit
être, non pas seulement un dialogue d’idées mais
un regard d’amour « qui élargit notre cœur aux
dimensions de la planète ». Il est en cela
fidèle à la pensée de Jésus pour qui mon
prochain n’est plus seulement celui qui
appartient à mon peuple. Le prochain, qui doit
être aimé de bonté, est le samaritain, le
publicain, le païen.
Jacques écrivait déjà cette même conviction en 1962 dans la
lettre à Martin Cottier :
Je crois que nous tenons là un des grands fils
conducteurs de ce que pourrait être la jonction
de la foi et de l'œuvre des chrétiens dans le
monde moderne : « rassembler dans la foi les
enfants de Dieu dispersés, faire l'unité des
enfants de Dieu ». Faire l'unité, cette action
s'applique analogiquement à toutes les
situations. Depuis l'unité du foyer où le mari
et la femme ont à dépasser tous les heurts et
les dispersions quotidiennes de l'existence.
Également au plan d'un syndicat. C'est vrai
également entre les milieux sociaux, à l'échelon
national et à l'échelon international, puisque
tout cet effort actuel, c'est bien ce
rassemblement.
Ce qu’écrivait Jacques en 1962 traduit le message de Jésus :
« Allez et de toutes les nations faites des
disciples », message qui ne doit pas être
compris comme le projet d’instituer une autre
religion, mais d’œuvrer, avec la force de
l’Esprit, à l’unification de l’humanité.
Joseph Moingt exprime bien cela :
Le christianisme, avant d’être une religion,
est Évangile, c’est-à-dire message universel
d’espérance, de fraternité, de libération. Même
dans les domaines économique et politique, où se
prennent les décisions qui font l’histoire, la
théologie ne sera pas démunie de parole, ni
dépourvue d’écoute, pour peu qu’elle accepte
d’apprendre et de dialoguer avant d’enseigner et
qu’elle ne prétende pas déduire de lois divines
ou naturelles les solutions qu’elle propose aux
problèmes concrets de notre temps.
Qu’est donc venu nous apprendre Jésus? Jacques, en continuité
avec toute sa vision de l’Évangile, répond :
« La réalité du lien qui l’unit au Père ». Et il
en conclut : « Retour aux sources de la
Révélation et non à l’autorité de l’institution
chrétienne ».
Conclusion
Avec un humour - peut-être douloureux -, Jacques traduisait
ainsi tous les changements qui sont venus
bouleverser sa pensée : «Je fais ma crise
d’adolescence en découvrant le passé et
l’histoire, le relativisme. Je ‘rumine’ au sens
physiologique ma recherche de 1932 : ce qui me
portait – ou me détournait de la foi.»
Il avait découpé un article qui donnait le témoignage de
Carlo Martini, qui fut recteur de la Grégorienne
et archevêque de Milan. Martini y décrivait les
étapes de son itinéraire de chrétien :
D’abord le temps du feu : un temps de
connaissance enthousiaste de Jésus.
L’étape des questions et des doutes : Comment savoir que les Évangiles disent vrai?
Le temps du vent vigoureux : la volonté de découvrir au fond la vérité sur Jésus, avec la
possibilité de se dédier entièrement à l’étude
scientifique des origines chrétiennes.
Le temps de l’épreuve et du tremblement de terre : Je me mis à lire tous les livres et les
interprétations. Plusieurs fois, dans ce
travail, on passe dans la nuit de l’esprit : des
jours, des semaines, des mois dans une tension
forte et surgit le doute.
Enfin le temps de la lutte jamais conclue
avec Jésus : celle qui ressemble au combat
de Jacob dans la nuit. Car la connaissance
historique de Jésus s’achève par une question :
« Es-tu disposé à donner foi à mes paroles
comme provenant de Dieu? » Il y a un pas qui
nous porte, non devant la face de Jésus, mais
plutôt devant son mystère, son rapport unique
avec le Père, sa capacité de révéler le visage
de Dieu.
Jacques avait mis en exergue : Un itinéraire dans lequel
je me retrouve.
De ce parcours de l’athéisme à la nuit obscure, l’on pourrait
déduire l’instabilité de sa personnalité. Je
crois au contraire que c’est la richesse de cet
homme que d’avoir été sans cesse en recherche,
acceptant de se remettre en question, autant en
ce qui concerne ses fondations (La Mission
Pierre-et-Paul et l’École de la foi) qu’en ce
qui concerne sa propre foi.
Cela fait de lui, non seulement un grand croyant du 20e
siècle mais une sorte de prophète de ce
que l’Église doit devenir au 21e siècle.
La foi, jamais décidée une fois pour toutes et
chaque fois rencontrer la personnalité du Christ
et son message : reprendre accès au Jésus de
l’Évangile et ouvrir l’accès aux Écritures
avec les liens de solidarité qui l’attachent à
l’histoire humaine.
Comme est vrai ce qu’il disait de lui dans les dernières
années :
Voilà, je suis ce pauvre homme qui cherche Dieu
et qui espère avoir à le chercher jusqu’à la fin
de sa vie, mais dans l’essentiel de la foi.
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