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L’Évangile des vieux
Édith Richard

 

 

 

«On ne voit vieillir que les autres»
Malraux

La vieillesse, c’est bien connu, c’est pour les autres.  Vigoureuse et déterminée, la jeunesse vogue comme si ça ne devait jamais lui arriver. Et un beau jour, l’avenir se transforme en passé pour elle aussi.

Dans mes souvenirs d’enfance,  j’ai en mémoire une petite femme qui m’apparaissait, du haut de mes 8 ou 10 ans, très très vieille. Quel âge avait-elle ? Je ne l’ai jamais su. Le dimanche matin elle assistait toujours à la messe de six heure ; longeant les murs, elle marchait à petits pas, comme le chante Brel, «en s’excusant déjà de n’être pas plus loin».  Elle se plaçait toujours dans le même banc, dans l’ombre de l’escalier qui mène à la chaire afin, peut-être,  de passer inaperçue. Minutieusement, elle déposait ses gants sur la tablette. Ses cheveux blancs bien lissés, ramassés en chignon étaient masqués sous un chapeau de feutre noir qui avait connu bien des pluies et des chutes de neige. De la poche de son manteau de drap noir, propre mais élimé, elle sortait un chapelet qu’elle récitait tout au long de l’office. Étrangère et exclue du latinisme mystérieux de la messe, ses mains parcheminées égrenaient les Ave et, sans doute, s’entretenait-elle avec le Seigneur de la vie de ses quatorze enfants, de leurs joies, de leurs peines, et de ses inquiétudes.
Je crois que la petite vieille de mon enfance puisait dans sa foi la force de son humilité.

Les temps ont bien changé. La durée de vie des petites vieilles et des petits vieux s’est accrue.  Leur clientèle est recherchée. Tant qu’ils sont en bonne santé, ils peuvent avantageusement profiter d’une vie qu’on a prétentieusement et pompeusement qualifiée «du bel âge» ou encore mieux «d’âge d’or».
Mais là où le bât blesse c’est lorsque survient un accident, une chute, un AVC, ou autres maladies invalidantes, et la perte d’autonomie qui s’ensuit. Voilà le drame. Une personne même très âgée, hier encore énergique et active est, sans crier gare, frappée par la fatalité ; elle doit faire le deuil de son autosuffisance et son autonomie. Difficile à accepter.
Comment supporter cette  condition si imprévue? Comment donner un sens à cette nouvelle vie ? Comment trouver dans cette existence des réalités transcendantes?
Pour trouver une réponse à ces questions je me suis dit : il y a peut-être un texte dans l’Évangile  qui fait état de l’attitude de Jésus envers les personnes âgées en perte d’autonomie ? Pour le savoir j’ai relu les quatre Évangiles.
Si l’on exclut l’iconographie qui nous présente toujours Dieu le Père avec un longue barbe blanche, on trouve dans Luc : Zacharie et Élisabeth «ils étaient tous deux avancés en âge» Lc 1,7 ; et la prophétesse Anne, «elle avait atteint l’âge de quatre-vingt-quatre ans» Lc 2,36. Quant à Syméon  «il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur» Lc 2, 26.  Cette phrase  laisse supposer que Syméon était vieux mais reste silencieuse sur l’état de sa vieillesse.
Les personnes âgées et en perte d’autonomie, selon toute apparence, ne faisaient pas partie de l’entourage de Jésus. Elles devaient bien être là elles aussi. Si c’était le cas, Jésus ne leur a pas porté une attention particulière comme il l’a fait par exemple pour les enfants et même pour les prostituées.

En poursuivant ma recherche, j’ai trouvé dans l’admirable texte du Magnificat une réponse à ma question ; elle a alimenté ma réflexion en regard d’une toute petite phrase qui porte en elle-même  tout un programme. «Il a élevé les humbles» Lc 1, 52.
Oui, Il a élevé les humbles, ceux et celles qui consentent à se dépouiller de leur suffisance, de leur superbe, qui reconnaissent leur fragilité et leur finitude,  qui acceptent de s’abandonner et à se laisser guider par la main sur les voies du Seigneur. 
Oui, il faut de l’humilité pour parvenir à accepter, du jour au lendemain, d’être dépossédé d’une partie de ses moyens, d’être obligé d’attendre le support des autres, l’assistance dans les déplacements, d’être heurté dans son intimité : se faire laver, vêtir ou manger. Et que dire de l’opprobre suprême : perdre son permis de conduire.
Pour parvenir à transcender tous ces irritants quotidiens, pourquoi ne pas accueillir avec simplicité les services d’autrui, prendre le temps d’apprécier la richesse de l’écoute, valoriser généreusement le geste gratuit ; cela, afin d’accéder à une paix sereine et partageable malgré les aléas de la vie.
Oui, Dieu regarde avec tendresse les humiliés  qui sont en communion de pensée avec son Fils qui, Lui aussi, a subi l’épreuve de l’humiliation.  «Il enseigne aux humbles son chemin» Ps 25 (24), 9.
Voilà ce que l’Évangile pourrait dire aux vieilles et aux vieux en perte d’autonomie.


24 octobre 2010

 

 

 

 

 

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