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«On ne voit vieillir que les autres»
Malraux
La
vieillesse, c’est bien connu, c’est pour les
autres. Vigoureuse et déterminée, la jeunesse
vogue comme si ça ne devait jamais lui arriver.
Et un beau jour, l’avenir se transforme en passé
pour elle aussi.
Dans
mes souvenirs d’enfance, j’ai en mémoire une
petite femme qui m’apparaissait, du haut de mes
8 ou 10 ans, très très vieille. Quel âge
avait-elle ? Je ne l’ai jamais su. Le dimanche
matin elle assistait toujours à la messe de six
heure ; longeant les murs, elle marchait à
petits pas, comme le chante Brel, «en
s’excusant déjà de n’être pas plus loin».
Elle se plaçait toujours dans le même banc, dans
l’ombre de l’escalier qui mène à la chaire afin,
peut-être, de passer inaperçue. Minutieusement,
elle déposait ses gants sur la tablette. Ses
cheveux blancs bien lissés, ramassés en chignon
étaient masqués sous un chapeau de feutre noir
qui avait connu bien des pluies et des chutes de
neige. De la poche de son manteau de drap noir,
propre mais élimé, elle sortait un chapelet
qu’elle récitait tout au long de l’office.
Étrangère et exclue du latinisme mystérieux de
la messe, ses mains parcheminées égrenaient les
Ave et, sans doute, s’entretenait-elle avec le
Seigneur de la vie de ses quatorze enfants, de
leurs joies, de leurs peines, et de ses
inquiétudes.
Je crois que la petite vieille de mon enfance
puisait dans sa foi la force de son humilité.
Les
temps ont bien changé. La durée de vie des
petites vieilles et des petits vieux s’est
accrue. Leur clientèle est recherchée. Tant
qu’ils sont en bonne santé, ils peuvent
avantageusement profiter d’une vie qu’on a
prétentieusement et pompeusement qualifiée «du
bel âge» ou encore mieux «d’âge d’or».
Mais là où le bât blesse c’est lorsque survient
un accident, une chute, un AVC, ou autres
maladies invalidantes, et la perte d’autonomie
qui s’ensuit. Voilà le drame. Une personne même
très âgée, hier encore énergique et active est,
sans crier gare, frappée par la fatalité ; elle
doit faire le deuil de son autosuffisance et son
autonomie. Difficile à accepter.
Comment supporter cette condition si imprévue?
Comment donner un sens à cette nouvelle vie ?
Comment trouver dans cette existence des
réalités transcendantes?
Pour trouver une réponse à ces questions je me
suis dit : il y a peut-être un texte dans
l’Évangile qui fait état de l’attitude de Jésus
envers les personnes âgées en perte
d’autonomie ? Pour le savoir j’ai relu les
quatre Évangiles.
Si l’on exclut l’iconographie qui nous présente
toujours Dieu le Père avec un longue barbe
blanche, on trouve dans Luc : Zacharie et
Élisabeth «ils étaient tous deux avancés en
âge» Lc 1,7 ; et la prophétesse Anne, «elle
avait atteint l’âge de quatre-vingt-quatre ans»
Lc 2,36. Quant à Syméon «il lui avait
été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait
pas la mort avant d’avoir vu le Christ du
Seigneur» Lc 2, 26. Cette phrase
laisse supposer que Syméon était vieux mais
reste silencieuse sur l’état de sa vieillesse.
Les personnes âgées et en perte d’autonomie,
selon toute apparence, ne faisaient pas partie
de l’entourage de Jésus. Elles devaient bien
être là elles aussi. Si c’était le cas, Jésus ne
leur a pas porté une attention particulière
comme il l’a fait par exemple pour les enfants
et même pour les prostituées.
En
poursuivant ma recherche, j’ai trouvé dans
l’admirable texte du Magnificat une réponse à ma
question ; elle a alimenté ma réflexion en
regard d’une toute petite phrase qui porte en
elle-même tout un programme. «Il a élevé les
humbles» Lc 1, 52.
Oui, Il a élevé les humbles, ceux et celles qui
consentent à se dépouiller de leur suffisance,
de leur superbe, qui reconnaissent leur
fragilité et leur finitude, qui acceptent de
s’abandonner et à se laisser guider par la main
sur les voies du Seigneur.
Oui, il faut de l’humilité pour parvenir à
accepter, du jour au lendemain, d’être dépossédé
d’une partie de ses moyens, d’être obligé
d’attendre le support des autres, l’assistance
dans les déplacements, d’être heurté dans son
intimité : se faire laver, vêtir ou manger. Et
que dire de l’opprobre suprême : perdre son
permis de conduire.
Pour parvenir à transcender tous ces irritants
quotidiens, pourquoi ne pas accueillir avec
simplicité les services d’autrui, prendre le
temps d’apprécier la richesse de l’écoute,
valoriser généreusement le geste gratuit ; cela,
afin d’accéder à une paix sereine et partageable
malgré les aléas de la vie.
Oui, Dieu regarde avec tendresse les humiliés
qui sont en communion de pensée avec son Fils
qui, Lui aussi, a subi l’épreuve de
l’humiliation. «Il enseigne aux humbles son
chemin» Ps 25 (24), 9.
Voilà ce que l’Évangile pourrait dire aux
vieilles et aux vieux en perte d’autonomie.
24 octobre 2010
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