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La  fonction critique dans  l'Église
Claude Giasson

Une révolution copernicienne

La plupart d'entre nous avons vécu dans notre courte vie une révolution aussi grande que la révolution de Copernic.  Il ne s'agit plus de la terre et du soleil, mais de notre rapport à l'autorité dans l'Église.  Nous avons connu l'époque où toute critique du clergé était jugée condamnable.  Critiquer c'était manger du curé, et  qui mange du curé en crève, disait-on dans les familles croyantes.  Il fallait comprendre, excuser, se taire...  Donner tous les bénéfices du doute. 

Oui, nous avons connu l'époque où l'obéissance, la soumission de l'intelligence et de la volonté, était la règle, l'idéal.  Et pas seulement dans les communautés religieuses.  Beaucoup de laïcs auraient eu mauvaise conscience de se dresser contre une décision de la hiérarchie ecclésiastique.  Surtout si la décision venait du pape, le successeur de Pierre, le souverain Pontife.  On nous avait inculqué une vénération extrême de son personnage:  il était le Christ sur terre.  Et comment critiquer le Christ?  comment s'opposer à l'une ou l'autre de ses décisions?

Par contre, aujourd'hui, critiquer, dire notre dissidence sur certains points est devenu pour nous un devoir de notre foi.  Une véritable révolution copernicienne!  Évidemment tous les chrétiens n'ont pas opéré cette révolution.  Une aile importante dans l'Église, même après Vatican II, perpétue encore l'ancienne vision.  On la trouverait dans des textes du Droit Canon, dans des déclarations de Ratzinger, dans des documents de Paul VI ou de Jean-Paul II.  Des frères et soeurs dans la foi défendent encore ce qu'André Naud nomme la ligne de la rigidité.  Ils mettent l'accent sur l'obéissance aux décisions du Magistère.  Ils en parlent comme d'une obligation absolue qui ne laisse place à aucune dissidence.  Pour être catholiques les fidèles doivent penser comme le veut le pape, agir comme le veut le pape...

Et pourtant, un groupe de plus en plus nombreux, comprenant des laïcs, hommes et femmes, des prêtres, des évêques, des archevêques, et même des cardinaux, défendent une ligne plus souple.  Certains, comme les initiateurs du mouvement «Nous sommes l'Église», soutiennent que le «peuple ecclésial» doit faire entendre sa voix haut et fort face à la hiérarchie.  Une voix critique, une voix qui marque avec courage son désaccord sur certains points, une voix qui revendique pour le plus grand bien du peuple de Dieu, une voix qui recherche un dialogue adulte.  L'attitude est nouvelle et pas toujours confortable même pour ceux qui contestent. 

 Je crois que notre réseau «Culture et foi» s'inscrit dans la dynamique de ce mouvement.  Nous voulons travailler à la rencontre de l'Église et de la modernité, tracer des ponts entre l'évangile, la Bonne Nouvelle de Jésus, à laquelle nous adhérons de tout notre cœur, et le monde moderne.  Établir des ponts veut d'abord dire cerner les obstacles et travailler à les détruire.  Cela veut dire évaluer critiquement, de façon constructive, et l'Église et la modernité... 

Notre rôle de croyants a donc changé.  Et comme ce rôle n'est pas confortable, comme on peut le dénaturer, comme on peut se sentir et nous faire sentir coupables, j'aimerais d'abord et avant tout réfléchir à ce nouveau rôle de critique, à quelques-unes des causes qui l'engendre.   Il faudrait ensuite pour la réflexion en équipes répertorier les points les plus urgents qui se révèlent à notre regard critique et poser le problème des actions, des engagements concrets vers lesquels ce nouveau rôle devrait nous projeter.  


Les polarités  

Mais auparavant permettez-moi une remarque importante.  Nous sommes des croyants, des chrétiens catholiques.  C'est dire qu'un message de foi au Christ nous est parvenu dans des textes, par des personnes, par une Église.  Or lorsque nous réfléchissons à notre vie de chrétien en Église, nous nous découvrons confrontés à des polarités, c'est-à-dire à l'articulation nécessaire de pôles divergents.  Il y a d'un côté le passé:  les textes fondateurs, le contexte historique dans lequel ils sont apparus, la tradition qui les a interprétés, la présence de l'Esprit au fil de l'histoire.  De l'autre il y a le présent:  l'activité de l'Esprit du Christ aujourd'hui, la nouveauté créatrice qu'il nous inspire, la modernité, à savoir ce monde qui est nôtre, avec toutes ses caractéristiques.  Autre polarité, d'un côté il y a la hiérarchie, les évêques sous la houlette de l'évêque de Rome et surtout la Curie romaine qui s'est ajoutée.  De l'autre il y a le peuple ecclésial, le peuple des croyants.  La hiérarchie exige l'obéissance, le peuple ecclésial peut vouloir protéger les droits de la conscience personnelle, le droit à des initiatives créatrices...  Troisième polarité, il y a l'universel, la règle générale.  Et par ailleurs, il y a l'individu et son histoire unique.  Si on voulait raffiner davantage on pourrait même découvrir d'autres polarités au sein d'un même pôle.

Or à chaque fois qu'il y a polarité, l'articulation des pôles est délicate, difficile.  Elle peut varier selon le tempérament, l'histoire socio-culturelle, le cheminement intellectuel et affectif de chaque individu...  Toutes les positions ne se valent pas, mais toutes peuvent se rencontrer.  Depuis la mise en valeur exclusive d'un pôle aux dépens de l'autre (certains ne parleront que d'obéissance, d'autres que de créativité, certains ne parleront que de tradition, d'autres que de modernité) jusqu'à l'éventail multiple des choix intermédiaires.  Nous rappeler que l'articulation est délicate, difficile, peut nous rendre prudents, respectueux des divergences, soucieux de préserver l'unité fraternelle, tout en combattant pour ce que nous jugeons la vérité.

D'ailleurs, même entre nous, il est normal que tous n'aient pas les mêmes vues, les mêmes choix, la même articulation des polarités.  L'important, c'est que nous partagions certains projets communs, c'est la volonté d'accueil, de respect, de partage fraternel.


Historicité de l’être humain et sens critique

Pourquoi le croyant moderne est-il si critique? Pourquoi doit-il l’être?  Nous venons de parler d'une polarité entre la hiérarchie et la base, entre l'autorité et l'individu, entre l'obéissance et l'initiative personnelle.  Or on peut dire que la modernité qui nous imprègne a profondément modifié les rapports entre ces deux pôles.  Autant elle redécouvre les valeurs profondes de l'individu, autant elle jette le soupçon sur l'exercice de l'autorité.

Nous sommes les fils des Lumières, de la philosophie contemporaine, du développement ultra-rapide des sciences - sciences dures et sciences molles, sciences pures et sciences humaines.  Or l'un des apports les plus incontestables des sciences humaines - et de la philosophie existentielle - c'est la prise de conscience de l'historicité de tout être humain, et donc de toute autorité, de toute institution.  On souligne par ce mot que toutes les dimensions de l'être humain sont marquées par l'histoire, par le milieu socio-culturel  qui le voit naître.  Nous sommes des êtres conditionnés, marqués d'une façon indélébile par notre culture.  Elle nous apporte notre vision du monde, l'horizon de notre pensée, un préalable très difficile à questionner radicalement...

C'est donc dire que toute parole est située dans le temps, dans l'espace, dans la culture.  La parole même du Christ est née dans un milieu historique précis, au sein d'un imaginaire collectif précis.  Rappelez-vous le langage des paraboles, la vision apocalyptique de l'histoire, l'interprétation des maladies en termes de possession diabolique...  Tout cela fait partie de la culture juive du temps de Jésus.  Rappelez-vous le travail des exégètes qui cherchent à définir le genre littéraire des évangiles, à préciser d'où parle chacun des évangélistes.  On ne voit plus ces textes de façon intemporelle, dans l'absolu.  On essaie de mieux les comprendre en les situant mieux dans leur contexte historique, culturel, religieux.  De même, la parole des papes, des cardinaux est conditionnée par des milieux socio-culturels précis.  Grâce aux moyens modernes de communication, nous sommes assez conscients de ce qui sépare Pie X de Léon XIII, Jean XXIII de Pie XII, Jean-Paul II de Paul VI...  La Pologne et Rome de la France ou de l'Amérique...  Parler en ces termes c'est reconnaître la dimension d'historicité qui affecte toute parole humaine.

Cette approche a pénétré la conscience occidentale qui est convaincue que l'enracinement socio-culturel marque la parole humaine de part en part même lorsqu'elle parle dans l'abstrait, dans l'absolu, pour les hommes et les femmes de tous les temps...  D'où le soupçon porté par les femmes sur le discours de l'Église et du Temple qui l'a précédée:  elles y voient un discours d'hommes qui s'est développé dans un monde patriarcal.  D'où le soupçon porté par les couples sur le discours de l'Église qui réglemente la sexualité:  ils y voient un discours développé par des célibataires au sein d'un idéal de vie monastique.  D'où le soupçon porté par les homosexuels sur le discours développé par des célibataires hétérosexuels ou homosexuels refoulés.  D'où le soupçon porté par la base sur le discours des gens de pouvoir.  Lorsqu'une personne parle, quelle que soit son autorité, la mentalité moderne se demande:  «D'où parle-t-elle?  avec quels présupposés socio-culturels?»  Et l'on soupçonne ces présupposés d'affecter la teneur du discours...    

Un message transcendant, supra-temporel, valable pour les hommes et les femmes de tous les temps est-il possible?  En tant que croyants, nous acceptons la transcendance du message du Christ.  Mais en tant que croyants du XXème siècle qui finit, nous sommes soupçonneux des formes historiques que prend la formulation de ce message.  Depuis le temps même du Christ et des évangélistes!  Nous ne nions pas qu'il puisse y avoir certaines vérités définitives.  Mais la distinction, l'articulation du définitif et du provisoire (une autre polarité de l'esprit humain!) nous semblent délicates...  beaucoup plus complexes qu'on ne le croyait à d'autres époques.  Il y faudrait au niveau théorique des recherches épistémologiques subtiles.  Au niveau concret de l'expérience éthique, esthétique, religieuse, c'est peut-être plus simple, mais ce n'est pas le moment d'en parler.

En résumé, je dirais que notre culture plus que toute autre est consciente des limites de toute parole.  La plupart du temps, sinon toujours, la parole se dit à partir d'un point de vue, elle ne surplombe pas tous les points de vue. Et j'ajouterais: surtout lorsqu'elle cherche à dire le mystère insondable de Dieu, et de l'être humain dans sa relation à Dieu.  Être conscients de cela, c'est obligatoirement devenir critiques.  C'est questionner la tendance des autorités religieuses à formuler toute parole comme définitive, la tendance à ne jamais reconnaître la place du temporaire, du doute, du questionnement...

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