Une
révolution copernicienne
La
plupart d'entre nous avons vécu dans notre courte vie une révolution
aussi grande que la révolution de Copernic.
Il ne s'agit plus de la terre et du soleil, mais de notre
rapport à l'autorité dans l'Église. Nous avons connu l'époque où toute critique du clergé était
jugée condamnable. Critiquer
c'était manger du curé, et
qui mange du curé en crève, disait-on dans les familles
croyantes. Il
fallait comprendre, excuser, se taire...
Donner tous les bénéfices du doute.
Oui,
nous avons connu l'époque où l'obéissance, la soumission de
l'intelligence et de la volonté, était la règle, l'idéal.
Et pas seulement dans les communautés religieuses.
Beaucoup de laïcs auraient eu mauvaise conscience de se
dresser contre une décision de la hiérarchie ecclésiastique.
Surtout si la décision venait du pape, le successeur de
Pierre, le souverain Pontife.
On nous avait inculqué une vénération extrême de son
personnage: il était
le Christ sur terre. Et
comment critiquer le Christ?
comment s'opposer à l'une ou l'autre de ses décisions?
Par
contre, aujourd'hui, critiquer, dire notre dissidence sur
certains points est devenu pour nous un devoir de notre foi.
Une véritable révolution copernicienne!
Évidemment tous les chrétiens n'ont pas opéré cette révolution.
Une aile importante dans l'Église, même après Vatican
II, perpétue encore l'ancienne vision. On la trouverait dans des textes du Droit Canon, dans des déclarations
de Ratzinger, dans des documents de Paul VI ou de Jean-Paul II.
Des frères et soeurs dans la foi défendent encore ce
qu'André Naud nomme la ligne de la rigidité.
Ils mettent l'accent sur l'obéissance aux décisions du
Magistère. Ils en
parlent comme d'une obligation absolue qui ne laisse place à
aucune dissidence. Pour
être catholiques les fidèles doivent penser comme le veut le
pape, agir comme le veut le pape...
Et
pourtant, un groupe de plus en plus nombreux, comprenant des laïcs,
hommes et femmes, des prêtres, des évêques, des archevêques,
et même des cardinaux, défendent une ligne plus souple.
Certains, comme les initiateurs du mouvement «Nous
sommes l'Église», soutiennent que le «peuple ecclésial»
doit faire entendre sa voix haut et fort face à la hiérarchie.
Une voix critique, une voix qui marque avec courage son désaccord
sur certains points, une voix qui revendique pour le plus grand
bien du peuple de Dieu, une voix qui recherche un dialogue
adulte. L'attitude
est nouvelle et pas toujours confortable même pour ceux qui
contestent.
Je
crois que notre réseau «Culture et foi» s'inscrit dans la
dynamique de ce mouvement.
Nous voulons travailler à la rencontre de l'Église et
de la modernité, tracer des ponts entre l'évangile, la Bonne
Nouvelle de Jésus, à laquelle nous adhérons de tout notre cœur,
et le monde moderne. Établir des ponts veut d'abord dire cerner les obstacles et
travailler à les détruire.
Cela veut dire évaluer critiquement, de façon
constructive, et l'Église et la modernité...
Notre
rôle de croyants a donc changé.
Et comme ce rôle n'est pas confortable, comme on peut le
dénaturer, comme on peut se sentir et nous faire sentir
coupables, j'aimerais d'abord et avant tout réfléchir à ce
nouveau rôle de critique, à quelques-unes des causes qui
l'engendre. Il
faudrait ensuite pour la réflexion en équipes répertorier les
points les plus urgents qui se révèlent à notre regard
critique et poser le problème des actions, des engagements
concrets vers lesquels ce nouveau rôle devrait nous projeter.
Les
polarités
Mais
auparavant permettez-moi une remarque importante. Nous sommes des croyants, des chrétiens catholiques.
C'est dire qu'un message de foi au Christ nous est
parvenu dans des textes, par des personnes, par une Église.
Or lorsque nous réfléchissons à notre vie de chrétien
en Église, nous nous découvrons confrontés à des polarités,
c'est-à-dire à l'articulation nécessaire de pôles
divergents. Il y a
d'un côté le passé: les
textes fondateurs, le contexte historique dans lequel ils sont
apparus, la tradition qui les a interprétés, la présence de
l'Esprit au fil de l'histoire.
De l'autre il y a le présent:
l'activité de l'Esprit du Christ aujourd'hui, la
nouveauté créatrice qu'il nous inspire, la modernité, à
savoir ce monde qui est nôtre, avec toutes ses caractéristiques.
Autre polarité, d'un côté il y a la hiérarchie, les
évêques sous la houlette de l'évêque de Rome et surtout la
Curie romaine qui s'est ajoutée. De l'autre il y a le peuple ecclésial, le peuple des
croyants. La hiérarchie
exige l'obéissance, le peuple ecclésial peut vouloir protéger
les droits de la conscience personnelle, le droit à des
initiatives créatrices...
Troisième polarité, il y a l'universel, la règle générale.
Et par ailleurs, il y a l'individu et son histoire
unique. Si on
voulait raffiner davantage on pourrait même découvrir d'autres
polarités au sein d'un même pôle.
Or à chaque fois qu'il y a
polarité, l'articulation des pôles est délicate, difficile. Elle peut varier selon le tempérament, l'histoire
socio-culturelle, le cheminement intellectuel et affectif de
chaque individu... Toutes
les positions ne se valent pas, mais toutes peuvent se
rencontrer. Depuis
la mise en valeur exclusive d'un pôle aux dépens de l'autre
(certains ne parleront que d'obéissance, d'autres que de créativité,
certains ne parleront que de tradition, d'autres que de modernité)
jusqu'à l'éventail multiple des choix intermédiaires.
Nous rappeler que l'articulation est délicate,
difficile, peut nous rendre prudents, respectueux des
divergences, soucieux de préserver l'unité fraternelle, tout
en combattant pour ce que nous jugeons la vérité.
D'ailleurs,
même entre nous, il est normal que tous n'aient pas les mêmes
vues, les mêmes choix, la même articulation des polarités.
L'important, c'est que nous partagions certains projets
communs, c'est la volonté d'accueil, de respect, de partage
fraternel.
Historicité de l’être humain
et sens critique
Pourquoi le croyant moderne est-il si critique?
Pourquoi doit-il l’être?
Nous
venons de parler d'une polarité entre la hiérarchie et la
base, entre l'autorité et l'individu, entre l'obéissance et
l'initiative personnelle. Or
on peut dire que la modernité qui nous imprègne a profondément
modifié les rapports entre ces deux pôles.
Autant elle redécouvre les valeurs profondes de
l'individu, autant elle jette le soupçon sur l'exercice de
l'autorité.
Nous
sommes les fils des Lumières, de la philosophie contemporaine,
du développement ultra-rapide des sciences - sciences dures et
sciences molles, sciences pures et sciences humaines.
Or l'un des apports les plus incontestables des sciences
humaines - et de la philosophie existentielle - c'est la prise
de conscience de l'historicité de tout être humain, et
donc de toute autorité, de toute institution.
On souligne par ce mot que toutes les dimensions de l'être
humain sont marquées par l'histoire, par le milieu
socio-culturel qui
le voit naître. Nous
sommes des êtres conditionnés, marqués d'une façon indélébile
par notre culture. Elle
nous apporte notre vision du monde, l'horizon de notre pensée,
un préalable très difficile à questionner radicalement...
C'est
donc dire que toute parole est située dans le temps, dans
l'espace, dans la culture.
La parole même du Christ est née dans un milieu
historique précis, au sein d'un imaginaire collectif précis.
Rappelez-vous le langage des paraboles, la vision
apocalyptique de l'histoire, l'interprétation des maladies en
termes de possession diabolique...
Tout cela fait partie de la culture juive du temps de Jésus.
Rappelez-vous le travail des exégètes qui cherchent à
définir le genre littéraire des évangiles, à préciser d'où
parle chacun des évangélistes.
On ne voit plus ces textes de façon intemporelle, dans
l'absolu. On essaie de mieux les comprendre en les situant mieux dans
leur contexte historique, culturel, religieux.
De même, la parole des papes, des cardinaux est
conditionnée par des milieux socio-culturels précis.
Grâce aux moyens modernes de communication, nous sommes
assez conscients de ce qui sépare Pie X de Léon XIII, Jean
XXIII de Pie XII, Jean-Paul II de Paul VI...
La Pologne et Rome de la France ou de l'Amérique...
Parler en ces termes c'est reconnaître la dimension
d'historicité qui affecte toute parole humaine.
Cette
approche a pénétré la conscience occidentale qui est
convaincue que l'enracinement socio-culturel marque la parole
humaine de part en part même lorsqu'elle parle dans l'abstrait,
dans l'absolu, pour les hommes et les femmes de tous les
temps... D'où le
soupçon porté par les femmes sur le discours de l'Église et
du Temple qui l'a précédée:
elles y voient un discours d'hommes qui s'est développé
dans un monde patriarcal. D'où
le soupçon porté par les couples sur le discours de l'Église
qui réglemente la sexualité: ils y voient un discours développé par des célibataires au
sein d'un idéal de vie monastique.
D'où le soupçon porté par les homosexuels sur le
discours développé par des célibataires hétérosexuels ou
homosexuels refoulés. D'où le soupçon porté par la base sur le discours des gens
de pouvoir.
Lorsqu'une personne parle, quelle que soit son
autorité, la mentalité moderne se demande:
«D'où parle-t-elle?
avec quels présupposés socio-culturels?»
Et l'on soupçonne ces présupposés d'affecter la teneur
du discours...
Un
message transcendant, supra-temporel, valable pour les hommes et
les femmes de tous les temps est-il possible?
En tant que croyants, nous acceptons la transcendance du
message du Christ. Mais
en tant que croyants du XXème siècle qui finit,
nous sommes soupçonneux des formes historiques que prend la
formulation de ce message.
Depuis le temps même du Christ et des évangélistes!
Nous ne nions pas qu'il puisse y avoir certaines vérités
définitives. Mais
la distinction, l'articulation du définitif et du provisoire
(une autre polarité de l'esprit humain!) nous semblent délicates...
beaucoup plus complexes qu'on ne le croyait à d'autres
époques. Il y faudrait au niveau théorique des recherches épistémologiques
subtiles. Au niveau
concret de l'expérience éthique, esthétique, religieuse,
c'est peut-être plus simple, mais ce n'est pas le moment d'en
parler.
En
résumé, je dirais que notre culture plus que toute autre est
consciente des limites de toute parole.
La plupart du temps, sinon toujours, la parole se dit à
partir d'un point de vue, elle ne surplombe pas tous les points
de vue. Et j'ajouterais: surtout lorsqu'elle cherche à dire le
mystère insondable de Dieu, et de l'être humain dans sa
relation à Dieu. Être
conscients de cela, c'est obligatoirement devenir critiques. C'est questionner la
tendance des autorités religieuses à formuler toute parole
comme définitive, la tendance à ne jamais reconnaître la
place du temporaire, du doute, du questionnement...
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