La
pratique de l'autorité mise en question
En
même temps que la mise en relief du caractère historique de
toute parole, la conscience occidentale a développé des soupçons
sur l'exercice de l'autorité.
Nous sommes les fils de Marx, de Freud, de Nietszche,
pour le meilleur et pour le pire...
Nous savons mieux que l'être humain, surtout le mâle
aime le pouvoir, que ce goût du pouvoir exerce consciemment et
inconsciemment des ravages,
qu'il entraîne inconsciemment la peur, la suspicion, même
le mépris à l'égard des subordonnés, qu'il développe
souvent des idéologies pour se convaincre et pour convaincre
les subordonnés qu'il leur faut demeurer tout à fait soumis.
Nous savons les compromissions auxquelles se prêtent les
pouvoirs entre eux pour durer.
Nous savons les luttes, les révolutions qu'il faut pour
changer des structures de pouvoir même abusives.
Nous savons que les discours rationnels peuvent être un
lieu privilégié d'écrasement et
de domination, un moyen de tout contrôler, même le mystère...
Suite à de telles
prises de conscience, le croyant moderne ne peut être naïf.
Devant un discours des autorités, quelles qu'elles
soient, et même sous des paroles de «serviteur» et de «service»,
il craint la récupération des paroles du Christ, il craint le
goût du pouvoir qui se déguise et s'exerce plus ou moins
consciemment. La réaction
du peuple au discours officiel sur l'ordination des femmes est
un bel exemple de cette crainte.
De même l'inconfort de plus en plus grand du peuple chrétien
devant des structures centralisées, autoritaires, où la base
n'est jamais vraiment consultée et n'a pratiquement pas de
pouvoir décisionnel. Être
moins naïf face à de telles réalités, et on ne peut s'empêcher
de l'être, n'est-ce pas devenir critique?
Le
sujet, l'individu valorisé
Parallèlement
à cette mise en question de l'autorité, le monde moderne,
malgré les systèmes totalitaires, malgré le capitalisme
sauvage tout axé sur les profits, malgré certaines poussées
terribles du racisme, a développé une sensibilité profonde
aux droits des minorités, aux droits des plus faibles, aux
droits des exclus.
L'historicité
de l'être humain, si elle relativise et questionne la parole de
toute autorité, comme je l'ai dit, rend service à l'individu
puisqu'elle en donne une perception meilleure. Les sciences
biologiques, les sciences humaines nous disent l'originalité de
chaque individu. Les
hérédités,
les milieux sociaux et familiaux varient.
Les parcours de fautes, d'erreurs, de réussites varient.
On est plus conscient qu'il faut respecter ce parcours
dans les exigences morales qu'on peut avoir face à chacun. L'affirmation de règles morales universelles devient
plus problématique dans le concret de la vie.
On est critique face à une morale en blanc et noir qui
ne tient pas compte des possibilités réelles de l'homme
concret.
En même temps on proclame que
l'originalité de chaque individu est une richesse unique.
Nous sommes de plus en plus conscients que chaque
individu a une parole unique qui enseigne à l'autre ce qu'il ne
peut pas voir. La
parole des opprimés de l'histoire, celle des femmes, des
petits, même des homosexuels, a quelque chose à nous dire, que
notre société commence à peine à soupçonner.
Par
ailleurs, depuis deux siècles on assiste à la montée des
droits démocratiques: droit
d'être consulté, de dire son mot, de participer, de ne pas être
qu'un pion qu'on déplace.
En Occident, l'initiative, la créativité, l'autonomie,
la capacité de choix, d'engagement personnel sont devenues des
valeurs à promouvoir, des objectifs éducationnels. Ces termes un peu flous, tous relatifs à une certaine
conception de la liberté, sont le rêve de l'homme et de la
femme moderne. On
se sait conditionné, mais on rêve d'une capacité de mise à
distance. On
s'effraie des embrigadements irrationnels, des lavages de
cerveau. On
souhaite une autorité vraiment au service des individus, avec
des contraintes minimales, entièrement justifiées par leur
promotion...
Qui
ne voit l'impact de cette promotion de l'individu sur le peuple
ecclésial, sur les croyants de la base.
À nouveau se développe le regard critique sur l'Église
et sa hiérarchie. Le
croyant sincère est convaincu qu'il est habité par l'Esprit
comme le Christ l'a promis. Il est convaincu, lorsqu'il est réuni dans la prière avec
d'autres croyants, que l'Esprit du Christ est parmi eux, qu'il
inspire et dirige leur quête de foi...
On comprendra que de tels croyants souhaitent un rôle
dans le cheminement de leur Église.
Un rôle actif, créateur, inspirateur.
Ils croient que l'autorité aurait profit à les
consulter vraiment, à examiner avec soin ce qu'ils sentent dans
la foi. Ils ont le
sentiment de bouger plus vite, d'être plus aptes à se remettre
en question que la structure hiérarchique en place depuis des
siècles. Ils ont
le sentiment de mieux saisir, grâce à une connivence
fraternelle les valeurs de la modernité...
D'où leur désir qu'un vrai dialogue s'instaure à tous
les niveaux de la structure ecclésiale.
Ce qui est loin d'être le cas.
Ces croyants rencontrent plutôt la suspicion, la peur,
le rejet dès que leurs prises de position ne correspondent pas
aux attitudes, aux prises de position dites traditionnelles.
Le
Christ et les pouvoirs de son temps
Un
troisième élément vient transformer la polarité hiérarchie/peuple
ecclésial, autorité/individu.
C'est la lecture que les croyants d'aujourd'hui font de
la vie de Jésus. Elle
questionne fortement les autorités et met en première place la
valeur de chaque personne. En effet, le Jésus de notre foi est apparu sans aucun des
pouvoirs qui mènent les désirs des hommes et des femmes, et
sans doute plus ceux des hommes que ceux des femmes.
Il est pauvre parmi les pauvres, sans pouvoir économique,
sans pouvoir politique, sans pouvoir religieux officiel.
Étrange!
Il y a là un mystère à méditer. Jésus sait que les
trois pouvoirs habitent notre désir à un point tel que nous
leur donnons toute priorité.
Il sait qu'ils nous engagent dans une dynamique
interminable débouchant sur toutes les oppressions.
Et il en connaît la raison profonde qu'il va rappeler à
temps et à contre-temps: notre vrai désir est plus grand, seul Dieu et son projet sur
les hommes et les femmes peuvent le combler.
Et le projet de Dieu, c'est de rendre les hommes et les
femmes libres, de les faire accéder à leur vraie grandeur.
Les trois pouvoirs n'ont de sens que s'ils travaillent
dans cette perspective. Ils
doivent être entièrement subordonnés au bien des individus.
Jésus
va le rappeler de toutes les façons.
Il est du côté de tous les opprimés:
les pauvres, les infirmes, les malades, les pécheurs,
tous les rejetés et les impurs devant la société théocratique
juive. Il les
secourt concrètement et il leur rappelle du même coup la
grande tendresse de Dieu. En
même temps il essaie de convertir les gens de pouvoir.
Il rappelle à tous que les plus grands doivent être au
service des plus petits. Et
il entrera en conflit avec le plus dangereux, le plus oppresseur
des pouvoirs lorsqu'il déraille, le pouvoir religieux de sa
nation qui terrorise les consciences en prétendant tout savoir
des volontés de Dieu.
Ce
pouvoir, dans sa volonté de se maintenir en place, parce qu'il
croit y trouver l'apaisement de son désir, met l'institution,
ses lois et ses doctrines au-dessus des personnes concrètes.
Il s'aveugle lui-même et ne vise que des satisfactions
courtes, ses propres intérêts, là où il prétend dire le
projet de Dieu sur les hommes et les femmes.
Or Jésus le rappelle:
le sabbat est pour l'homme, et non pas l'homme pour le
sabbat. Les rites
de purification, le jeûne rituel et même le Temple sont pour
l'homme, et non pas l'homme pour eux.
Il est trop facile d'oublier le souci de Dieu pour les êtres
humains, le souci fondamental qu'ils accèdent à la vérité de
leur désir. Il est
trop facile d'oublier la variété des chemins que peut prendre
le souci de Dieu pour s'accomplir.
Il est trop facile de s'accrocher aux chemins déjà
connus, aux dépens de l'Esprit...
Il est trop facile d'oublier l'homme et la femme réels
au profit des structures.
Lorsqu'on
approche les Évangiles dans cette perspective, et il semble
bien qu'elle soit centrale, on devient nécessairement critique
face aux pouvoirs religieux de notre temps avec leur énorme
appareil de contrôle. On se demande s'il n'oublie pas les individus concrets au
profit de lois abstraites, impersonnelles.
On n'est pas du tout sûr que Jésus mettrait les mêmes
accents aux mêmes endroits.
On n'est pas du tout sûr que les vues de Rome soient les
vues de Dieu sur les couples séparés, reconstitués, sur les
homosexuels, sur leurs rapports au repas eucharistique...
Voir apparaître le doute, cerner les raisons qui le
fondent, chercher d'autres voies, d'autres issues, dans l'unité
de la foi, c'est devenir critiques d'une critique constructive.
Questions
pour un échange
Il
est important de voir comment nous, le «peuple ecclésial»,
les croyants de la base, nous nous situons face à certaines positions importantes de l'Église
aujourd'hui. Lorsque
nous sommes en désaccord, sur quoi nous fondons-nous?
Et si nos raisons nous paraissent vraiment sérieuses, si
l'annonce du message du Christ au monde nous semble impliquée,
quelles actions devons-nous prendre?
1.
Dans l'Église, on dit que le pape et les évêques ont
comme mission de préserver et de transmettre le «dépôt de
la foi», qu'ils sont responsables de préserver et de
transmettre la «Tradition».
Qu'est-ce que ça veut dire pour vous?
Comment vivez-vous cela?
L'Église est-elle avant tout lieu de rencontre d'une
personne, le Christ? Le
contenu doctrinal est-il important?
2.
Comment voyez-vous et
vivez-vous l'eucharistie? Que
pensez-vous des positions de l'Église qui refuse l'accès à la
table eucharistique à certains groupes de personnes, comme les
homosexuels, les divorcés remariés, etc.?
3.
Au cœur de l'enseignement
de l'Église sur la morale de la sexualité, il y a la procréation.
On condamne toute activité sexuelle qui exclut
directement la visée procréatrice.
Comment vivez-vous cet enseignement?
Croyez-vous qu'il faut repenser la sexualité en fonction
d'autres normes qui pourraient être, par exemple, «la sensibilité
pour éviter de blesser la sensibilité de l'autre, la sincérité
dans la rencontre d'autrui et la responsabilité pour
nous-mêmes, pour tout ce que nous "apprivoisons"
ainsi que pour toute conséquence résultant de notre action»
(Amour-Éros-Sexualité, lettre du troupeau aux évêques
autrichiens, 30 septembre 1996).
4.
Conséquemment quelle est
votre position éthique face à la réalité homosexuelle?
5.
Croyez-vous à l'importance
de combattre pour une décentralisation dans l'Église, de Rome
vers les évêchés locaux, de l'évêque et du clergé vers le
peuple croyant? Comment
la voyez-vous? Et
qu'est-ce qui vous semble la requérir et la justifier?
6.
Quelles sont les actions
que nous pouvons prendre pour faire progresser les idées
auxquelles nous croyons? Nous
inspirer des activités du mouvement «Nous sommes l'Église»?
Nous y relier plus étroitement afin d'avoir une action
commune à l'échelle mondiale.
Claude
Giasson
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