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La  fonction critique dans  l'Église (fin)
Claude Giasson

La pratique de l'autorité mise en question 

En même temps que la mise en relief du caractère historique de toute parole, la conscience occidentale a développé des soupçons sur l'exercice de l'autorité.  Nous sommes les fils de Marx, de Freud, de Nietszche, pour le meilleur et pour le pire...  Nous savons mieux que l'être humain, surtout le mâle aime le pouvoir, que ce goût du pouvoir exerce consciemment et inconsciemment des ravages,  qu'il entraîne inconsciemment la peur, la suspicion, même le mépris à l'égard des subordonnés, qu'il développe souvent des idéologies pour se convaincre et pour convaincre les subordonnés qu'il leur faut demeurer tout à fait soumis.  Nous savons les compromissions auxquelles se prêtent les pouvoirs entre eux pour durer.  Nous savons les luttes, les révolutions qu'il faut pour changer des structures de pouvoir même abusives.  Nous savons que les discours rationnels peuvent être un lieu privilégié d'écrasement et  de domination, un moyen de tout contrôler, même le mystère...

Suite à de telles prises de conscience, le croyant moderne ne peut être naïf.  Devant un discours des autorités, quelles qu'elles soient, et même sous des paroles de «serviteur» et de «service», il craint la récupération des paroles du Christ, il craint le goût du pouvoir qui se déguise et s'exerce plus ou moins consciemment.  La réaction du peuple au discours officiel sur l'ordination des femmes est un bel exemple de cette crainte.  De même l'inconfort de plus en plus grand du peuple chrétien devant des structures centralisées, autoritaires, où la base n'est jamais vraiment consultée et n'a pratiquement pas de pouvoir décisionnel.  Être moins naïf face à de telles réalités, et on ne peut s'empêcher de l'être, n'est-ce pas devenir critique?  


Le sujet, l'individu valorisé

Parallèlement à cette mise en question de l'autorité, le monde moderne, malgré les systèmes totalitaires, malgré le capitalisme sauvage tout axé sur les profits, malgré certaines poussées terribles du racisme, a développé une sensibilité profonde aux droits des minorités, aux droits des plus faibles, aux droits des exclus.

L'historicité de l'être humain, si elle relativise et questionne la parole de toute autorité, comme je l'ai dit, rend service à l'individu puisqu'elle en donne une perception meilleure. Les sciences biologiques, les sciences humaines nous disent l'originalité de chaque individu.  Les hérédités, les milieux sociaux et familiaux varient.  Les parcours de fautes, d'erreurs, de réussites varient.  On est plus conscient qu'il faut respecter ce parcours dans les exigences morales qu'on peut avoir face à chacun.   L'affirmation de règles morales universelles devient plus problématique dans le concret de la vie.  On est critique face à une morale en blanc et noir qui ne tient pas compte des possibilités réelles de l'homme concret.

En même temps on proclame que l'originalité de chaque individu est une richesse unique.  Nous sommes de plus en plus conscients que chaque individu a une parole unique qui enseigne à l'autre ce qu'il ne peut pas voir.  La parole des opprimés de l'histoire, celle des femmes, des petits, même des homosexuels, a quelque chose à nous dire, que notre société commence à peine à soupçonner. 

Par ailleurs, depuis deux siècles on assiste à la montée des droits démocratiques:  droit d'être consulté, de dire son mot, de participer, de ne pas être qu'un pion qu'on déplace.  En Occident, l'initiative, la créativité, l'autonomie, la capacité de choix, d'engagement personnel sont devenues des valeurs à promouvoir, des objectifs éducationnels.  Ces termes un peu flous, tous relatifs à une certaine conception de la liberté, sont le rêve de l'homme et de la femme moderne.  On se sait conditionné, mais on rêve d'une capacité de mise à distance.  On s'effraie des embrigadements irrationnels, des lavages de cerveau.  On souhaite une autorité vraiment au service des individus, avec des contraintes minimales, entièrement justifiées par leur promotion...

Qui ne voit l'impact de cette promotion de l'individu sur le peuple ecclésial, sur les croyants de la base.  À nouveau se développe le regard critique sur l'Église et sa hiérarchie.  Le croyant sincère est convaincu qu'il est habité par l'Esprit comme le Christ l'a promis.  Il est convaincu, lorsqu'il est réuni dans la prière avec d'autres croyants, que l'Esprit du Christ est parmi eux, qu'il inspire et dirige leur quête de foi...  On comprendra que de tels croyants souhaitent un rôle dans le cheminement de leur Église.  Un rôle actif, créateur, inspirateur.  Ils croient que l'autorité aurait profit à les consulter vraiment, à examiner avec soin ce qu'ils sentent dans la foi.  Ils ont le sentiment de bouger plus vite, d'être plus aptes à se remettre en question que la structure hiérarchique en place depuis des siècles.  Ils ont le sentiment de mieux saisir, grâce à une connivence fraternelle les valeurs de la modernité...  D'où leur désir qu'un vrai dialogue s'instaure à tous les niveaux de la structure ecclésiale. 

Ce qui est loin d'être le cas.  Ces croyants rencontrent plutôt la suspicion, la peur, le rejet dès que leurs prises de position ne correspondent pas aux attitudes, aux prises de position dites traditionnelles.


Le Christ et les pouvoirs de son temps

Un troisième élément vient transformer la polarité hiérarchie/peuple ecclésial, auto­rité/individu.  C'est la lecture que les croyants d'aujourd'hui font de la vie de Jésus.  Elle questionne fortement les autorités et met en première place la valeur de chaque personne.  En effet, le Jésus de notre foi est apparu sans aucun des pouvoirs qui mènent les désirs des hommes et des femmes, et sans doute plus ceux des hommes que ceux des femmes.  Il est pauvre parmi les pauvres, sans pouvoir économique, sans pouvoir politique, sans pouvoir religieux officiel.

Étrange!  Il y a là un mystère à méditer. Jésus sait que les trois pouvoirs habitent notre désir à un point tel que nous leur donnons toute priorité.  Il sait qu'ils nous engagent dans une dynamique interminable débouchant sur toutes les oppressions.  Et il en connaît la raison profonde qu'il va rappeler à temps et à contre-temps:  notre vrai désir est plus grand, seul Dieu et son projet sur les hommes et les femmes peuvent le combler.  Et le projet de Dieu, c'est de rendre les hommes et les fem­mes libres, de les faire accéder à leur vraie grandeur.  Les trois pouvoirs n'ont de sens que s'ils travaillent dans cette perspective.  Ils doivent être entièrement subordonnés au bien des individus.

Jésus va le rappeler de toutes les façons.  Il est du côté de tous les opprimés:  les pauvres, les infirmes, les malades, les pécheurs, tous les rejetés et les impurs devant la société théocratique juive.   Il les secourt concrètement et il leur rappelle du même coup la grande tendresse de Dieu.  En même temps il essaie de convertir les gens de pou­voir.  Il rappelle à tous que les plus grands doivent être au service des plus petits.  Et il entrera en conflit avec le plus dangereux, le plus oppresseur des pouvoirs lorsqu'il dé­raille, le pouvoir religieux de sa nation qui terrorise les consciences en prétendant tout savoir des vo­lontés de Dieu. 

Ce pouvoir, dans sa volonté de se maintenir en place, parce qu'il croit y trouver l'apaise­ment de son désir, met l'institution, ses lois et ses doctrines au-dessus des personnes con­crètes.  Il s'aveugle lui-même et ne vise que des satisfactions courtes, ses propres intérêts, là où il prétend dire le projet de Dieu sur les hommes et les femmes.  Or Jésus le rappelle:  le sabbat est pour l'homme, et non pas l'homme pour le sabbat.  Les rites de purification, le jeûne rituel et même le Temple sont pour l'homme, et non pas l'homme pour eux.  Il est trop facile d'oublier le souci de Dieu pour les êtres humains, le souci fondamental qu'ils accèdent à la vérité de leur désir.  Il est trop facile d'oublier la variété des chemins que peut prendre le souci de Dieu pour s'accomplir.   Il est trop facile de s'accrocher aux chemins déjà connus, aux dépens de l'Esprit...  Il est trop facile d'oublier l'homme et la femme réels au profit des structures.

Lorsqu'on approche les Évangiles dans cette perspective, et il semble bien qu'elle soit centrale, on devient nécessairement critique face aux pouvoirs religieux de notre temps avec leur énorme appareil de contrôle.  On se demande s'il n'oublie pas les individus concrets au profit de lois abstraites, impersonnelles.  On n'est pas du tout sûr que Jésus mettrait les mêmes accents aux mêmes endroits.  On n'est pas du tout sûr que les vues de Rome soient les vues de Dieu sur les couples séparés, reconstitués, sur les homosexuels, sur leurs rapports au repas eucharistique...  Voir apparaître le doute, cerner les raisons qui le fondent, chercher d'autres voies, d'autres issues, dans l'unité de la foi, c'est devenir critiques d'une critique constructive.


Questions pour un échange

Il est important de voir comment nous, le «peuple ecclésial», les croyants de la base, nous  nous situons face à certaines positions importantes de l'Église aujourd'hui.  Lorsque nous sommes en désaccord, sur quoi nous fondons-nous?  Et si nos raisons nous paraissent vraiment sérieuses, si l'annonce du message du Christ au monde nous semble impliquée, quelles actions devons-nous prendre? 

1.   Dans l'Église, on dit que le pape et les évêques ont comme mission de préser­ver et de transmettre le «dépôt de la foi», qu'ils sont responsables de préserver et de transmettre la «Tradition».  Qu'est-ce que ça veut dire pour vous?  Comment vivez-vous cela?  L'Église est-elle avant tout lieu de rencontre d'une personne, le Christ?  Le contenu doctrinal est-il important?

2.   Comment voyez-vous et vivez-vous l'eucharistie?  Que pensez-vous des positions de l'Église qui refuse l'accès à la table eucharistique à certains groupes de personnes, comme les homosexuels, les divorcés remariés, etc.?

3.   Au cœur de l'enseignement de l'Église sur la morale de la sexualité, il y a la procréation.  On condamne toute activité sexuelle qui exclut directement la visée procréatrice.  Comment vivez-vous cet enseignement?  Croyez-vous qu'il faut repenser la sexualité en fonction d'autres normes qui pourraient être, par exemple, «la sensibilité pour éviter de blesser la sensibilité de l'autre, la sincérité dans la rencontre d'autrui et la responsabilité pour nous-mêmes, pour tout ce que nous "apprivoisons" ainsi que pour toute conséquence résultant de notre action»  (Amour-Éros-Sexualité, lettre du troupeau aux évêques autrichiens, 30 septembre 1996).

4.   Conséquemment quelle est votre position éthique face à la réalité homosexuelle?

5.   Croyez-vous à l'importance de combattre pour une décentralisation dans l'Église, de Rome vers les évêchés locaux, de l'évêque et du clergé vers le peuple croyant?  Comment la voyez-vous?  Et qu'est-ce qui vous semble la requérir et la justifier?

6.   Quelles sont les actions que nous pouvons prendre pour faire progresser les idées auxquelles nous croyons?  Nous inspirer des activités du mouvement «Nous sommes l'Église»?  Nous y relier plus étroitement afin d'avoir une action commune à l'échelle mondiale.

Claude Giasson

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