Culture et Foi > Textes libérateurs > Enjeux pour l'avenir
Enjeux de culture et de foi pour l'avenir de l'Église et de notre société (suite)
Par Jacques Grand'Maison

Le piège de l’ecclésiocentrisme

A tort ou à raison, j'y vois l’hypothèque la plus lourde, le verrouillage le plus tragique qui bloque toute réforme importante de l'Église et toute tentative de surmonter la crise historique sans précédent du christianisme dans nos sociétés occidentales et partant son renouvellement qui commande de profondes réinterprétations de lui-même.

Dans cet exposé de départ, je m'attacherai le plus positivement possible à ce renouvellement qui me semble nécessaire pour une Église autre, pour son avenir. Renouvellement qui ne saurait se faire sans une nouvelle intelligence chrétienne du monde, avec le monde, pour le monde déjà travaillé par l'Esprit.

«Dieu a tant aimé le monde. qu'il lui a envoyé son propre Fils.» Voilà, me semble-t-il, la première source de l'Église dans la foulée de cette genèse évangélique. Encore ici, à tort ou à raison, je pense que les timides avancées de Vatican II ont été grevées par un ecclésiocentrisme qui est tributaire du modèle historique d’Église qui s'est imposé depuis le concile de Trente et qui s'est verrouillé à Vatican I, par le pouvoir monarchique absolu qu'on a conféré au Pape ... et à ses exécutants à Rome. En plein Concile oecuménique, à Vatican II, le Pape s'est réservé certaines questions qui, par la suite du Concile, ont été précisément les terrains où la crise de l'Église s'est précipitée au point de parler, comme le théologien Latourelle, d'un vaste schisme souterrain de millions de catholiques et même d'une majorité des catholiques de nos sociétés occidentales. Ce problème est gommé systématiquement dans les milieux ecclésiastiques.

Rappelons ici ce fait ahurissant : aucun évêque, aucun théologien n'a protesté, à Vatican II, contre cette contravention à la plus stricte orthodoxie catholique en Concile oecuménique: à savoir jamais le Pape sans les évêques sur quelque question que ce soit. Preuve que le modèle ecclésial de base verrouillé à Vatican I n'a jamais été remis en cause jusqu’à aujourd'hui. Comment se surprendre de l’échec de la synodalité post-conciliaire, percée au début très prometteuse pour les Églises locales? Comment se surprendre de l'incroyable arrogance actuelle de Rome dans la nomination des évêques et de leur musellement, cela aussi contre l'orthodoxie catholique la plus évidente? Comment se surprendre de l'extension toujours plus poussée de ce pouvoir absolu dans une foule de dictats qui réclament une obéissance aveugle et mènent à des culs-de-sac tout exercice communautaire et ecclésial du sensus fidelium, toute véritable opinion publique dans l'Église, toute dissidence possible même sur des matières sujettes à débat, à confrontation, à recherche commune, à approfondissement avant toute prise de position magistérielle plus ou moins définitive.

Ne voir ici qu'une critique obsessive anticléricale ou un débat purement ecclésiastique, c'est ignorer sciemment l'impact extrêmement négatif des politiques romaines dans le monde occidental séculier, dans la vie interne de nos Églises locales et chez tant de laïcs qui ont de plus en plus honte de s'affirmer catholiques ouvertement, publiquement ou autrement.

A la limite, je puis m'accommoder tant bien que mal de mon scandale face à un pouvoir religieux qui, tout en jouant de l'orthodoxie, est prêt à la brader quand cela fait son affaire. Mais je ne puis m’empêcher de dénoncer l’aveuglement tragique du pouvoir romain qui semble incapable du moindre doute sur lui-même et surtout de prendre la mesure de sa propre responsabilité dans le rejet massif qu'il provoque aujourd'hui, comme si l'erreur était tout entière du côté des perceptions et de la non réception non seulement du monde séculier, mais d'une grande partie des fidèles.

Mais mon scandale devient insupportable quand je pense à cette part grandissante de catholiques des cinq continents qui n'ont ou n'auront accès à l'eucharistie que quelques fois dans l’année, à cause du manque de prêtres, alors qu'encore là, dans la plus stricte orthodoxie, la lex orandi et la lex credendi sont les paradigmes de base de la foi chrétienne et de l'Église elle-même. Tout cela pour maintenir un système clérical qui n'a rien à voir avec l'essentiel de l’Évangile. Pourtant dès l'origine les communautés chrétiennes se sont donné, avec une étonnante liberté, les ministres dont elles avaient besoin pour leur vitalité interne et pour leurs diverses missions dans le monde.

[ Suite ]

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca