Le piège de l’ecclésiocentrisme
A tort ou à raison, j'y vois l’hypothèque la plus
lourde, le verrouillage le plus tragique qui bloque toute réforme
importante de l'Église et toute tentative de surmonter la crise
historique sans précédent du christianisme dans nos sociétés
occidentales et partant son renouvellement qui commande de
profondes réinterprétations de lui-même.
Dans cet exposé de départ, je m'attacherai le plus
positivement possible à ce renouvellement qui me semble nécessaire
pour une Église autre, pour son avenir. Renouvellement qui ne
saurait se faire sans une nouvelle intelligence chrétienne du
monde, avec le monde, pour le monde déjà travaillé par
l'Esprit.
«Dieu a tant aimé le monde. qu'il lui a envoyé
son propre Fils.» Voilà, me semble-t-il, la première
source de l'Église dans la foulée de cette genèse évangélique.
Encore ici, à tort ou à raison, je pense que les timides avancées
de Vatican II ont été grevées par un ecclésiocentrisme qui
est tributaire du modèle historique d’Église qui s'est imposé
depuis le concile de Trente et qui s'est verrouillé à Vatican
I, par le pouvoir monarchique absolu qu'on a conféré au Pape
... et à ses exécutants à Rome. En plein Concile oecuménique,
à Vatican II, le Pape s'est réservé certaines questions qui,
par la suite du Concile, ont été précisément les terrains où
la crise de l'Église s'est précipitée au point de parler,
comme le théologien Latourelle, d'un vaste schisme souterrain
de millions de catholiques et même d'une majorité des
catholiques de nos sociétés occidentales. Ce problème est
gommé systématiquement dans les milieux ecclésiastiques.
Rappelons ici ce fait ahurissant : aucun évêque,
aucun théologien n'a protesté, à Vatican II, contre cette
contravention à la plus stricte orthodoxie catholique en
Concile oecuménique: à savoir jamais le Pape sans les évêques
sur quelque question que ce soit. Preuve que le modèle ecclésial
de base verrouillé à Vatican I n'a jamais été remis en cause
jusqu’à aujourd'hui. Comment se surprendre de l’échec de
la synodalité post-conciliaire, percée au début très
prometteuse pour les Églises locales? Comment se surprendre de
l'incroyable arrogance actuelle de Rome dans la nomination des
évêques et de leur musellement, cela aussi contre l'orthodoxie
catholique la plus évidente? Comment se surprendre de
l'extension toujours plus poussée de ce pouvoir absolu dans une
foule de dictats qui réclament une obéissance aveugle et mènent
à des culs-de-sac tout exercice communautaire et ecclésial du sensus
fidelium, toute véritable opinion publique dans l'Église,
toute dissidence possible même sur des matières sujettes à débat,
à confrontation, à recherche commune, à approfondissement
avant toute prise de position magistérielle plus ou moins définitive.
Ne voir ici qu'une critique obsessive anticléricale
ou un débat purement ecclésiastique, c'est ignorer sciemment
l'impact extrêmement négatif des politiques romaines dans le
monde occidental séculier, dans la vie interne de nos Églises
locales et chez tant de laïcs qui ont de plus en plus honte de
s'affirmer catholiques ouvertement, publiquement ou autrement.
A la limite, je puis m'accommoder tant bien que mal
de mon scandale face à un pouvoir religieux qui, tout en jouant
de l'orthodoxie, est prêt à la brader quand cela fait son
affaire. Mais je ne puis m’empêcher de dénoncer
l’aveuglement tragique du pouvoir romain qui semble incapable
du moindre doute sur lui-même et surtout de prendre la mesure
de sa propre responsabilité dans le rejet massif qu'il provoque
aujourd'hui, comme si l'erreur était tout entière du côté
des perceptions et de la non réception non seulement du monde séculier,
mais d'une grande partie des fidèles.
Mais mon scandale devient insupportable quand je
pense à cette part grandissante de catholiques des cinq
continents qui n'ont ou n'auront accès à l'eucharistie que
quelques fois dans l’année, à cause du manque de prêtres,
alors qu'encore là, dans la plus stricte orthodoxie, la lex
orandi et la lex credendi sont les paradigmes
de base de la foi chrétienne et de l'Église elle-même. Tout
cela pour maintenir un système clérical qui n'a rien à voir
avec l'essentiel de l’Évangile. Pourtant dès l'origine les
communautés chrétiennes se sont donné, avec une étonnante
liberté, les ministres dont elles avaient besoin pour leur
vitalité interne et pour leurs diverses missions dans le monde.
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