Même
nos sources chrétiennes à réinterpréter
Allons
plus loin, au cours de ces derniers dix ans dans cette recherche
sur le terrain de conscience et d’expérience de gens de
divers milieux et groupes d'âge, j'ai eu un deuxième choc
aussi brûlant que celui que je viens d’évoquer. Ce n'est pas
seulement l'Église qui est objet de contentieux, mais les
sources chrétiennes elles-mêmes, Voyons cela de plus près,
parce que là aussi il y a des indicateurs pour l'Église
d'aujourd'hui et de demain, et surtout des requêtes de
profondes réinterprétations du christianisme et de la
tradition judéo-chrétienne. Je sais que j'aborde ici des
questions graves et complexes. Questions que nous refoulons
nous-mêmes tellement elles sont insécurisantes pour notre foi.
nous-mêmes nous avons à revoir nos rapports à la Bible et aux
Évangiles et à risquer des relectures et des réinterprétations
exigeantes jusqu’à celle de remettre en cause l’adéquation
entre la Bible et la Parole de Dieu.
Il
est difficile, par exemple, d'admettre que dans la mesure où
Dieu a créé d'autres êtres libres comme Lui, Il consentait
une histoire où Lui-même allait avancer à tâtons sans
maquette toute définie de cheminement avec nous, y compris dans
Sa propre Révélation de lui-même. Il s’est livré à nous
à travers d'incessantes réinterprétations des croyants sur
eux-mêmes, leur culture, leur foi, leurs visages de Dieu. Vous
me direz que vous-mêmes, depuis longtemps, vous avez cessé de
lire les sources chrétiennes comme un corps de doctrine fixé,
pour ne pas dire figé, comme une certaine dogmatique de l'Église.
Moi je ne suis pas sûr que nous ayons vraiment défétichisé
la Bible et les Évangiles et bien pris le mesure des errances
qui s'y trouvent et l'exigeante poursuite des traces du vrai
visage de Dieu et du nôtre selon sa révélation dont nous
sommes aussi partie prenante. Pour ressaisir cet enjeu, je
reviens au choc que m'ont donné un certain nombre d’interviewés.
Bien au-delà de certains discours pastoraux et diktats
officiels de l'Église, ce sont bien des textes liturgiques, des
bouts d’Évangile et de Bible - pour reprendre l'expression de
nos interviewés - qui suscitent chez eux incompréhension ou
rejet. Voyons un premier exemple.
«Ce
n'est pas seulement l'Église, mais aussi la Bible qui nous
traite comme des enfants à qui on demanderait une obéissance
totale, sans mot dire. On y parle tellement de la volonté de
Dieu qu'on croirait que sa principale préoccupation, c'est de régenter
notre vie au détail. Ça marche pas avec mes valeurs, les
valeurs d'aujourd'hui, puis avec le Dieu auquel je crois.»
Ce
propos est moins simpliste qu'il n'en a l'air. Dieu veut-il
d'abord et avant tout qu'on lui obéisse ou bien veut-il
contribuer à ce que l’être humain atteigne sa pleine majorité
d'adulte dans une alliance où l’être humain est sujet,
interprète, décideur et acteur au sein de cette Alliance, dans
une histoire à faire, y compris l'histoire du salut. Vous-mêmes,
vous avez connu sur votre route des chrétiens instruits, très
adultes dans la gestion de leur vie, mais parfois avec une foi
infantile désarmante. Cette foi, hier, pouvait tenir, dans une
culture où l’autorité était indiscutable. Mais aujourd'hui,
cette foi inutile est un repoussoir dans une culture aussi
critique que la nôtre. C'est une illusion de penser que nous
allons facilement bâtir une Église autre que celle qui depuis
plusieurs siècles a infantilisé bien des catholiques jusque
dans leurs structures mentales, leur culture religieuse et leur
foi chrétienne elle-même
L'incroyable
poussée magique de crédulité à tout vent chez nous au Québec,
n'est pas sans rapport avec cet héritage religieux infantile.
La psychanalyse nous a assez alertés sur les transmissions
culturelles et religieuses souterraines d'une génération à
l'autre pour écarter trop vite l’hypothèse que je viens de
formuler. Encore ici, à tort ou à raison, je trouve que le
parent pauvre de nos théologies savantes ou ordinaires est
l'analyse culturelle des assises humaines de notre foi chrétienne,
de nos rapports aux Évangiles et à la Bible.
Au-delà
de nos critiques de l'Église, nous ne pouvons présupposer
acquise la capacité de penser, de vivre, de transmettre avec
pertinence culturellement sa foi, et celle de penser chrétiennement
sa culture avec pertinence. Il y a là tout un chantier à peine
amorcé. Au début d'un de mes cours de théologie sur foi et
culture, je demandais à chacun, chacune de me dire quel rapport
il voyait entre leur foi et leur culture. Voici la trame de ce
qui s'est passé.
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