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Grégory Baum est professeur émérite au
Département des Études religieuses à l’
Université McGill.
Cela me fait grand plaisir d’être invité à vous
parler, sur des questions qui concernent le
domaine de l’interreligieux. J’ai préparé un
texte, mais après la présentation admirable de
Madame Helfer, je me suis dit que je devrais,
moi aussi, parler un peu de mon expérience
personnelle.
Je vais donc vous parler de mon expérience au
Concile Vatican II, où l’enseignement officiel
de l’Église catholique sur les juifs, les
musulmans et les autres religions du monde a
changé.
Le choc de
l’Holocauste
L’Holocauste a été un choc extraordinaire pour
l’Église et pour les chrétiens. Durant la
guerre, une minorité de chrétiens a été sensible
à ce grand drame. Mais peu après, en 1947, un
groupe de catholiques et de protestants et
quelques juifs se sont rencontrés à Seelisberg,
une petite ville en Suisse, pour réfléchir sur
l’origine de la haine des juifs : était-elle
liée à la religion? Y avait-il dans la tradition
chrétienne un discours anti-juif ? Ils ont alors
établi une liste de dix points sur lesquels,
selon leur analyse, la prédication chrétienne
devrait changer pour éviter qu’elle n’engendre
du mépris à l’égard du peuple juif.
Un mouvement réformiste a donc commencé tout de
suite après la guerre. Il a donné lieu à des
études, des rencontres et des publications.
Parmi les militants, il y avait des religieux et
des religieuses, en particulier les Sœurs de
Notre-Dame de Sion. L’histoire de ce mouvement
n’a pas encore été écrite, ce qui est dommage.
Peut-être aurais-je dû le faire! Des juifs en
ont fait partie, par exemple Jules Isaac,
historien français très connu, dont la femme et
la fille (je crois) ont été arrêtées et envoyées
à Auschwitz. Lui, absent, s’est caché dans de
petits hôtels en France; il avait avec lui le
Nouveau Testament en grec, et il l’a lu, en se
demandant quels sont les versets qui ont produit
le mépris pour les juifs? Par la suite il a
publié le livre, Jésus et Israël, qui
résume ses recherches. Bouleversé par ce livre,
j’ai écrit un petit livre en 1958, The Jews
and the Gospel, où je réponds à Jules Isaac
et propose une autre interprétation de ces
textes, une interprétation qui n’implique pas du
mépris pour les juifs. Le livre de Jules Isaac a
provoqué toute une littérature dans l’Église,
suscitant des idées importantes qui, plus tard,
ont influencé l’enseignement du Concile Vatican
II. Quand Jules Isaac fut reçu par Jean XXIII en
1960, le Pape lui a promis que le Concile allait
promulguer un texte exprimant le respect de
l’Église pour les juifs et leur religion.
Bien avant ces années, pendant que je faisais
mes études à l’Université de Fribourg en Suisse,
je me suis intéressé surtout à l’œcuménisme,
c’est-à-dire aux relations entre catholiques et
protestants. J’ai écrit une thèse sur ce sujet
qui a été publié plus tard comme livre - un
mauvais livre, parce que, à ce moment-là, j’ai
tout simplement présenté l’enseignement officiel
de l’Église, sans aucune sensibilité à ce qui
allait se développer quelques années plus tard.
Il n’y avait aucun imaginaire œcuménique dans
mon livre. Aujourd’hui je suis quelque peu gêné
de cette publication.
Vatican II et
les religions non chrétiennes
Quand même, ce livre m’a valu une nomination.
Lorsqu’il a convoqué le Concile Vatican II, Jean
XXIII a créé des commissions pour le préparer.
Il a créé aussi le secrétariat pour la promotion
de l’unité des chrétiens, présidé par le
cardinal Bea. Le Pape m’a nommé peritus,
c’est-à-dire expert théologien, et j’ai donc
participé à ce secrétariat avant et pendant le
Concile. La tâche du secrétariat était la
production de trois textes importants qui, après
de longs débats au Concile et maintes
modifications, ont été approuvés par les évêques
et promulgués par le Concile: un texte sur
l’œcuménisme, un autre sur la liberté religieuse
et le troisième sur l’attitude de l’Église
envers les grandes religions.
L’origine de ce dernier texte est
particulièrement intéressante. Jean XXIII a
demandé au secrétariat de préparer une
déclaration sur les relations entre juifs et
chrétiens qui purifierait la prédication
chrétienne des accents anti-juifs et refléterait
plus clairement l’esprit de Jésus. Le
secrétariat a donc produit un beau texte, mais
sa réception de la part des évêques fut très
variée. Certains trouvaient que notre texte
disait le contraire de ce que croyait le peuple
chrétien et de ce que l’Église a toujours
enseigné. Par contre, les évêques sensibles à
l’Holocauste et conscients du discours anti-juif
de la prédication chrétienne ont fortement
appuyé notre texte. Parmi eux étaient les
évêques canadiens. Les évêques qui venaient de
pays d’Asie et d’Afrique nous ont dit : « Votre
texte sur les juifs est très beau, mais dans les
pays où nous vivons il n’y a presque pas de
juifs, mais nous y sommes entourés par d’autres
religions. Si l’Église se prononce sur le
judaïsme, il faudrait qu’elle exprime aussi son
respect pour les autres religions. » Le Concile
a donc décidé que le secrétariat produirait un
texte élargi qui articulerait l’attitude de
l’Église envers l’islam et les autres religions.
Le Cardinal Bea était ainsi obligé de nommer des
spécialistes qui connaissaient bien ces
religions. Avec leur aide, le secrétariat a
préparé un nouveau texte, appelé Nostra
aetate, où la déclaration sur les juifs est
devenu le chapitre 4. Ce texte a été accepté et
promulgué par le Concile.
Nostra aetate
souligne que les grandes religions, malgré les différences
de doctrine et de rites, sont porteuses de
beaucoup de valeurs communes. Pour promouvoir la
paix dans le monde, les religions devraient
mettre l’accent sur les valeurs qu’elles
partagent au lieu de se disputer sur ce qui les
sépare. Nostra aetate promeut donc le
dialogue interreligieux et la coopération entre
les religions.
En même temps le Concile enseigne la doctrine
chrétienne que le Christ est rédempteur du
monde, le seul médiateur entre Dieu et les
humains, l’Alpha et l’Oméga de l’univers. Le
Concile souligne le message du 4e
évangile que la Parole divine, incarnée en
Jésus, « éclaire tout être humain qui vient dans
le monde » (Jean 1:9), un message élaboré plus
tard par des Pères de l’Église, préconisant que
la Parole divine agit à travers toute l’histoire
et s’adresse à tous les êtres humains. Nous
lisons dans le document conciliaire Gaudium
et spes (22) : « Puisque le Christ
est mort pour tous et que la vocation dernière
de l'homme est réellement unique, à savoir
divine, nous devons tenir que l'Esprit-Saint
offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la
possibilité d'être associé au mystère pascal. »
La grâce de Dieu agit dans toutes les cultures
et dans toutes les religions.
Les paragraphes de Nostra
aetate sur les juifs et sur les musulmans
« L’Église a toujours devant les yeux les
paroles de l’apôtre Paul sur ceux de sa race, “à
qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire,
les alliances, la législation, le culte, les
promesses et les patriarches, et de qui est né,
selon la chair, le Christ”
(Romains, 9, 4-5),
le fils de la Vierge Marie. Elle rappelle aussi
que les apôtres, fondements et colonnes de
l’Église, sont nés du peuple juif, ainsi qu’un
grand nombre de premiers disciples qui
annoncèrent au monde l’Évangile du Christ. […]
Les juifs, en grande partie, n’acceptèrent pas
l’Évangile […]. Néanmoins, selon l’Apôtre, les
juifs restent encore, à cause de leurs pères,
très chers à Dieu, dont les dons et l’appel sont
sans repentance » (Nostra aetate , 4).
Ce texte affirme que l’alliance que Dieu a faite
par Moïse avec le peuple juif reste valable :
l’Église en reconnaît la validité. Il n’y a
donc plus de justification théologique pour
chercher à convertir les juifs au christianisme.
Et voici le texte sur les musulmans : « L’Église
regarde aussi avec estime les musulmans, qui
adorent le Dieu Un, vivant et subsistant,
miséricordieux et tout-puissant, créateur du
ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils
cherchent à se soumettre de toute leur âme aux
décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme
s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi
islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne
reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le
vénèrent comme prophète; ils honorent sa mère
virginale, Marie, et parfois même l’invoquent
avec piété. De plus, ils attendent le jour du
jugement où Dieu rétribuera tous les hommes
ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie
morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout
par la prière, l’aumône et le jeûne. Si, au
cours des siècles, de nombreuses dissensions et
inimitiés se sont manifestées entre les
chrétiens et les musulmans, le Concile les
exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer
sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi
qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour
tous les hommes, la justice sociale, les valeurs
morales, la paix et la liberté » (ibid.,
3).
Les textes du Concile Vatican II appuient
l’espérance si bien exprimée par Madame Helfer
qu’à l’intérieur de chaque religion il y a des
valeurs fondamentales qui appuient le vivre
ensemble de la famille humaine dans la liberté,
la paix, la justice et le respect mutuel.
Signes des temps
et relecture des textes sacrés
Permettez-moi de faire une petite réflexion
théologique. Il faut se demander comment
l’Église, fidèle à la vérité évangélique, peut
modifier son enseignement officiel? Selon les
théologiens le développement doctrinal est le
fruit de la relecture de l’Écriture et de la
Tradition dans un nouveau contexte historique.
Selon Jean XXIII la fidélité à la révélation
divine doit être sensible aux « signes des
temps ». Certaines expériences historiques,
croyait-il, sont tellement importantes qu’on ne
peut pas interpréter l’Évangile comme si elles
n’avaient pas eu lieu. On ne peut plus prêcher
l’Évangile sans se référer à ces événements. La
sensibilité aux signes des temps exige donc une
nouvelle lecture de l’Écriture.
La Genèse, saint
Paul et les droits humains
Jean XXIII était profondément impressionné par
la Déclaration universelle des droits de
l’homme, adoptée par les Nations Unies en 1948.
C’était pour lui un signe des temps. On se
souvient qu’au 19e siècle l’Église catholique
avait condamné les droits humains, la séparation
entre l’État et l’Église et la liberté
religieuse. En ce temps-là, l’Église était
encore liée à la société féodale et rejetait la
démocratie et le pluralisme. Parce que Jean
XXIII regardait la Déclaration universelle des
droits humains comme un signe des temps, il
était près à une relecture de l’Écriture. Il l’a
fait dans son encyclique Pacem in Terris.
Une relecture du récit biblique de la création
de l’homme et de la femme l’a convaincu que
chaque être humain, créé à l’image de Dieu, a
une grande dignité qui doit être respectée par
toutes les institutions. Une relecture des
lettres de St. Paul a convaincu le Pape que, par
son œuvre rédemptrice, Jésus a embrassé
l’humanité tout entière. Il a donc conclu que
les doctrines de la création et de la rédemption
révèlent que chaque être humain a une dignité
qui dépasse le monde, une dignité fondée en
Dieu, qui est le fondement des droits humains et
de la liberté religieuse. Une relecture de la
Bible dans une nouvelle situation historique a
permis à l’Église de changer son enseignement
officiel.
L’événement de l’Holocauste a aussi obligé
l’Église à faire une relecture de la Bible. Dans
Nostra aetate le Concile se souvient que,
dans l’Épître aux Romains, l’Apôtre Paul nous
dit clairement que les juifs, malgré leur refus
de reconnaître Jésus comme messie, n’ont pas été
rejetés de Dieu. « Ils sont, selon leur
élection, chéris a cause de leurs pères, car les
dons et l’appel de Dieu sont sans repentance.»
(11:28) Dans le passé nous avions négligé ce
texte. La relecture de la Bible nous a fait
découvrir que le peuple juif reste aimé de Dieu
et que l’ancienne alliance faite par Moïse garde
sa validité.
Égalité entre
homme et femme
Dans Pacem in terris Jean XXIII mentionne
que l’émancipation de la femme dans la société
moderne est un signe des temps qui oblige
l’Église à relire sa tradition. Depuis lors,
plusieurs documents ecclésiastiques soulignent
des textes bibliques annonçant que, dans le
Christ, tous les murs qui séparent les êtres
humains sont dépassés, y compris la relation
hiérarchique entre homme et femme. Mais malgré
ces belles déclarations, les femmes restent des
membres de seconde classe dans l’Église
catholique : elles sont exclues de tous les
niveaux de la hiérarchie.
Dépasser les
textes durs
Le dialogue interreligieux exige que nous
faisions face aux « textes durs» de notre
tradition religieuse. Dans chaque religion il y
a des textes durs, c’est-à-dire des textes qui
ont été utilisés pour légitimer le mépris et
l’exclusion de ceux et celles qui se trouvent
dehors. Il y a des textes durs dans la Bible qui
condamnent à l’enfer tous ceux et celles qui ne
sont pas membres de la communauté élue. Il y a
des textes durs à l’égard des juifs, des
hérétiques et des païens. Certains textes
bibliques sont très violents : ils nous font
peur. Même le récit qui raconte le mystère de
Pâque nous met mal à l’aise. Puisque Pharaon
refuse de libérer le peuple d’Israël, on nous
dit que Dieu a puni de façon brutale tout le
peuple égyptien. Mais ce pauvre peuple était
innocent. Il n’avait pas choisi son roi,
l’Égypte n’étant pas une démocratie. La dernière
plaie était le meurtre de tous les premiers-nés
des Égyptiens par l’Ange de la mort. Pour sauver
les premiers-nés du peuple d’Israël, les
familles devaient immoler un agneau et marquer
avec son sang la porte de leur maison pour que
l’Ange de la mort passe outre. C’était la Pâque.
En anglais c’est encore plus claire: on célèbre
‘the Passover’ car l Ange de la mort ‘passed
over’ les maisons des Israélites.
Il ne faut pas cacher ces textes durs. Il faut
montrer plutôt que ces textes ont été dépassés
par un enseignement plus éclairé. Mme Helfer
nous a dit que dans la tradition juive les
prophètes et plus tard des rabbins ont corrigé
l’idée que Dieu est un guerrier divin; ils ont
montré au contraire que Dieu se soucie de chaque
être humain créé par lui. Un effort pareil a
été fait dans la tradition chrétienne : l’amour
de Dieu est universel. Mais puisque les textes
durs demeurent dans la Bible, ils peuvent être
utilisés pour légitimer des croisades, des actes
violents et de la haine pour ceux et celles qui
sont dehors.
Participant au dialogue interreligieux à Toronto
j’ai remarqué que les chrétiens parlaient
facilement des textes durs de leur Écriture et
du côté sinistre de leur tradition tandis que
les représentants des religions minoritaires ne
parlaient que des grands idéaux véhiculés par
leur tradition. Insultés par les préjugés de la
culture dominante, ces participants utilisaient
le dialogue interreligieux pour défendre leur
religion. Cette expérience m’a enseigné que,
pour avoir un dialogue interreligieux fructueux,
il faut l’égalité entre les partenaires, ce qui
n’est pas facile à réaliser dans la société
occidentale.
La tension entre
mission et dialogue
Un problème théologique qui n’est pas encore
résolu dans l’Église catholique est la tension
entre dialogue et proclamation. Selon le Nouveau
Testament l’Église est envoyée dans le monde
pour proclamer l’Évangile afin que l’humanité se
convertisse au Christ. Mais parce que,
aujourd’hui, les conflits, les hostilités et les
guerres déchirent la famille humaine et puisque
ces conflits sont souvent légitimés par un
discours religieux, beaucoup de chrétiens
pensent que, dans une telle situation
historique, la tâche principale de l’Église est
de promouvoir le dialogue, la coopération et la
paix dans le monde. Ces chrétiens font une
relecture du Nouveau Testament à la lumière de
ce signe des temps, mettant l’accent sur les
versets bibliques qui annoncent Jésus comme
Prince de la paix et Réconciliateur divin
détruisant les murs érigés par le péché qui
produisent inégalité et hostilité entrer les
humains. Jean Paul II a adopté cette théologie
dans plusieurs de ces écrits. Selon lui,
L’Église, au service de la paix dans le monde,
doit s’engager dans le dialogue interculturel et
interreligieux. Répondant « au choc des
civilisations » prédit par M. Huntington, le
Pape a préconisé le dialogue des civilisations.
Mais la tension entre proclamation et dialogue
n’est pas résolue. Le Cardinal Ratzinger,
aujourd’hui Benoît XVI, n’était pas d’accord
avec Jean Paul II. Il a critiqué l’événement
d’Assise pour lequel Jean Paul II avait invité
des représentants de toutes les religions en vue
d’une prière en commun pour la paix. Le Cardinal
avait peur qu’un tel événement puisse encourager
le relativisme dans la communauté catholique.
Dans le document Dominus Jesus, publié en
2000, le Cardinal a critiqué « l’idéologie du
dialogue », souligné que l’Église catholique
seule est porteuse de la vérité, et suggéré que
le but du dialogue doit être la conversion de
l’autre à la vérité catholique. Ce texte n’a pas
été bien reçu dans l’Église. On sait aussi que
le Cardinal n’était pas d’accord avec la
déclaration de Jean Paul II que les chrétiens et
les musulmans adorent le même Dieu.
Il ne faut pas s’étonner de ce débat dans
l’Église. Dans chaque tradition religieuse, il
existe un certain pluralisme interne : il y a
toujours un débat entre croyants sur
l’interprétation des textes sacrés. Ce débat
intérieur est une source de créativité qui rend
la religion capable de réagir de façon
innovatrice aux défis apportés par des
événements historiques. Mais ce débat peut aussi
s’avérer un obstacle. Le pluralisme interne de
toute tradition nous empêche de faire de grandes
généralisations à l’égard des religions.
Quand le Cardinal Ratzinger, devenu Benoît XVI,
a visité l’Allemagne, il a appuyé le dialogue
interreligieux. Mais dans une conférence donnée
à l’université de Regensburg il a déclaré que
les musulmans et les catholiques n’adorent pas
le même Dieu. Cette déclaration a été fortement
critiquée. Des théologiens chrétiens et
musulmans ont reproché au Pape sa connaissance
insuffisante de la tradition musulmane. Deux
mois plus tard, pendant sa visite en Turquie
Benoît XVI a exprimé son respect pour l’islam,
cité des textes pertinents de Jean Paul II et
reconnu que le christianisme et l’islam rendent
témoignage au même Dieu. Mais le débat continue
dans l’Église.
Chercher des
symboles qui envoient un message d’ouverture
Pour des raisons œcuméniques, je suis mal à
l’aise avec le congrès eucharistique qui aura
lieu à Québec l’an prochain. L’Eucharistie est
le don de Jésus à sa communauté : elle est
célébrée dans toutes les Églises chrétiennes.
Mais elle est aussi un rite qui nous divise.
Même si tous les chrétiens partagent la foi en
Jésus Christ et vivent dans le même Esprit, ils
n’ont pas le droit de partager la Communion.
C’est un fait de grande tristesse. Il est vrai
aussi que le rite catholique de l’Eucharistie
avec l’exposition du Saint Sacrement choque la
conscience religieuse des protestants. Alors
quel est le message de ce congrès eucharistique?
Je regrette que la hiérarchie catholique n’ait
pas trouvé des symboles bibliques qui unissent
les chrétiens et qui annoncent leur amitié
pour tous les humains. Dans le quatrième
évangile, l’évangile de Jean, l’institution de
l’Eucharistie n’est pas racontée; elle est
remplacée par un autre rite, le lavement des
pieds, qui célèbre la présence divine dans le
service que nous nous rendons les un aux autres.
Pourquoi pas tenir à Québec un congrès sur le
lavement des pieds! Cela aurait convaincu tous
les Québécois et les Québécoises que le message
de l Évangile est la solidarité de Dieu avec
tous les êtres humains. Mais le but de la
hiérarchie actuelle est autre : elle veut
renforcer l’identité catholique parmi les
fidèles.
Identité et
accueil de l’autre
Voici quelques réflexions théologiques sur
l’identité. Le sujet est important dans le
contexte religieux et séculier. La société
québécoise est un petit peuple, minoritaire sur
le continent américain, qui est obligé de
défendre son identité. Nous voyons aujourd’hui
que l’arrivée des immigrants et des immigrantes
qui manifestent leur foi religieuse en public
produit une certaine crise identitaire qui
s’exprime dans des gestes d’intolérance. Il est
donc important de réfléchir théologiquement sur
l’identité – l’identité catholique et l’identité
nationale.
Il est clair que chaque groupe a le droit de
définir et de protéger son identité collective.
Selon des alliances signées par les Nations
Unies pendant les années soixante, chaque peuple
a le droit de l’autodétermination culturelle. En
même temps il faut reconnaître que l’affirmation
de l’identité collective génère un discours qui
distingue entre nous et les autres, un discours
qui se détériore facilement jusqu’à parler de
nous supérieurs et des autres inférieurs, créant
ainsi des structures d’exclusion. Les chrétiens
se demandent alors s’il est possible de défendre
vigoureusement son identité collective
religieuse et nationale sans produire en même
temps un discours qui regarde les autres comme
inférieurs et génère des structures d’exclusion.
Cette question a été traitée admirablement dans
le livre Exclusion and Embrace de
Miroslav Volf, un théologien protestant
d’origine croate qui enseigne au États-Unis.
Rentrant en Croatie après son indépendance, Volf
a pu célébrer son identité croate. Mais il a
découvert très vite qu’il n’était pas vu comme
suffisamment croate : il avait gardé tous ces
amis serbes. Volf s’est alors demandé comment on
peut affirmer l’identité collective et en même
temps rester solidaire des autres, des
« outsiders », des étrangers. Dans son livre il
présente trois principes qui devraient guider la
défense de l’identité.
Premièrement, l’identité doit
être reconnue comme une réalité dynamique. Elle
n’est pas statique, elle n’est pas définie une
fois pour toutes, on ne la défend pas par la
répétition. L’identité a une capacité de réagir
de façon créatrice à des événements nouveaux.
Deuxièmement, l’identité devrait avoir des
parois poreuses qui permettent l’entrée de
l’autre. On le laisse entrer, on réagit à sa
présence, on développe une relation à lui, et
bientôt on ne peut plus définir son identité
sans lui. Troisièmement la défense de l’identité
devrait éviter l’orgueil et reconnaître
ouvertement le côté sombre de son histoire.
Je suis convaincu que, au Concile Vatican II,
l’Église catholique a affirmé l’identité
catholique suivant ces trois critères. Elle a
répondu de façon créatrice aux défis de la
situation historique actuelle, elle a manifesté
son ouverture à tous les chrétiens et à toutes
les religions, et elle a regretté publiquement
l’hostilité qu’elle avait entretenue envers les
groupes qui ne partageaient pas son credo. Je
dirais aussi que certaines déclarations du
gouvernement du Québec ont affirmé l’identité
québécoise suivant ces trois critères. Ces
déclarations ont défini cette identité comme une
réalité dynamique, prête à dépasser le monopole
ethnique et à s’ouvrir à l’interculturel; elles
ont souligné qu’il y a plusieurs façons d’être
québécois et encouragé l’intégration des
nouveaux arrivés et la convergence entre de la
culture d’accueil et les communautés
culturelles. Qu’est-ce qu’il y a de plus
québécois que la pizza et le coucous! Symbolique
de l’identité québécoise contemporaine est la
fondation de Québec Solidaire par deux personnes
douées, une femme de souche québécoise et un
immigrant d’origine iranienne.
Je suis reconnaissant à l’Église postconciliaire
parce qu’elle nous appelle à la justice sociale
et à la solidarité universelle et reconnaît dans
chaque culture une créativité toute
particulière.
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