|
Le piège de
la trêve
Chaque année, la
fête de Noël revient couper le temps d'hiver,
comme une sorte de trêve dans le temps enneigé,
la course au travail et les petites magouilles
politiques. Qui dit trêve dit arrêt, temps pour
souffler. Elle n'implique cependant pas de
changement d'orientation. Un peu comme ce film
sur Noël où l'on voit les soldats des armées
adverses arrêter le combat quelques heures sur
le coup de minuit, chanter ensemble et
fraterniser, pour, à l'aube, reprendre de plus
belle le combat, décidé par les meneurs des
différents camps.
De façon
similaire, la trêve de Noël constitue souvent un
arrêt dans notre parcours quotidien, mais il ne
comporte guère de temps de renouveau ni même la
moindre réflexion, sinon celles qui ont trait
aux invitations possibles et à la liste des
cadeaux à faire, le tout avec un portefeuille
qui s'amincit malgré les entourloupettes des
gouvernements.
C'est ainsi que
nous risquons fort de continuer, après Noël, à
croire que rien ne peut changer dans le monde de
la finance. Les inégalités iront toujours
croissant, les oubliés devant se contenter des
guignolées l'espace d'un court moment.
L'affaissement du sens de la responsabilité, que
l'on découvre dans toutes les sphères de
pouvoir, ira se noyer dans le fond des verres et
confirmer le cynisme ambiant.
L'inédit fait
partie de la fête
Heureusement que
le visage ébloui des enfants comblés de cadeaux
et les rencontres réinventées demeureront une
sorte d'incantation nous amenant à croire que
d'autres choses peuvent se produire. À titre
d'exemple: pour la première fois de notre courte
histoire humaine, une conscience universelle est
en train de se forger au sujet du réchauffement
de la planète. Le débat demeure vif entre les
différentes puissances, mais le fait demeure
qu'une conscience planétaire est en train de se
développer.
Or la
particularité de ce sursaut de la conscience, si
relatif soit-il, lui vient d'une nouvelle
lucidité relativement à l'avenir de la planète.
Comme si une responsabilité plus large et
exigeante était en train de se découvrir et que
cette dernière nous venait de l'avenir. Un
avenir dont il faut répondre, même si beaucoup
d'entre nous ne le verront pas de leur vivant.
Même si la solidarité entre les peuples est
encore à construire, quelque chose bouge qu'il
est important de souligner.
J'en veux pour
signe cette poignée de médecins de Sept-Îles qui
n'hésitent pas à mettre leur avenir en jeu pour
dénoncer un mode de développement qu'ils jugent
néfaste pour toute la population. Ou encore tous
ces manifestants, dans les pays les plus divers,
qui descendent dans la rue pour exiger des
résultats significatifs de la part des
dirigeants. Plus près de nous, je pense à tous
ces gens qui inventent leurs propres cadeaux et
font appel à leur créativité.
«Voilà le pays
que j'aime, dirait le grand Gilles. Il n'a ni
président ni roi et est présent au plus profond
de toi!»
Une
complicité avec le premier Noël
La promesse que
cette maturation universelle vient d'ouvrir me
rejoint encore plus en ce temps de Noël. J'y
vois des complicités avec les vieux textes
évangéliques qui affirmaient que, alors même que
les responsables du temps ne pensaient qu'à
gonfler leurs revenus, un enfant venait de
naître dans le dénuement, mais libre comme l'air
et porteur d'une libération des consciences et
du sens de la vie.
Plusieurs ont
compris à son contact, quelque trente ans après
sa naissance, que le monde ancien s'achevait
pour laisser place à un autre, issu celui-là de
l'avenir, comme une promesse de bonheur pour
tout le monde. Un avenir déjà présent et
agissant, lourd d'un souffle créateur au coeur
de chacun et de chacune.
L'avenir qui
est déjà là
Dans cette
perspective, il nous faut donc partir non plus
du passé ou du souffle court du présent, mais de
l'avenir pour discerner les tâches qui nous
attendent. Si cela vaut pour la vitalité de la
planète, comme on le redécouvre péniblement, la
chose est encore plus vraie pour l'avenir de
notre humanité, de toutes ces populations qui
cherchent une terre où vivre un peu mieux.
Cela vaut aussi
pour les conditions à mettre en place pour qu'un
vouloir-vivre-ensemble soit possible. Ne jamais
séparer ces diverses tâches devient aujourd'hui
la façon de se comprendre et de répondre à
l'appel à la coopération qui est lancé au coeur
de notre conscience et au coeur de notre
histoire par cette Présence, lancinante comme
une musique, qui veut tellement que notre
aventure collective aboutisse.
Non, la fête de
Noël n'est pas une simple trêve. Elle est un
déplacement. Un peu comme Joseph qui, prenant
avec lui l'enfant et sa mère, s'est déplacé pour
éviter que le roi Hérode ne récupère l'événement
à son avantage et ne tue cet enfant dont la
naissance venait gêner ses plans.
[ RETOUR ]
|