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Né en Suisse en 1928, Hans Küng
est l’un des théologiens les plus importants du
XXe siècle. Expert au concile Vatican
II – comme son collègue Joseph Ratzinger – et
professeur à l’Université de Tübingen
(Allemagne), il est l’auteur d’une œuvre
monumentale portant sur la théologie
fondamentale, l’histoire de l’Église,
l’œcuménisme, les grandes religions du monde et
l’éthique (1).
Conférencier d’envergure
internationale et conseiller auprès du
Secrétaire général de l’ONU, il préside, depuis
1996, la
Fondation pour une éthique planétaire qui
œuvre au dialogue entre les peuples et les
religions. Nous l’avons rencontré à l’occasion
de sa récente tournée à Montréal, où il lançait
le premier tome de ses mémoires intitulées
Mon combat pour la liberté
(Novalis/Cerf, 2006).
Marco Veilleux pour la revue Relations :
Professeur Küng, dans les premières pages de vos
mémoires, vous dites que votre combat pour la
liberté est au service d’une cause : celle de la
véritable figure de l’Église catholique. Selon
vous, qu’est-ce qui défigure cette Église
présentement?
Hans Küng :
Il y a, d’une part, un problème de structures.
Elles remontent largement à la réforme
grégorienne, au XIe siècle. Elles ne relèvent
donc pas de l’Église primitive, mais bien du
paradigme médiéval. Ces structures se
caractérisent, entre autres, par l’absolutisme
pontifical romain, le cléricalisme et la règle
du célibat. Elles étaient déjà en cause dans la
rupture survenue en 1054 entre Rome et
Constantinople – qui aboutira à ce que nous
appelons le Grand schisme d’Orient.
Constantinople, en effet, a toujours refusé les
prétentions romaines à une juridiction sur les
Églises orthodoxes qui sont aussi des Églises
apostoliques. Elle a également rejeté la
discipline du célibat des prêtres qui ne
s’applique, chez elle, qu’aux évêques. En
Occident, nous avons maintenu ces structures
jusqu’à nos jours. Rome les a défendues contre
la Réforme protestante, contre la modernité et,
maintenant, contre les avancées les plus
significatives du deuxième concile du Vatican.
Il y a, d’autre part, un problème qui relève des
personnes en autorité. La sélection des membres
de la hiérarchie est totalement entre les mains
de la bureaucratie romaine. Cette dernière ne
les choisit pas selon leurs compétences
pastorales et théologiques, mais en fonction de
leur soumission idéologique. Aujourd’hui, pour
devenir évêque, il faut être absolument conforme
à la « ligne du parti » sur tous les points de
doctrine qui sont controversés. À travers le
réseau des nonciatures apostoliques et par le
questionnaire qui sert à évaluer les candidats
potentiels à l’épiscopat, Rome s’assure que ces
derniers adhèrent sans la moindre critique aux
positions officielles sur la contraception, le
célibat des prêtres, le refus d’ordonner les
femmes, etc. Quelqu’un qui aurait avancé l’ombre
d’une remise en question en ces matières sera
immédiatement écarté. L’histoire montre
heureusement que des évêques, après leur
nomination, peuvent changer. Mais il est évident
que l’épiscopat actuel, en comparaison avec
celui de l’époque conciliaire, est largement
uniforme. Et le collège des cardinaux l’est
encore plus, puisque ces derniers sont « des
créatures » du pape.
Rel. :
Vous avez fait l’objet de nombreuses mesures
répressives de la part de Rome, allant jusqu’à
la perte de votre chaire d’enseignement
théologique en 1979. Comment avez-vous pu
résister?
H. K. :
Il faut d’abord une bonne santé! Ensuite,
n’oubliez pas que je viens du pays de Guillaume
Tell : le caractère suisse n’est pas très enclin
à l’obéissance servile! J’ai aussi reçu une
excellente éducation classique, autant du point
de vue des sciences profanes qu’ecclésiastiques.
Enfin, pour avoir longtemps étudié à Rome, je
connais de l’intérieur le système et ses
rouages. Mais, par-dessus tout, j’ai travaillé
jour et nuit! On ne peut pas seulement
critiquer. Il faut aussi faire une recherche
intellectuelle honnête et rigoureuse. C’est une
des raisons pour lesquelles j’admire tant le
théologien Yves Congar. Lui aussi a énormément
travaillé. Et il connaissait l’histoire. Un
jour, il m’a dit : « Pour comprendre les
problèmes de l’Église actuelle, vous devez
absolument étudier le XIe siècle! »
Lors de mon grand conflit avec Rome, en 1979,
j’ai dû me battre quatre mois pour conserver ma
position dans l’université – une chaire en
œcuménisme a été créée pour me permettre de
continuer d’enseigner. Vous ne pouvez pas
trouver la force de traverser une telle tempête
si vous n’êtes pas intimement convaincu de
défendre la vérité. Mon combat pour la liberté
académique du théologien et la liberté de
conscience du croyant est d’abord un combat pour
la vérité : celle du Christ et de son Évangile.
Au fond, j’ai survécu grâce à ma foi.
Rel. :
Comment vous situez-vous, maintenant, quant à
votre appartenance ecclésiale?
H. K. :
Je me suis toujours perçu comme un théologien
catholique – non pas au sens « romain », mais au
sens véritable du terme. Catholique, qui veut
dire « universel », s’entend de deux façons.
D’abord l’universalité dans le temps : notre
Église n’a pas été fondée pour se figer dans le
XIe siècle! Ensuite, l’universalité
dans l’espace : je me préoccupe donc de l’Église
dans son ensemble, ce qui inclut – dans une
perspective œcuménique – toutes les traditions
qui forment le Corps vivant de Jésus Christ.
C’est pourquoi je considère le centralisme
romain comme une idéologie locale qui cherche
faussement à s’imposer à l’universel. N’oublions
pas une évidence : la « mère » de toutes les
Églises, ce n’est pas Rome, c’est Jérusalem!
C’est donc cette dernière, telle que décrite
dans le Nouveau Testament, qui est notre idéal
et notre modèle.
Rel. :
Vous relatez que les Exercices spirituels
de saint Ignace ont marqué votre formation,
contribuant à fonder votre liberté spirituelle
et intellectuelle. En quoi cela a-t-il pu vous
aider à développer une conscience critique?
H. K. :
D’abord, la spiritualité ignatienne vous pousse
à une décision claire en faveur de Dieu, à
travers la voie que vous discernez devoir
prendre. Évidemment, cette détermination de la
volonté peut vous occasionner des problèmes! Le
jésuite Wilhelm Klein, qui a été mon directeur
spirituel pendant sept ans au collège Germanicum,
à Rome, m’a inculqué un profond sens de la
liberté. Il m’a aussi expliqué la fameuse phrase
de saint Ignace qui nous invite, dans tout
discernement, à « sentir avec l’Église ». Cela
ne veut pas dire sentir « avec la hiérarchie »,
mais bien « dans la communauté des croyants ».
J’ai alors compris qu’il est possible d’être en
désaccord avec la hiérarchie, sans être pour
autant en dehors de l’Église. Cette forte assise
spirituelle est nécessaire pour ne pas
capituler. Il aurait été plus facile de me
taire : ce que j’ai toujours refusé. Je n’ai pas
voulu entrer dans le système. Je ne dis pas
qu’il faille critiquer tous ceux qui deviennent
évêques ou cardinaux. Seulement, s’ils se
soumettent en tout au régime autoritaire de Rome
et observent une obéissance servile, c’est
inacceptable.
Rel. :
Votre vie est liée à l’histoire du concile. Nous
approchons du 50e anniversaire de sa convocation
par Jean XXIII. Les nouvelles générations de
croyants n’ont pas connu cette période. La
mémoire de ce « printemps de l’Église »
risque-t-elle de se perdre?
H. K. :
C’est une des raisons pour lesquelles j’ai écrit
ces mémoires qui sont plus qu’une
autobiographie. J’y raconte l’histoire de
l’Église, l’histoire de la théologie et, en un
sens, celle de toute une époque. Ce sera encore
plus évident dans mon deuxième tome qui
commencera en 1968, avec la révolution
culturelle. J’essaie de rendre compréhensible
l’importance des luttes idéologiques qui étaient
alors en jeu. De cette manière, j’espère
contribuer à transmettre une histoire plus
authentique que la version officielle qui a
domestiqué le Concile. J’ose aussi espérer qu’en
lisant mes mémoires, il se trouvera peut-être
deux ou trois évêques pour se dire : « On ne
peut pas continuer comme ça : on n’a plus de
prêtres, nos communautés s’effritent, il faut
faire quelque chose! » Ce qui me donne espoir,
c’est qu’il y a deux forces qui s’opposent à la
sclérose du système actuel. D’abord l’Évangile,
qui pousse toujours en direction de la liberté
et nous montre que l’Église n’est ni une
monarchie ni une dictature. Ensuite, le cours de
l’histoire qui ne s’arrête pas. Le monde se
transforme et les chrétiens y participent. Si
l’Église catholique ne veut pas devenir une
secte, elle n’a d’autre choix que de s’ouvrir.
Rel. :
Parmi ces défis que le monde lance à l’Église,
il y a évidemment celui de la place des femmes.
Au Québec, dans les années postconciliaires, un
dialogue s’était amorcé entre des croyantes et
l’épiscopat. La volonté romaine de clore le
débat sur leur accès aux ministères ordonnés, en
1994, a profondément miné ces efforts. Par
ailleurs, nous savons que depuis Humanæ Vitæ
(2),
plusieurs femmes ont claqué la porte.
Pourra-t-on ignorer cela encore longtemps?
H. K. :
Tout ce dossier est une catastrophe! Et vous
avez raison de mentionner Humanæ Vitæ –
qui a été à l’origine de mon livre
Infaillible? Une interpellation. Dans les
officines vaticanes, on blâme souvent le concile
pour les polarisations et l’exode qui ébranlent
l’Église catholique depuis 1968. Or, c’est
plutôt cette encyclique qui a montré au monde
que Rome avait perdu contact avec la réalité.
Depuis, l’Église ne cesse de payer pour cette
erreur. Alors, après cela, affirmer que c’est la
volonté de Dieu de ne pas ordonner des femmes et
déclarer que cette doctrine est infaillible,
voilà qui montre bien que le magistère n’a rien
appris! Ne voit-on pas les conséquences
désastreuses de ces positions insoutenables sur
la vie de l’Église? Tous les sermons et les
voyages de Jean-Paul II n’ont rien réglé. Nous
vivons dans une Église dont la façade est encore
impressionnante : de belles cérémonies dans le
« décor scénique » majestueux de
Saint-Pierre-de-Rome, des rassemblements de
masse très médiatiques, etc. Cela donne l’image
d’un catholicisme encore en bonne condition.
Mais la réalité intérieure est bien différente.
Le Congrès eucharistique de Québec, que vous
vivrez l’an prochain, s’inscrit dans la logique
de ces grands déploiements avec foules et
caméras. Pourtant, chacun sait que la vie réelle
des communautés chrétiennes, ici comme ailleurs,
est en péril. Et ce, entre autres à cause des
blocages par rapport aux femmes, d’une morale
sexuelle rigide, de la pénurie de prêtres et des
impasses œcuméniques.
Rel. :
Devant ce triste constat, pourquoi rester dans
l’Église catholique? Comment persévérer malgré
tout?
H. K. :
Si vous identifiez l’Église avec la hiérarchie,
il y a effectivement peu de raisons de rester!
Mais je vois plutôt l’Église comme l’ensemble de
la communauté des croyants, c’est-à-dire le
peuple de Dieu. Je ne peux donc pas m’imaginer
la quitter! Je suis comme tous ceux qui
persistent parce qu’ils ont compris que nous ne
sommes pas catholiques à cause de la hiérarchie.
Jésus était sans pitié avec les grands prêtres
de son temps, mais il avait souci du peuple.
D’innombrables baptisés tâchent d’incarner son
message d’amour, de service, de justice et de
paix. Comme théologien, en solidarité avec eux,
je dois rester. L’Évangile est toujours vivant
dans cette Église. De plus, beaucoup de prêtres
sont ouverts et se disent : « Je ne suis pas ici
pour mes supérieurs, je suis ici pour ma
communauté. »
Rel. :
Vous terminez vos mémoires en affirmant que
votre combat pour la liberté est lié à l’amour
de la vérité. Qu’entendez-vous par vérité?
H. K. :
Ce sera l’objet de mon deuxième tome, puisque
que la seconde partie de ma vie est davantage un
combat pour la vérité. On peut considérer cette
dernière à différents niveaux. Il y d’abord,
tout simplement, la vérité des faits. Si l’on
est en contradiction patente avec la réalité, on
doit se corriger. Par exemple, dans l’Église, il
y a des positions officielles qui sont de toute
évidence contraires aux faits scientifiques –
pensons simplement au refus du condom dans la
lutte contre le sida. Mais pour un croyant, la
vérité au sens plus profond, c’est évidemment la
vérité révélée, celle qui nous vient des
Écritures. Nous trouvons-là l’indication claire
de ce qui est chrétien et de ce qui ne l’est
pas. Et pour moi, en dernière analyse, la
vérité, c’est le Christ. Sa personne, avec tout
ce qu’il a enseigné, tout ce qu’il a combattu et
ce pourquoi il a donné sa vie. La vérité
chrétienne n’est donc pas un système avec des
propositions définies. Comme théologien, je n’ai
évidemment rien contre les formules. Cependant,
celles-ci doivent être jugées à l’aune de la
figure du Christ lui-même, une figure vivante
qui se présente dans le Nouveau Testament d’une
manière absolument incomparable. Dans l’évangile
selon saint Jean, nous lisons qu’il est la voie,
la vérité et la vie. Nous savons très bien ce
qu’il accepterait et ce qu’il n’accepterait pas.
Par exemple, nous savons que la plupart de ses
apôtres étaient mariés. La discipline
ecclésiastique du célibat est donc étrangère à
son message. Il en va de même pour tout le
système autocratique de Rome. Il est clair que
cela n’a rien à voir avec l’Évangile. Le
comprendre nous donne beaucoup de liberté. Il ne
s’agit pas ici de prêcher pour
l’irresponsabilité ou un pluralisme sans
limites, mais de rappeler l’exigence de nous
recentrer sur Jésus Christ et de suivre
véritablement son chemin.
Rel. :
Depuis le début des années 1990, vos travaux
s’orientent autour d’un projet d’éthique
planétaire. Pourriez-vous nous en parler?
H. K. :
Pour ce faire, permettez-moi d’abord de référer
à la situation du Québec. Vous venez de débattre
de la place de l’enseignement religieux dans
votre système scolaire. Sur un tel enjeu, deux
positions m’apparaissent insoutenables : soit
vouloir que l’Église catholique conserve sa
position dominante et privilégiée d’antan; soit
vouloir un laïcisme à la française qui laisse la
jeunesse pratiquement sans repère éthique et
religieux. Avec son programme d’éthique et de
culture religieuse pour tous, l’École québécoise
a trouvé une troisième voie.
Mon projet d’éthique planétaire, c’est
précisément la recherche et la discussion sur
ces repères qui peuvent être partagés par des
catholiques et des non-catholiques, des
chrétiens et des non-chrétiens, des croyants
d’autres religions et des non-croyants. Et ce,
parce qu’au sein de sociétés pluralistes comme
les nôtres, tous les citoyens doivent s’entendre
sur des règles minimales pour coexister et vivre
ensemble. Si dans nos écoles constituées
d’enfants issus de différents horizons, nous
arrivons à mieux inculquer les principes d’une
éthique de base – ne pas tuer, ne pas voler,
respecter l’autre, toujours dire la vérité, etc.
–, ce sera déjà quelque chose. Les enfants
doivent apprendre ces impératifs fondamentaux de
l’humanité et développer la capacité d’en
discuter entre eux, malgré les différences
religieuses, culturelles ou philosophiques de
leur milieu d’origine. Dans cette perspective,
le projet d’une éthique planétaire n’est ni
celui d’une nouvelle religion ni celui d’une
religion unique. Il s’agit plutôt, au-delà de
nos irréductibles divergences idéologiques, de
réaffirmer clairement et de mieux enseigner les
règles nécessaires au vivre ensemble. Par
exemple, si vous ne savez jamais si votre voisin
ou votre chef d’État ment ou dit la vérité, la
vie sociale et politique n’est plus possible.
Être vrai est une règle valable autant pour un
musulman que pour un chrétien ou une personne
sans affiliation religieuse.
Rel. :
Peu après son élection, vous avez longuement
rencontré Benoît XVI dans le cadre d’une
audience privée. Avez-vous discuté avec lui de
cette éthique planétaire? Y est-il sensible?
H. K. :
Il est convaincu de la nécessité d’un dialogue
sincère entre les religions. Malheureusement,
lors de son discours à Ratisbonne, il a montré
qu’il connaît mal l’islam. Or, pour soutenir un
véritable dialogue, il faut une information
juste et approfondie. Au delà des vieux débats
qui nous séparent, lui et moi, nous avons en
commun le refus de céder à la logique du choc
des civilisations. Il faut cependant reconnaître
qu’il n’y aura pas de paix entre les nations
sans paix entre les religions; et qu’il n’y aura
pas de paix entre les religions sans dialogue
entre elles et à l’intérieur d’elles. Benoît XVI
est aussi convaincu de cela. J’aimerais
toutefois qu’il le dise plus clairement.
NOTES
(1)
En 1979, après une longue
controverse au cœur de laquelle se trouve son
livre Infallible? Une interpellation
(DDB, 1971) où il remettait en question le dogme
de l’infaillibilité pontificale, Hans Küng se
voit retirer, par Rome, son autorisation
canonique d’enseigner. Il poursuit alors sa
carrière comme directeur de l’Institut d’études
œcuméniques de son université.
(2)
Encyclique du pape Paul VI,
publiée en 1968, interdisant aux couples
catholiques l’usage des moyens « artificiels »
de contraception.
(Relations,
juillet-août 2007)
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