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J'attends pour notre époque une réconciliation
de la culture et de la foi comme l'avait laissé
espérer le concile Vatican Il dans son texte
« L'Église pour le monde de ce temps ».
J'attends cette reconnaissance et ce
respect réciproque depuis l'après-concile quand
des bourgeons d'espérance sont apparus plein de
promesses. J'ai donc été ravie d'apprendre qu'un
chrétien de chez nous, Jean-Paul Lefebvre,
projetait de solidariser des chrétiens et des chrétiennes
pour œuvrer modestement mais avec courage à
promouvoir cette réconciliation de notre société
moderne et de l'institution ecclésiale. C'est une
intuition et une initiative que je salue.
Sentir l'urgence d'une tâche est une
chose, lancer un appel pour sa réalisation une
autre, mettre son rêve en chantier une troisième.
Aussi convient-il de préciser chacun pour soi
d'abord, et en solidarité avec d'autres ensuite,
les contours du rêve que nous caressons: former
un Réseau Culture et Foi.
Pourquoi un réseau? Pour amorcer les
retrouvailles du monde de ce temps et de l'Église,
il faut regrouper des énergies, des charismes,
une variété de lectures des besoins et de
tenaces espérances. II faut faire Église en
petit.
Que pourrait être ce réseau? Un espace de
prise de parole sous différentes formes et de
multiples niveaux de langage. Parole tantôt écrite,
tantôt orale, parfois publique, parfois plus
discrète, parole sous forme de gestes aussi, par
le développement de pratiques, de présence,
d'accueil, d'engagement, de soutien, de prières,
de rituels alternatifs. Une parole critique à
l'occasion, créatrice du faire et du dire
autrement, parole compatissante, accordée au
temps moderne et à l'essentiel du mystère de la
foi.
Ce nouveau réseau pourrait selon moi,
ainsi réciter son credo et proposer son espérance
têtue :
Nous croyons à l'Église voulue par Jésus,
celle du rassemblement des disciples, celle d'un
peuple en marche qui regarde l'humanité avec les
yeux du cœur. Le contraire d'une Église avant
tout hiérarchique, autoritaire, préoccupée de
conserver son système, de préserver son
organisation interne.
Nous croyons que nous, chrétiens et chrétiennes
bigarrés, sommes aussi l'Église, habités par
l'Esprit de Pentecôte et de notre baptême,
gratifiés du « sensus fidelium », ce
discernement que peuvent exercer avec audace les
croyants et croyantes.
Nous avons donc droit et devoir de prendre
parole en mots et en gestes pour annoncer, définir
et célébrer la foi pour notre époque. Cette tâche
n'est aucunement réservée à la seule hiérarchie
ou aux seuls clercs qui se l'approprient parfois
en exclusivité comme un privilège dont Ils sont
seuls dignes, seuls chargés, et seuls dépositaires.
Nous croyons que la foi de nos Pères qui
nous a été transmise, peut vivre aux différentes
époques et croître dans différentes cultures.
Nous croyons donc à une Église au pluriel avec
des Églises locales qui se disent avec leur
originalité comme les communautés primitives le
faisaient. Nous croyons donc à une acculturation
de la foi et à une inculturation de la Parole.
« L'inculturation est le processus
d'insertion de l'Évangile et de la Parole
biblique dans les cultures particulières avec les
transformations qui en découlent » pour
reprendre la définition de Pellman. « L'acculturation
est le processus dynamique dans lequel s'engage
une culture évoluant sous l'influence d'une autre
culture et des conséquences pour l'une et
l'autre. » Donc deux cultures qui dialoguent
et s'interinfluencent.
Nous croyons, ai-je dit, à l'inculturation
parce que nous pensons que les mystères de Dieu
et du Christ s'approchent mieux avec des mots et
des symboles qui gardent sens pour nous. L'inculturation
n'est pas réservée à l'Asie ou à l'Afrique,
elle est nécessaire partout pour mieux décrypter
le message initial et le rendre accessible aux
hommes et aux femmes d'ici et maintenant. Retracer
la signification des paroles, faits, gestes qui
remontent à ces temps lointains où le reportage
journalistique n'existait pas, requiert une
ouverture d'esprit aux travaux d'exégèse et
d'herméneutique. Les secrets lourds de sens que
recèlent les textes anciens sont eux aussi coulés
dans une culture et transmis par elle. A cette époque
et en ces lieux, l'écrivain sacré comme les
autres rendaient compte d'une expérience intérieure,
d'une conviction intime et profonde par des légendes,
des paraboles, des poèmes et par l'appropriation
des grands mythes de l'humanité. Pour redire le
message à la façon moderne un grand, minutieux
et délicat travail est nécessaire.
Illustrons d'un exemple. Jean Martucci, ce
superbe vulgarisateur, écrivait dans l'un de ses
volumes, L'Ancien et le Nouveau : « II a parlé de
la porte étroite et du chemin serré mais l'image
s'affadit quand elle vient de si loin. Jésus
pourtant redit sans cesse
Ce
qu'il faut de silence pour dire plus que des mots,
ce qu'il faut de folie pour un peu de sagesse,
ce qu'il faut de lutte pour apporter la paix,
ce qu'il faut de résistance pour une digne obéissance. »
Qui convaincra qui, de l'urgence de préparer
des compétences pour actualiser, vulgariser la
recherche scientifique sur les Écritures?
L'effort d'inculturation devra aussi mener à
repenser certains rites, redonner sens aux
symboles, suggérer des signes pour dire de façon
plus appropriée et éloquente ce que l'on
souhaite exprimer. Déjà plusieurs communautés
ont réappris à célébrer dans une plus grande vérité.
Les exemples pourraient s'étendre et stimuler des
communautés plus timides, s'ils étaient
davantage proposés et publicisés.
Nous croyons encore à l'acculturation
telle que définit par Pellman comme le dialogue
entre deux cultures. A cause du vouloir de Dieu
d'habiter notre terre, le dialogue doit s'entamer
ou s'approfondir avec notre siècle. Le rapport
entre la foi et le monde, comme le souligne si
bien les auteures de Voix de femmes, voies de
passage (pages 180 et suivantes), publié récemment,
n'en est pas un de fusion où la vie chrétienne,
à elle seule, définirait la culture. II n'est
pas non plus un rapport de juxtaposition où l'Évangile
et la foi se poseraient à côté ou au-dessus du
monde comme s'ils n'étaient pas eux-mêmes des
faits de culture. Il n'est pas davantage un
rapport d'opposition, favorisant l'enfermement
dans une dichotomie selon laquelle vivre chrétiennement
serait marcher dans le sens de la lumière, de la
paix, de la vérité, alors que se tenir à côté
du monde serait être en quête de sens et se
confronter aux ténèbres, au conflit, à
l'erreur.
C'est plutôt apprendre à dialoguer avec
les multiples réalités qui s'offrent à vivre au
quotidien de l'existence. C'est faire place à l'écoute
à l'accueil d'abord. C'est selon l'expression de
Jean Rigal : « Une entrée en réciprocité.
Non pas d'abord une préoccupation de convaincre
et de transmettre, mais surtout désir d'entrer en
partage sur le chemin fraternel d'une histoire vécue
et construite ensemble. » « C'est
toujours, selon les auteures précitées,
s'adresser d'emblée à l'expérience humaine et
faire en sorte que l'Évangile puisse y devenir
une parole concrète atteignant en profondeur
jusqu'aux racines de la culture. »
Nous sommes ici fort loin de la dénonciation,
de la crispation devant la science, la modernité,
la vulgarité de la vie terrestre, ses bonheurs
fallacieux et ses progrès redoutés.
Sur la voie du dialogue des chantiers
s'ouvrent à la réflexion : pour modifier
les rapports de l'homme avec la nature et
retrouver la sagesse d'une utilisation et d’une
exploitation écologique; pour élaborer, proposer
et promouvoir l'application de codes d'éthique
pour contrôler l'application des découvertes
biologiques, chimiques et physiques en expansion
rapide.
Le monde est pris en compte, interroge la
foi et l'Église et se laisse interroger par
elles, le service de la foi « se fait chair »
selon l'éloquente expression de nos amies de Voix
de femmes, Voies de passage.
N'y aurait-il pas dans cette vaste besogne
d'acculturation un terrain d'ancrage pour une
spiritualité adaptée aux laïcs de façon
particulière? Les chrétiens et les chrétiennes
qui vivent dans le siècle sont différents des
clercs, des religieux, religieuses, moines et
moniales, appelés à épanouir leur vie
spirituelle. Plusieurs se refusent à réduire le
christianisme à un ensemble de dogmes, de lois et
de prescriptions morales ou canoniques. La vie
spirituelle et religieuse ne peut davantage se
limiter à libérer un horaire chargé pour y insérer
des exercices de piété. La prière est une
reconnaissance de Dieu qui travaille en nous, en
l'autre et dans le monde, engagement de l'être et
des énergies dans le « milieu divin »
qu'est notre quotidien. La vie familiale,
professionnelle, sociale, civique et culturelle
sont parties de ce quotidien qui, je crois,
appelle à vivre en plénitude et révèle des
pierres d'attente pour un ailleurs qui se joue
dans le présent selon la si jolie expression de
Jean-Paul Guetny dans son article de la Revue
Notre-Dame de mars 95.
Si la foi en l'acculturation propose un
rapport dialogal entre foi et monde, une
clarification du propre d'une spiritualité pour
laïcs, elle conduit aussi à promouvoir un statut
égalitaire entre les hommes et les femmes dans
l'institution ecclésiale. Malgré de réels progrès dans la société civile et dans certaines Églises,
le diaconat et la prêtrise sont toujours refusés
aux femmes. Comme les ministères ordonnés
donnent seuls accès au pouvoir décisionnel et à
l'ensemble des responsabilités, les femmes
demeurent toujours discriminées à cause de leur
sexe. C'est un mépris de leur identité qui
remonte loin dans le temps et qui n'a jamais complètement
été exorcisé. La femme est impure, inférieure,
tentatrice encore aujourd'hui dans l'imaginaire de
certains mâles, de beaucoup de clercs et dans
l'institution catholique. L'acculturation commande
la poursuite d'un dialogue sur ce sujet comme sur
les autres, un dialogue qui doit se poursuivre à
l'intérieur comme à l'extérieur de
l'institution.
Nous espérons que l'institution, à l'écoute
de l'Esprit, puisse encore nous étonner si elle
demeure attentive aux Signes du Temps. Ces Signes
du Temps qui sont, dans la réalité du monde, des
pierres d'attente, des appels, des espoirs en
creux pour une Parole éternellement jeune,
entendue et comprise de toutes les cultures.
Vous avez compris que j'attends une main
tendue entre culture et foi, une reconnaissance et
un respect réciproque et si possible une
complicité qui se fonderait sur la vérité de
leur être en Dieu.
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