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Ce que j’attends du Réseau Culture et Foi
Hélène Chénier



J'attends pour notre époque une réconciliation de la culture et de la foi comme l'avait laissé espérer le concile Vatican Il dans son texte « L'Église pour le monde de ce temps ».

J'attends cette reconnaissance et ce respect réciproque depuis l'après-concile quand des bourgeons d'espérance sont apparus plein de promesses. J'ai donc été ravie d'apprendre qu'un chrétien de chez nous, Jean-Paul Lefebvre, projetait de solidariser des chrétiens et des chrétiennes pour œuvrer modestement mais avec courage à promouvoir cette réconciliation de notre société moderne et de l'institution ecclésiale. C'est une intuition et une initiative que je salue.

Sentir l'urgence d'une tâche est une chose, lancer un appel pour sa réalisation une autre, mettre son rêve en chantier une troisième. Aussi convient-il de préciser chacun pour soi d'abord, et en solidarité avec d'autres ensuite, les contours du rêve que nous caressons: former un Réseau Culture et Foi.

Pourquoi un réseau? Pour amorcer les retrouvailles du monde de ce temps et de l'Église, il faut regrouper des énergies, des charismes, une variété de lectures des besoins et de tenaces espérances. II faut faire Église en petit.

Que pourrait être ce réseau? Un espace de prise de parole sous différentes formes et de multiples niveaux de langage. Parole tantôt écrite, tantôt orale, parfois publique, parfois plus discrète, parole sous forme de gestes aussi, par le développement de pratiques, de présence, d'accueil, d'engagement, de soutien, de prières, de rituels alternatifs. Une parole critique à l'occasion, créatrice du faire et du dire autrement, parole compatissante, accordée au temps moderne et à l'essentiel du mystère de la foi.

Ce nouveau réseau pourrait selon moi, ainsi réciter son credo et proposer son espérance têtue :

Nous croyons à l'Église voulue par Jésus, celle du rassemblement des disciples, celle d'un peuple en marche qui regarde l'humanité avec les yeux du cœur. Le contraire d'une Église avant tout hiérarchique, autoritaire, préoccupée de conserver son système, de préserver son organisation interne.

Nous croyons que nous, chrétiens et chrétiennes bigarrés, sommes aussi l'Église, habités par l'Esprit de Pentecôte et de notre baptême, gratifiés du « sensus fidelium », ce discernement que peuvent exercer avec audace les croyants et croyantes.

Nous avons donc droit et devoir de prendre parole en mots et en gestes pour annoncer, définir et célébrer la foi pour notre époque. Cette tâche n'est aucunement réservée à la seule hiérarchie ou aux seuls clercs qui se l'approprient parfois en exclusivité comme un privilège dont Ils sont seuls dignes, seuls chargés, et seuls dépositaires.

Nous croyons que la foi de nos Pères qui nous a été transmise, peut vivre aux différentes époques et croître dans différentes cultures. Nous croyons donc à une Église au pluriel avec des Églises locales qui se disent avec leur originalité comme les communautés primitives le faisaient. Nous croyons donc à une acculturation de la foi et à une inculturation de la Parole. « L'inculturation est le processus d'insertion de l'Évangile et de la Parole biblique dans les cultures particulières avec les transformations qui en découlent » pour reprendre la définition de Pellman. « L'acculturation est le processus dynamique dans lequel s'engage une culture évoluant sous l'influence d'une autre culture et des conséquences pour l'une et l'autre. » Donc deux cultures qui dialoguent et s'interinfluencent.

Nous croyons, ai-je dit, à l'inculturation parce que nous pensons que les mystères de Dieu et du Christ s'approchent mieux avec des mots et des symboles qui gardent sens pour nous. L'inculturation n'est pas réservée à l'Asie ou à l'Afrique, elle est nécessaire partout pour mieux décrypter le message initial et le rendre accessible aux hommes et aux femmes d'ici et maintenant. Retracer la signification des paroles, faits, gestes qui remontent à ces temps lointains où le reportage journalistique n'existait pas, requiert une ouverture d'esprit aux travaux d'exégèse et d'herméneutique. Les secrets lourds de sens que recèlent les textes anciens sont eux aussi coulés dans une culture et transmis par elle. A cette époque et en ces lieux, l'écrivain sacré comme les autres rendaient compte d'une expérience intérieure, d'une conviction intime et profonde par des légendes, des paraboles, des poèmes et par l'appropriation des grands mythes de l'humanité. Pour redire le message à la façon moderne un grand, minutieux et délicat travail est nécessaire.

Illustrons d'un exemple. Jean Martucci, ce superbe vulgarisateur, écrivait dans l'un de ses volumes,  L'Ancien et le Nouveau : « II a parlé de la porte étroite et du chemin serré mais l'image s'affadit quand elle vient de si loin. Jésus pourtant redit sans cesse

Ce qu'il faut de silence pour dire plus que des mots,
ce qu'il faut de folie pour un peu de sagesse,
ce qu'il faut de lutte pour apporter la paix,
ce qu'il faut de résistance pour une digne obéissance. »

Qui convaincra qui, de l'urgence de préparer des compétences pour actualiser, vulgariser la recherche scientifique sur les Écritures? L'effort d'inculturation devra aussi mener à repenser certains rites, redonner sens aux symboles, suggérer des signes pour dire de façon plus appropriée et éloquente ce que l'on souhaite exprimer. Déjà plusieurs communautés ont réappris à célébrer dans une plus grande vérité. Les exemples pourraient s'étendre et stimuler des communautés plus timides, s'ils étaient davantage proposés et publicisés.

Nous croyons encore à l'acculturation telle que définit par Pellman comme le dialogue entre deux cultures. A cause du vouloir de Dieu d'habiter notre terre, le dialogue doit s'entamer ou s'approfondir avec notre siècle. Le rapport entre la foi et le monde, comme le souligne si bien les auteures de Voix de femmes, voies de passage (pages 180 et suivantes), publié récemment, n'en est pas un de fusion où la vie chrétienne, à elle seule, définirait la culture. II n'est pas non plus un rapport de juxtaposition où l'Évangile et la foi se poseraient à côté ou au-dessus du monde comme s'ils n'étaient pas eux-mêmes des faits de culture. Il n'est pas davantage un rapport d'opposition, favorisant l'enfermement dans une dichotomie selon laquelle vivre chrétiennement serait marcher dans le sens de la lumière, de la paix, de la vérité, alors que se tenir à côté du monde serait être en quête de sens et se confronter aux ténèbres, au conflit, à l'erreur.

C'est plutôt apprendre à dialoguer avec les multiples réalités qui s'offrent à vivre au quotidien de l'existence. C'est faire place à l'écoute à l'accueil d'abord. C'est selon l'expression de Jean Rigal : « Une entrée en réciprocité. Non pas d'abord une préoccupation de convaincre et de transmettre, mais surtout désir d'entrer en partage sur le chemin fraternel d'une histoire vécue et construite ensemble. » « C'est toujours, selon les auteures précitées, s'adresser d'emblée à l'expérience humaine et faire en sorte que l'Évangile puisse y devenir une parole concrète atteignant en profondeur jusqu'aux racines de la culture. »

Nous sommes ici fort loin de la dénonciation, de la crispation devant la science, la modernité, la vulgarité de la vie terrestre, ses bonheurs fallacieux et ses progrès redoutés.

Sur la voie du dialogue des chantiers s'ouvrent à la réflexion : pour modifier les rapports de l'homme avec la nature et retrouver la sagesse d'une utilisation et d’une exploitation écologique; pour élaborer, proposer et promouvoir l'application de codes d'éthique pour contrôler l'application des découvertes biologiques, chimiques et physiques en expansion rapide.

Le monde est pris en compte, interroge la foi et l'Église et se laisse interroger par elles, le service de la foi « se fait chair » selon l'éloquente expression de nos amies de Voix de femmes, Voies de passage.

N'y aurait-il pas dans cette vaste besogne d'acculturation un terrain d'ancrage pour une spiritualité adaptée aux laïcs de façon particulière? Les chrétiens et les chrétiennes qui vivent dans le siècle sont différents des clercs, des religieux, religieuses, moines et moniales, appelés à épanouir leur vie spirituelle. Plusieurs se refusent à réduire le christianisme à un ensemble de dogmes, de lois et de prescriptions morales ou canoniques. La vie spirituelle et religieuse ne peut davantage se limiter à libérer un horaire chargé pour y insérer des exercices de piété. La prière est une reconnaissance de Dieu qui travaille en nous, en l'autre et dans le monde, engagement de l'être et des énergies dans le « milieu divin » qu'est notre quotidien. La vie familiale, professionnelle, sociale, civique et culturelle sont parties de ce quotidien qui, je crois, appelle à vivre en plénitude et révèle des pierres d'attente pour un ailleurs qui se joue dans le présent selon la si jolie expression de Jean-Paul Guetny dans son article de la Revue Notre-Dame de mars 95.

Si la foi en l'acculturation propose un rapport dialogal entre foi et monde, une clarification du propre d'une spiritualité pour laïcs, elle conduit aussi à promouvoir un statut égalitaire entre les hommes et les femmes dans l'institution ecclésiale. Malgré de réels  progrès dans la société civile et dans certaines Églises, le diaconat et la prêtrise sont toujours refusés aux femmes. Comme les ministères ordonnés donnent seuls accès au pouvoir décisionnel et à l'ensemble des responsabilités, les femmes demeurent toujours discriminées à cause de leur sexe. C'est un mépris de leur identité qui remonte loin dans le temps et qui n'a jamais complètement été exorcisé. La femme est impure, inférieure, tentatrice encore aujourd'hui dans l'imaginaire de certains mâles, de beaucoup de clercs et dans l'institution catholique. L'acculturation commande la poursuite d'un dialogue sur ce sujet comme sur les autres, un dialogue qui doit se poursuivre à l'intérieur comme à l'extérieur de l'institution.

Nous espérons que l'institution, à l'écoute de l'Esprit, puisse encore nous étonner si elle demeure attentive aux Signes du Temps. Ces Signes du Temps qui sont, dans la réalité du monde, des pierres d'attente, des appels, des espoirs en creux pour une Parole éternellement jeune, entendue et comprise de toutes les cultures.

Vous avez compris que j'attends une main tendue entre culture et foi, une reconnaissance et un respect réciproque et si possible une complicité qui se fonderait sur la vérité de leur être en Dieu.  

 

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