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Protestante engagée dans mon Église, mais depuis
de longues années très proche de l'Église
catholique à laquelle appartient mon mari, je
place cette réflexion dans une perspective
œcuménique. Malgré leurs différences, les deux
confessions sont aujourd'hui confrontées au même
dilemme : privilégier les mesures conservatoires
pour subsister, ou renoncer à la nostalgie d'un
passé révolu pour renaître.
Je ne mésestime nullement l'immense témoignage
que l'Église universelle a rendu à l'évangile au
fil des siècles, en tant qu'institution comme à
travers les initiatives individuelles de ses
fidèles. Mais il nous faut désormais prendre en
compte les critiques de ceux qui regardent
l'Église de l'extérieur, et notamment la
déception de ceux qui l'ont quittée.
Cela nous conduit à réfléchir sur ce que doit
être l'Église et sur les raisons qui nous
motivent, chacun d'entre nous, à lui demeurer
fidèles. Sans doute avons-nous raison de dire :
« Je reste dans l'Église et j'y revendique la
place qui me revient en tant que croyant en
Jésus-Christ », encore faut-il savoir de quoi on
parle et ce que cela implique.
Pour ma part, je suis convaincue qu'il est
possible de vivre une foi libre et responsable
dans l'Église. Mais je ne peux pas pour autant
éluder cette incontournable et inquiétante
question : comment se fait-il qu'un évangile qui
proclame la libération ait pu être utilisé comme
un vecteur d'infantilisation et d'asservissement
?
Notre réflexion s'articulera autour des points
suivants. J'évoquerai d'abord la souveraine
liberté que donne la foi, puis
l'assujettissement qui accompagne trop souvent
la religion ; un détour par l'histoire survolera
ensuite les flux et reflux des tentatives
d'émancipation, et nous verrons pour finir
comment vivre l'évangile entre gestion et
prophétisme, avec et malgré les institutions
ecclésiales.
L'offre de
libération
Les évangiles nous
présentent un Jésus avant tout soucieux de
libérer les hommes de leurs malheurs, de leur
ouvrir un chemin vers leur plénitude humaine. Il
chassait les démons pour guérir les aveugles et
les paralytiques, relevait les publicains et les
prostituées de leur culpabilité pour leur rendre
le bonheur d'aimer et d'être aimés, et il
invitait chacun et chacune à accéder à la
dignité majeure de fils et de fille de Dieu.
C'est avec une absolue liberté qu'il agissait
ainsi, annonçant un royaume où les derniers
seront les premiers, s'opposant sans crainte à
un système politico-religieux puissant obnubilé
par la Loi, et acceptant finalement d'être mis à
mort pour cela. Ce faisant, il n'a pas cherché à
fonder une nouvelle religion avec de nouvelles
contraintes, pour les substituer à la religion
du Temple et du sacerdoce d'Israël.
L'apôtre Paul a par la
suite insisté sur la majorité spirituelle et la
liberté sans restriction accordées à ceux qui
vivent en Christ, qui communient au mystère de
sa vie, de sa mort et de sa résurrection. Le
chrétien est, selon Paul, le plus libre des
hommes vis-à-vis de toutes les puissances,
qu'elles soient profanes ou religieuses. Si le
chrétien vit dans l'amour, il n'est plus soumis
à aucun rite, à aucun interdit, à aucune
doctrine – qu'il s'agisse de circoncision,
d'alimentation, de morale ou de n'importe quelle
autre chose. « Aime, et fais ce que tu veux »,
dira plus tard St Augustin. Cette vision a
incontestablement contribué, au cours de deux
millénaires de christianisme, à libérer
d'innombrables croyants des idolâtries et des
servitudes du monde, à leur permettre de vivre
debout devant les hommes et devant Dieu. Et
telle est aujourd'hui encore la vocation des
chrétiens.
Un
assujettissement tenace
Les autorités
ecclésiastiques ont cependant toujours eu
tendance à exiger des fidèles une attitude de
profonde soumission, faisant valoir qu'elles
sont chargées par Dieu de définir et d'imposer
les croyances et les conduites qui donnent accès
au salut. L'obéissance était réputée d'autant
plus salutaire qu'elle est sans réserve, et
toute révolte était suicidaire, car entraînant
un rejet social annonciateur d'un rejet divin.
Entre ciel et enfer, l'Église s'est montrée
présomptueuse dans ses doctrines et totalitaire
dans ses pratiques, sans craindre de livrer ses
fidèles à de terribles angoisses. Peur d'un Dieu
aussi tatillon que tout-puissant, peur du clergé
et des différents détenteurs de l'autorité
déléguée par Dieu, peur des autres considérés
comme autant d'accusateurs potentiels, peur du
péché et du diable tapi dans les moindres
recoins. À l'assujettissement commun s'ajoutait,
pour les femmes, celui imputé à leur sexe et à
leur culpabilité particulière liée à la faute
originelle.
Cette domination s'est
exercée dans quasiment tous les domaines de la
vie sociale et personnelle. L'Église a longtemps
affirmé qu'il était de son ressort, pour servir
la gloire divine et sauver le monde, de faire et
de défaire les rois, d'intervenir dans les
affaires patrimoniales et familiales, de
ponctionner à sa convenance une part de tous les
biens, de réglementer la procréation et la vie
sexuelle la plus intime de chacun, d'absoudre ou
de condamner, et bien entendu de définir
d'autorité le culte qui plaît à Dieu et les
doctrines officielles prétendues sacrées et
intangibles. Rien n'échappait à son emprise. Au
plan religieux, elle a doté le sacerdoce d'un
statut ontologique qui transcende la condition
commune, s'est réservé tous les pouvoirs et
s'est accordé quantité de privilèges. Quoique
sapée par la sécularisation, cette suprématie
ecclésiastique reste vivace dans les têtes de
bien des fidèles, surtout parmi les plus pauvres
qui sont les moins instruits.
Pour résumer les deux premiers points de cette
réflexion, je note que Jésus a annoncé la
délivrance d'Israël du joug de la Loi, que Paul
a étendu la libération en Christ au monde païen,
mais que le christianisme primitif porteur de
cette liberté est progressivement devenu
oppressif. Nous examinerons maintenant comment
l'Église avance entre des mouvements
contradictoires d'émancipation et de
récupération.
Émancipation et
récupération
Les tentatives
d'affranchissement ont été nombreuses, mais
toutes ont débouché sur des lendemains mitigés.
Au XVIème siècle par exemple, la Réforme
protestante s'est élevée contre la mise en
tutelle des fidèles : elle a proclamé l'absolue
prééminence de la grâce divine sur les
initiatives humaines, l'autorité des seules
Écritures et de la conscience individuelle au
détriment de l'autorité de la Tradition et du
clergé, le sacerdoce universel des fidèles
contre le sacerdoce des prêtres. La religion a
été désacralisée, la Bible a été mise à la
portée des laïcs grâce à sa traduction en langue
vulgaire et à sa diffusion imprimée, et chaque
croyant s'est vu reconnaître le droit de
l'interpréter selon son inspiration. Le
protestantisme n'a pourtant pas tardé, contre
les principes qu'il a lui-même promulgués, à
réinvestir ses pasteurs d'une autorité semblable
au cléricalisme catholique, à échafauder à son
tour ses orthodoxies, à resacraliser les temples
et certains rituels. Par rapport au fidèle
catholique, le protestant peut se prévaloir
d'une plus grande liberté, mais elle reste bien
en deçà de la formidable libération inaugurée
par l'évangile.
Dernier avatar de la soif
de liberté du côté catholique, l'aggiornamento
de Vatican II devait renouveler l'Église, mais
la curie se glorifie de son invariabilité
séculaire et résiste dans le sillage du passé. «
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil »,
observait déjà l'Ecclésiaste en son temps !
L'histoire montre que la séduction du prestige,
des richesses et du pouvoir se traduit toujours
par une métamorphose de l'évangile en religion,
et que les constructions dogmatiques et
moralisatrices qui en résultent sont mises au
service de l'ordre profane et religieux établi,
au préjudice de la puissance libératrice de
l'évangile. Ainsi s'explique que le crucifié du
Golgotha soit devenu le Christ-Roi que l'Église
a voulu faire régner sur les royaumes de ce
monde, que les disciples de l'humble François
d'Assise aient fondé la riche et puissante
congrégation franciscaine, que les héritiers de
Luther aient sacralisé les Écritures jusqu'à y
engluer la Parole de Dieu, que ceux de Calvin
aient instauré un ordre politico-moral
étouffant, que le prophétisme de Jean XXIII ait
été ramené dans le droit chemin romain, etc.
Que faire dans ces conditions ? L'incessant
mouvement de balancier que révèle ce détour par
l'histoire est-il aussi désespérant
qu'inévitable, ou permet-il d'entrevoir l'étroit
et abrupt sentier de crête que trace l'évangile
à travers les vicissitudes humaines ?
Entre gestion et
prophétisme
Un penseur protestant du
siècle dernier, Jacques Ellul, a proposé une
dialectique simple et lumineuse pour appréhender
et dépasser les contradictions entre la foi et
le monde. Il rappelle d'abord que l'évangile
représente la plus radicale des subversions en
proclamant le renversement des valeurs sociales
les plus communes. Puis il constate que le monde
ne peut, en retour, que subvertir l'évangile
pour le rendre inoffensif face à son hégémonie,
allant jusqu'à associer l'Église à ce travail de
perversion en rééditant avec succès les
tentations de Jésus dans le désert de Judée.
Enfin, pour surmonter cette irréductible
opposition, Ellul affirme que le disciple du
Christ est appelé à subvertir, au nom de
l'évangile, la subversion du christianisme mise
en œuvre par le monde. Un combat indéfiniment à
reprendre, entre les mêmes exigences
évangéliques et les mêmes convoitises humaines,
inévitable chemin de croix en même temps
qu'anticipation de la résurrection. Il ne s'agit
pas de renverser par la force les systèmes
profanes ou religieux dominants, mais de changer
le monde en convertissant les cœurs et les
désirs.
Quand nos contemporains,
croyants et athées confondus, parlent de
l'évangile et se disent interpellés par son
message, quels noms avancent-ils ? Sans grande
attention pour les Églises officielles, ils
citent Albert Schweitzer qui a été un précurseur
de l'altermondialisme, Martin Luther King qui a
rendu leur dignité aux Noirs américains face à
la violence meurtrière des milieux racistes,
Helder Camara et Oscar Romero qui ont défendu la
cause des pauvres contre le cynisme des
possédants en Amérique latine, et, plus près de
nous, mère Teresa, l'abbé Pierre ou sœur
Emmanuelle qui ont partagé la vie des plus
méprisés. Cet évangile-là continue à se réaliser
en silence à ras de terre, manifestant sa
puissance libératrice face à l'iniquité d'une
organisation sociale dépourvue de pitié. C'est
principalement là, loin des églises, des temples
et des cultes qui s'y pratiquent, que se jouent
l'avenir de l'humanité et l'avenir de Dieu dans
notre monde. C'est là, au service des hommes les
plus vulnérables et à la faveur d'une large
solidarité, que le monde attend les chrétiens.
Alors, où commence, où
s'arrête l'Église ? Ne se réduisant jamais aux
institutions qui s'en réclament, elle ne peut
vivre qu'à partir d'une source très ancienne et
cependant située au cœur des réalités présentes
– l'évangile de Jésus-Christ. Plus vaste que le
monde, elle rassemble les croyants du passé avec
ceux d'aujourd'hui, de toutes les confessions ou
dépourvus de confession parfois. En s'incarnant,
cette Église s'est métissée avec mille cultures,
et les valeurs christiques qui l'inspirent
débordent la religion chrétienne jusqu'aux
autres croyances et jusqu'à l'athéisme même.
Autant dire que rien ne peut la contenir : ni
les murs des églises ou des temples, ni quelque
structure ecclésiastique que ce soit. Est-ce à
dire que les formes historiques des institutions
ecclésiales importent peu puisque l'Église
dépasse toute organisation humaine, et qu'il n'y
a donc pas lieu de s'en préoccuper ? De fait,
toutes ces institutions sont limitées et
relatives, et il ne faut en absolutiser aucune
en l'identifiant indûment au Royaume de Dieu.
Mais il est pareillement vrai qu'il faut les
apprécier, les entretenir et les rénover au
besoin quand c'est possible, comme les maisons
qui nous abritent et abriteront nos enfants.
En même temps qu'elle a assuré l'expansion
géographique de l'Église, la collusion avec
l'empire romain scellée sous Constantin a
entravé le christianisme dans des stratégies de
pouvoir qui n'ont pas cessé d'être reconduites.
Mais la subversion de cette liaison perverse
permet de dégager le visage évangélique de
l'Église de sa gangue humaine.
L'évangile avec et
malgré les Églises
Comme le monde, l'Église
est forcément tributaire de langages et de
cadres institutionnels. La plus sublime poésie a
besoin de mots pour se dire, et l'amour ne porte
ses fruits que dans la confiance et la fidélité
qui lient les personnes et fondent les
communautés. Dieu lui-même ne peut proposer sa
Parole aux hommes qu'à travers des messages et
des alliances qui s'inscrivent dans la
relativité de l'histoire. Aussi l'Église
est-elle un lieu où règne l'ambiguïté humaine en
même temps qu'y souffle l'Esprit. Quitte à se
rebeller parfois, le croyant est invité à
accepter cet environnement pour s'y épanouir et
pour le transformer, pour témoigner d'un au-delà
des inévitables structures et idéologies, et
pour instaurer les prémisses de cet au-delà. Le
Royaume espéré est déjà là dans les cœurs qui le
font advenir, mais il ne sera jamais là
objectivement, sous quelque forme sociale que ce
soit. L'Église est un chemin pour le Royaume,
mais elle n'est pas le Royaume, et ce chemin
passe par l'échec rédempteur du Golgotha pour
elle comme pour chaque croyant.
La première condition de
la crédibilité des Églises réside, quelle que
soit la confession, dans leur retour à
l'évangile, au plus près des espérances et des
drames de notre temps. Il ne suffit pas de
prêcher la fraternité et de secourir quelques
démunis, mais il s'impose de rejoindre
effectivement les humiliés là où ils se
trouvent, qu'ils nous plaisent ou non, pour
défendre avec eux leur inaliénable dignité et
obtenir justice, sans craindre de contrarier les
tenants de l'ordre établi. Une large remise en
question de l'héritage reçu s'impose dans cette
perspective : quitter le confort des alliances
suspectes et les habitudes qui assurent une
sécurité trompeuse, renoncer au dogmatisme, au
ritualisme et au moralisme, repenser la foi et
imaginer des communautés libérées des carcans
religieux. Ces changements sont sans commune
mesure avec les réformes organisationnelles et
cultuelles ou les apports des diverses mouvances
traditionalistes en vogue. L'espérance devant
s'accompagner de discernement, il importe
d'identifier les priorités, de ne pas confondre
palliatifs et remèdes, et de se garder de la
tendance des Églises à vouloir survivre dans
leur périmètre propre au lieu de s'immerger dans
l'humanité.
Séduisantes pour certains,
la fuite en avant charismatique prend facilement
une tournure infantilisante, et les
revendications liturgiques une tournure
régressive. Les mouvements pentecôtistes et
autres qui exploitent le « retour du religieux »
et la crédulité véhiculés par la misère
matérielle, morale et intellectuelle n'offrent
que des leurres. Chosifiés et manipulés, la
Bible, Jésus et le Saint-Esprit envahissent les
consciences et la vie sociale dans une sorte de
délire qui ne laisse plus guère de place à la
réflexion, à l'autonomie et à la responsabilité
personnelles. Quant à la juste et légitime
revendication d'égalité des sexes dans le
catholicisme, elle risque de renforcer un
système religieux périmé si elle ne conteste pas
le modèle d'Église ritualiste et dogmatique
véhiculé par le cléricalisme. Que pèsent, en fin
de compte, les prestations cultuelles et les
prérogatives liturgiques au regard des services
que l'évangile invite aujourd'hui à rendre aux
hommes et à Dieu dans les domaines essentiels
dont dépend l'avenir de l'humanité ? Il est
évident que le sort des humains comme la gloire
de Dieu se jouent fort loin de Rome et de toutes
les institutions ecclésiastiques.
Tandis que la majorité
civile relève d'une décision législative, la
majorité spirituelle ne peut être décrétée par
aucun droit. Elle dépend d'abord d'une liberté
qui, quoique gracieusement donnée, se conquiert
au plus intime de soi et solidairement en
communauté – prière et combat. Certes, tout peut
éventuellement concourir à faire émerger cette
majorité : les aménagements de la politique
pastorale comme les réformes liturgiques, et
encore bien d'autres choses à gérer autrement.
Mais seule la conversion du cœur et une
audacieuse mise en pratique des valeurs
annoncées par les béatitudes et les paraboles de
Jésus sont d'une importance cruciale. Au delà du
« comment subsister », c'est la « raison d'être
de l'Église » qui est en cause, sa vocation
prophétique, et la nôtre en tant que chrétiens.
Certains me reprocheront peut-être de m'en être
tenue à des considérations trop générales, de ne
pas avoir présenté quelques bons trucs
directement utilisables... Non seulement je ne
connais pas de tels trucs dans ce domaine, mais
je crois qu'il n'en existe pas qui soient à la
hauteur des problèmes rencontrés. C'est en
prenant les risques que cela comporte, que la
quête d'une foi adulte nous porte à nous engager
personnellement et ensemble sur les chemins
incertains de la Bonne Nouvelle dans un contexte
inédit.
Introduction aux ateliers de la Rencontre
annuelle des Groupes Jonas d'Alsace autour du
thème : « Être majeur dans la foi » -- Sélestat,
le 17 octobre 2010.
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