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S’il est une
expérience humaine fondamentale, c'est bien
celle de la beauté du monde. Elle exprime une
dimension essentielle de l'existence.
Elle a quelque chose à voir avec le monde
lui-même dans sa dimension sensible et
symbolique constituée de langage, de mémoire,
d'imaginaire mais aussi d'images, de sons,
d'odeurs, de lumière.
Elle s'éprouve
au contact des choses, de la nature, des êtres
humains, ou tout simplement de la vie, et
évidemment de l'art, comme si le monde – cet
horizon lointain sur lequel se détachent toute
chose vitale, toute amitié significative –
apparaissait soudain si proche, comme une
présence
immense dans laquelle nous sommes immergés tout
entier, parties prenantes. Le sentiment qu'elle
fait naître d'une profonde appartenance à la
Terre
–
à la
lumière, à l'eau, à l'air qui l'inondent
–
rend
certainement plus humain.
Ce
qui éblouit est en même temps ce qui bouleverse
et ébranle les sens dans le bouillonnement du
sens –
insaisissable mais saisissant. Comme si la
matière, le réel, se fissurait pour laisser
entrevoir une profondeur sans fond, vertigineuse,
qui nous happe, nous emportant avec elle.
L'ouvert, dit le poète.
Par
ailleurs, la beauté du monde n'est pas sans être
source de frayeur. Peut-il en
être
autrement quand elle ouvre un abîme sous nos
pieds? Le sol de l'existence vacille, les
certitudes chancellent: appréhension de notre
fragilité, de notre inachèvement. Nous ne sommes
pas les maîtres que nous voudrions paraître.
Nous sommes tout petits, et pourtant habités du
monde et de grandeurs
–
la
bonté, la justice, la beauté en sont des figures
qui nous poursuivent.
Lorsque les
êtres
humains cessent un instant de se servir des
choses et des
êtres,
de les rapporter à soi, s'affranchissant de
l'utilitaire, c'est alors que la beauté émerge
de l'ombre de l'évidence, de la nature des
choses, comme une brèche dans le réel. Celui-ci
cesse d'être
simplement donné, il devient un lieu de
rencontres et d'étreintes. Les voix du passé,
leur plainte et leur espoir, leur rêve
et leur souffrance, leur révolte et leur chant
se font entendre comme s'ils surgissaient de nos
entrailles. Ils se mêlent à nos rêves,
à nos désirs, à nos blessures, à notre parole
sur le monde et nous interpellent. Liés au monde
et à autrui, un même
souffle nous unit, au-delà du temps, impulsant
l'existence dans le sens de la sollicitude et du
dévouement.
La
beauté du monde ne peut être réduite à
l'oeuvre
d'art, ni à la beauté en tant que telle.
Celle-ci, certes, en est l'écho. Elle n'en est
toutefois pas la voix. Le nazi écoutant Bach ou
Mozart après une séance de torture est à cet
égard emblématique. La beauté alors n'est pas
une faille, elle laisse intact le mur implacable
de la réalité contre lequel se fracasse
l'existence. L'indifférence au sort d'autrui, à
sa souffrance, à sa dignité est bien l'exacte
expression de la laideur. L'art n'est un rempart
contre la barbarie qu'en ouvrant à l'amour du
monde qui dépossède, détourne de la posture de
conquête,
de puissance, de maîtrise et de mainmise sur le
monde et sur autrui.
La
beauté du monde, dans le christianisme, est
représentée
ultimement
par
le Dieu incarné, dépouillé de la figure divine,
de ses attributs de toute puissance, assumant
entièrement la condition humaine, fragile,
contingente. Le Dieu incarné et crucifié comme
un esclave rebelle, séditieux. Un Dieu solidaire
des opprimés. Cette beauté-là ne détourne pas de
la vie ni de l'humain.
Au
XIIIe
siècle, François d'Assise a témoigné d'une
manière exemplaire de ce Dieu beau.
« Tu
es beauté et mansuétude »,
chante-t-il
par
deux fois, pour bien insister, dans un hymne sur
les attributs de Dieu (Billet
à
Frère Léon).
Pauvre parmi les pauvres, il était le compagnon
fraternel de ceux qui avaient faim et froid, qui
étaient exploités et dépouillés de leurs biens,
exclus de la cité, derniers dans la société et
dans l'église. Si Dieu est quelque part, il
devait être
à leur côté. Du côté de la justice, de la bonté,
de la solidarité. Là est le Dieu beau.
Et
pour bien signifier que la beauté du monde
décille
les
yeux, affranchit d'une mentalité de laquais, le
petit pauvre d'Assise déconsidère les palais et
les basiliques, se détourne du faste et de la
magnificence des riches, des rois et des
évêques, leur préférant les masures des paysans
et les chapelles en pierres des champs. Car la
beauté du monde
–
la
beauté de Dieu
–
est
bien une manière d'habiter la Terre, de créer
des relations fraternelles, dans la solidarité
et l'accueil, la simplicité et l'humilité, la
générosité et l'abandon.
La
beauté du monde, ce n'est pas la beauté du grand
monde. Elle ne porte pas à plier l'échine devant
les grands. Elle met debout l'homme et la femme
auparavant prostrés. Elle révèle la dignité de
chaque être.
Elle transparaît dans les gestes quotidiens. Le
regard se déplace de la surface au cœur, de
l'accessoire à l'essentiel. Ce faisant,
l'existence est mise à vif, à l'épreuve de
l'histoire, et prend ses distances à l'égard de
l'opulence fanfaronne qui festoie avec le pain,
la vie des pauvres.
La
beauté du monde ne peut que s'aiguiser au
spectacle scandaleux de la laideur auquel on ne
peut échapper. Celui qui, refusant de s'y
dérober, accepte le combat, joue alors son
existence. Il n'en sortira pas indemne. La
beauté et l'amour du monde s'embrassent et se
répondent.
Relations,
no 738, février 2010.
Ce texte ouvre le riche dossier publié sous le
même titre.
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