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La beauté du monde
Jean-Claude Ravet

 

 

 

S’il est une expérience humaine fondamentale, c'est bien celle de la beauté du monde. Elle exprime une dimension essentielle de l'existence. Elle a quelque chose à voir avec le monde lui-même dans sa dimension sensible et symbolique constituée de langage, de mémoire, d'imaginaire mais aussi d'images, de sons, d'odeurs, de lumière. Elle s'éprouve au contact des choses, de la nature, des êtres humains, ou tout simplement de la vie, et évidemment de l'art, comme si le monde – cet horizon lointain sur lequel se détachent toute chose vitale, toute amitié significative – apparaissait soudain si proche, comme une présence immense dans laquelle nous sommes immergés tout entier, parties prenantes. Le sentiment qu'elle fait naître d'une profonde appartenance à la Terre à la lumière, à l'eau, à l'air qui l'inondent rend certainement plus humain.

Ce qui éblouit est en même temps ce qui bouleverse et ébranle les sens dans le bouillonnement du sens insaisissable mais saisissant. Comme si la matière, le réel, se fissurait pour laisser entrevoir une profondeur sans fond, vertigineuse, qui nous happe, nous emportant avec elle. L'ouvert, dit le poète.

Par ailleurs, la beauté du monde n'est pas sans être source de frayeur. Peut-il en être autrement quand elle ouvre un abîme sous nos pieds? Le sol de l'existence vacille, les certitudes chancellent: appréhension de notre fragilité, de notre inachèvement. Nous ne sommes pas les maîtres que nous voudrions paraître. Nous sommes tout petits, et pourtant habités du monde et de grandeurs la bonté, la justice, la beauté en sont des figures qui nous poursuivent.

Lorsque les êtres humains cessent un instant de se servir des choses et des êtres, de les rapporter à soi, s'affranchissant de l'utilitaire, c'est alors que la beauté émerge de l'ombre de l'évidence, de la nature des choses, comme une brèche dans le réel. Celui-ci cesse d'être simplement donné, il devient un lieu de rencontres et d'étreintes. Les voix du passé, leur plainte et leur espoir, leur rêve et leur souffrance, leur révolte et leur chant se font entendre comme s'ils surgissaient de nos entrailles. Ils se mêlent à nos rêves, à nos désirs, à nos blessures, à notre parole sur le monde et nous interpellent. Liés au monde et à autrui, un même souffle nous unit, au-delà du temps, impulsant l'existence dans le sens de la sollicitude et du dévouement.

La beauté du monde ne peut être réduite à l'oeuvre d'art, ni à la beauté en tant que telle. Celle-ci, certes, en est l'écho. Elle n'en est toutefois pas la voix. Le nazi écoutant Bach ou Mozart après une séance de torture est à cet égard emblématique. La beauté alors n'est pas une faille, elle laisse intact le mur implacable de la réalité contre lequel se fracasse l'existence. L'indifférence au sort d'autrui, à sa souffrance, à sa dignité est bien l'exacte expression de la laideur. L'art n'est un rempart contre la barbarie qu'en ouvrant à l'amour du monde qui dépossède, détourne de la posture de conquête, de puissance, de maîtrise et de mainmise sur le monde et sur autrui.

La beauté du monde, dans le christianisme, est représentée ultimement par le Dieu incarné, dépouillé de la figure divine, de ses attributs de toute puissance, assumant entièrement la condition humaine, fragile, contingente. Le Dieu incarné et crucifié comme un esclave rebelle, séditieux. Un Dieu solidaire des opprimés. Cette beauté-là ne détourne pas de la vie ni de l'humain.

Au XIIIe siècle, François d'Assise a témoigné d'une manière exemplaire de ce Dieu beau. « Tu es beauté et mansuétude », chante-t-il par deux fois, pour bien insister, dans un hymne sur les attributs de Dieu (Billet à Frère Léon). Pauvre parmi les pauvres, il était le compagnon fraternel de ceux qui avaient faim et froid, qui étaient exploités et dépouillés de leurs biens, exclus de la cité, derniers dans la société et dans l'église. Si Dieu est quelque part, il devait être à leur côté. Du côté de la justice, de la bonté, de la solidarité. Là est le Dieu beau.

Et pour bien signifier que la beauté du monde décille les yeux, affranchit d'une mentalité de laquais, le petit pauvre d'Assise déconsidère les palais et les basiliques, se détourne du faste et de la magnificence des riches, des rois et des évêques, leur préférant les masures des paysans et les chapelles en pierres des champs. Car la beauté du monde la beauté de Dieu est bien une manière d'habiter la Terre, de créer des relations fraternelles, dans la solidarité et l'accueil, la simplicité et l'humilité, la générosité et l'abandon.

La beauté du monde, ce n'est pas la beauté du grand monde. Elle ne porte pas à plier l'échine devant les grands. Elle met debout l'homme et la femme auparavant prostrés. Elle révèle la dignité de chaque être. Elle transparaît dans les gestes quotidiens. Le regard se déplace de la surface au cœur, de l'accessoire à l'essentiel. Ce faisant, l'existence est mise à vif, à l'épreuve de l'histoire, et prend ses distances à l'égard de l'opulence fanfaronne qui festoie avec le pain, la vie des pauvres.

La beauté du monde ne peut que s'aiguiser au spectacle scandaleux de la laideur auquel on ne peut échapper. Celui qui, refusant de s'y dérober, accepte le combat, joue alors son existence. Il n'en sortira pas indemne. La beauté et l'amour du monde s'embrassent et se répondent.


Relations,
no 738, février 2010.
Ce texte ouvre le riche dossier publié sous le même titre.

 

 

 

 

 

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