|
Jean Lavoué
[1]
dirige une association d’action sociale en
Bretagne.
Une mutation multiforme
Il y a plusieurs façons de lire la mutation
anthropologique qui caractérise notre époque et
d’en mesurer les effets : sortie du religieux ;
individualisme exacerbé ; consumérisme
généralisé ; relativisation des repères moraux ;
crise de l’autorité et de la transmission ;
rationalisation des comportements sur la base
d’une généralisation des procédures et des
réglementations ; incertitude quant au devenir
collectif ; risques systémiques majeurs menaçant
l’équilibre de la planète… Mais l’on pourrait
tout aussi bien retourner ce diagnostic en
privilégiant d’autres signaux forts : poussée
des intégrismes ; affirmation des
communautarismes ; nostalgie de la norme et des
formes traditionnelles de régulation ;
mobilisation croissante autour de l’humanitaire
et de l’écologie…
Ainsi n’est-il pas aisé d’avoir une lecture simple des
enjeux qui nous traversent. On doit à
Jean-Pierre Lebrun une belle tentative pour
rendre plus lisibles ces enjeux sur le fondement
d’une lecture psychanalytique des liens sociaux
[2]. Je
propose, en m’appuyant sur les analyses de cet
auteur, d’apporter mon propre éclairage sur la
thématique retenue pour ce dossier qui pose en
particulier la question de savoir ce qui peut
encore faire lien entre les sujets humains que
nous sommes. Cette question entraîne de lourdes
incertitudes pour l’ensemble des institutions et
des organisations, qu’elles soient sociales,
politiques, économiques, voire religieuses.
Certaines d’entre elles peuvent mobiliser de
nouvelles normes techniciennes ou gestionnaires,
bien quelles ne soient pas sans effets de
souffrance sur les sujets qu’elles encadrent.
D’autres, telle la famille et les institutions
chargées d’éduquer et de transmettre, se
trouvent, elles, fort démunies devant cette
« indécidabilité » concernant ce qui peut
encore relier les sujets entre eux. Nous verrons
que la question posée n’est pas non plus sans
remises en cause radicales dans le champ du
« religieux ».
Le déclin de la fonction paternelle
Comment en sommes-nous arrivés là ? Ce que certains
nomment le déclin de la fonction paternelle est
sans doute une bonne porte d’entrée pour aborder
cette mutation anthropologique. S’appuyant sur
les travaux de Marcel Gauchet articulant
démocratie et sortie de la religion, ce dont le
christianisme aurait été la condition
[3],
Jean-Pierre Lebrun reprend la thèse des deux
moments symboliques forts qui vont marquer cet
« exode » du religieux. La Révolution Française
avec la décapitation du Roi qui vient en quelque
sorte couper radicalement toute possibilité de
référence à une transcendance et à une figure
divine. Cette référence arrimait de l’extérieur,
de l’au-delà des humains, la clef de voûte
tenant tout l’édifice sociétal. Le second moment
est Mai 68 qui symbolise vraiment le temps du
passage, de l’émancipation. Cet événement a
donné en quelque sorte sa feuille de route à la
génération qui accomplira au cours du dernier
tiers du vingtième siècle la sortie définitive
d’une structure sociétale encore toute imprégnée
d’une figure symbolique d’exception consacrant
la fonction paternelle, comme le furent Dieu, la
Raison, la République, la Nation… Ainsi
aura-t-il fallu deux siècles pour que toutes les
conséquences anthropologiques soient tirées de
l’événement de la Révolution Française.
Le déclin de la fonction paternelle induit toute une
série de conséquences dans les institutions
constituant le socle des liens sociaux : le
couple, la famille, l’école, l’entreprise,
l’Église, ainsi que dans les partis politiques,
associations ou syndicats. C’est toute la
légitimité d’une place symbolique tenant
l’ensemble des édifices sociaux de l’extérieur
qui s’effondre avec elle. Cette place n’est plus
« tenue » par un système de valeurs qui en
serait garant – les idéaux républicains avaient
ainsi pendant deux siècles pris le relais des
croyances et valeurs religieuses. Mais aussi
elle n’est plus « tenable » dans la mesure où
elle est sans cesse remise en cause, mise au
débat, relativisée à l’instar de toutes les
autres places.
Bref ! Tout s’est passé comme si l’idéal démocratique
devait nécessairement déboucher sur cet
arasement de toute place d’exception pour ne
plus rechercher, parmi les membres du corps
social [4]
que des consensus fragiles, des articulations
provisoires nés du débat et de l’échange
incessant des arguments, sans cesse à reprendre
et, par nature, relatifs aux seuls acteurs en
présence. Nul n’est plus validé par une
transcendance religieuse ou laïque pour se poser
en garant de la place de tous les autres et dès
lors des liens qui s’établissent entre eux.
Chaque membre du corps social – mais on devrait
plutôt dire chaque acteur social désarrimé de
toute idée de corps – devrait donc se sentir
lui-même responsable du lien avec tous les
autres. Responsable aussi des conditions pour
que ce lien tienne, mais en tirant de son propre
fonds toutes ressources pour y parvenir, et cela
sans plus pouvoir s’appuyer sur quelque garant
extérieur ou quelque figure sacrée que ce soit.
Bien sûr tout cela ne vaut que dans l’ordre
social ou politique. Pour le reste, et notamment
pour tout ce qui est de l’ordre des convictions
personnelles, chacun est renvoyé à son propre
espace privé de croyance. Celui-ci ne vient plus
toutefois structurer l’espace collectif ni
donner consistance aux liens sociaux.
Bien sûr il s’agit là d’une tendance dont il convient
d’observer l’accentuation et non pas, d’ores et
déjà, la généralisation aboutie. Les
institutions existent toujours. Des cadres sont
tenus. Mais l’on voit bien dans les
comportements des individus contemporains les
nouvelles attitudes qui s’imposent : tout se
discute, tout se négocie. Les relations
hommes-femmes sont soumises à rude épreuve. Les
identités deviennent incertaines. Le sujet se
pose d’abord en faisant valoir ses droits. Les
devoirs sont relativisés au profit d’une
recherche de contractualisation toujours fragile
et sujette à caution. Le droit, la procédure,
progressivement envahissent l’ensemble des
rapports sociaux, ultime arbitrage pour des
subjectivités que rien ne départage plus
d’emblée, aucune place ne venant « vectoriser »
toutes autres, ce qui était notamment le cas de
la fonction paternelle dans l’ordre patriarcal
ancien.
Réinstituer les lois de la parole
Jean-Pierre Lebrun complète ce tableau de l’annulation
de la différence des places par celui de
l’envahissement du monde interhumain par l’objet
marchand et technicien caractérisant « un monde
sans limite » [5]. Finalement
nous aurions quitté un monde incomplet
[6] mais
consistant, cohérent d’une part, pour passer à
un monde complet (sans place d’exception) mais
inconsistant d’autre part, dans la mesure où
toutes les opinions, toutes les places, tous les
objets, tous les sujets se valent, ou du moins
peuvent y prétendre… et cela sans limite !
Cela conduit à une perversion ordinaire, fait
d’un monde saturé d’objets où chacun est appelé
à vivre dans un monde complet, fermé sur
lui-même, totalisant à l’infini l’ensemble des
monades [7]
humaines, mais un monde également « sans
autrui » [8].
Finalement ce sont les lois de la parole qui
nous fondent comme sujets humains différenciés
[9],
notamment du seul fait que lorsque l’un parle,
l’autre écoute, qui tendraient à être abolies ou
plutôt perverties. Du seul fait que nous
parlons, le réel, les choses nous échappent, et
la parole constitue dès lors le seul sol auquel
nous puissions nous fier. C’est aussi la
confiance en ce terreau humain de la parole qui
serait altérée par la relativisation du
symbolique différenciant et reliant et par
l’excroissance des objets de la technique que
l’on y substitue. Tout cela entraînerait, mais
la réciproque est vraie, l’effacement de la
référence au tiers, l’annulation, sur la base
d’un démenti, de la différence des places
particulièrement symbolisée jusqu’alors par la
place d’exception incarnée par la fonction
paternelle.
Peut-on pour autant parler d’une nouvelle économie
psychique ? C’est le débat lancé par le
psychanalyste Charles Melman avec lequel
Jean-Pierre Lebrun engage la discussion
[10].
Pour Jean-Pierre Lebrun le malentendu majeur
caractérisant notre modernité réside dans la
confusion entre le rejet du modèle patriarcal
qui a constitué pendant des siècles une figure
structurante mais relative de notre intégration
de ces lois de la parole [11],
et le démenti pur et simple
de ces lois de la parole encouragé par le monde
de la perversion ordinaire qui est devenu le
nôtre supposant, quant à lui, la destitution
systématique de toutes différences des places
pourtant constitutives de l’humain parlant.
Sans doute le mot d’ « exception » est-il mal
choisi et ne réussit-il pas à faire comprendre
aisément à l’individu contemporain empreint de
démocratie et d’idéal égalitaire tout l’enjeu de
cette mutation dans laquelle il est plongé. Car
si l’on voit bien ce qu’il signifie lorsqu’il
s’agit de désigner la place clé du modèle
patriarcal, il ne nous aide pas vraiment à
désigner ce qui pourrait aujourd’hui lui
succéder dès lors que le recours à ce modèle,
comme le souligne Lebrun, n’est plus défendable.
Il nous faut bien continuer cependant à cultiver
une certaine différence des places résultant du
fait même que nous sommes des êtres de
parole. Comment réinstituer les lois de la
parole ? Ces places qui doivent ainsi continuer
à se différencier, et, pour une part, à
s’ « excepter » les unes des autres pour
garantir une certaine stabilité et cohérence des
liens entre les sujets humains, ne peuvent plus
prétendre le faire désormais que sur un mode
relatif, c'est-à-dire en relation avec ceux-là
même auxquels elles sont ordonnées. D’autre
part, elles ne peuvent plus se revendiquer d’une
autorité extérieure pour fonder leur légitimité.
Elles ne peuvent naître que des règles mêmes que
les groupes humains se donnent et des débats et
discussions qui en constituent la condition de
recevabilité. C’est tout l’enjeu de la théorie
communicationnelle développée en particulier par
Habermas.
L’institution ecclésiale dans la tourmente
Cette mutation anthropologique aux conséquences
subjectives importantes est donc aussi lourde de
risques pour les institutions. Il est difficile
de ne pas faire le lien avec les débats qui
traversent l’institution ecclésiale et les
tentations qui furent les siennes au cours des
trois dernières décennies du vingtième siècle.
Ces tentations sont d’ailleurs devenues depuis
des affirmations de plus en plus vigoureusement
assumées. C’est au moment même où les sociétés
humaines s’émancipaient définitivement de la
fonction patriarcale et de la tutelle religieuse
qui en avait constitué le support pendant des
siècles que l’Église catholique tentait
d’entreprendre un véritable travail de
restauration de la place d’exception sur le
modèle sacré et patriarcal d’antan. Ceci dans un
contexte où elle était fortement bousculée, à la
fois de l’intérieur par l’élan du concile
Vatican II et de l’extérieur par les
revendications d’autonomie de l’individu
contemporain et en particulier des femmes sur le
thème d’une sexualité libérée. Elle ne sut pas
alors mettre à profit l’élan réformateur de
Vatican II pour rejoindre avec, et parmi
d’autres, le mouvement d’émancipation et la
nécessité vitale exprimée dans nos sociétés
contemporaines par des individus adultes et
autonomes en vue de réinventer, par eux-mêmes,
des cadres qui vaillent et qui soient
acceptables par tous. Elle préféra, en quelque
sorte, s’ « excepter » d’elle-même du débat de
la modernité, notamment par le recours à
l’argument d’autorité sur les questions de
morale sexuelle qui renvoyaient pourtant
éminemment à la conscience et à la liberté de
chacun, au risque de ne plus pouvoir être
audible du grand nombre [12]. Tout
cela sur le mode traditionnel d’une autorité de
droit divin et infaillible, devant servir de
repère, de rempart et de normes à une humanité
ballottée de toutes parts par les questions
qu’elle soulevait. La figure sacerdotale et
exclusivement masculine du prêtre, hors
engagement sexuel, fut à nouveau exhibée au
point de constituer la figure maîtresse
emblématique du nouvel édifice ecclésial. A
l’éclatement des scandales touchant à cette
fonction sacrée au cours des vingt dernières
années, mais plus simplement à son difficile et
aléatoire renouvellement dans les pays
développés, on mesure cependant toute la
fragilité, et peut-être, devrait-on dire, la
prétentieuse audace de la tentative engagée. On
peut d’ailleurs faire l’hypothèse que c’est sans
doute cette idéalisation et ce surplomb
persistants de la fonction sacerdotale qui vaut
à l’institution actuellement tant d’attaques et
de résurgences d’affaires de pédophilie pour
beaucoup anciennes. S’il se trouve une large
clientèle avide de l’illusion de sécurité ainsi
offerte, susceptible d’ailleurs de redonner pour
un temps à l’institution l’image naïve de sa
puissance d’antan, on ne peut pas dire pour
autant que celle-ci puisse redevenir acceptable
pour le croyant adulte et autonome dont Dietrich
Bonhoeffer avait en particulier prophétisé la
venue [13].
Pour celui-ci, le devenir de l’homme,
indissociable d’ailleurs de celui de Dieu,
n’est-il pas désormais entre ses mains comme
entre celles de tout homme !
Le même débat qui traverse la société et chaque
institution traverse donc aussi l’Église mais
avec plus d’intensité que partout ailleurs. Aux
tenants d’un démocratisme généralisé et
relativiste, la société oppose, en effet, ses
lois et ses espaces de débat démocratique visant
à structurer les règles communes du vivre
ensemble sur fond d’un débat de société ne
laissant aucune question de côté. L’Église, loin
de se faire à cette façon contemporaine de
retravailler la question de la différence des
places s’est, au contraire, engagée à
reconstituer à l’identique la place d’exception,
sur un fond de radicalité croissante,
malheureusement pour elle, archaïque et dépassé…
mais heureusement pour la transmission du
souffle évangélique renvoyant chacun à sa
liberté intérieure ! Il ne faut pas dès lors
s’étonner des tiraillements et des
contradictions quasi insolubles qu’elle génère
chez beaucoup de croyants, à part peut-être chez
une minorité d’entre eux récusant cette capacité
de la communauté humaine d’accéder sans la
tutelle religieuse à un fonctionnement majeur,
autonome et responsable, témoin de la révélation
d’un Dieu faible et crucifié dans les entrailles
de l’humain. « La logique spirituelle exige
des institutions qui ouvrent réellement sur
l’universel à travers les différences concrètes.
Leur caractère premier ne peut être que de
favoriser l’éveil, puisque la foi est toujours
commencement, succession de commencements. »
[14]
Par-delà les murailles sclérosées, écoutons l’herbe
pousser dans les printemps du monde…
[1]
Il est, entre autres, auteur de :
Eduquer avec les parents. L'action éducative
en milieu ouvert : une pédagogie pour la
parentalité, L’Harmattan, 2000 ; La demande
de justice en protection de l’enfance,
L’Harmattan, 2004 ; sous sa direction,
Souffrances sociales, souffrances familiales,
L’Harmattan, 2004. Conduit à l’écriture par la
rencontre de l’œuvre de Jean Sulivan, il est
l’auteur de récits, de recueils poétiques,
d’essais, dont Le Christ aux silences,
Anne Sigier, 2007. On pourra consulter
http://www.lenfancedesarbres.com.
[2]
Jean-Pierre LEBRUN, La
perversion ordinaire, vivre ensemble sans
autrui, Denoël, Paris, 2007
[3]
Marcel GAUCHET, Le
désenchantement du monde, Une histoire politique
de la religion, Gallimard, Paris, 1985
[4]
Mais peut-on encore parler de
corps ?
[5]
Jean-Pierre LEBRUN, Un monde
sans limite. Essai pour une clinique
psychanalytique du social, Erès, 1997.
[6]
Ceci du fait qu’il reposait sur
la fonction d’un au moins qui s’ « exceptait »
de l’ensemble pour le faire tenir, et cela
toujours plus ou moins directement au nom d’une
référence sacrée inaccessible.
[7]
Pour Leibniz, une monade est la
substance première et indivisible dont sont
composés tous les êtres.
[8]
La Dissociété, décrite par
Jacques GENEREUX (Seuil 2006), dit bien, elle
aussi, ce monde où la relation purement
utilitaire fait quasiment disparaître autrui.
[9]
Lacan utilisait le néologisme
de parlêtres.
[10]
Charles MELMAN, L’homme
sans gravité, Jouir à tout prix. Entretiens avec
Jean-Pierre Lebrun, Denoël, Paris, 2002.
[11]
Support que l’on a cru
nécessaire et de nature alors qu’il n’était que
de culture.
[12]
La publication de l’Encyclique
Humanae Vitae au cours de l’été 68 constitue à
cet égard une véritable rupture de la dynamique
de dialogue avec le monde moderne engagée lors
du Concile Vatican II
[13]
Dietrich Bonhoeffer,
Résistance et soumission, lettres et notes de
captivité, Labor et Fides, Genève, 1973
[14]
Jean Sulivan, Matinales, Gallimard, 1976,
p. 327
[ RETOUR ]
|