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L’Exode de Sulivan : une parole d’intériorité pour aujourd’hui
Jean Lavoué

 

 

 

La force d’un printemps

Rares sont les prêtres, rares sont les chrétiens à s’être aventurés aussi loin que Jean Sulivan dans l’espace inédit qu’ouvrirent, entre l’Église catholique et le monde, les vingt années qui s’écoulèrent entre l’annonce du Concile Vatican II par le Pape Jean XXIII en 1959 et la mort de l’écrivain au début de l’année 80. Son œuvre en témoigne : une vingtaine d’ouvrages de totale liberté, entièrement écrits au cours de cette période si singulière pour l’Église catholique, période de crise par excellence, de discernement, qui la conduisit à décider, à choisir son destin d’institution pour les décennies suivantes… J’aime quand Sulivan parle du printemps : c’est un jour en marchant dans la rue de Sèvres encombrée d’automobiles, en compagnie d’un journaliste protestant venu à sa rencontre pour une interview : «vers la fin de l’hiver, dans les pays de glaces et de neiges, les congères masquent encore les chemins. Il faut attendre. Et pourtant, des craquelures apparaissent, des semences germent, le printemps approche. Sous les congères immenses, la vie sourd. » Contemporain de ce printemps-là dont il sent partout les signes, à fleur de terre, c’est de cette vie à naître dont témoigne d’un bout à l’autre l’œuvre de Sulivan. De plain pied avec ce brasillement que font la vie et la mort quand elles se rencontrent : l’instant évangélique par excellence !

Trente années ont passé. Que dire aujourd’hui de ce printemps qui installa l’espérance au cœur de tant d’hommes et de femmes ? On est bien forcé de constater, côté institution, que c’est la peur qui l’emporta. Le désir de durer. La puissance. Apparaissent de plus en plus clairement à présent les options qui alors furent prises dans les allées du pouvoir... Sans illusion d’ailleurs pour Sulivan ! L’heure n’était pas encore venue de la pauvreté évangélique. D’un Dieu faible sans autre lieu que les entrailles de l’humain. Mais partout les signes demeurent de cette soif, de ce goût, de cet appétit pour une parole qui renouvelle et qui éveille. Ne les percevez-vous pas ? Ne remarquez-vous pas avec quel enthousiasme ils reprennent de l’éclat ! Jusqu’au bout, Sulivan restera fidèle à cette force de la sève dans la nuit de l’arbre, à ce combat de l’ombre pour lequel un cardinal, d’ailleurs, l’avait missionné : avec son peuple de petits chrétiens d’incertitude, croyants des souterrains, et aussi bien incroyants, athées, agnostiques, pourvu que s’élève du creux de leur pauvreté intime la foi souveraine, un souffle, la petite musique increvable…

Très vite cet espace printanier entre l’Église catholique et le monde, la culture contemporaine, redevint no man’s land. Il fallut s’enfouir, s’avancer masqué. Un sursaut était, disait-on, nécessaire, une nouvelle évangélisation : il fallait mobiliser les énergies les plus sûres, les plus conservatrices, refaire la religion... Bien avant cela des foules s’étaient engouffrées, de prêtres, de religieux, religieuses, laïcs par delà les murailles d’une chrétienté qu’ils jugeaient défunte. Et encore aujourd’hui… Abandonnant pour beaucoup armes et bagages, tous les insignes, désireux de respirer le vent libre que l’on croit entendre parfois souffler sur les printemps du monde. Derrière eux la peur se fit mauvaise conseillère. Les ponts levis furent levés. Les théologiens d’audace muselés. Comme si Dieu ne pouvait résider que derrière les murs qui avaient fait leurs preuves au cours des siècles, des millénaires. Comme si Dieu n’était pas aussi à naître par nos mains, parmi nous, en nous, au cœur de la communion humaine, devenue maintenant, avec et malgré ses déchirures, communauté de destin… Mais il ne fallait pas transiger : l’urgence était de sauver le sacerdoce, la puissance, les restes d’Empire… la Pologne, sanctuaire de résistance catholique au cœur de la vieille Europe, qui une nouvelle fois faisait front à l’impérialisme qui lui venait de l’Est sous les couleurs cette fois de l’idéologie communiste, devint le fer de lance de cette nouvelle évangélisation dont le vrai visage n’apparut que peu à peu : celui de la tentative d’une véritable restauration de la religion qui avait su s’imposer au fil des siècles avec une telle force jusqu’au Concile.

Avant même ce visage d’Église que nous connaissons aujourd’hui, divisée comme jamais autour de l’interprétation du Concile Vatican II, Sulivan fit son Exode. Il écouta la voix évangélique : c’est aussi celle qui traverse toute la Bible et qui s’adresse à Abraham : Exi, sors ! Il sortit avec ceux qui sont sortis, les précédant même de loin, souvent. Et pourtant solidaire aussi avec ceux qui sont restés. Les plaignant tout de même un peu. Ou plutôt, se contentant de constater que leur besoin de sécurité, de repos, de sommeil avait été le plus fort. « Le prodigue, je le suis, vous l’êtes, écrit-il dans Ligne de crête : c’est l’homme en fuite sous le vent de la parole qui se fait mal et revient quand il n’y a plus que la maison. Et si vous ne l’êtes pas, avez-vous donc eu peur ? Ou les murs qui cernaient la demeure étaient-ils trop hauts ? Ne vous glorifiez point de n’être jamais partis. Vous n’êtes jamais revenus. Comment serez-vous guéris si vous n’êtes pas blessés ? » [1] Mais il s’en prend tout autant à ceux qui sont sortis pour s’en remettre aussitôt à de nouvelles idoles : le progrès, la puissance de l’argent, la séduction du confort et du refus des limites qui l’accompagnent… L’oubli d’un creux, d’un manque, d’un vide sous les côtes où ça ne demande qu’à respirer, à rire, à chanter, à pleurer… à vivre. Malheur au sous-développement spirituel de l’Occident qui a partie liée avec la théologie décadente qu’on nous a servie jusqu’à plus soif pendant des siècles, ne cesse-t-il d’asséner ! L’écart et l’alliance ! L’œuvre de Sulivan témoigne de cet entre-deux, de cette zone transitionnelle où tout semblait possible, et où effectivement le mouvement de la chrétienté a basculé, mais une nouvelle fois dans l’ornière, du mauvais côté… par refus sans doute de choisir, vite rejoint du coup, et empêché, par ceux qui préféraient l’immobilité des glaces à la ferveur d’un printemps. En décembre 1979, quelques semaines avant sa mort, il écrivait dans la  postface au livre de Gabrielle Baron, Mémoire vivante, consacré à Marcel Jousse : « Tant que Vatican II et les Conciles à venir ne feront que replâtrer la doctrine, le christianisme restera figé dans une formulation morte qui fait barrage pour l’Orient, l’Afrique et qui, sans nier bien entendu son prodigieux apport, a contribué à produire l’athéisme en Occident » [2]. Cela non sans écho au magnifique livre récent de Paul Tihon : Pour libérer l’Évangile [3] qui pose les questions radicales d’un christianisme confiné  dans sa version catholique à un modèle occidental devenu lui-même inadapté à l’Occident.

Tout cela était-il évitable ? Sulivan, lui-même, ne se situe pas. Il se refuse à jouer, en une période où l’acuité de l’enjeu se situait pourtant là aussi, les progressistes contre les conservateurs. Son mouvement est d’Exode. Il indique une autre direction qui passe par l’existence de chacun, dans ce qu’elle a de plus située, de plus charnelle, et aussi de plus ouverte à ce qui la dépasse. Cela qu’il ne situe pas dans le ciel des idées, sous la carapace du mental, mais dans le Souffle dont on ne sait ni d’où il vient, ni où il va et sur lequel personne ne saurait exercer sa maîtrise. Pas même l’autorité dûment pourvue de tous les insignes sacrés. Cela se passe dans l’insu. Voilà pourquoi son œuvre est inclassable. Irritante et déroutante. Voilà pourquoi elle se délite au fil du temps, elle sort de son lit, elle rejoint l’estuaire en tourbillons joyeux, violents, ou en minces filets d’eau qui lancent encore leur murmure avant que de se perdre. Elle demeure non comme une preuve mais comme le témoignage d’une foi possible qui chante au milieu des ruines. Une tentative d’éveil ! C’est ce parcours d’Exode que je veux évoquer avec vous. L’Exode impossible, nécessaire, toujours à venir. C’est là son appel. Celui de l’Évangile ! Ce qu’il nous transmet de plus essentiel. Prenez la joie qui bat des ailes dedans, sinon elle pourrait vous blesser ! Délivrance !

Franchir les frontières

Avant ces vingt années de création littéraire et spirituelle, poétique, Sulivan, l’abbé Joseph Lemarchand, s’était déjà aventuré aussi loin qu’il l’avait pu, et cela de l’intérieur même de l’institution dont il était membre, vers la rencontre de l’autre, l’étranger, l’inconnu. La culture, le cinéma, la littérature, la psychanalyse… la rencontre réelle avec des êtres de chair et de sang… L’amour… Tout cela avait constitué pour lui une terre où s’élancer. L’abbé Lemarchand était déjà un prêtre qui côtoyait les abîmes. Il fourbissait les armes de son combat. Passeur de frontières. Prêt à bondir, il cherchait l’issue. Il tutoyait l’impossible. La moto, la vitesse, lui faisaient frôler les limites de la vie de la mort, l’instant-l’éternité… La montagne, comme s’il y cherchait un lieu où guérir, incroyablement mêlée chez lui à la nostalgie d’un amour pur, déchiré, plus haut, plus lumineux que les glaciers, ainsi qu’il l’évoque dans son tout premier roman, Le voyage intérieur… La fréquentation de Nietzsche, le poète philosophe de la danse et de l’instant : autant d’expériences limites déjà où renaître, éprouver au-dedans de soi la force d’un printemps.

L’écriture fut pour lui cette tentative ultime de franchir, une fois pour toutes, les frontières de l’impossible. Rester prêtre et vivre de plain pied dans la chair du monde, guettant le moindre Souffle. Un Prince de l’Église, à l’époque où le Souffle ne manquait pas, eut l’audace et l’intelligence de confirmer Sulivan dans sa vocation rebelle, nomade, marginale dont l’essentiel à ses dires consistait à laisser fleurir le clochard joyeux qu’il portait en lui. Chacun le porte en filigrane, aimait-il à dire, mais combien le reconnaissent ? Cette liberté pour lui-même il la veut aussi pour les autres. Sulivan rappelle souvent cet envoi en mission : il était d’autant plus libre pour courir aux avant-postes qu’il se sentait lié à une parole dont l’autorité l’avait grandi, avait fait de lui l’ « auteur » qu’il devenait : prêt à susciter d’autres vocations… à transmettre la nouvelle. Dieu est partout à naître : dès qu’un homme, une femme entendent au-dedans d’eux l’appel, se mettent debout, s’avancent vers leur propre vérité. Sans besoin de catéchisme, de morale, de prêchi-prêcha… Le  chemin de chacun se fait en marchant ! Au bout de la singularité, l’éveil, l’universelle communion. Si tu veux posséder l’héritage de tes pères, tu dois le conquérir…

C’est un mouvement que j’indique. Tout est dans le texte : celui d’une vie, d’une œuvre. Pas le goût de reprendre ici la biographie. Tant de choses s’expliqueraient aussi de cette façon, sans doute ! Et l’on croirait comprendre. J’ai cru le faire un temps… [4] Je pourrai ainsi vous parler à nouveau de la mort de son père lors de la grande guerre, du remariage de sa mère, de l’arrachement à son village qu’il porte partout en lui comme un ferment, de la religion de son enfance, du milieu culturel qu’il fréquenta plus que de raison à Rennes dans les années cinquante, de la littérature, de son sacerdoce… Toutes choses qu’il lui faudra quitter pour les vivre de l’intérieur, autrement… Je pourrai encore vous dire son Exode de la cage des mots pour la vibration d’un Évangile sensible, dont on entend le chant de la première à la dernière ligne de son œuvre : l’unique livre qu’il mit vingt ans à nous livrer dans l’urgence d’un souffle à libérer dans l’instant même. Ou encore son écriture au marteau contre la pensée et le concept gréco-romains, et son orientation définitive du côté de l’errance sémitique que l’œuvre de Marcel Jousse lui confirma comme une ultime bénédiction. Son détour par l’Orient, l’Inde, la pensée C’han et taoïste… la non-dualité. Jésus comme un maître oriental, de plain pied dans la chair du monde, saisissant l’invisible dans le sensible, guettant partout des traces de l’absolu…

Mais il y a plus ! Il y a l’urgence qui vient. Le monde qui frappe à votre porte, qui est là ! N’entendez-vous pas ? Sulivan perçoit le cri du monde. Il espère, dans la nuit de l’écriture, faire écouter à quelqu’un ce qu’il entend. Cela lui vient peut-être du tréfonds de l’enfance, des silences de son père dont la voix oubliée, humiliée, résonnera en lui jusqu’à cette dernière avenue qu’il traverse un beau jour de février 80, en souriant, en sifflotant peut-être, vers le Bois de Boulogne, sans même faire attention aux balles qui sifflent tout alentour. Mais à quoi bon l’anecdote ? N’allez donc pas vous attachez avec nostalgie ! C’est d’un monde toujours voué à la guerre dont il est question, aujourd’hui même ! C’est à un combat pour la survie de l’homme que Sulivan nous provoque.

C’est sous le signe de Nietzsche que Sulivan, le chrétien, entre résolument en littérature. Plusieurs titres, citations en exergue, références en attestent. « Nietzsche se parle en moi »… « Il a tout dit », confiera-t-il à Bernard Feillet [5]. Le nihilisme, il ne l’éprouve que trop dans ses entrailles. Ce monde frénétique qui a détruit le paradis de ses jeunes années. Avec sa mère, il crut un temps se sauver en fuyant dans l’idéalisme religieux. Le séminaire lui fut un refuge. Il faillit y laisser sa santé, définitivement. Heureusement avec le poison, les prêtres lui transmirent aussi le remède. La Parole… mais aussi le livre, tous les livres, fenêtres ouvertes sur le monde et la culture. Plus tard il découvrira le cinéma, la grande trouée de l’écran où il ne guette qu’une chose : l’instant où le personnage décroche, où quelque chose se passe, où il franchit la ligne… Sulivan est né aussi de cette passion dévorante ! Les voyages de John Sullivan… « J’ai pris un nom d’étranger blessé, un nom venu d’ailleurs, et je me suis coupé une aile », confiera-t-il encore à Bernard Feillet [6]. Plus tard, il cherchera à retrouver ce mouvement dans sa propre écriture. Ou du moins, la main qui écrit le cherchera pour lui. Avec la blessure de l’oiseau mutilé qui ne peut plus voler…

La mort de sa mère fut une déchirure. Une révélation. Elle ne le tenait plus en son pouvoir, son affection, son ardente fidélité. Elle-même lui indiquait, au moment de sa mort, qu’elle éprouvait avec douleur l’au-delà de Dieu. Le ciel était sans aveu. Devance, entendait-il, devance tout adieu ! Depuis longtemps déjà la question le taraudait : comment peut-on être chrétien, prêtre et dans le même temps se savoir atteint de l’irrémédiable maladie ? Et pourtant vouloir guérir. Désirer la grande santé ! Être pieux, mais pas à la manière des prêtres, à part quelques-uns, rendus à leur pauvreté, et chez qui il avait cru reconnaître la flamme d’un regard, comme chez certains incroyants où n’était pas morte la brûlure d’une foi. Sans se raconter d’histoire. En assumant vingt siècles d’histoire de la pensée et de l’Église. Non par les concepts mais avec l’instinct. En poète ! Comment peut-on encore être chrétien, prêtre dans ce monde de chrétienté défait, où le temps du Sacerdoce et de l’Empire est terminé, même s’il faudra peut-être encore des siècles pour s’en apercevoir. Voilà les questions qui traversent Sulivan. N’allez pas chercher chez lui de réconciliation facile. Encore moins aujourd’hui, trente ans après sa mort, où l’illusion est devenue plus tenace encore! Sa voie d’Exode a rendez-vous avec la Croix ! L’humilité et la faiblesse de Dieu.

Exi ! Sors !

Je connais un prêtre qui lit et relit l’Évangile de Jean, l’Évangile dans une main, l’œuvre de Martin Heidegger dans l’autre. C’est ainsi qu’il accède au Poème, qu’il déblaie vingt siècles de métaphysique grecque nous ayant rendu inaudible la parole. C’est ainsi peut-être qu’il faudrait aussi relire l’œuvre de Sulivan, l’Évangile dans une main, l’œuvre de Nietzsche dans l’autre. A moins que ce ne soit l’Évangile, le livre de Sulivan en main, car il n’y a qu’un seul livre qu’il nous invite à prendre et à manger. Ceci est mon corps… Car lui-même, auparavant a fait sienne l’œuvre du philosophe à en perdre la raison, du poète et prophète de Sils-Maria. Elle est devenue sang, remède, après l’avoir plongé dans les affres du désespoir et du nihilisme. Sa foi, miraculeusement a survécu… Il ne sait comment. A cause d’un rythme, d’une parole, d’un chant qui lui revenait des terres de l’enfance. Du balancement de sa mère lisant l’Évangile à haute voix. Une sensation première, plus forte que toutes les pensées, une joie qui torture. Pas d’autre possibilité pour bien lire, pour bien entendre, que de quitter les terres trop connues de la chrétienté, de sortir. « Exi », Sors, quitte ton pays… la parole adressée à Abraham résonne à travers toute l’œuvre, toute la vie de Sulivan, le marchant… C’est par cette parole qu’il est finalement parlé.

Pendant dix ans, Sulivan l’écrivain s’efforcera de ressembler. Il le dit lui-même. Déjà tous les thèmes de son œuvre à venir sont là. Mais il n’a pas encore franchit la ligne. Il veut le succès. Il rêve d’écrire en majesté comme les grands de la NRF… fabriquer de beaux objets lisses ; un certain goût de la perfection… ou bien en réinventant le génie de ces écrivains croyants qui ont eu leur heure de gloire : Bernanos, Claudel… Il se garde à droite, il se garde à gauche… Mais ce n’est pas encore le style évangélique. Puis soudain, Sulivan sent en lui que quelque chose se casse. Ça ne passe plus. Autre chose cherche à se dire, à traverser. Pas de message. Pas de vision pour l’Église. Pas de goût pour déclamer que l’heure est venue du Peuple de Dieu. Mais une parole, une voix qu’il reconnaît en lui comme le secret le plus intime… des bribes lui reviennent, des mots échappés de tout…  Il reconnaîtra cette voix dans Matinales comme la voix de l’Évangile que sa mère lui disait lorsqu’il était enfant… La voix d’un Évangile à redécouvrir dans l’oralité des commencements : comme un matin du monde, déjà venu, toujours à venir…

Dès lors Sulivan a trouvé sa terre de création. Nietzsche aussi bien que l’Évangile sont devenus corps, sang, nourriture… Ceci est mon corps… « Évangéliser, c’est dénouer la tension » [7]. Il sent qu’il peut vouloir la guérison. Nulle leçon à donner à quiconque. Mais l’invitation lancée à chacun : il existe  un Royaume ! C’est ici même, c’est aujourd’hui…

Impossible avec Sulivan de trouver le lieu, l’expérience, la révélation qui expliquerait tout. Impossible, tout aussi bien, d’indiquer la voie, une fois pour toutes. Il brouille les pistes. Je suis né plusieurs fois… Bien sûr, c’est toujours l’expérience des limites et des frontières… Celles de la vie et de la mort, sur la route tandis qu’il perd son sang… Après la déchirure d’un amour, en Italie du Sud, après de grandes douleurs, fausses douleurs, comme le sont toutes les douleurs… En Inde, près d’Abhis, au bord du fleuve Cavéry… Ces paroles, ces récits de nouvelles naissances, qui sont entrés en nous, sont devenus fleuve, sang… Quel besoin de se raccrocher à tel ou tel instant ? C’est en vous que cela survient chaque jour… Voilà ce qu’il nous délivre…

L’œuvre devient chapitres courts, parole brève, intense. Labour. Coup de soc pour une terre plus meuble. Elle tend vers l’aphorisme. L’écart et l’alliance. Elle cherche à rendre possible cet entre-deux. Ce paradoxe. Sortir pour se trouver. Quitter tout ce qui est extérieur pour entrer en soi-même : l’Exode comme voie d’intériorité !

De grandes voix se sont élevées ces années là. Des voix amies, fraternisant à l’obscur. De Certeau. Légaut. Evely… Bernard Feillet continue parmi nous sa joyeuse errance… Mais que deviennent aujourd’hui les errants ? Ont-ils encore la chance de se reconnaître ? De s’envoyer de loin en loin des signes maintenant que la culture même, l’institution, qui a rendu nécessaire leur Exode, a rejeté au loin tous ses rebelles, tous ses marginaux… Auront-ils des fils, des filles ? Comment se transmet encore la parole ? Comme si nous étions chacun, chacune, appelés à prendre la relève. Quelle joie ainsi, depuis quelques mois, de voir fleurir, par l’audace de quelques unes, la conférence des baptisés de France… Ne voyez-vous pas les signes ?

L’Exode survint pour moi cette année-là où, avec quelques lecteurs n’ayant pas compris que tout est dans le texte, je rencontrais Sulivan à St-Malo. Ce jour de Pentecôte où, sur les remparts, cela se décida en lui : écrire encore un livre qui serait d’allégresse même s’il devait blesser. À  l’écoute de cette voix qui est aussi la nôtre.

L’exigence de la Parole

Sulivan écrit pour ceux qui sont partis. C’est à cause d’eux qu’il ne pouvait se taire. Ceux que l’un après l’autre on a réduits au silence. « Priés de se taire ». Au nom d’un idéal qu’il fallait à tout prix sauver. Masquer le désert. Voilà ce à quoi Sulivan ne se résolut jamais. Car du désert même jaillirait la parole. Étrange que l’on ait continué, jusqu’à sa mort, à lire dans l’Église cette voix implacable qui avait les accents des prophètes ! Mais le peuple des petits chrétiens dispersés auquel elle parle encore a-t-il une descendance, nous demandions-nous ? Où sont les fils et les filles des prophètes de « l’entre-deux » ? De ceux qui pensaient qu’il était nécessaire de laisser résonner désormais l’Évangile comme un Poème neuf dans le cœur de l’homme majeur, libéré de toute tutelle moralisatrice et cléricale. Il faudrait encore parler de Robinson, l’Evêque anglican, disciple de Tillich et de Bonhoeffer, qui avait perçu, dès les années 60, avec une liberté et une lucidité dénuées de toute peur les enjeux des Églises en cette fin du vingtième siècle et la nouvelle Réforme qu’il nous faudrait engager [8]. Le ralliement récent des conservateurs anglicans à la restauration romaine signe l’échec provisoire de ces visions courageuses d’un christianisme laïc enraciné au cœur du monde. Il amplifie aussi le risque d’une institution romaine illusionnée par la puissance qu’elle croit lire encore dans le regard de ceux qui la supplient de les garder du monde : mais dans son artificielle immuabilité les aide-t-elle vraiment à passer sur l’autre rive ? Sulivan cite Tillich, le grand théologien protestant, à plusieurs reprises. « Le courage d’être », le titre de l’un de ses ouvrages lui paraît une exigence nécessaire qu’il s’applique à lui-même. C’est aussi de lui autant que de Maître Eckhart qu’il s’inspire en affirmant que « la seule question qui se pose est peut-être celle-ci : comment manifester dans la simplicité de l’existence que Dieu est au-delà de dieu, Que Dieu, comme l’écrit Tillich, apparaît quand dieu disparaît dans l’angoisse du doute » [9].

Il n’a pas de secret l’écrivain. Sa fête, sa célébration, sa communion c’est dans l’instant qu’il l’éprouve… c’est son unique traversée avec la Croix au cœur dans le même mouvement. Et cependant, il dit des choses, même s’il n’impose rien. Et sa parole prend parfois les accents d’une parabole qui fait signe. C’est à l’aube, chaque matin, que Sulivan célèbre. C’est pour vous, pour moi, aujourd’hui, même si voilà trente ans qu’il a rejoint l’absence-présence, « l’absence réelle » comme il aimait dire. Nul n’est plus grand que son maître. Et pas davantage lui, Sulivan, le prêtre depuis toujours, sans paroisse, sans presbytère, sans assemblée, avec pour seuls compagnons ce petit peuple dispersé, cette diaspora de rebelles à laquelle il s’adresse en parlant à chacun, seul à seul : cela que seule permet l’écriture. Une écriture-parole qui est son seul testament. Que dit ce silence, que dit cette absence, que dit cet ultime Exode. Que tout a déjà été dit et que tout reste à dire. Redressez-vous ! Cette parole est pour vous ! C’est la vôtre ! je vais vous dire un secret : la parole qui ment est la parole qui ferme, qui enferme, même si elle a toutes les apparences de la vérité, de la sincérité, même si elle est sincère, authentiquement sincère. La parole que je vous adresse est  livrée au Poème. Elle ne sait pas à l’avance. Elle n’a rien à vous apprendre. Elle vous appelle, elle vous réveille, là où vous étiez prêts à renoncer à la merveille de vivre votre propre vérité. Rappelez-vous la petite musique familière : « Impossible de germer sans mourir. Mais n’attendez pas l’agonie pour être illuminés. Marchez dans les forêts pacifiques. Laissez le presque rien pousser en vous, prendre la place. Souriez à ce qui naît. Bondissez sur l’instant. Le bonheur n’est pas dans le bonheur. Il est dans l’incessante marche. Allons, sortez, vivez tant que vous êtes vivants, faites quelque chose, un coup de folie, ou mieux, qui sait, si vous venez de dîner, faites tranquillement la vaisselle » [10].

Il y aurait toute une généalogie à faire de la figure du prêtre libre qui se cherche au long de l’œuvre de Jean Sulivan. Depuis l’amoureux mystique du voyage intérieur, tout noué encore dans les plis de la religion mais qui déjà prononce pourtant les paroles définitives : « Sachez comme Dieu est faible dans le monde… Oh mes amis, Dieu dans le monde n’a que la force de notre amour qui peut faire des miracles… » … en passant par Strozzi, la grande figure libératrice, par delà le bien et le mal, qui a toujours répondu présent à la voix de l’Évangile, au-delà de la vertu et du vice, ouvert de part en part, dans la chair de ce monde, à Celui qu’on ne peut nommer, l’impossible au cœur de la vie, cela vers quoi tend la vie : ce Dieu-vie, ce Dieu printemps qui prononce mystérieusement les paroles qui invitent à naître, à sortir, à être, à aller jusqu’au bout de soi-même sans se crisper sur rien, ni la vie, ni la mort, ni la littérature, ni la religion… à quitter tout ce qui semblait pourtant constitutif de soi-même, de son identité. Dieu d’Exode, toujours à venir, Dieu qui précède, Dieu non de contrainte, mais d’amour et de liberté. « Les pleureurs ne pleurent jamais que sur eux-mêmes, confiera un jour Sulivan à Jean Puyo, en oubliant que la vie va, et Dieu dedans, Dieu la mort, Dieu le feu, Dieu la vie » [11]. Cela rejoint ces paroles prononcées par Strozzi comme un buisson ardent : « Le Christ lui-même est encore une image qui me sépare, m’empêche d’aimer l’autre pour lui-même… Dieu c’est l’impossible, l’immensité du possible, l’amour hors de la vie qui est au cœur de la vie, cela vers quoi tend la vie » [12].

Puis parmi ces êtres brûlés par la Parole il faudrait encore évoquer la figure de Joss, qui annonce Jude, ces prêtres non-prêtres, sans ordination, sans autel : ça leur est tombé dessus. Ou plutôt c’est la parole qui de toujours les tenait et qui attendait la fissure, le choc libérateur, la grande traversée des illusions. Revenus de tout ! Capables cependant de célébrer dans un bar de New-York ou dans un sous-sol du quinzième pour une communauté de passants. Et comme Sulivan dans sa célébration matinale de l’écriture, une seule chair, un seul sang, capables d’une parole qui secoue, renvoie chacun à lui-même, met en route… Bien sûr on semble bien loin de ce printemps-là ! On en est même revenu, semble-t-il ! La parabole de Sulivan n’a plus guère de disciples. Même les folies charismatiques ont été canalisées. Jaboud, le pasteur de la compagnie illuminée de Jude, voilà bien longtemps qu’il s’est fait virer, tout comme Strozzi.  La plupart de ceux qui sont restés sont maintenant, le voulant ou non, au service de la grande restauration. Mais des voix courageuses se font à nouveau entendre. Monseigneur Riobé est mort comme Sulivan voilà trente ans. Monseigneur Gaillot, remercié lui aussi, voilà déjà quinze ans. Au désert ! Pas dans la ligne. Aujourd’hui, Monseigneur Rouet et d’autres voix courageuses, un mystérieux cardinal qui n’est pas sans évoquer le cardinal de Mais il y la mer, s’efforcent pourtant de faire entendre à nouveau la petite voix. Et un grand nombre de chrétiens soudain dressent l’oreille. « Des hommes et des femmes aptes à parler l’Évangile, à le reconnaître, confiait encore Sulivan à Jean Puyo : qui tentent d’esquisser dans l’obscur la forme que prend déjà la foi dans les consciences d’aujourd’hui ; qui ont faim et soif d’une parole désintéressée, d’une Église qui s’oublierait elle-même » [13]. Ceux qui conduisent en haut lieu cette tentative de restauration, tôt ou tard vouée à l’échec puisque coupée de la vie et de l’aspiration des hommes, peuvent-ils seulement entendre, mesurent-ils vraiment qu’une fois pour toutes, en dépit de l’exigence et du courage d’être que cela suppose, la communauté humaine a tranché, décidant de s’en remettre à son destin. Et qu’en son sein les chrétiens ne sauraient plus jouer solo ni prétendre donner le tempo. Et qu’il n’y a pas d’autre lieu pour la rejoindre que d’habiter comme le Christ parmi les hommes, incognito peut-être, sans tous les signes de la puissance. Et que précisément ce serait là, peut-être, que l’Église deviendrait pour de bon capable de Dieu, capable de ce que disait le Christ s’adressant à son père, du creux d’une vie humaine pleinement libre et aboutie, jusqu’à la déréliction de la croix, jusqu’à l’abandon même.

L’expérience de ces prêtres, c’est aussi l’expérience de Sulivan qui l’a conduit à vouloir revenir à une parole plus directe, adressée à ceux de son Église, même s’il sait que peu sont capables d’entendre et surtout de mettre en œuvre. Parce que c’est sans complaisance ! Beaucoup de ceux qui sont partis, au moment même où ils croyaient tout lâcher, renoncer à tout, se découvrant pauvres, nus, vers de terre, abandonnés de tous, faisaient cependant, comme emplis d’un amour inconnu, pour la première fois de leur vie, l’expérience d’un absolu. Ils se sentaient infiniment reliés, comme jamais ne les avait reliés tout l’appareil de la sainte communion catholique, universelle. Enfin ils touchaient terre ! C’est dans l’expérience de leur singularité la plus dépouillée qu’ils rencontraient l’autre vraiment. Ils éprouvaient l’humaine communion et en son cœur ils entendaient battre le cœur d’un amour pour lequel ils n’avaient plus de mots. C’est pour eux, à cause d’eux, parce qu’il ne saurait se taire après avoir entendu ce qu’il a entendu, tous leurs témoignages, que Sulivan écrit Matinales, Itinéraire spirituel, La traversée des illusions, Quelques temps de la vie de Jude et compagnie, Passez les passants, Les hommes du souterrain, L’Exode… Sans oublier sa chronique libératrice pour les lecteurs de Panorama : Parole du passant. Dès lors plus de littérature, mais le sentiment d’une urgence à transmettre. Avez-vous remarqué le mouvement dans tous ces titres, l’allégresse, la nécessité impérieuse de marcher, d’avancer, de traverser…

La nécessaire traversée

Sulivan sait, en effet, tandis qu’il écrit au cours de ces cinq dernières années de sa vie et de son œuvre que l’hiver est proche. L’hiver d’une certaine nuit de l’institution qui n’aura pas su renoncer à sa puissance. Il ne croit pas, il ne croit plus, comme Légaut en sera de son côté de plus en plus persuadé lui-même dans les dernières années de sa vie, que l’Église engoncée dans son appareil de pouvoir saurait accomplir d’elle-même son Exode. Irait au désert. Mais à chacun, seul à seul, il veut indiquer une voie : celle de la Croix et du paradoxe évangélique dont il écrit le Poème depuis le premier jour. Il sait bien que la nuit, tout comme les saisons, a son rythme inéluctable. Elle succède au jour comme l’hiver à l’été. Mais ce printemps qu’il vit, qu’il a vécu, Sulivan sent de toutes ses forces qu’il court à travers toutes les terres du monde et que rien ne pourra l’arrêter. C’est un printemps de la foi, même si c’est une foi nue, crucifiée, dépouillée de toutes ses illusions. C’est de ce printemps dont son œuvre témoigne. Vingt années qui auront vu fleurir la sève de siècles et de siècles endormis. Il y fallut quelques prophètes. Un Pape qui avait pris le pouls du monde. Avait exercé ses fonctions de diplomate, entre autres à Paris, sur les lieux mêmes où bientôt la force du printemps exploserait. Il avait vu venir l’homme majeur de ce temps prophétisé par Bonhoeffer dans l’hiver des prisons nazies. Il avait su anticiper contre toutes les prudences. Et les barrages allaient céder. L’espérance envahirait de nouveau le vieux corps fatigué, usé, de l’Église. S’ouvraient les vingt années où tout était possible. Les plus folles audaces théologiques, liturgiques, morales eurent alors cours. Les jeunes générations le savent-elles ? Et nous-mêmes l’avons-nous oublié ? Mais dès le Concile les forces de la peur et de l’immobilisme étaient déjà à l’œuvre. Humanae Vitae sonna comme un coup d’arrêt aux forces qui voulaient faire confiance à la responsabilité humaine. Bientôt la congrégation pour la doctrine de la foi aura son éminent censeur, mission qui le conduira naturellement dans les temps de mobilisation générale à la fonction suprême. Mais rien ne fera que ce printemps n’ait pas eu lieu et qu’il ne continue son œuvre partout à travers le monde… Rien ne pourra non plus faire que le monde ne soit devenu au cours de ces années et dans les années qui ont suivi jusqu’à nos jours ce monde pleinement humain que cherchait le Christ, confronté aux plus grands dangers, aux pires séductions, mais capable encore d’engendrer des disciples, des amoureux de la Parole, et d’éveiller la flamme d’une foi. La puissance de l’Église n’aura de sens que renoncée, aux côtés d’hommes qui marchent à l’obscur, capables d’un Dieu à naître de leur cœur et de leurs mains, habitant leur avenir, sans même parfois le nommer. Pour Sulivan, dès 1970, « témoin de la face cachée de la foi, la déchirure actuelle de l’Église est le signe prodigieux de la Croix… Pour lui, à mesure que ce qui est mort tombe, l’Église redevient le signe de la Résurrection » [14].

Lire Sulivan aujourd’hui est œuvre de résistance autant que d’espérance. L’important est de savoir où l’on met son espérance. Est-ce toujours dans le règne de la puissance et du quantitatif ? Dans les ressources cléricales qui semblent ne pas tarir à l’échelle de la planète ? Dans les ordres néo-religieux et rétrogrades qui offrent en guise d’allégeance leur maîtrise sur l’appareil ecclésiastique ? Dans l’augmentation encore sensible du nombre de prêtres dans les pays du Tiers monde qui masque en fait l’asphyxie des églises et des paroisses d’occident faute qu’aient été posés les choix courageux qui au cours des vingt années printanières auraient prémuni l’Église du retour des forces les plus conservatrices et les plus éloignées de l’esprit évangélique ? Dans la séduction qu’exerce à nouveau une conception totalisante et sacralisée de la religion pour des foules de jeunes et de moins jeunes totalement insécurisés par l’exigence de responsabilité, de liberté et d’invention, à nouveaux frais, des nouvelles formes de lien social qu’exige la société contemporaine ? Est-ce ainsi qu’elle peut jouer son rôle de ferment dans la conscience des hommes contemporains ?

Non certes ! L’essentiel se joue ailleurs : «dans la pauvreté et finalement dans la chair des hommes qui est la chair de Dieu » [15]. Sulivan a vu venir « l’homme sans gravité » [16] dont parlent Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun. Et ça lui paraissait d’une autre urgence que tous les débats internes à l’Église. Sa lecture de Nietzsche l’avait mis de plain-pied avec l’avènement de la modernité. Il a trop bien compris, bien avant l’heure, l’homme nécrosé, normosé, sous-développé spirituellement, malheureux. Et c’est du cœur de cette modernité, perdu dans le désert de la grande ville, qu’il a relu l’Évangile. Non pas pour faire un cours de morale. Non pas pour réécrire un nouveau catéchisme adapté à l’esprit de ce temps comme on dit en langage officiel. Non ! mais pour se mettre, comme le Christ, à l’écoute des souffrances et des désirs qui habitent le cœur de l’homme, notre contemporain. Empli d’une infinie tendresse et compassion. Car si le ton de sa voix est rude, si ses voltefaces sont parfois abruptes, il réserve souvent sa colère comme Jésus aux pharisiens qui imposent aux autres des fardeaux qu’ils ne veulent soulever du petit doigt. C’est dans ce monde, comme il est, qu’il a reconnu le grain de sénevé, qu’il a voulu lui-même être levain dans la pâte, sans précipiter l’heure… Car l’heure vient, Femme, crois-moi, elle est déjà venue où ce n’est plus sur cette montagne, ni à Jérusalem que l’on adorera en Esprit et en vérité… De vrais adorateurs, en Esprit et en vérité, voilà ce que cherchait le prophète Sulivan, œuvre de l’abbé Joseph Lemarchand, comme en son temps le prophète Zarathoustra, imaginé par Nietzsche. Deux fictions, deux  créations, dans lesquelles l’un et l’autre jetèrent toute leur foi et toutes leurs forces. L’un fils et petit-fils de pasteur vécut avec intensité l’hibernation de la vieille pensée théologique et métaphysique et tenta de tout son feu intérieur de faire fondre la banquise. Il y brûla sa raison. L’autre eut la chance, perché sur les épaules de son génial maître,  d’entrevoir la lumière d’un printemps. Son œuvre est un bouquet d’édelweiss, cueilli sur les hauteurs, ou une branche d’olivier apportée par la colombe pour nous dire que la terre est proche où tout homme pourra se réconcilier avec son frère, quelles que soient sa race, sa religion, sa culture, ses croyances ou ses non-croyances, et que dans cette réconciliation même demeure l’Esprit vivant promis à tous.

L’exode, chemin d’intériorité

L’exode de Sulivan, ne suit-il pas le chemin de l’Exode de Dieu en ce printemps de l’Église : un Exode vers l’homme. Une sortie de sa puissance et de tous les abus qu’en son nom l’homme a pu accomplir, jugeant et condamnant son frère. La voie d’Exode c’est pour Sulivan avant tout celle de l’abaissement de Dieu, de la kénose, de la crucifixion, non pas comme un sacrifice mettant l’humanité en dette, mais comme une voie d’amour au cœur de tout homme écartelé. La voie d’un Dieu qui se donne à l’extrême de son humanité. En régime chrétien, comme le dit Sulivan, l’Exode, c’est le synonyme exact de la Croix. Finie l’eucharistie spectacle : l’eucharistie au cœur. Exode de Dieu en Dieu au cœur de tout homme. Avec ou sans mots pour le dire. Sans confession. Sans rites. Blessure dans l’absolu. L’Exode veut le lieu vide, l’absence habitée révélée par l’Évangile : nous voilà au cœur de la spiritualité de Jean Sulivan. La Parole qui ne cesse de nous engendrer, dans le vide de tout langage, en dessous des mots. « Mon rêve, confie encore Sulivan, serait d’écrire sans jamais parler de Dieu, de religion, et cependant mon livre donnerait le désir de passer la frontière, ouvrirait à la prière » [17]. L’Esprit de Jésus, c’est Dieu qui ne se donne qu’en s’absentant. Comment est-ce possible une telle joie qui torture ? Restera sans cesse à rouler la pierre pour découvrir Dieu au-delà de Dieu… Et notre exode spirituel n’aura pas de fin. Nous sommes des nomades, des sémites… désencombrer le mental, détacher, liquider, pour laisser venir la petite musique qui nous guidera vers le mystère de l’absence-présence. « Le chemin de la foi est aussi de désapprendre, écrivait Sulivan dans les dernières pages de son récit de voyage en Inde, le plus petit abîme : Dieu tout-puissant, tout faible, inconnu, roi, seigneur, procureur, avocat, juge, époux, amant de l’âme, père. Éliminez tous ces mots jusqu’à ce qu’il ne reste rien. Rien c’est cela qu’on nomme Dieu, condamné à ne pas intervenir sous peine de faire de nous des immatures » [18].

Nul doute que c’est au cours de son voyage en Inde, auprès d’Abhis, dans la perte de tous les repères culturels, des habitudes mentales, des discours rodés sur Dieu, que Jean Sulivan éprouva le plus intensément dans sa chair la force de cette grande voie mystique et silencieuse qui traverse l’Évangile : cette voie de l’intériorité qui lui était redonnée dans cette terre des origines, en dehors de toute dualité, dans l’instant-même. Cette voie qui est celle de Paul, de Jean l’Évangéliste, de Maître Eckhart et de Jean de la Croix, tout comme elle est celle du Vedanta dans laquelle Le Saux avait plongé, du Zen ou du Tao. Sans cesse il en invoquera par la suite le Poème dans son œuvre. Comme une prière ne cessant en lui de se prier. Cette voie que l’on retrouve aussi dans la théologie séculière moderne, de Tillich à Bonhoeffer, à Robinson, à Rubem Alves, à Légaut à Feillet… Toutes ces théologies de la libération de Dieu en l’homme et de l’homme en Dieu que la puissance religieuse s’est toujours efforcée de recouvrir de sa splendide vérité… cette voie de la non-dualité qui ne peut s’atteindre sans doute que dans la plénitude du silence.

Voilà où nous conduit finalement l’Exode de Sulivan : à avoir un cœur large pour entendre sous les bruits et la fureur du monde, mais aussi sous les paroles bruyantes qui prétendent parler de Dieu, le silence ténu, le souffle de la petite musique qui nous tire en avant de nous-mêmes… « Le nom de dieu en hébreu est à l’inaccompli, à peu près notre futur, écrit Marie Balmary : je serai qui je serai. Si c’est, à en croire les hommes qui ont écrit la Bible, le nom de dieu, c’est peut-être aussi le nom de l’homme. Et cela le thérapeute s’en réjouit pleinement » [19]. C’est aussi une sorte de guérison que nous apporte l’écriture de Sulivan : par ce travail incessant d’une respiration autour et par l’absolu qui nous habite… cette ouverture sur cet espace sans mot, secret, indicible, à l’intérieur de nous-mêmes, sur lequel nul n’a prise. Ce réchauffement à « l’étincelle du divin » en soi… cette « joie imprenable »… C’est cette croissance pour contenir davantage, ce massage de l’âme, qu’il nous donne, d’un bout à l’autre de son œuvre. Et il nous fait confiance pour cela ! Il s’adresse à chacun de nous seul à seul.

Je garde comme un appel à cette recherche cette confiance secrète qu’il inscrivit à mon intention ce matin de Pentecôte 1978 sur le livre Devance tout adieu : c’est une parole qui aide à contenir davantage, à entendre mieux, à devenir vraiment lecteur, s’emparant du texte pour en faire sa propre nourriture… Ainsi l’œuvre de Sulivan : une sorte d’invitation à fêter Dieu au désert, comme le dit le Psaume, à entreprendre cette ronde joyeuse autour d’un creux, d’un vide, d’une absence, chacun à égalité avec son frère, membre de la communauté humaine… ouvert au souffle qui traverse, capable de dilatation intérieure, au-delà de toute culpabilité, présent à soi-même et au monde.

C’est encore ainsi que je vois Sulivan, en ce matin de Pentecôte, sur les remparts de St-Malo, élargissant son cœur au souffle du monde, tout comme son grand devancier, Féli de Lamennais, un siècle et demi plus tôt : percevant ce souffle qui les emporte, qui les prépare à contenir ce que nul n’a jamais entendu, et qui, dans le même temps, comme aux marins de l’absolu, leur intime l’exigence intérieure, irrépressible, d’aller raconter cela aux autres lorsqu’ils seront revenus.

Finalement je ferai bien de Sulivan et de son œuvre adressée aux petits chrétiens d’incertitudes de son temps, avec quelques complices comme Michel de Certeau, Marcel Légaut ou son disciple, Bernard Feillet, les précurseurs, après des siècles de la pastorale d’encadrement, de la « pastorale d’engendrement », ou plus précisément de la voie nue de l’engendrement évangélique, si magnifiquement introduite par Christoph Théobald, Philippe Bacq, André Fossion et quelques autres, dans leur livre Une nouvelle chance pour l’Évangile [20] : comme un nouveau commencement pour l’Évangile, son Kairos, son moment favorable, son printemps, dans un monde dégagé de son armature religieuse de chrétienté : disponible à l’inédit de la rencontre, à ce qui se joue de neuf entre des hommes à nouveau étonnés par ce qui se prie en eux, en dehors de tout langage religieux ; capables d’entendre ce message de Pâques que les femmes entendirent devant le tombeau vide : « N’ayez pas peur. Il n’est pas ici… Il vous précède en Galilée. » Autrement dit ne le cherchez pas dans ce temple, ou sur cette montagne, ou dans ce tombeau vide… il vous devance, chacun, dans la terre de son origine ; et c’est dans cette terre de la rencontre interhumaine qu’il ressuscite avec vous chaque jour !

C’est encore ce matin-là de Printemps où il entend se prononcer en lui les premiers mots de l’Exode, que Sulivan nous partagera ces phrases échappées, comme un chant, consignées par l’ami Jean Lemonnier : deux complices aujourd’hui réunis dans le souffle silencieux d’une absence !

« Vivre, c’est ne pas s’arrêter en route,
Ne pas se figer socialement,Ne pas enfermer les autres dans un jugement.
Veni Sancte Spiritus,
Le Saint-Esprit c’est la liberté spirituelle.
Sulivan danse devant l’arche.
Le Saint Esprit vient bouleverser nos jeux.

Il est possible d’accéder au Salut dans l’instant même.
Tout est changé. Tout reste à faire.
Tout est en germe. Tout est passage.

Le Saint-Esprit est cette liberté fantastique qui nous est donnée.
Il n’est pas au bout du cheminement, il est dedans.
Il n’y a pas de libération faite une fois pour toutes,
Elle est toujours à faire. 

Dès qu’un homme parle de sa propre voix
Il affirme qu’il y a en chacun une liberté fantastique.

La liberté se prend » [21].     

 


Communication faite dans le cadre d’un colloque à Ploërmel en Bretagne, les 24 et 25 avril 2010, pour célébrer les trente ans de la mort de l’ami Jean Sulivan.

 

 



[1]
  Jean Sulivan, Ligne de crête, Paris, DDB, 1978, p. 157.

[2]  Gabrielle Baron, Mémoire vivante, Le Centurion, 1981, p. 303.

[3]  PaulTihon, Pour libérer l’Évangile, Collection « Théologies », Editions du Cerf, Paris, 2009.

[4]  Jean Lavoué, Jean Sulivan, je vous écris, Paris, DDB, 2000.

[5]  Jean Sulivan, L’instant l’éternité, Bernard Feillet interroge Jean Sulivan, Paris, Le Centurion, 1978, p. 17.

[6]  Interview Panorama, janvier 1998.

[7]  Dernière parole aux lecteurs de Panorama in Jean Sulivan, Parole du passant, Panorama aujourd’hui / Le Centurion, Paris, 1980, p. 119.

[8]  John A. T. Robinson, Dieu sans Dieu, Nouvelles éditions latines, Paris, 1964. La nouvelle réforme, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1967.

[9]  Jean Sulivan, Dieu au-delà de Dieu, Paris, DDB, 1982, p. 238.

[10]  Dernières lignes de Matinales, Gallimard, 1976.

[11]  In Sulivan et l’intériorité, Rencontres 13, p. 26.

[12]  Jean Sulivan, Car je t’aime, ô éternité ! Paris, Gallimard, 1966, p. 164 et 210.

[13]  Ibid, Sulivan et l’intériorité, p. 28.

[14]  In revue Planète, août 70, p. 88.

[15]  Jean Sulivan, Les hommes du souterrain, in Ligne de crête, Paris, DDB, 1978, p. 217.

[16]  Charles Melman, Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, L’homme sans gravité, Paris, Denoël, 2002.

[17]  Ibid, Planète, août 70 p. 88.

[18]  Jean Sulivan, Le plus petit abîme, Paris, Gallimard, 1965.

[19]  Marie Balmary,Je serai qui je serai, Alice éditions, Bruxelles, 2001, p. 74.

[20]  Sous la direction de Philippe Bacq et Christoph Théobald, Une nouvelle chance pour l’Évangile, vers une pastorale d’engendrement, Lumen Vitae, Bruxelles, 2004. 

[21]  Jean Sulivan, Saint Malo, La Briantais, Pentecôte 1978.

 

 

 

 

 

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