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La force d’un printemps
Rares sont les prêtres, rares sont les chrétiens
à s’être aventurés aussi loin que Jean Sulivan
dans l’espace inédit qu’ouvrirent, entre
l’Église catholique et le monde, les vingt
années qui s’écoulèrent entre l’annonce du
Concile Vatican II par le Pape Jean XXIII en
1959 et la mort de l’écrivain au début de
l’année 80. Son œuvre en témoigne : une
vingtaine d’ouvrages de totale liberté,
entièrement écrits au cours de cette période si
singulière pour l’Église catholique, période de
crise par excellence, de discernement, qui la
conduisit à décider, à choisir son destin
d’institution pour les décennies suivantes…
J’aime quand Sulivan parle du printemps : c’est
un jour en marchant dans la rue de Sèvres
encombrée d’automobiles, en compagnie d’un
journaliste protestant venu à sa rencontre pour
une interview : «vers la fin de l’hiver, dans
les pays de glaces et de neiges, les congères
masquent encore les chemins. Il faut attendre.
Et pourtant, des craquelures apparaissent, des
semences germent, le printemps approche. Sous
les congères immenses, la vie
sourd. » Contemporain de ce printemps-là dont il
sent partout les signes, à fleur de terre, c’est
de cette vie à naître dont témoigne d’un bout à
l’autre l’œuvre de Sulivan. De plain pied avec
ce brasillement que font la vie et la mort quand
elles se rencontrent : l’instant évangélique par
excellence !
Trente années ont passé. Que dire aujourd’hui de
ce printemps qui installa l’espérance au cœur de
tant d’hommes et de femmes ? On est bien forcé
de constater, côté institution, que c’est la
peur qui l’emporta. Le désir de durer. La
puissance. Apparaissent de plus en plus
clairement à présent les options qui alors
furent prises dans les allées du pouvoir... Sans
illusion d’ailleurs pour Sulivan ! L’heure
n’était pas encore venue de la pauvreté
évangélique. D’un Dieu faible sans autre lieu
que les entrailles de l’humain. Mais partout les
signes demeurent de cette soif, de ce goût, de
cet appétit pour une parole qui renouvelle et
qui éveille. Ne les percevez-vous pas ? Ne
remarquez-vous pas avec quel enthousiasme ils
reprennent de l’éclat ! Jusqu’au bout, Sulivan
restera fidèle à cette force de la sève dans la
nuit de l’arbre, à ce combat de l’ombre pour
lequel un cardinal, d’ailleurs, l’avait
missionné : avec son peuple de petits chrétiens
d’incertitude, croyants des souterrains, et
aussi bien incroyants, athées, agnostiques,
pourvu que s’élève du creux de leur pauvreté
intime la foi souveraine, un souffle, la petite
musique increvable…
Très vite cet espace printanier entre l’Église
catholique et le monde, la culture
contemporaine, redevint no man’s land. Il fallut
s’enfouir, s’avancer masqué. Un sursaut était,
disait-on, nécessaire, une nouvelle
évangélisation : il fallait mobiliser les
énergies les plus sûres, les plus
conservatrices, refaire la religion... Bien
avant cela des foules s’étaient engouffrées, de
prêtres, de religieux, religieuses, laïcs par
delà les murailles d’une chrétienté qu’ils
jugeaient défunte. Et encore aujourd’hui…
Abandonnant pour beaucoup armes et bagages, tous
les insignes, désireux de respirer le vent libre
que l’on croit entendre parfois souffler sur les
printemps du monde. Derrière eux la peur se fit
mauvaise conseillère. Les ponts levis furent
levés. Les théologiens d’audace muselés. Comme
si Dieu ne pouvait résider que derrière les murs
qui avaient fait leurs preuves au cours des
siècles, des millénaires. Comme si Dieu n’était
pas aussi à naître par nos mains, parmi nous, en
nous, au cœur de la communion humaine, devenue
maintenant, avec et malgré ses déchirures,
communauté de destin… Mais il ne fallait pas
transiger : l’urgence était de sauver le
sacerdoce, la puissance, les restes d’Empire… la
Pologne, sanctuaire de résistance catholique au
cœur de la vieille Europe, qui une nouvelle fois
faisait front à l’impérialisme qui lui venait de
l’Est sous les couleurs cette fois de
l’idéologie communiste, devint le fer de lance
de cette nouvelle évangélisation dont le vrai
visage n’apparut que peu à peu : celui de la
tentative d’une véritable restauration de la
religion qui avait su s’imposer au fil des
siècles avec une telle force jusqu’au Concile.
Avant même ce visage d’Église que nous
connaissons aujourd’hui, divisée comme jamais
autour de l’interprétation du Concile Vatican
II, Sulivan fit son Exode. Il écouta la voix
évangélique : c’est aussi celle qui traverse
toute la Bible et qui s’adresse à Abraham : Exi,
sors ! Il sortit avec ceux qui sont sortis, les
précédant même de loin, souvent. Et pourtant
solidaire aussi avec ceux qui sont restés. Les
plaignant tout de même un peu. Ou plutôt, se
contentant de constater que leur besoin de
sécurité, de repos, de sommeil avait été le plus
fort. « Le prodigue, je le suis, vous l’êtes,
écrit-il dans Ligne de crête : c’est
l’homme en fuite sous le vent de la parole qui
se fait mal et revient quand il n’y a plus que
la maison. Et si vous ne l’êtes pas, avez-vous
donc eu peur ? Ou les murs qui cernaient la
demeure étaient-ils trop hauts ? Ne vous
glorifiez point de n’être jamais partis. Vous
n’êtes jamais revenus. Comment serez-vous guéris
si vous n’êtes pas blessés ? » [1]
Mais il s’en prend tout
autant à ceux qui sont sortis pour s’en remettre
aussitôt à de nouvelles idoles : le progrès, la
puissance de l’argent, la séduction du confort
et du refus des limites qui l’accompagnent…
L’oubli d’un creux, d’un manque, d’un vide sous
les côtes où ça ne demande qu’à respirer, à
rire, à chanter, à pleurer… à vivre. Malheur au
sous-développement spirituel de l’Occident qui a
partie liée avec la théologie décadente qu’on
nous a servie jusqu’à plus soif pendant des
siècles, ne cesse-t-il d’asséner ! L’écart et
l’alliance ! L’œuvre de Sulivan témoigne de cet
entre-deux, de cette zone transitionnelle où
tout semblait possible, et où effectivement le
mouvement de la chrétienté a basculé, mais une
nouvelle fois dans l’ornière, du mauvais côté…
par refus sans doute de choisir, vite rejoint du
coup, et empêché, par ceux qui préféraient
l’immobilité des glaces à la ferveur d’un
printemps. En décembre 1979, quelques semaines
avant sa mort, il écrivait dans la postface au
livre de Gabrielle Baron, Mémoire vivante,
consacré à Marcel Jousse : « Tant que Vatican II
et les Conciles à venir ne feront que replâtrer
la doctrine, le christianisme restera figé dans
une formulation morte qui fait barrage pour
l’Orient, l’Afrique et qui, sans nier bien
entendu son prodigieux apport, a contribué à
produire l’athéisme en Occident »
[2]. Cela non sans écho
au magnifique livre récent de Paul Tihon :
Pour libérer l’Évangile [3]
qui pose les questions
radicales d’un christianisme confiné dans sa
version catholique à un modèle occidental devenu
lui-même inadapté à l’Occident.
Tout cela était-il évitable ? Sulivan, lui-même,
ne se situe pas. Il se refuse à jouer, en une
période où l’acuité de l’enjeu se situait
pourtant là aussi, les progressistes contre les
conservateurs. Son mouvement est d’Exode.
Il indique une autre direction qui passe par
l’existence de chacun, dans ce qu’elle a de plus
située, de plus charnelle, et aussi de plus
ouverte à ce qui la dépasse. Cela qu’il
ne situe pas dans le ciel des idées, sous la
carapace du mental, mais dans le Souffle dont on
ne sait ni d’où il vient, ni où il va et sur
lequel personne ne saurait exercer sa maîtrise.
Pas même l’autorité dûment pourvue de tous les
insignes sacrés. Cela se passe dans l’insu.
Voilà pourquoi son œuvre est inclassable.
Irritante et déroutante. Voilà pourquoi elle se
délite au fil du temps, elle sort de son lit,
elle rejoint l’estuaire en tourbillons joyeux,
violents, ou en minces filets d’eau qui lancent
encore leur murmure avant que de se perdre. Elle
demeure non comme une preuve mais comme le
témoignage d’une foi possible qui chante au
milieu des ruines. Une tentative d’éveil ! C’est
ce parcours d’Exode que je veux évoquer avec
vous. L’Exode impossible, nécessaire, toujours à
venir. C’est là son appel. Celui de l’Évangile !
Ce qu’il nous transmet de plus essentiel.
Prenez la joie qui bat des ailes dedans, sinon
elle pourrait vous blesser ! Délivrance !
Franchir les frontières
Avant ces vingt années de création littéraire et
spirituelle, poétique, Sulivan, l’abbé Joseph
Lemarchand, s’était déjà aventuré aussi loin
qu’il l’avait pu, et cela de l’intérieur même de
l’institution dont il était membre, vers la
rencontre de l’autre, l’étranger, l’inconnu. La
culture, le cinéma, la littérature, la
psychanalyse… la rencontre réelle avec des êtres
de chair et de sang… L’amour… Tout cela avait
constitué pour lui une terre où s’élancer.
L’abbé Lemarchand était déjà un prêtre qui
côtoyait les abîmes. Il fourbissait les armes de
son combat. Passeur de frontières. Prêt à
bondir, il cherchait l’issue. Il tutoyait
l’impossible. La moto, la vitesse, lui faisaient
frôler les limites de la vie de la mort, l’instant-l’éternité…
La montagne, comme s’il y cherchait un lieu où
guérir, incroyablement mêlée chez lui à la
nostalgie d’un amour pur, déchiré, plus haut,
plus lumineux que les glaciers, ainsi qu’il
l’évoque dans son tout premier roman, Le
voyage intérieur… La fréquentation de
Nietzsche, le poète philosophe de la danse et de
l’instant : autant d’expériences limites déjà où
renaître, éprouver au-dedans de soi la force
d’un printemps.
L’écriture fut pour lui cette tentative ultime
de franchir, une fois pour toutes, les
frontières de l’impossible. Rester prêtre et
vivre de plain pied dans la chair du monde,
guettant le moindre Souffle. Un Prince de
l’Église, à l’époque où le Souffle ne manquait
pas, eut l’audace et l’intelligence de confirmer
Sulivan dans sa vocation rebelle, nomade,
marginale dont l’essentiel à ses dires
consistait à laisser fleurir le clochard joyeux
qu’il portait en lui. Chacun le porte en
filigrane, aimait-il à dire, mais combien le
reconnaissent ? Cette liberté pour lui-même il
la veut aussi pour les autres. Sulivan rappelle
souvent cet envoi en mission : il était d’autant
plus libre pour courir aux avant-postes qu’il se
sentait lié à une parole dont l’autorité l’avait
grandi, avait fait de lui l’ « auteur » qu’il
devenait : prêt à susciter d’autres vocations… à
transmettre la nouvelle. Dieu est partout à
naître : dès qu’un homme, une femme entendent
au-dedans d’eux l’appel, se mettent debout,
s’avancent vers leur propre vérité. Sans besoin
de catéchisme, de morale, de prêchi-prêcha… Le
chemin de chacun se fait en marchant ! Au bout
de la singularité, l’éveil, l’universelle
communion. Si tu veux posséder l’héritage de tes
pères, tu dois le conquérir…
C’est un mouvement que j’indique. Tout est dans
le texte : celui d’une vie, d’une œuvre. Pas le
goût de reprendre ici la biographie. Tant de
choses s’expliqueraient aussi de cette façon,
sans doute ! Et l’on croirait comprendre. J’ai
cru le faire un temps… [4]
Je pourrai ainsi vous parler
à nouveau de la mort de son père lors de la
grande guerre, du remariage de sa mère, de
l’arrachement à son village qu’il porte partout
en lui comme un ferment, de la religion de son
enfance, du milieu culturel qu’il fréquenta plus
que de raison à Rennes dans les années
cinquante, de la littérature, de son sacerdoce…
Toutes choses qu’il lui faudra quitter pour les
vivre de l’intérieur, autrement… Je pourrai
encore vous dire son Exode de la cage des mots
pour la vibration d’un Évangile sensible, dont
on entend le chant de la première à la dernière
ligne de son œuvre : l’unique livre qu’il mit
vingt ans à nous livrer dans l’urgence d’un
souffle à libérer dans l’instant même. Ou encore
son écriture au marteau contre la pensée et le
concept gréco-romains, et son orientation
définitive du côté de l’errance sémitique que
l’œuvre de Marcel Jousse lui confirma comme une
ultime bénédiction. Son détour par l’Orient,
l’Inde, la pensée C’han et taoïste… la
non-dualité. Jésus comme un maître oriental, de
plain pied dans la chair du monde, saisissant
l’invisible dans le sensible, guettant partout
des traces de l’absolu…
Mais il y a plus ! Il y a l’urgence qui vient.
Le monde qui frappe à votre porte, qui est là !
N’entendez-vous pas ? Sulivan perçoit le cri du
monde. Il espère, dans la nuit de l’écriture,
faire écouter à quelqu’un ce qu’il entend. Cela
lui vient peut-être du tréfonds de l’enfance,
des silences de son père dont la voix oubliée,
humiliée, résonnera en lui jusqu’à cette
dernière avenue qu’il traverse un beau jour de
février 80, en souriant, en sifflotant
peut-être, vers le Bois de Boulogne, sans même
faire attention aux balles qui sifflent tout
alentour. Mais à quoi bon l’anecdote ? N’allez
donc pas vous attachez avec nostalgie ! C’est
d’un monde toujours voué à la guerre dont il est
question, aujourd’hui même ! C’est à un combat
pour la survie de l’homme que Sulivan nous
provoque.
C’est sous le signe de Nietzsche que Sulivan, le
chrétien, entre résolument en littérature.
Plusieurs titres, citations en exergue,
références en attestent. « Nietzsche se parle en
moi »… « Il a tout dit », confiera-t-il à
Bernard Feillet [5].
Le nihilisme, il ne l’éprouve
que trop dans ses entrailles. Ce monde
frénétique qui a détruit le paradis de ses
jeunes années. Avec sa mère, il crut un temps se
sauver en fuyant dans l’idéalisme religieux. Le
séminaire lui fut un refuge. Il faillit y
laisser sa santé, définitivement. Heureusement
avec le poison, les prêtres lui transmirent
aussi le remède. La Parole… mais aussi le livre,
tous les livres, fenêtres ouvertes sur le monde
et la culture. Plus tard il découvrira le
cinéma, la grande trouée de l’écran où il ne
guette qu’une chose : l’instant où le personnage
décroche, où quelque chose se passe, où il
franchit la ligne… Sulivan est né aussi de cette
passion dévorante ! Les voyages de John
Sullivan… « J’ai pris un nom d’étranger blessé,
un nom venu d’ailleurs, et je me suis coupé une
aile », confiera-t-il encore à Bernard Feillet
[6]. Plus
tard, il cherchera à retrouver ce mouvement dans
sa propre écriture. Ou du moins, la main qui
écrit le cherchera pour lui. Avec la blessure de
l’oiseau mutilé qui ne peut plus voler…
La mort de sa mère fut une déchirure. Une
révélation. Elle ne le tenait plus en son
pouvoir, son affection, son ardente fidélité.
Elle-même lui indiquait, au moment de sa mort,
qu’elle éprouvait avec douleur l’au-delà de
Dieu. Le ciel était sans aveu. Devance,
entendait-il, devance tout adieu ! Depuis
longtemps déjà la question le taraudait :
comment peut-on être chrétien, prêtre et dans le
même temps se savoir atteint de l’irrémédiable
maladie ? Et pourtant vouloir guérir. Désirer la
grande santé ! Être pieux, mais pas à la manière
des prêtres, à part quelques-uns, rendus à leur
pauvreté, et chez qui il avait cru reconnaître
la flamme d’un regard, comme chez certains
incroyants où n’était pas morte la brûlure d’une
foi. Sans se raconter d’histoire. En assumant
vingt siècles d’histoire de la pensée et de
l’Église. Non par les concepts mais avec
l’instinct. En poète ! Comment peut-on encore
être chrétien, prêtre dans ce monde de
chrétienté défait, où le temps du Sacerdoce et
de l’Empire est terminé, même s’il faudra
peut-être encore des siècles pour s’en
apercevoir. Voilà les questions qui traversent
Sulivan. N’allez pas chercher chez lui de
réconciliation facile. Encore moins aujourd’hui,
trente ans après sa mort, où l’illusion est
devenue plus tenace encore! Sa voie d’Exode a
rendez-vous avec la Croix ! L’humilité et la
faiblesse de Dieu.
Exi ! Sors !
Je connais un prêtre qui lit et relit l’Évangile
de Jean, l’Évangile dans une main, l’œuvre de
Martin Heidegger dans l’autre. C’est ainsi qu’il
accède au Poème, qu’il déblaie vingt siècles de
métaphysique grecque nous ayant rendu inaudible
la parole. C’est ainsi peut-être qu’il faudrait
aussi relire l’œuvre de Sulivan, l’Évangile dans
une main, l’œuvre de Nietzsche dans l’autre. A
moins que ce ne soit l’Évangile, le livre de
Sulivan en main, car il n’y a qu’un seul livre
qu’il nous invite à prendre et à manger. Ceci
est mon corps… Car lui-même, auparavant a fait
sienne l’œuvre du philosophe à en perdre la
raison, du poète et prophète de Sils-Maria. Elle
est devenue sang, remède, après l’avoir plongé
dans les affres du désespoir et du nihilisme. Sa
foi, miraculeusement a survécu… Il ne sait
comment. A cause d’un rythme, d’une parole, d’un
chant qui lui revenait des terres de l’enfance.
Du balancement de sa mère lisant l’Évangile à
haute voix. Une sensation première, plus forte
que toutes les pensées, une joie qui torture.
Pas d’autre possibilité pour bien lire, pour
bien entendre, que de quitter les terres trop
connues de la chrétienté, de sortir. « Exi »,
Sors, quitte ton pays… la parole adressée à
Abraham résonne à travers toute l’œuvre, toute
la vie de Sulivan, le marchant… C’est par cette
parole qu’il est finalement parlé.
Pendant dix ans, Sulivan l’écrivain s’efforcera
de ressembler. Il le dit lui-même. Déjà tous les
thèmes de son œuvre à venir sont là. Mais il n’a
pas encore franchit la ligne. Il veut le succès.
Il rêve d’écrire en majesté comme les grands de
la NRF… fabriquer de beaux objets lisses ; un
certain goût de la perfection… ou bien en
réinventant le génie de ces écrivains croyants
qui ont eu leur heure de gloire : Bernanos,
Claudel… Il se garde à droite, il se garde à
gauche… Mais ce n’est pas encore le style
évangélique. Puis soudain, Sulivan sent en lui
que quelque chose se casse. Ça ne passe plus.
Autre chose cherche à se dire, à traverser. Pas
de message. Pas de vision pour l’Église. Pas de
goût pour déclamer que l’heure est venue du
Peuple de Dieu. Mais une parole, une voix qu’il
reconnaît en lui comme le secret le plus intime…
des bribes lui reviennent, des mots échappés de
tout… Il reconnaîtra cette voix dans
Matinales comme la voix de l’Évangile que sa
mère lui disait lorsqu’il était enfant… La voix
d’un Évangile à redécouvrir dans l’oralité des
commencements : comme un matin du monde, déjà
venu, toujours à venir…
Dès lors Sulivan a trouvé sa terre de création.
Nietzsche aussi bien que l’Évangile sont devenus
corps, sang, nourriture… Ceci est mon corps…
« Évangéliser, c’est dénouer la tension »
[7]. Il
sent qu’il peut vouloir la guérison. Nulle leçon
à donner à quiconque. Mais l’invitation lancée à
chacun : il existe un Royaume ! C’est ici même,
c’est aujourd’hui…
Impossible avec Sulivan de trouver le lieu,
l’expérience, la révélation qui expliquerait
tout. Impossible, tout aussi bien, d’indiquer la
voie, une fois pour toutes. Il brouille les
pistes. Je suis né plusieurs fois… Bien
sûr, c’est toujours l’expérience des limites et
des frontières… Celles de la vie et de la mort,
sur la route tandis qu’il perd son sang… Après
la déchirure d’un amour, en Italie du Sud,
après de grandes douleurs, fausses douleurs,
comme le sont toutes les douleurs… En Inde,
près d’Abhis, au bord du fleuve Cavéry… Ces
paroles, ces récits de nouvelles naissances, qui
sont entrés en nous, sont devenus fleuve, sang…
Quel besoin de se raccrocher à tel ou tel
instant ? C’est en vous que cela survient chaque
jour… Voilà ce qu’il nous délivre…
L’œuvre devient chapitres courts, parole brève,
intense. Labour. Coup de soc pour une terre plus
meuble. Elle tend vers l’aphorisme. L’écart et
l’alliance. Elle cherche à rendre possible cet
entre-deux. Ce paradoxe. Sortir pour se trouver.
Quitter tout ce qui est extérieur pour entrer en
soi-même : l’Exode comme voie d’intériorité !
De grandes voix se sont élevées ces années là.
Des voix amies, fraternisant à l’obscur. De
Certeau. Légaut. Evely… Bernard Feillet continue
parmi nous sa joyeuse errance… Mais que
deviennent aujourd’hui les errants ? Ont-ils
encore la chance de se reconnaître ? De
s’envoyer de loin en loin des signes maintenant
que la culture même, l’institution, qui a rendu
nécessaire leur Exode, a rejeté au loin tous ses
rebelles, tous ses marginaux… Auront-ils des
fils, des filles ? Comment se transmet encore la
parole ? Comme si nous étions chacun, chacune,
appelés à prendre la relève. Quelle joie ainsi,
depuis quelques mois, de voir fleurir, par
l’audace de quelques unes, la conférence des
baptisés de France… Ne voyez-vous pas les
signes ?
L’Exode survint pour moi cette année-là où, avec
quelques lecteurs n’ayant pas compris que tout
est dans le texte, je rencontrais Sulivan à
St-Malo. Ce jour de Pentecôte où, sur les
remparts, cela se décida en lui : écrire encore
un livre qui serait d’allégresse même s’il
devait blesser. À l’écoute de cette voix qui
est aussi la nôtre.
L’exigence de la Parole
Sulivan écrit pour ceux qui sont partis. C’est à
cause d’eux qu’il ne pouvait se taire. Ceux que
l’un après l’autre on a réduits au silence.
« Priés de se taire ». Au nom d’un idéal qu’il
fallait à tout prix sauver. Masquer le désert.
Voilà ce à quoi Sulivan ne se résolut jamais.
Car du désert même jaillirait la parole. Étrange
que l’on ait continué, jusqu’à sa mort, à lire
dans l’Église cette voix implacable qui avait
les accents des prophètes ! Mais le peuple des
petits chrétiens dispersés auquel elle parle
encore a-t-il une descendance, nous
demandions-nous ? Où sont les fils et les filles
des prophètes de « l’entre-deux » ? De ceux qui
pensaient qu’il était nécessaire de laisser
résonner désormais l’Évangile comme un Poème
neuf dans le cœur de l’homme majeur, libéré de
toute tutelle moralisatrice et cléricale. Il
faudrait encore parler de Robinson, l’Evêque
anglican, disciple de Tillich et de Bonhoeffer,
qui avait perçu, dès les années 60, avec une
liberté et une lucidité dénuées de toute peur
les enjeux des Églises en cette fin du vingtième
siècle et la nouvelle Réforme qu’il nous
faudrait engager [8].
Le ralliement récent des
conservateurs anglicans à la restauration
romaine signe l’échec provisoire de ces visions
courageuses d’un christianisme laïc enraciné au
cœur du monde. Il amplifie aussi le risque d’une
institution romaine illusionnée par la puissance
qu’elle croit lire encore dans le regard de ceux
qui la supplient de les garder du monde : mais
dans son artificielle immuabilité les
aide-t-elle vraiment à passer sur l’autre rive ?
Sulivan cite Tillich, le grand théologien
protestant, à plusieurs reprises. « Le courage
d’être », le titre de l’un de ses ouvrages lui
paraît une exigence nécessaire qu’il s’applique
à lui-même. C’est aussi de lui autant que de
Maître Eckhart qu’il s’inspire en affirmant que
« la seule question qui se pose est peut-être
celle-ci : comment manifester dans la simplicité
de l’existence que Dieu est au-delà de dieu,
Que Dieu, comme l’écrit Tillich, apparaît quand
dieu disparaît dans l’angoisse du doute »
[9].
Il n’a pas de secret l’écrivain. Sa fête, sa
célébration, sa communion c’est dans l’instant
qu’il l’éprouve… c’est son unique traversée avec
la Croix au cœur dans le même mouvement. Et
cependant, il dit des choses, même s’il n’impose
rien. Et sa parole prend parfois les accents
d’une parabole qui fait signe. C’est à l’aube,
chaque matin, que Sulivan célèbre. C’est pour
vous, pour moi, aujourd’hui, même si voilà
trente ans qu’il a rejoint l’absence-présence,
« l’absence réelle » comme il aimait dire. Nul
n’est plus grand que son maître. Et pas
davantage lui, Sulivan, le prêtre depuis
toujours, sans paroisse, sans presbytère, sans
assemblée, avec pour seuls compagnons ce petit
peuple dispersé, cette diaspora de rebelles à
laquelle il s’adresse en parlant à chacun, seul
à seul : cela que seule permet l’écriture. Une
écriture-parole qui est son seul testament. Que
dit ce silence, que dit cette absence, que dit
cet ultime Exode. Que tout a déjà été dit et que
tout reste à dire. Redressez-vous ! Cette parole
est pour vous ! C’est la vôtre ! je vais vous
dire un secret : la parole qui ment est la
parole qui ferme, qui enferme, même si elle a
toutes les apparences de la vérité, de la
sincérité, même si elle est sincère,
authentiquement sincère. La parole que je vous
adresse est livrée au Poème. Elle ne sait pas à
l’avance. Elle n’a rien à vous apprendre. Elle
vous appelle, elle vous réveille, là où vous
étiez prêts à renoncer à la merveille de vivre
votre propre vérité. Rappelez-vous la petite
musique familière : « Impossible de germer
sans mourir. Mais n’attendez pas l’agonie pour
être illuminés. Marchez dans les forêts
pacifiques. Laissez le presque rien pousser en
vous, prendre la place. Souriez à ce qui naît.
Bondissez sur l’instant. Le bonheur n’est pas
dans le bonheur. Il est dans l’incessante
marche. Allons, sortez, vivez tant que vous êtes
vivants, faites quelque chose, un coup de
folie, ou mieux, qui sait, si vous venez de
dîner, faites tranquillement la vaisselle »
[10].
Il y aurait toute une généalogie à faire de la
figure du prêtre libre qui se cherche au long de
l’œuvre de Jean Sulivan. Depuis l’amoureux
mystique du voyage intérieur, tout noué encore
dans les plis de la religion mais qui déjà
prononce pourtant les paroles définitives :
« Sachez comme Dieu est faible dans le monde… Oh
mes amis, Dieu dans le monde n’a que la force de
notre amour qui peut faire des miracles… » … en
passant par Strozzi, la grande figure
libératrice, par delà le bien et le mal, qui a
toujours répondu présent à la voix de
l’Évangile, au-delà de la vertu et du vice,
ouvert de part en part, dans la chair de ce
monde, à Celui qu’on ne peut nommer,
l’impossible au cœur de la vie, cela vers quoi
tend la vie : ce Dieu-vie, ce Dieu printemps qui
prononce mystérieusement les paroles qui
invitent à naître, à sortir, à être, à aller
jusqu’au bout de soi-même sans se crisper sur
rien, ni la vie, ni la mort, ni la littérature,
ni la religion… à quitter tout ce qui semblait
pourtant constitutif de soi-même, de son
identité. Dieu d’Exode, toujours à venir, Dieu
qui précède, Dieu non de contrainte, mais
d’amour et de liberté. « Les pleureurs ne
pleurent jamais que sur eux-mêmes, confiera un
jour Sulivan à Jean Puyo, en oubliant que la vie
va, et Dieu dedans, Dieu la mort, Dieu le feu,
Dieu la vie » [11].
Cela rejoint ces paroles
prononcées par Strozzi comme un buisson ardent :
« Le Christ lui-même est encore une image qui me
sépare, m’empêche d’aimer l’autre pour lui-même…
Dieu c’est l’impossible, l’immensité du
possible, l’amour hors de la vie qui est au cœur
de la vie, cela vers quoi tend la vie »
[12].
Puis parmi ces êtres brûlés par la Parole il
faudrait encore évoquer la figure de Joss, qui
annonce Jude, ces prêtres non-prêtres, sans
ordination, sans autel : ça leur est tombé
dessus. Ou plutôt c’est la parole qui de
toujours les tenait et qui attendait la fissure,
le choc libérateur, la grande traversée des
illusions. Revenus de tout ! Capables cependant
de célébrer dans un bar de New-York ou dans un
sous-sol du quinzième pour une communauté de
passants. Et comme Sulivan dans sa célébration
matinale de l’écriture, une seule chair, un seul
sang, capables d’une parole qui secoue, renvoie
chacun à lui-même, met en route… Bien sûr on
semble bien loin de ce printemps-là ! On en est
même revenu, semble-t-il ! La parabole de
Sulivan n’a plus guère de disciples. Même les
folies charismatiques ont été canalisées. Jaboud,
le pasteur de la compagnie illuminée de Jude,
voilà bien longtemps qu’il s’est fait virer,
tout comme Strozzi. La plupart de ceux qui sont
restés sont maintenant, le voulant ou non, au
service de la grande restauration. Mais des voix
courageuses se font à nouveau entendre.
Monseigneur Riobé est mort comme Sulivan voilà
trente ans. Monseigneur Gaillot, remercié lui
aussi, voilà déjà quinze ans. Au désert ! Pas
dans la ligne. Aujourd’hui, Monseigneur Rouet et
d’autres voix courageuses, un mystérieux
cardinal qui n’est pas sans évoquer le cardinal
de Mais il y la mer, s’efforcent pourtant
de faire entendre à nouveau la petite voix. Et
un grand nombre de chrétiens soudain dressent
l’oreille. « Des hommes et des femmes aptes à
parler l’Évangile, à le reconnaître, confiait
encore Sulivan à Jean Puyo : qui tentent
d’esquisser dans l’obscur la forme que prend
déjà la foi dans les consciences d’aujourd’hui ;
qui ont faim et soif d’une parole désintéressée,
d’une Église qui s’oublierait elle-même »
[13].
Ceux qui conduisent en haut lieu cette tentative
de restauration, tôt ou tard vouée à l’échec
puisque coupée de la vie et de l’aspiration des
hommes, peuvent-ils seulement entendre,
mesurent-ils vraiment qu’une fois pour toutes,
en dépit de l’exigence et du courage d’être que
cela suppose, la communauté humaine a tranché,
décidant de s’en remettre à son destin. Et qu’en
son sein les chrétiens ne sauraient plus jouer
solo ni prétendre donner le tempo. Et qu’il n’y
a pas d’autre lieu pour la rejoindre que
d’habiter comme le Christ parmi les hommes,
incognito peut-être, sans tous les signes de la
puissance. Et que précisément ce serait là,
peut-être, que l’Église deviendrait pour de bon
capable de Dieu, capable de ce que disait le
Christ s’adressant à son père, du creux d’une
vie humaine pleinement libre et aboutie, jusqu’à
la déréliction de la croix, jusqu’à l’abandon
même.
L’expérience de ces prêtres, c’est aussi
l’expérience de Sulivan qui l’a conduit à
vouloir revenir à une parole plus directe,
adressée à ceux de son Église, même s’il sait
que peu sont capables d’entendre et surtout de
mettre en œuvre. Parce que c’est sans
complaisance ! Beaucoup de ceux qui sont
partis, au moment même où ils croyaient tout
lâcher, renoncer à tout, se découvrant pauvres,
nus, vers de terre, abandonnés de tous,
faisaient cependant, comme emplis d’un amour
inconnu, pour la première fois de leur vie,
l’expérience d’un absolu. Ils se sentaient
infiniment reliés, comme jamais ne les avait
reliés tout l’appareil de la sainte communion
catholique, universelle. Enfin ils touchaient
terre ! C’est dans l’expérience de leur
singularité la plus dépouillée qu’ils
rencontraient l’autre vraiment. Ils éprouvaient
l’humaine communion et en son cœur ils
entendaient battre le cœur d’un amour pour
lequel ils n’avaient plus de mots. C’est pour
eux, à cause d’eux, parce qu’il ne saurait se
taire après avoir entendu ce qu’il a entendu,
tous leurs témoignages, que Sulivan écrit
Matinales, Itinéraire spirituel, La traversée
des illusions, Quelques temps de la vie de Jude
et compagnie, Passez les passants, Les hommes du
souterrain, L’Exode… Sans oublier sa
chronique libératrice pour les lecteurs de
Panorama : Parole du passant. Dès lors
plus de littérature, mais le sentiment d’une
urgence à transmettre. Avez-vous remarqué le
mouvement dans tous ces titres, l’allégresse, la
nécessité impérieuse de marcher, d’avancer, de
traverser…
La nécessaire traversée
Sulivan sait, en effet, tandis qu’il écrit au
cours de ces cinq dernières années de sa vie et
de son œuvre que l’hiver est proche. L’hiver
d’une certaine nuit de l’institution qui n’aura
pas su renoncer à sa puissance. Il ne croit pas,
il ne croit plus, comme Légaut en sera de son
côté de plus en plus persuadé lui-même dans les
dernières années de sa vie, que l’Église
engoncée dans son appareil de pouvoir saurait
accomplir d’elle-même son Exode. Irait au
désert. Mais à chacun, seul à seul, il veut
indiquer une voie : celle de la Croix et du
paradoxe évangélique dont il écrit le Poème
depuis le premier jour. Il sait bien que la
nuit, tout comme les saisons, a son rythme
inéluctable. Elle succède au jour comme l’hiver
à l’été. Mais ce printemps qu’il vit, qu’il a
vécu, Sulivan sent de toutes ses forces qu’il
court à travers toutes les terres du monde et
que rien ne pourra l’arrêter. C’est un printemps
de la foi, même si c’est une foi nue, crucifiée,
dépouillée de toutes ses illusions. C’est de ce
printemps dont son œuvre témoigne. Vingt années
qui auront vu fleurir la sève de siècles et de
siècles endormis. Il y fallut quelques
prophètes. Un Pape qui avait pris le pouls du
monde. Avait exercé ses fonctions de diplomate,
entre autres à Paris, sur les lieux mêmes où
bientôt la force du printemps exploserait. Il
avait vu venir l’homme majeur de ce temps
prophétisé par Bonhoeffer dans l’hiver des
prisons nazies. Il avait su anticiper contre
toutes les prudences. Et les barrages allaient
céder. L’espérance envahirait de nouveau le
vieux corps fatigué, usé, de l’Église.
S’ouvraient les vingt années où tout était
possible. Les plus folles audaces théologiques,
liturgiques, morales eurent alors cours. Les
jeunes générations le savent-elles ? Et
nous-mêmes l’avons-nous oublié ? Mais dès le
Concile les forces de la peur et de
l’immobilisme étaient déjà à l’œuvre. Humanae
Vitae sonna comme un coup d’arrêt aux forces qui
voulaient faire confiance à la responsabilité
humaine. Bientôt la congrégation pour la
doctrine de la foi aura son éminent censeur,
mission qui le conduira naturellement dans les
temps de mobilisation générale à la fonction
suprême. Mais rien ne fera que ce printemps
n’ait pas eu lieu et qu’il ne continue son œuvre
partout à travers le monde… Rien ne pourra non
plus faire que le monde ne soit devenu au cours
de ces années et dans les années qui ont suivi
jusqu’à nos jours ce monde pleinement humain que
cherchait le Christ, confronté aux plus grands
dangers, aux pires séductions, mais capable
encore d’engendrer des disciples, des amoureux
de la Parole, et d’éveiller la flamme d’une foi.
La puissance de l’Église n’aura de sens que
renoncée, aux côtés d’hommes qui marchent à
l’obscur, capables d’un Dieu à naître de leur
cœur et de leurs mains, habitant leur avenir,
sans même parfois le nommer. Pour Sulivan, dès
1970, « témoin de la face cachée de la foi, la
déchirure actuelle de l’Église est le signe
prodigieux de la Croix… Pour lui, à mesure que
ce qui est mort tombe, l’Église redevient le
signe de la Résurrection » [14].
Lire Sulivan aujourd’hui est œuvre de résistance
autant que d’espérance. L’important est de
savoir où l’on met son espérance. Est-ce
toujours dans le règne de la puissance et du
quantitatif ? Dans les ressources cléricales qui
semblent ne pas tarir à l’échelle de la
planète ? Dans les ordres néo-religieux et
rétrogrades qui offrent en guise d’allégeance
leur maîtrise sur l’appareil ecclésiastique ?
Dans l’augmentation encore sensible du nombre de
prêtres dans les pays du Tiers monde qui masque
en fait l’asphyxie des églises et des paroisses
d’occident faute qu’aient été posés les choix
courageux qui au cours des vingt années
printanières auraient prémuni l’Église du retour
des forces les plus conservatrices et les plus
éloignées de l’esprit évangélique ? Dans la
séduction qu’exerce à nouveau une conception
totalisante et sacralisée de la religion pour
des foules de jeunes et de moins jeunes
totalement insécurisés par l’exigence de
responsabilité, de liberté et d’invention, à
nouveaux frais, des nouvelles formes de lien
social qu’exige la société contemporaine ?
Est-ce ainsi qu’elle peut jouer son rôle de
ferment dans la conscience des hommes
contemporains ?
Non certes ! L’essentiel se joue ailleurs :
«dans la pauvreté et finalement dans la chair
des hommes qui est la chair de Dieu »
[15].
Sulivan a vu venir « l’homme sans gravité »
[16] dont
parlent Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun. Et
ça lui paraissait d’une autre urgence que tous
les débats internes à l’Église. Sa lecture de
Nietzsche l’avait mis de plain-pied avec
l’avènement de la modernité. Il a trop bien
compris, bien avant l’heure, l’homme nécrosé,
normosé, sous-développé spirituellement,
malheureux. Et c’est du cœur de cette modernité,
perdu dans le désert de la grande ville, qu’il a
relu l’Évangile. Non pas pour faire un cours de
morale. Non pas pour réécrire un nouveau
catéchisme adapté à l’esprit de ce temps comme
on dit en langage officiel. Non ! mais pour se
mettre, comme le Christ, à l’écoute des
souffrances et des désirs qui habitent le cœur
de l’homme, notre contemporain. Empli d’une
infinie tendresse et compassion. Car si le ton
de sa voix est rude, si ses voltefaces sont
parfois abruptes, il réserve souvent sa colère
comme Jésus aux pharisiens qui imposent aux
autres des fardeaux qu’ils ne veulent soulever
du petit doigt. C’est dans ce monde, comme il
est, qu’il a reconnu le grain de sénevé, qu’il a
voulu lui-même être levain dans la pâte, sans
précipiter l’heure… Car l’heure vient, Femme,
crois-moi, elle est déjà venue où ce n’est plus
sur cette montagne, ni à Jérusalem que l’on
adorera en Esprit et en vérité… De vrais
adorateurs, en Esprit et en vérité, voilà ce que
cherchait le prophète Sulivan, œuvre de l’abbé
Joseph Lemarchand, comme en son temps le
prophète Zarathoustra, imaginé par Nietzsche.
Deux fictions, deux créations, dans lesquelles
l’un et l’autre jetèrent toute leur foi et
toutes leurs forces. L’un fils et petit-fils de
pasteur vécut avec intensité l’hibernation de la
vieille pensée théologique et métaphysique et
tenta de tout son feu intérieur de faire fondre
la banquise. Il y brûla sa raison. L’autre eut
la chance, perché sur les épaules de son génial
maître, d’entrevoir la lumière d’un printemps.
Son œuvre est un bouquet d’édelweiss, cueilli
sur les hauteurs, ou une branche d’olivier
apportée par la colombe pour nous dire que la
terre est proche où tout homme pourra se
réconcilier avec son frère, quelles que soient
sa race, sa religion, sa culture, ses croyances
ou ses non-croyances, et que dans cette
réconciliation même demeure l’Esprit vivant
promis à tous.
L’exode, chemin d’intériorité
L’exode de Sulivan, ne suit-il pas le chemin de
l’Exode de Dieu en ce printemps de l’Église : un
Exode vers l’homme. Une sortie de sa puissance
et de tous les abus qu’en son nom l’homme a pu
accomplir, jugeant et condamnant son frère. La
voie d’Exode c’est pour Sulivan avant tout celle
de l’abaissement de Dieu, de la kénose, de la
crucifixion, non pas comme un sacrifice mettant
l’humanité en dette, mais comme une voie d’amour
au cœur de tout homme écartelé. La voie d’un
Dieu qui se donne à l’extrême de son humanité.
En régime chrétien, comme le dit Sulivan,
l’Exode, c’est le synonyme exact de la Croix.
Finie l’eucharistie spectacle : l’eucharistie au
cœur. Exode de Dieu en Dieu au cœur de tout
homme. Avec ou sans mots pour le dire. Sans
confession. Sans rites. Blessure dans l’absolu.
L’Exode veut le lieu vide, l’absence habitée
révélée par l’Évangile : nous voilà au cœur de
la spiritualité de Jean Sulivan. La Parole qui
ne cesse de nous engendrer, dans le vide de tout
langage, en dessous des mots. « Mon rêve, confie
encore Sulivan, serait d’écrire sans jamais
parler de Dieu, de religion, et cependant mon
livre donnerait le désir de passer la frontière,
ouvrirait à la prière » [17].
L’Esprit de Jésus, c’est
Dieu qui ne se donne qu’en s’absentant. Comment
est-ce possible une telle joie qui torture ?
Restera sans cesse à rouler la pierre pour
découvrir Dieu au-delà de Dieu… Et notre exode
spirituel n’aura pas de fin. Nous sommes des
nomades, des sémites… désencombrer le mental,
détacher, liquider, pour laisser venir la petite
musique qui nous guidera vers le mystère de
l’absence-présence. « Le chemin de la foi est
aussi de désapprendre, écrivait Sulivan dans les
dernières pages de son récit de voyage en Inde,
le plus petit abîme : Dieu tout-puissant, tout
faible, inconnu, roi, seigneur, procureur,
avocat, juge, époux, amant de l’âme, père.
Éliminez tous ces mots jusqu’à ce qu’il ne reste
rien. Rien c’est cela qu’on nomme Dieu,
condamné à ne pas intervenir sous peine de faire
de nous des immatures » [18].
Nul doute que c’est au cours de son voyage en
Inde, auprès d’Abhis, dans la perte de tous les
repères culturels, des habitudes mentales, des
discours rodés sur Dieu, que Jean Sulivan
éprouva le plus intensément dans sa chair la
force de cette grande voie mystique et
silencieuse qui traverse l’Évangile : cette voie
de l’intériorité qui lui était redonnée dans
cette terre des origines, en dehors de toute
dualité, dans l’instant-même. Cette voie qui est
celle de Paul, de Jean l’Évangéliste, de Maître
Eckhart et de Jean de la Croix, tout comme elle
est celle du Vedanta dans laquelle Le Saux avait
plongé, du Zen ou du Tao. Sans cesse il en
invoquera par la suite le Poème dans son œuvre.
Comme une prière ne cessant en lui de se prier.
Cette voie que l’on retrouve aussi dans la
théologie séculière moderne, de Tillich à
Bonhoeffer, à Robinson, à Rubem Alves, à Légaut
à Feillet… Toutes ces théologies de la
libération de Dieu en l’homme et de l’homme en
Dieu que la puissance religieuse s’est toujours
efforcée de recouvrir de sa splendide vérité…
cette voie de la non-dualité qui ne peut
s’atteindre sans doute que dans la plénitude du
silence.
Voilà où nous conduit finalement l’Exode de
Sulivan : à avoir un cœur large pour entendre
sous les bruits et la fureur du monde, mais
aussi sous les paroles bruyantes qui prétendent
parler de Dieu, le silence ténu, le souffle de
la petite musique qui nous tire en avant de
nous-mêmes… « Le nom de dieu en hébreu
est à l’inaccompli, à peu près notre
futur, écrit Marie Balmary : je serai qui je
serai. Si c’est, à en croire les hommes qui
ont écrit la Bible, le nom de dieu, c’est
peut-être aussi le nom de l’homme. Et
cela le thérapeute s’en réjouit pleinement »
[19].
C’est aussi une sorte de guérison que nous
apporte l’écriture de Sulivan : par ce travail
incessant d’une respiration autour et par
l’absolu qui nous habite… cette ouverture sur
cet espace sans mot, secret, indicible, à
l’intérieur de nous-mêmes, sur lequel nul n’a
prise. Ce réchauffement à « l’étincelle du
divin » en soi… cette « joie imprenable »… C’est
cette croissance pour contenir davantage, ce
massage de l’âme, qu’il nous donne, d’un bout à
l’autre de son œuvre. Et il nous fait confiance
pour cela ! Il s’adresse à chacun de nous seul à
seul.
Je garde comme un appel à cette recherche cette
confiance secrète qu’il inscrivit à mon
intention ce matin de Pentecôte 1978 sur le
livre Devance tout adieu : c’est une
parole qui aide à contenir davantage, à entendre
mieux, à devenir vraiment lecteur, s’emparant du
texte pour en faire sa propre nourriture… Ainsi
l’œuvre de Sulivan : une sorte d’invitation à
fêter Dieu au désert, comme le dit le Psaume, à
entreprendre cette ronde joyeuse autour d’un
creux, d’un vide, d’une absence, chacun à
égalité avec son frère, membre de la communauté
humaine… ouvert au souffle qui traverse, capable
de dilatation intérieure, au-delà de toute
culpabilité, présent à soi-même et au monde.
C’est encore ainsi que je vois Sulivan, en ce
matin de Pentecôte, sur les remparts de St-Malo,
élargissant son cœur au souffle du monde, tout
comme son grand devancier, Féli de Lamennais, un
siècle et demi plus tôt : percevant ce souffle
qui les emporte, qui les prépare à contenir ce
que nul n’a jamais entendu, et qui, dans le même
temps, comme aux marins de l’absolu, leur intime
l’exigence intérieure, irrépressible, d’aller
raconter cela aux autres lorsqu’ils seront
revenus.
Finalement je ferai bien de Sulivan et de son
œuvre adressée aux petits chrétiens
d’incertitudes de son temps, avec quelques
complices comme Michel de Certeau, Marcel Légaut
ou son disciple, Bernard Feillet, les
précurseurs, après des siècles de la pastorale
d’encadrement, de la « pastorale
d’engendrement », ou plus précisément de la voie
nue de l’engendrement évangélique, si
magnifiquement introduite par Christoph
Théobald, Philippe Bacq, André Fossion et
quelques autres, dans leur livre Une nouvelle
chance pour l’Évangile [20] :
comme un nouveau
commencement pour l’Évangile, son Kairos, son
moment favorable, son printemps, dans un monde
dégagé de son armature religieuse de
chrétienté : disponible à l’inédit de la
rencontre, à ce qui se joue de neuf entre des
hommes à nouveau étonnés par ce qui se prie en
eux, en dehors de tout langage religieux ;
capables d’entendre ce message de Pâques que les
femmes entendirent devant le tombeau vide :
« N’ayez pas peur. Il n’est pas ici… Il vous
précède en Galilée. » Autrement dit ne le
cherchez pas dans ce temple, ou sur cette
montagne, ou dans ce tombeau vide… il vous
devance, chacun, dans la terre de son origine ;
et c’est dans cette terre de la rencontre
interhumaine qu’il ressuscite avec vous chaque
jour !
C’est encore ce matin-là de Printemps où il
entend se prononcer en lui les premiers mots de
l’Exode, que Sulivan nous partagera ces
phrases échappées, comme un chant, consignées
par l’ami Jean Lemonnier : deux complices
aujourd’hui réunis dans le souffle silencieux
d’une absence !
« Vivre, c’est ne pas s’arrêter en route,
Ne pas se figer socialement,Ne pas enfermer les
autres dans un jugement.
Veni Sancte Spiritus,
Le Saint-Esprit c’est la liberté spirituelle.
Sulivan danse devant l’arche.
Le Saint Esprit vient bouleverser nos jeux.
Il est possible d’accéder au Salut dans
l’instant même.
Tout est changé. Tout reste à faire.
Tout est en germe. Tout est passage.
Le Saint-Esprit est cette liberté fantastique
qui nous est donnée.
Il n’est pas au bout du cheminement, il est
dedans.
Il n’y a pas de libération faite une fois pour
toutes,
Elle est toujours à faire.
Dès qu’un homme parle de sa propre voix
Il affirme qu’il y a en chacun une liberté
fantastique.
La liberté se prend » [21].
Communication faite dans le cadre d’un colloque à
Ploërmel en Bretagne, les 24 et 25 avril 2010,
pour célébrer les trente ans de la mort de l’ami
Jean Sulivan.
[1]
Jean Sulivan, Ligne de crête,
Paris, DDB, 1978, p. 157.
[2] Gabrielle
Baron, Mémoire vivante, Le Centurion,
1981, p. 303.
[3]
PaulTihon, Pour
libérer l’Évangile, Collection
« Théologies », Editions du Cerf, Paris, 2009.
[4] Jean
Lavoué, Jean Sulivan, je vous écris, Paris, DDB,
2000.
[5] Jean
Sulivan, L’instant l’éternité, Bernard
Feillet interroge Jean Sulivan, Paris, Le
Centurion, 1978, p. 17.
[6]
Interview Panorama, janvier
1998.
[7] Dernière
parole aux lecteurs de Panorama in Jean Sulivan,
Parole du passant, Panorama aujourd’hui /
Le Centurion, Paris, 1980, p. 119.
[8] John
A. T. Robinson, Dieu sans Dieu, Nouvelles
éditions latines, Paris, 1964. La nouvelle
réforme, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel,
1967.
[9] Jean
Sulivan, Dieu au-delà de Dieu, Paris, DDB,
1982, p. 238.
[10] Dernières
lignes de Matinales, Gallimard, 1976.
[11] In
Sulivan et l’intériorité, Rencontres 13, p. 26.
[12] Jean
Sulivan, Car je t’aime, ô éternité !
Paris, Gallimard, 1966, p. 164 et 210.
[13]
Ibid, Sulivan et
l’intériorité, p. 28.
[14]
In revue Planète, août 70, p.
88.
[15]
Jean Sulivan, Les hommes du
souterrain, in Ligne de crête, Paris, DDB,
1978, p. 217.
[16]
Charles Melman, Entretiens
avec Jean-Pierre Lebrun, L’homme sans
gravité, Paris, Denoël, 2002.
[17]
Ibid, Planète, août 70 p. 88.
[18]
Jean Sulivan, Le plus petit
abîme, Paris, Gallimard, 1965.
[19]
Marie Balmary,Je serai qui
je serai, Alice éditions, Bruxelles, 2001,
p. 74.
[20]
Sous la direction de Philippe
Bacq et Christoph Théobald, Une nouvelle
chance pour l’Évangile, vers une pastorale
d’engendrement, Lumen Vitae, Bruxelles,
2004.
[21]
Jean Sulivan, Saint Malo, La
Briantais, Pentecôte 1978.
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