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Nous vivons à une époque où toute tradition
religieuse est suspectée d’engendrer la
violence.
Un arabe face à Auschwitz, le dernier ouvrage
de Jean Mouttapa, directeur du département
Spiritualités des Éditions Albin Michel,
spécialiste des religions et du dialogue
interreligieux, rend compte d’un événement
regroupant des chrétiens, des juifs et des
musulmans, croyants et non croyants, dans une
démarche commune appelée Mémoire pour la paix.
Ces personnes se sont rassemblées au lieu le
plus emblématique de la Shoah, pour vivre une
expérience de rencontre, de dialogue et de
connaissance mutuelle. Jean Mouttapa a bien
voulu répondre aux questions
de la revue
Relations sur le sens de son
engagement.
Relations : Un arabe face à Auschwitz, de même que votre ouvrage
précédent, Religions en dialogue, écrit
il y a quelques années, rendent compte d’un
engagement qui vous est cher, celui du dialogue
des religions. Quel sens donnez-vous à celui-ci?
Jean Mouttapa :
Le dialogue interreligieux est pour moi
indissociable de l’expérience chrétienne. De par
le mystère de l’incarnation auquel il se réfère,
le christianisme a une vocation de médiateur
entre les êtres humains, en toute transparence
et dans la plus grande invisibilité possible. La
parabole évangélique du grain, en cela,
s’applique totalement à lui : « Si le grain ne
meurt, il ne portera pas de fruit. » Pour que
vive l’Évangile, que l’Église a pour seule
fonction de transmettre, il est peut-être
nécessaire qu’un certain christianisme
sociologique trop sûr de lui fasse l’expérience
d’une kénose, comme Dieu l’a faite à
travers l’homme Jésus – en se dépouillant de sa
condition divine –, et qu’il se dépouille ainsi
de toute volonté de puissance.
Historiquement, le christianisme est, avec
l’islam, la religion la plus impérialiste, celle
qui s’est répandue dans le monde entier, pour le
meilleur et pour le pire et avec les pires et
les meilleurs moyens. La conséquence paradoxale
est que le christianisme est certainement la
religion qui s’est le plus confrontée aux autres
cultures au fil de l’histoire, comme on l’a vu
avec les jésuites Matteo Ricci, en Chine, et
Robert de Nobili, en Inde, ou avec le dominicain
Bartolomé de Las Casas, dans les Caraïbes. Cette
expérience de confrontation et de rencontre
fructueuse nous donne des outils pour
approfondir un authentique dialogue
interreligieux.
Le
christianisme ne peut qu’en tirer profit. Un
dialogue avec l’Orient, par exemple, en
particulier à travers l’Inde, la Chine et le
Japon, est essentiel pour redécouvrir des
dimensions perdues ou non explorées du
christianisme occidental – je pense à
l’expérience d’une méditation ultime, dont on
n’a des exemples que chez certains mystiques,
alors que l’Orient chrétien l’a beaucoup plus
cultivée.
Mais, pour
moi, avant d’être une expérience proprement
religieuse, le dialogue interreligieux renvoie à
une expérience de fraternité humaine
fondamentale, au-delà des clivages et des
étiquettes politiques, religieuses et ethniques.
C’est ce que j’ai vécu à travers Mémoire pour
la paix. Le discours religieux est passé au
second plan. En ce sens, situer la relation
entre les trois monothéismes uniquement sous
l’égide d’une filiation à Abraham est nettement
insatisfaisant. Cette relation doit retrouver
une dimension citoyenne. L’ouverture aux autres
religions ne peut se faire dans l’oubli de la
transformation du monde.
Mais pour
être crédibles, les chrétiens doivent être
conscients de la catastrophe historique que
représente une certaine histoire de l’Église
inscrite dans l’histoire humaine. Alors, il
devient possible de dire au monde, et à
l’Occident en particulier, que l’inspiration
évangélique peut aussi servir dans l’exploration
de la dimension de la fraternité, ce troisième
terme de la devise républicaine française trop
souvent oublié, et dans l’approfondissement de
la démocratie.
Rel. :
Dans le dialogue avec l’islam et le judaïsme,
les chrétiens jouent-ils, selon vous,
suffisamment leur rôle?
J. M. :
Malgré les bonnes volontés, ce qui se fait est
souvent insuffisant. C’est aussi vrai en France,
qui pourtant possède des atouts considérables.
Elle est le pays d’Europe où vit la plus grande
diaspora juive ainsi que la plus grande
population musulmane, et cela, dans un contexte
de laïcité. Elle devrait être un creuset du
dialogue judéo-musulman dans le monde. C’est
loin d’être le cas.
Les chrétiens se trouvent à l’origine de nombreuses
rencontres interreligieuses, mais ils n’arrivent
pas à mobiliser la participation. Ces
rassemblements réunissent la plupart du temps
95 % de chrétiens, 3 % de juifs et 2 % de
musulmans. Pourquoi cette incapacité des
chrétiens à être un élément rassembleur? Je
pense que c’est par peur du risque, par manque
de prophétisme. Pourtant le voyage Mémoire
pour la paix montre qu’il peut en être
autrement. Cela a surpris tout le monde.
En effet, à
la suite de ce voyage, des dizaines de
rencontres ont eu lieu en province et à Paris
entre juifs, musulmans et chrétiens. De là est
né un début de structure, à l’initiative de
membres de l’Union des étudiants juifs de France
et de groupes d’origine maghrébine. Ils
s’étaient rencontrés au cours du voyage et ils
ont établi ensemble un regroupement qui
s’appelle COEXIST et qui a essentiellement pour
fonction d’aller, par binôme – un intervenant
juif au côté d’un intervenant musulman –, dans
les collèges pour parler du racisme ou du
respect des droits.
Il y a,
certes, des rencontres officielles entre imams,
rabbins et évêques, dans le cadre desquelles est
réaffirmée leur volonté de paix. Mais le
dialogue des religions est une chose trop
sérieuse pour être laissée aux seuls religieux!
Il faut que les laïcs des trois religions
s’investissent d’une autre manière. Il y a
cinquante ans, l’Amitié judéo-chrétienne de
France ne s’est pas constituée entre les évêques
et les rabbins, mais grâce au concours de laïcs
et d’intellectuels qui, après le désastre de la
Shoah, ont voulu réfléchir ensemble. L’Amitié
judéo-chrétienne de France a fait depuis lors un
travail extraordinaire, précisément parce qu’il
s’agissait de laïcs et non pas de gens de
l’institution.
Par ailleurs, depuis un certain nombre d’années, nous
assistons, en France, à un phénomène
problématique qui fonctionne selon ce que
j’appelle la logique du tiers exclu. Le
rapprochement de chrétiens, catholiques et
protestants, avec le monde musulman s’accompagne
parallèlement d’un éloignement vis-à-vis du
monde juif. Ce phénomène s’explique par notre
incapacité à penser une fraternité qui soit
vraiment universelle et qui ne se fasse pas aux
dépens d’un tiers. Le rapport avec le monde
musulman est si difficile à établir qu’il
demande un investissement énorme. Alors, on se
focalise sur cette relation bilatérale jusqu’à
en oublier le tiers, en l’occurrence, le monde
juif. Il y a 30 ans, c’était le contraire : les
chrétiens engagés dans le dialogue avec le monde
juif passaient assez volontiers sous silence la
question palestinienne.
Rel. :
Vous insistez beaucoup sur un travail de
mémoire, comme condition essentielle à un
authentique dialogue interreligieux.
J. M. :
Il faut absolument explorer sans complaisance
notre propre histoire. Les chrétiens y ont été
presque obligés moralement par la Shoah. Le lien
était trop évident entre l’anti-judaïsme
traditionnel chrétien et l’antisémitisme païen
et pseudo-scientifique de la fin du XIXe
siècle, qui est lui-même à l’origine de
l’antisémitisme exterminateur nazi. En étudiant
l’histoire, on ne peut que constater une
certaine continuité dans ces dérives
successives. Par exemple, l’Inquisition
espagnole a été le point de départ d’une
ethnicisation de l’anti-judaïsme chrétien.
Jusqu’au XVe siècle, le juif converti
était un chrétien comme les autres. À partir de
la persécution des « nouveaux chrétiens » sous
l’Inquisition, le christianisme a perdu son
universalisme religieux.
Ce retour aux sources est loin d’avoir été mené à terme. Je
rappelle souvent la phrase du psychanalyste
français Daniel Sibony : « L’origine de la
haine, c’est la haine de l’origine. » Je crois
que telle sera la grande affaire du
christianisme du XXIe siècle.
S’attaquer au malaise qui naît de cette origine
trouble : une religion qui se réfère à Jésus qui
n’est pas fondateur de religion! Jésus est un
dissident, comme beaucoup d’autres dans le monde
juif du premier siècle, mais sa dissidence n’est
pas schismatique, c’est clair dans les
évangiles. Ceux-ci sont juifs, de part en part.
Jésus est un juif pratiquant qui vit et qui
meurt en juif.
Ce que
Jésus apporte de neuf, à mes yeux, c’est la
nécessaire distance du vrai croyant « qui n’a
qu’un Père », vis-à-vis de tout ordre social,
familial, politique… et même religieux, puisque
le religieux fait partie de « ce monde »,
c’est-à-dire de l’univers socio-culturel. La
mise en valeur de la liberté intérieure, qui
rend tout possible et qui dissout toute peur,
voilà la bonne nouvelle! Elle est d’ordre
universel, elle doit se vivre ou se revivre dans
d’autres cultures et dans le respect de ces
cultures.
Pour les
chrétiens, le judaïsme est donc cet « autre »
qui, au départ, fut « même ». L’enracinement du
christianisme, à l’origine, dans le judaïsme,
ainsi que sa différenciation radicale par la
suite sont deux éléments qui sont essentiels
pour saisir les défis contemporains du
pluralisme et penser tout rapport à l’altérité,
que ce soit à l’islam, à l’Orient ou à
l’Afrique.
Rel. :
Le pluralisme à l’intérieur duquel nous vivons
nous met en contact avec l’altérité présente
dans les diverses cultures qui se côtoient. Or,
cette diversité était autrefois organisée de
façon séparée, ce qui pouvait permettre aux
cultures de se reproduire, chacune dans son
propre espace. Le défi actuel n’est-il pas
d’apprendre à vivre ensemble sans nécessairement
faire un amalgame de toute cette richesse
qu’apporte la diversité?
J. M. :
La question primordiale de notre temps à
laquelle nous confronte la mondialisation, c’est
comment vivre le pluralisme dont nous ne pouvons
plus faire abstraction? Comment faire pour que
cette mondialisation ne provoque pas ce que
certains appellent le choc des civilisations?
Comment vivre, dans chacune de nos sociétés, le
rapport entre l’unité et la diversité dans le
respect des singularités culturelles inscrites
dans une vision de l’universel?
C’est toute
la difficulté de ne plus seulement tolérer
l’autre à condition qu’il reste à sa place, mais
de faire de l’autre une partie de soi-même, de
le reconnaître comme partie prenante de notre
propre identité. Ce travail possède ses dangers,
notamment le syncrétisme, mais malgré tout cela,
il est nécessaire. Cela exige l’analyse de ce
qui, au cœur même de mon identité, relève de la
relation à l’autre.
Je donnerai un exemple de la dimension « politique » de ce
type de démarche. Avec soixante historiens
français, je travaille sur un ouvrage consacré à
l’histoire de l’islam en France. Ce volume de
1200 pages rendra compte de la rencontre entre
l’Autre musulman et la France, qui commence
avant même que la France soit France! En 732,
Charles Martel arrête les arabes à Poitiers,
mais ceux-ci restent présents plusieurs
décennies dans le sud de la France. Puis, tout
au long de l’histoire, avant même les vagues
d’immigration du XXe siècle, les
relations – conflictuelles le plus souvent, mais
relations tout de même, ne cessent pas. Elles
imprègnent, qu’on le veuille ou non, toute la
pensée française, sa littérature, sa peinture,
etc. En réalité, on s’aperçoit que l’identité
française, dans l’histoire même de sa formation
au long cours, ne peut faire l’impasse sur son
rapport à l’autre, à cet autre que sont les
musulmans, et qui n’a jamais été pensé
sérieusement.
Il en est
de même sur le plan religieux. Il y aurait tout
un travail à faire pour comprendre comment le
christianisme lui-même, tel qu’il est constitué
aujourd’hui, est le fruit de polémiques diverses
et le fruit de visions différentes à l’intérieur
même de l’Église primitive. Nos textes
fondateurs sont eux-mêmes pluriels. Nous avons
quatre évangiles qui parfois se contredisent.
Mais c’est une chance pour le christianisme.
Nous avons parfois la vision d’un christianisme
monolithique sur lequel auraient poussé des
branches hérétiques ou schismatiques qu’il
aurait fallu couper les unes après les autres.
La réalité est contraire. L’hérésie, elle, est
première car le mot hérésie signifie choix. Les
différents choix possibles, les différentes
branches sont déjà dans les racines et ce n’est
que petit à petit qu’un christianisme plus ou
moins unifié (ou uniformisé) émerge de
ces polémiques avec les gnostiques ou avec les
Cathares. La diversité est constitutive. Il faut
creuser l’histoire et la géographie pour
comprendre que l’identité chrétienne n’est pas
monolithique; c’est un produit historique. À
partir de là, on peut comprendre que le sens de
la foi peut se déplacer. Et ne plus s’accrocher
à des formulations géographiquement situées et
historiquement datées peut nous permettre de
nous approcher d’une foi non idolâtre. Parce que
l’idolâtrie consiste à porter sa foi sur ce qui
n’est pas Dieu, sur ce qui n’en est qu’une
image.
Entrevue réalisée par Jean-Marc Biron
Revue
Relations de décembre 2006 (no
713).
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