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Jean RIGAL, prêtre diocésain, est professeur émérite à la
Faculté de théologie de l'Institut catholique de
Toulouse. Il a publié de nombreux ouvrages et,
récemment,
Ces questions qui remuent les croyants
(Lethielleux) et de nombreux articles sur
l'Église aujourd'hui et son inscription dans
Vatican II (voir en annexe de l'article).
Il peut paraître prétentieux de s’interroger sur la situation
actuelle de l’Église et sur son avenir. Qui peut
cerner des questions aussi vastes et aussi
complexes ? Tant de diversités se profilent.
Tant d’inconnues nous attendent. Tant
d’événements imprévisibles peuvent subvenir, à
long terme ou à court terme, sans oublier
l’action insolite de l’Esprit.
Il est tentant néanmoins d’affronter ce type de questions,
avec la modestie qui s’impose, sans vouloir être
exhaustif et en acceptant d’être, un jour,
démenti.
Un essai de diagnostic de la situation actuelle sera notre
point de départ. Il nous conduira à relever les
réponses que l’institution ecclésiale peut
apporter et à mettre en valeur des points de
rencontre majeurs entre l’Église et la
modernité.
1- Un diagnostic de la situation actuelle.
On peut considérer la situation actuelle en termes de
« noir » et « blanc » selon notre sensibilité et
notre poste d’observation. Nos réflexions vont
se centrer sur le monde occidental, et plus
particulièrement sur le contexte français, en
tenant compte de questions plus larges qui
dépassent mais englobent l’hexagone.
Des éléments positifs.
Beaucoup de ces éléments ne sont pas étrangers à l’impulsion
donnée par le concile Vatican II. Un effort de
mémoire s’avère indispensable.
Comme élément positif, relevons, parmi d’autres, la
participation accrue des laïcs chrétiens à la
vie et à la mission de l’Église. Quelques
décennies seulement nous séparent du temps où le
prêtre était la clef de voûte de tout le
dispositif ecclésial. Le code de Droit canonique
de 1917 définissait la paroisse à partir de
trois pôles : un territoire, une église, un
pasteur. À la même époque, on distinguait deux
formes d’Église : l’Église enseignante et
l’Église enseignée.
Certains ne manqueront pas de dire que « rien n’a vraiment
changé ». Cette opinion me paraît outrancière.
Certes, on peut admettre que la pression des
faits a été souvent le ressort de l’évolution
actuelle. On peut aussi déplorer que les
fondements spirituels et théologiques n’aient
pas été suffisamment mis en valeur. Néanmoins,
une avancée s’est produite, soutenue par le
concile. C’est cet aspect que je retiens en
premier lieu.
Devant l’ampleur de cette question, je me bornerai à évoquer
l’organisation des communautés chrétiennes. Un
document de l’épiscopat français (de novembre
2010) élaboré à partir d’une soixantaine
d’initiatives, montre l’ampleur des
transformations du paysage ecclésial. On a
parlé, à ce propos, de « révolution
silencieuse ». En voici les grandes lignes.
La présence chrétienne est aujourd’hui gravement confrontée,
en Occident, à une importante diminution des
prêtres et au vieillissement des chrétiens
pratiquants. Une première étape, qui s’est
achevée à la fin des années 1990, s’est déroulée
sous le signe du regroupement des paroisses et,
peu ou proue, en référence à la présence
centrale des prêtres. Mais comme l’avoue Mgr.
Papin, évêque de Nancy, cette solution a montré
rapidement ses limites. Trois conséquences
négatives découlent, me semble-t-il, de ce
dispositif : 1) Il cléricalise l’aménagement
pastoral, 2) il empêche toute forme de
renouveau, 3) de toute façon, pour des raisons
d’effectifs, il devient intenable.
De plus en plus, on prend conscience que l’avenir de la
présence chrétienne doit reposer, pour une large
part, sur la mobilisation des laïcs. C’est le
point majeur. Au service de cette animation ont
été multipliées des équipes d’animation
pastorale sous des formes variées, avec des
coordinateurs laïcs ou des délégués pastoraux,
parfois officiellement reconnus par une
nomination épiscopale et une célébration
liturgique. Ainsi, on encourage – après l’essai
avorté des « Adap » – les « Célébrations de la
Parole », pour le rassemblement de la communauté
chrétienne. En conséquence, les prêtres ont vu
leur mission devenir de plus en plus itinérante.
Bien sûr, certains évêques veulent maintenir l’ancien
dispositif en faisant appel à des prêtres
« extérieurs » (un millier en France), mais à
quel prix et jusqu’à quand ? Ces palliatifs
posent de nombreux problèmes et ne préparent pas
l’avenir. Il faudra bien, un jour ou l’autre,
que l’on sorte de l’impasse actuelle. Mieux
vaudrait ne pas trop tarder.
Ici ou là, on insiste sur le fait que le nouveau dispositif
pastoral n’est pas uniquement dû à la diminution
du nombre de prêtres mais repose sur « le
sacerdoce des baptisés », en conformité à
l’enseignement de Vatican II. Souhaitons-le. Il
se pourrait que les événements conduisent à
appliquer l’enseignement conciliaire, mais il
vaudrait mieux en avoir conscience. Le concile
n’est pas fait seulement pour justifier nos
choix, mais pour les éclairer, les interroger et
leur donner un nouvel élan.
On peut relever aussi le renouveau liturgique promu par le
concile. Le temps n’est pas si loin où l’on
parlait, en termes d’obligation, « d’assister »
à la messe, le prêtre étant considéré comme le
seul « célébrant ». Ce n’est pas faire preuve
d’un optimisme excessif que de souligner combien
cette pratique s’est sensiblement améliorée. Les
textes officiels ne manquent pas à cet égard.
Ils insistent sur le fait que c’est l’assemblée
tout entière qui célèbre, reprenant les
déclarations du concile.
A preuve, le très officiel Catéchisme de l’Église catholique.
« C’est toute la communauté, le Corps du Christ
uni à son chef (le Christ) qui célèbre. Les
actions liturgiques […] appartiennent au Corps
tout entier de l’Église, elles le manifestent »
(N° 1140). Le ministre ordonné (évêque ou
prêtre) rappelle, de par la configuration même
de l’assemblée dont il est membre, que celle-ci
n’est pas maîtresse de l’eucharistie, qu’elle le
reçoit comme un don, une convocation et un
envoi. On ne peut, cependant, oublier que
beaucoup de pratiquants n’ont pas vraiment
découvert la signification de la démarche
liturgique pour entrer dans sa compréhension et
son déroulement. De plus, son lien vital avec la
communauté humaine est loin d’être pleinement
perçu. Pour beaucoup d’entre eux, « la messe »
reste encore une sorte d’acte de dévotion.
Une fréquentation plus assidue de la Parole de Dieu apparaît
comme un troisième élément positif. Le concile
Vatican II a demandé que « l’accès à la Sainte
Écriture soit largement ouvert aux chrétiens ».
(SC22). Globalement, l’Église n’est pas restée
sourde à cet appel. On pense, en particulier,
aux multiples traductions de la Bible et à leur
diffusion, à l’introduction de la lecture de
l’Ancien Testament dans la messe dominicale, au
rôle de l’homélie, aux partages de « la Parole »
dans différents groupes, parfois œcuméniques. On
donne du relief à la liturgie de la Parole, non
seulement comme une catéchèse mais comme un
élément constitutif de la célébration
liturgique, qu’elle soit eucharistique ou non…
Les célébrations dominicales de la Parole se
multiplient et ce mouvement est appelé à
s’étendre.
La restitution de la Parole de Dieu à la communauté
chrétienne est l’un des fruits les plus évidents
de Vatican II. Dans cette fréquentation de la
Bible, beaucoup de baptisés font deux
découvertes. Dans la Bible, Dieu s’adresse à
nous avec des mots humains « à la manière des
hommes », comme disait St Augustin et le reprend
Vatican II. Il intervient au cœur des événements
et de l’histoire. De plus, les baptisés
découvrent que la Parole de Dieu n’est pas de
l’ordre de la justification ou du simple
enseignement mais de l’appel. Cette parole ouvre
des passages et sollicite notre engagement, plus
qu’elle ne répond à nos questions.
Un autre point concerne la formation des chrétiens. Tous les
diocèses ont conscience de son importance,
fondée sur la vocation baptismale et sur
l’urgence des besoins. Sans une certaine
formation spirituelle, doctrinale, pastorale,
les chrétiens (évêques, prêtres diacres,
religieux, laïcs) se découragent et ne peuvent
remplir adéquatement leur mission. On ne peut en
rester au catéchisme de son enfance, au moment
où l’on doit exercer des fonctions ecclésiales
et affronter des questions nouvelles et fort
décapantes pour ceux « qui croient ».
Relevons aussi un progrès sensible dans le climat qui règne à
l’intérieur des communautés chrétiennes. Des
relations nouvelles se sont établies entre les
membres de ces communautés, empreintes de
simplicité, de convivialité et de reconnaissance
mutuelle : en bien des cas, la distance, la
soumission, la supériorité ont cédé le pas à la
proximité, à la confiance, au partage, à la
responsabilité commune. Dans l’encyclique
Vehementer nos (1906), le pape Pie X
déclarait : « L’Église est, par essence, une
société inégale, c’est-à-dire comprenant deux
catégories de personnes, les pasteurs et le
troupeau, et ces catégories sont tellement
distinctes entre elles que dans le corps
pastoral seul, résident le droit et l’autorité
nécessaires pour promouvoir et diriger tous les
membres vers la fin de la société ». La
situation actuelle est globalement autre, même
si certains chrétiens quittent l’Église qu’ils
considèrent comme une « chape hiérarchique » où
ils ne peuvent se situer en baptisés majeurs et
responsables.
La diminution du nombre de prêtres entraîne paradoxalement
une double conséquence : elle permet aux
chrétiens laïcs de mettre en œuvre leur vocation
baptismale, mais dans le même temps, elle risque
de survaloriser le rôle des prêtres, moins
nombreux, et donc jouissant d’une notoriété et
d’une sacralisation d’un nouvel ordre. Une
ordination presbytérale est devenue un événement
diocésain de grande ampleur.
Dans ce diagnostic positif, on ne saurait oublier
l’œcuménisme et le dialogue interreligieux. Là
encore, il importe de se rappeler d’où nous
venons : de guerres fratricides et de
séparations étanches. Aujourd’hui – sauf
exception – les relations sont devenues
cordiales. Vatican II a ouvert la voie.
Désormais, le débat porte essentiellement sur la
conception de l’unité de l’Église. C’est ainsi
que bien des Églises protestantes accepteraient
que nous formions « une communauté d’Églises
pacifiquement divisées », et que l’œcuménisme se
contente de rencontres fraternelles et d’un
témoignage commun. On sait que la primauté
romaine, avec ses organismes centralisateurs,
reste un obstacle majeur pour les Églises
orthodoxes, d’autant plus que le peuple
orthodoxe est fortement opposé, en beaucoup
d’endroits, au principe même de l’unité des
Églises. On ne saurait oublier les nouvelles
graves divergences survenues avec la Communion
anglicane à propos des ministères féminins et de
la morale chrétienne (homosexualité), alors que
le dialogue théologique sur l’unité de communion
et la sacramentalité semblait prometteur.
Vatican II devient une référence très éclairante
lorsqu’il encourage les Églises à chercher
ensemble la vérité du Christ plutôt qu’à se
comparer mutuellement ou à mener des tractations
réductrices, pour parvenir à un dénominateur
commun.
Le dialogue interreligieux est une nécessité, et d’autant
plus que certaines régions de la planète sont
une poudrière. Le concile a publié toute une
Déclaration sur « Les religions non
chrétiennes ». Pas d’anathème, pas de
condamnation comme on le faisait autrefois. Une
volonté de dialogue. La rencontre des religions
s’oriente aussi vers une action commune pour le
respect des droits de l’homme et le combat pour
la paix. Il est utile de se rappeler le contenu
de la Déclaration d’une centaine de
personnalités de la communauté musulmane de
France, en 2011, suite aux attentats odieux qui
ont été perpétrés. Elles dénoncent « les
atrocités commises au nom de l’Islam ». Elles
rappellent, haut et fort, que « ces meurtriers
ne sont pas l’islam… ». « Le meurtre de
chrétiens,
comme de tout être humain, est une horreur absolue… Construisons partout
le vivre ensemble dans nos pays
multiconfessionnels ».
Terminons ce premier volet du diagnostic en évoquant la
nouvelle posture que l’Église catholique adopte
– même si cela reste trop modeste –
à la rencontre de la modernité. Faut-il rappeler les paroles
vibrantes du pape Jean XXIII à l’ouverture du
concile : « L’Église préfère recourir au remède
de la miséricorde, plutôt que de brandir les
armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt
que de condamner, elle répond mieux aux besoins
de notre époque en mettant davantage en valeur
les richesses de sa doctrine ». « Condamner »,
n’est-ce pas justement ce que Pie IX avait
fait, cent ans plus tôt, en 1864, avec le
Syllabus qui dressait la liste des 80
« principales erreurs de notre temps » ? Avec
Vatican II, dans le cadre d’un enseignement
conciliaire solennel, l’Église catholique sort
d’un siècle et demi d’affrontements avec le
monde moderne. De manière plus explicite, elle
souhaite engager un « dialogue mutuel » avec le
monde.
Ces ouvertures du concile ne sont pas restées sans écho. On
cite volontiers la contribution d’un groupe de
travail de la Conférence des évêques de France
sur les difficiles questions de bio-éthique. Le
mot « dialogue » apparaît huit fois dans
l’introduction, et il indique bien l’esprit du
dossier. On peut relever, aussi, les
interventions épiscopales concernant le travail
du dimanche, l’expulsion des Roms, mais
également l’action caritative et la création
des comités de solidarité dans les diocèses. Il
faudrait s’attarder sur ce qu’on appelle « la
laïcité à la française » qui repose, certes, sur
un équilibre fragile et mouvant, mais qui n’est
guère utilisée par les hommes politiques comme
support d’une croisade anti-religieuse. Depuis
février 2001, alors que Lionel Jospin était
premier ministre, l’Église catholique et l’État
ont des rencontres régulières. Au moment des
élections, les évêques français n’orientent plus
les choix politiques mais préfèrent en rappeler
les enjeux. Sur un autre plan, nombre d’entre
eux se montrent favorables à la construction
de mosquées, ce que certains leur reprochent.
Dans les « Nouvelles brèves » du journal La
Croix, le 8 février 2011, Mgr Dubost, évêque d’Evry,
reconnaît : « Chaque jour, je vois des lettres
enflammées : je ne donnerai plus au denier de
l’Église ; puisque vous aimez tant les
musulmans, faites la quête parmi eux ».
Les côtés sombres d’un diagnostic
Pour beaucoup de commentateurs, le catholicisme français est
en perte de vitesse. On parle d’un mouvement
continu de déclin. Le fait que certains
s’emploient à relativiser ce diagnostic en
évoquant la situation d’autres continents ne
change rien à la réalité que nous vivons chez
nous et dans la plupart des pays occidentaux.
D’ailleurs, la Lettre aux catholiques de France,
déjà en 1996, reconnaissait cet état des lieux.
« Nous ne pouvons pas nous masquer les indices
préoccupants qui concernent la baisse de la
pratique religieuse, la perte d’une certaine
mémoire chrétienne et les difficultés de la
relève. C’est la place et l’avenir de la foi qui
sont en question dans notre société ». Il faut
reconnaître cette décroissance du catholicisme
occidental, aussi lucidement que possible. « Des
pans entiers s’écroulent », avouait le cardinal
Marty. Que ne dirait-il pas aujourd’hui ? C’est
un fait que les indices chiffrés vont presque
tous dans un même sens : descendant. Plus grave
que ce qu’on appelle traditionnellement « la
crise des vocations », la diminution massive des
fidèles et plus précisément des jeunes
générations, s’accroît de façon particulièrement
inquiétante.
Dans son livre Les réseaux catho, Marc
Baudriller, journaliste, s’exprime ainsi :
« L’Église a repris l’irrésistible pente du
déclin : chute de la fréquentation des églises,
du nombre des mariages religieux, des baptêmes,
du nombre des croyants… Le tissu de couvents, de
cathédrales et de calvaires aux coins des
chemins n’a plus de sens pour la très grande
majorité des habitants au sein du pays même qui
l’a patiemment tissé. C’est une autre période de
l’Église qui s’ouvre, dont on hésite à
constater l’avènement. Le deuil du catholicisme
triomphant est long à faire. Et douloureux ».
Quelques chiffres significatifs pour être plus concret : On
parle de 4% de pratiquants réguliers (en fait,
mensuels) avec une moyenne d’âge élevée. On
évalue approximativement à 40% le nombre de
baptêmes par rapport aux enfants de moins de
sept ans. Le nombre d’ordinations au ministère
presbytéral est stable depuis 2003 : autour
d’une centaine. Le séminaire St Cyprien de
Toulouse compte 40 séminaristes pour 16
diocèses. L’âge moyen des prêtres du diocèse de
Rodez est de 76 ans et 3 mois. Il faut se rendre
à l’évidence : « la crise des vocations »
signifie, pour une part, que la société actuelle
ne veut plus reproduire le modèle de prêtre issu
de son passé religieux de chrétienté. L’année
improprement appelée « année sacerdotale » n’y a
guère fait allusion.
On compte environ 2100 diacres permanents en France. Mais des
ambiguïtés persistent au sujet de ce ministère.
Certains diacres deviennent de véritables
animateurs de paroisse, mais on refuse de les
ordonner prêtres parce qu’ils sont mariés.
N’est-ce pas confondre un ministère et un état
de vie ?
Une autre donnée négative concerne la centralisation de
l’Église. Vatican II a voulu desserrer l’étau
monarchique de l’Église romaine en mettant en
relief la notion de « collégialité épiscopale ».
Il est incontestable que cette ouverture n’a pas
été réellement mise en oeuvre. En témoigne le
pouvoir relatif laissé aux conférences
épiscopales, qu’il s’agisse de l’enseignement
doctrinal ou de la vie de l’Église. Certes, la
parole des conférences épiscopales a pris du
poids en différents pays par rapport aux
questions locales mais n’a pratiquement aucune
autorité en ce qui concerne l’Église
universelle. Il est évident que Rome garde la
haute main sur les questions doctrinales, sur
les nominations épiscopales, et par là, façonne
insensiblement mais sûrement le profil de
l’Église. Pourtant, le théologien Joseph
Ratzinger, en 1971, protestait contre « le droit
ecclésial unitaire, la liturgie unitaire,
l’attribution unitaire, faite par le centre de
Rome, des sièges épiscopaux ». Il préconisait
« la reconnaissance de véritables patriarcats
autonomes en communion avec la primauté
romaine » (Le Nouveau peuple de Dieu, p.
68). Tout cela est oublié.
Les Églises particulières ne jouissent d’aucune marge
d’indépendance à l’égard de la curie romaine.
C’est ainsi que certains sujets de débat sont
interdits aux synodes diocésains. Les points
visés sont bien connus. L’un des plus cruciaux
concerne les divorcés remariés, de plus en plus
nombreux dans les assemblées de chrétiens. Un
moment étouffées, certaines questions ne
manqueront pas de surgir à nouveau.
Un autre point négatif, et non des moindres, est celui d’une
véritable fracture culturelle entre l’Église et
la société. Pour en parler, Danièle
Hervieu-Léger, sociologue des religions, a
inventé le néologisme « l’exculturation ».
Autrement dit, le catholicisme ne fait plus
partie aujourd’hui des références communes de
notre univers culturel français. On recherche
une légitimité de repères, de représentations,
de valeurs sans lien avec l’autorité de
l’Église. C’est ainsi que deux logiques
s’affrontent ou s’ignorent, que l’on peut
systématiser, de manière caricaturale, en termes
de binômes : héritage et recherche, tradition et
invention, continuité et changement, stabilité
et imagination, fidélité et épanouissement,
autorité et autonomie, vérité et liberté etc.
« L’Évangile est une Bonne Nouvelle, mais nos
contemporains se soucient moins de vérifier si
elle est intellectuellement vraie que de savoir
si elle est bonne pour eux, pour mieux vivre,
pour être heureux, pour être libres ». (Albert
Rouet).
Ainsi, la culture profane, avec ses rites, ses fêtes, ses
références, ses normes surtout, se forge,
s’exprime non pas contre l’Église mais en dehors
de la culture catholique. Si bien que la voix de
l’Église n’est plus normative pour l’ensemble de
nos concitoyens, et d’autant moins que, dans un
contexte de grande subjectivisation, chacun est
tenté de rechercher son bonheur selon les voies
qu’il choisit lui-même. Un seul exemple : la
maîtrise de la fécondité pour les femmes,
apparaît moins aujourd’hui comme une question
éthique que comme une véritable rupture
culturelle avec une autorité extérieure, y
compris celle de Rome. Comment se fait-il que
l’Église, messagère d’une Parole qui apporte
joie et libération, apparaisse aussi
oppressive : on la désirerait attentive aux
difficultés de ce temps, elle semble
doctrinaire ; on la voudrait aimante de ce monde
tel qu’il est, on lui reproche d’être inhumaine.
Que se passe-t-il donc pour alimenter autant de
propos bien négatifs ?
Toutes les difficultés ne proviennent pas de l’institution
ecclésiale. Parler de « la crise de la
transmission » est devenu un poncif. La crise de
la transmission est généralisée. Toutes les
institutions sont touchées par cette rupture
sociale, la famille tout particulièrement. Dans
la vie familiale, le courant descendant « de
père à fils » fonctionne de moins en moins. De
nombreux adultes demeurent culturellement
catholiques. Sauf exception, ce n’est plus vrai
pour les générations montantes dont les
connaissances religieuses sont souvent
inexistantes.
Des réactions diverses
Ce survol de la situation de l’Église catholique en France
suscite des réactions diverses.
Certain chrétiens réagissent avec courage et s’engagent
parfois, en protestant contre le mouvement de
restauration
qui leur semble caractériser l’époque actuelle.
D’autres quittent l’Église sur la pointe des pieds ou en
claquant la porte. Ce mouvement est-il pris en
considération et analysé ? Il ne le semble pas.
On courbe la tête en attendant que l’orage
passe.
Dans le même temps, beaucoup ont le sentiment que l’Église
s’enfonce dans la prudence, l’immobilisme,
l’inertie. « Il y a trop de peur dans l’Église »
s’exclamait Timothy Radcliffe, maître de l’Ordre
des dominicains, de 1992 à 2001. Certes,
quelques-uns se souviennent encore des appels de
Jean-Paul II : « N’ayez pas peur » mais l’heure
semble davantage tournée vers le maintien ou la
continuité que vers la recherche ou
l’innovation.
La volonté de rallier les intégristes Lefebvristes a
contribué à créer un climat de restauration,
efficacement entretenu par les nominations
épiscopales à la curie romaine et à la tête des
diocèses. Vraiment, il est difficile de
percevoir, dans bien des textes officiels, le
souffle libérateur de l’Évangile. Le langage
est, le plus souvent, didactique et réservé à un
petit nombre d’initiés ayant une culture
religieuse. Bien sûr, nombre de documents sont
soigneusement élaborés et font preuve de
cohérence interne, mais on a souvent
l’impression qu’ils sont plus soucieux
d’orthodoxie et de continuité de la doctrine que
de rejoindre les questions que les gens se
posent et de la manière dont ils se les posent.
Les conséquences de ces formes d’immobilisme sont bien
connues. « Les périodes de rigidité sont
toujours des périodes d’insignifiance, car la
rigidité n’a de sens que pour ceux qui y
participent et qui s’enferment de plus en plus
dans des tourelles, dans des murailles, des
forteresses… Il me paraît important de dire que
c’est une impasse ». (A. Rouet, archevêque
émérite de Poitiers).
S’interroger et agir plutôt que rassurer
Craignant qu’un tel diagnostic nous enfonce un peu plus dans
le pessimisme et le découragement, des voix
s’élèvent pour rassurer. On dira que l’Occident
ne recouvre pas toute la planète et qu’ailleurs
les progressions d’effectifs sont sensibles. On
relèvera que toutes les institutions sont en
crise, et qu’il serait anormal que les Églises
ne subissent pas les contrecoups des mutations
actuelles. On soulignera que la communauté
chrétienne en a vu d’autres, en évoquant, au
besoin, les difficultés de l’Église primitive.
Argument plus subtil : on fera valoir que la vitalité de
l’Église et son influence ne se mesurent pas au
nombre de ses adeptes. La qualité de la foi est
primordiale : l’impact des chrétiens ne se
réduit pas au fonctionnement de pratiques
traditionnelles. On traitera « d’attardés » ceux
qui s’intéressent aux statistiques, ramenant le
religieux à un niveau pratique et séculier.
Quelques-uns ne manqueront pas d’évoquer la
figure du Christ souffrant, dépouillé, qui
exprime l’essentiel à travers sa fragilité même,
et ne correspond pas à nos rêves de puissance.
Et comment ne pas ajouter que pour certains, la
« crise » actuelle est bienfaisante pour
qu’apparaisse du neuf ?
Tout n’est pas faux dans ces observations, mais elles peuvent
devenir paralysantes. Le risque serait de
pratiquer la politique de l’autruche, de nous
dispenser de nous interroger sur les raisons de
la crise actuelle afin d’en tirer les
conséquences. Si l’on considère que l’écart qui
s’instaure entre la société humaine et la
communauté ecclésiale est profond, il importe de
prêter la plus grande attention aux données
« culturelles » du temps que nous vivons. De ce
point de vue, le mot emblématique de
« modernité », si imprécis soit-il, donne
beaucoup à penser. Les réflexions du théologien
Joseph Moingt me paraissent, à cet égard,
particulièrement pertinentes. Je le cite :
« Ce qu’on
appelle la Modernité – la naissance du sujet qui
s’affranchit de l’autorité et de la tradition,
l’apparition d’une rationalité basée sur le
doute méthodique et l’observation scientifique,
l’analyse critique des textes bibliques, la
revendication de la liberté de penser, de
philosopher et de croire, l’aspiration aux
droits individuels et politiques – tout ce vaste
mouvement d’émancipation, qui commence avant
même le XVIIème siècle, a pris naissance au sein
d’une société majoritairement chrétienne, au
sein même d’institutions ecclésiastiques, et
n’était pas dirigé contre la foi ni l’Église.
Mais les autorités de l’Église n’ont pas compris
la légitimité de ces aspirations, elles se sont
senties mises en cause et s’y sont opposées, et
les chrétiens sont allés chercher au-dehors les
libertés qui leur étaient refusées au-dedans […]
L’Église ne rentrera pas en communication avec
ce monde tant qu’elle n’aura pas donné figure en
elle-même à la liberté dont l’Évangile est la
source. La reprise effective de sa mission est
au prix de cette conversion ».
2- Les réponses apportées
C’est sur ce fond de « modernité » qu’aujourd’hui on attend
l’Église et d’abord l’annonce de l’Évangile.
Quelles sont les réponses apportées ? Il est
hors de question de chercher à en dresser
l’inventaire. Quelques points seulement
retiendront notre attention.
La vie de l’Église et son rapport au monde
Deux grandes Constitutions servent de piliers à
l’enseignement de Vatican II sur la nature de
l’Église : Lumen Gentium et Gaudium et
Spes selon que l’on envisage davantage
l’Église « ad intra » ou « ad extra ».
On n’imagine pas toujours la brèche ouverte par Lumen
Gentium par rapport à une ecclésiologie
pyramidale et centralisatrice. Faut-il rappeler
cette proclamation du concile : « Quant à la
dignité et à l’activité commune à tous les
fidèles dans l’édification du Corps du Christ,
il règne entre tous, une véritable égalité ».
Bien comprise, l’égalité ne supprime pas les
différences, elle les exige. Et, de ce fait,
elle requiert entre pasteurs et autres fidèles
« une communauté de rapports » au service d’une
même mission. Ce n’est qu’un juste retour à
l’ecclésiologie et aux pratiques de l’Église
ancienne. Pour ne pas multiplier les textes,
limitons-nous à cette citation de St Jean
Chrysostome : « C’est le même baptême que chacun
possède, c’est d’un Esprit unique que nous avons
été jugés dignes, c’est en vue du même règne que
nous faisons effort ; nous sommes ensemble
frères du Christ : tout nous est commun ».
On se doit de reconnaître que le régime de consultation s’est
fortement développé depuis le concile et que des
fidèles laïcs exercent des fonctions
importantes. Mais beaucoup de difficultés
demeurent.
Vatican II n’a pas vraiment précisé les formes d’articulation
qui doivent animer la vie de l’Église, et ceci à
tous les niveaux : le pape et le collège
épiscopal, les évêques et leurs diocèses, les
ministères et les communautés locales.
Le pape et le collège épiscopal.
Un exemple récent : le synode d’octobre 2008 sur
« la Parole de Dieu ». Dans son exhortation
apostolique, Benoît XVI ne reprend pas le
souhait explicite des évêques pour qu’on
établisse pour les femmes « le ministère
institué de lecteur ». (Proposition 17). C’était
la seule réforme institutionnelle proposée par
le synode. Elle a été délibérément écartée. Ce
fait s’était déjà produit à propos des divorcés
remariés, à l’issue du synode des évêques de
1980. Les suggestions pour qu’on s’inspire de la
pratique des Églises orthodoxes n’ont pas été
reprises par Jean-Paul II.
En remontant dans le temps, on constate que les grands
problèmes posés à l’échelle de l’Église
universelle sont traités et réalisés par
l’autorité romaine : ainsi, l’élargissement de
la célébration de la messe dite de St Pie V pour
satisfaire les traditionalistes ; la
reconnaissance – sous condition – du magistère
des conférences épiscopales ; la Déclaration
Dominus Jesus (6/8/2000) de la Congrégation
pour la Doctrine de la foi, avec ses
restrictions sur la notion « d’Église » et de
« Communautés ecclésiales».
Les nominations épiscopales.
Les diocèses reçoivent « d’en-haut » leurs
nouveaux évêques, ce qui est très différent des
pratiques de l’Église primitive. Deux citations
suffiront. Au début du 5ème siècle, le pape
Célestin 1er promulgue la règle suivante :
« Qu’on n’impose pas au peuple tel évêque qu’il
ne voudrait pas ». Et saint Léon reprend, peu
après, la même idée : « Celui qui doit présider
à tous doit être élu par tous ». La pratique
actuelle n’a plus grand-chose à voir avec ces
procédures.
Le rapport de l’évêque à son Église particulière
souffre, lui aussi, d’un fonctionnement trop uniquement hiérarchique.
Beaucoup de théologiens catholiques estiment
qu’on « distend » trop l’évêque de son Église.
Le rapport serait tout autre si l’évêque était
moins sensible à ce que pensent l’autorité
supérieure et ses collègues et davantage à ce
que pensent, disent, vivent les éléments les
plus actifs de son Église diocésaine.
Le rapport du prêtre à la communauté locale.
Là aussi, l’articulation se cherche, et ce n’est
pas étonnant. Nous quittons une situation
cléricale où le prêtre étant le centre de
gravité de la paroisse. Il se pourrait qu’on
veuille y revenir sous l’effet paradoxalement
d’une diminution accélérée du nombre de prêtres –
catégorie de baptisés devenue rare et donc
valorisée – et d’une manière autoritaire
d’exercer le ministère. Une inversion complète
s’impose. Le prêtre, en effet, n’est pas le
centre de gravité de l’Église. Au contraire, il
est celui qui rappelle qu’au centre il y a le
Christ. Il ramène à la source de la vie
ecclésiale, de la communion, de la mission.
Vatican II s’est efforcé de situer le prêtre en
relations : avec le Christ, l’évêque, le
presbyterium, le peuple tout entier sacerdotal.
Il a clairement privilégié, dans ce but, le
langage « ministériel » pour parler des prêtres.
Il faudrait s’en souvenir.
Les tâtonnements actuels ne sont pas sans risque. Il n’y
aurait aucun gain à remplacer des clercs par des
laïcs, si on n’était pas convaincu, d’un côté
comme de l’autre, que l’autorité doit s’exercer
autrement, c’est-à-dire non comme un « pouvoir
sacré » mais comme un service.
Le deuxième volet est celui du rapport de l’Église au monde.
L’enseignement social de l’Église catholique est
particulièrement abondant et riche
d’enseignement en ce domaine. On a éprouvé le
besoin, en 2005, de publier un Compendium de
la doctrine sociale de l’Église,
c’est-à-dire une présentation organique ou une
photographie exhaustive de cet enseignement. Ce
manuel de 500 pages est très impressionnant par
la quantité des sujets abordés et la profondeur
de la réflexion. Mais qui peut s’intéresser au
contenu de ce volume, en-dehors des responsables
ecclésiaux, des spécialistes et de quelques
étudiants en théologie ? La même question s’est
posée à propos de l’encyclique sociale
L’amour dans la vérité, parue en 2009.
Beaucoup trop de sujets y sont abordés, de
manière trop savante et dans un langage trop
technique pour qu’un nombre, même infime, de
catholiques (sans parler d’hommes de bonne
volonté) y porte quelque intérêt. Bref, un tel
langage reste à usage interne. Ne faudrait-il
pas être attentif à l’interpellation du
philosophe Paul Ricoeur et se demander si le
langage de l’Église peut entrer dans ce qu’il
appelle « le croyable disponible », c’est-à-dire
le croyable qu’on peut admettre dans notre
contexte culturel ?
La visibilité de l’Église
Il importe de s’attarder sur le désir de visibilité qui s’est
emparé de l’Église, depuis quelques décennies.
Les causes en sont multiples.
- La baisse des effectifs. Il n’est pas étonnant que
la conscience minoritaire aiguise le besoin de
se mobiliser pour exister, pour faire valoir des
idées dont la vocation dépasse le nombre des
chrétiens convaincus. La sécularisation
généralisée, surtout en France, apparaît comme
un défi à relever.
- Le pluralisme social et religieux. Aujourd’hui,
tout se fait, tout se dit, tout se montre, tout
se discute. Le pluralisme s’est amplifié,
efficacement soutenu par les nouveaux médias,
Internet en particulier. On « zappe ». Ne
faut-il pas se déterminer devant cet éventail de
propositions et d’options réalisables ?
- Le besoin de repères dans une société sans repères.
L’homme a besoin d’un sens pour construire sa
vie et vivre en relations. Chez les jeunes en
particulier, le besoin de se construire, de
trouver ses marques, précède celui de s’engager
dans la vie sociale ou la vie ecclésiale. Il
faut être conscient que ce besoin identitaire
peut devenir facilement un repli sur soi dans la
kermesse des idées.
- L’insécurité régnante (chômage, crise sociale,
violence, instabilité des États). Tout contribue
à ébranler nos points d’appuis culturels ou
religieux. L’avenir est incertain en tous les
domaines. « On vit au jour le jour » sur un
terrain mouvant. Par suite, on cherche des
repères pour vivre et pour survivre.
- L’encouragement des responsables ecclésiaux.
Devant les agressions de la société et la
fragilité de l’appartenance ecclésiale, les
responsables ecclésiaux plaident pour
l’enracinement de la foi dans un retour « aux
sources » de la vie chrétienne. Quand tout
semble s’effondrer, ne faut-il pas retrouver un
nouvel élan en s’appuyant sur « les
fondamentaux » qui assurent la continuité et la
vigueur de la mission de l’Église ? Dans son
rapport intitulé Entre épreuves et renouveau,
la passion de l’Évangile, Mgr Dagens insiste
sur la source de la visibilité de l’Église. Le
mot « source » y apparaît quinze fois.
On comprend pourquoi la visibilité devient une question
importante dans le contexte mobile, vaporeux,
instable qui nous enveloppe. Mais de quelle
visibilité s’agit-il ? Faut-il que la communauté
ecclésiale retrouve ses heures de gloire ou plus
modestement maintienne son quadrillage
institutionnel, ses structures, son rayonnement,
son influence sociale ? Avant même d’y répondre,
on perçoit l’ambiguïté de la question. Sans
vouloir assimiler l’Église à une entreprise de
marketing séducteur, il faut bien reconnaître
que le témoignage de l’abbé Pierre ou des
moines de Tibhirine semble avoir eu plus
d’impact évangélique dans l’opinion que nombre
de textes magistériels méticuleusement élaborés.
Deux questions majeures se posent : 1) De quelle visibilité
l’Église est-elle le témoin ? 2) À quelles
conditions le message a-t-il des chances d’être
perçu ?
1)
À la première question, on peut répondre, sans
hésiter, la visibilité de l’Église n’a
d’importance que si elle témoigne de la
visibilité de l’Évangile. Le visible, ici, n’est
pas ce qui se voit mais ce qui fait signe.
« Aimez-vous les uns les autres. C’est à ce
signe qu’on vous reconnaîtra comme mes
disciples ».(Jn 13,35). Jésus parle de l’amour
fraternel en termes de signe.
La priorité donnée à la visibilité institutionnelle est d’un
autre ordre. Elle conduit immanquablement au
repli sur soi. La mission de l’Église ne vise
pas la dilatation de l’Église mais celle du
Royaume. Rien n’est plus important en temps de
crise. Le pape Jean-Paul II le déclarait à sa
manière : « Le concile, disait-il, se propose
essentiellement de mettre en contact avec les
énergies vivifiantes de l’Évangile le monde
moderne ».
2) À quelles conditions le message a-t-il des chances
d’être perçu ? Effectivement, si l’Église ne
parle qu’à elle-même, son message aura un impact
bien limité et elle renoncera à sa mission
spécifique. Elle ne peut s’y résoudre.
Visibilité et lisibilité doivent cheminer ensemble.
|
Visibilité
La source
Le message
L’originalité chrétienne
L’annonce |
Lisibilité
Les destinataires
Les nouvelles cultures
Le dialogue
Le signe |
On constate que les jeunes générations sont d’abord « attestataires »
dans leur foi, et l’on peut comprendre cette
attitude dans les bouleversements actuels. Il y
a plus de 20 ans, on notait déjà l’existence de
deux accents missionnaires : 1) la mission comme
incarnation dans la vie sociale ; 2) la mission
comme expression de la différence chrétienne.
L’assemblée épiscopale française de 1967 se
voulait, d’abord, attentive aux destinataires de
l’Évangile, celle des années 1980 insistait sur
l’identité chrétienne comme une condition de la
mission. Mgr Panafieu, à l’époque archevêque
d’Aix-en-Provence, le reconnaissait : Le
« qui
sommes-nous ?» ou le « de qui
témoignons-nous ? » précède
le « vers qui
allons-nous ? » Cette préoccupation identitaire
s’est accentuée pour des raisons
anthropologiques et sociologiques : on n’est sûr
de rien et d’abord on doute de soi-même, de sa
capacité à faire des choix, surtout de longue
durée. L’intermittent, le changement,
l’immédiateté, voire le virtuel s’imposent et
jettent le voile sur les valeurs de fidélité, de
constance, d’approfondissement, d’altérité.
C’est un phénomène culturel. Si l’on ajoute que
la plupart des jeunes n’ont aucun arrière-plan
religieux, on comprend les difficultés de
l’engagement missionnaire dans ce contexte.
Comment se situent les catholiques, en France par rapport à
ces réalités ? Joseph Moingt a tenté de dresser
une typologie des réponses apportées. Il
distingue :
- « les conservateurs », sensibles au principe d’autorité,
mettant en avant l’obéissance à Rome,
- « les traditionalistes », fidèles aux anciennes pratiques
liturgiques,
- « des chrétiens critiques », marqués par un courant de
philosophie libérale, qui auront tendance à
relativiser certains dogmes récents au profit
d’une plus grande fidélité à l’Écriture,
- « des esprits progressistes » qui ramènent l’essentiel de
l’Évangile à la justice sociale,
- « des charismatiques » plus attentifs à la ferveur de la
piété communautaire qu’à l’ordonnance rigoureuse
des liturgies,
- « des chrétiens mieux formés aux orientations de Vatican
II », plus enclins à renouveler le style de vie
en Église et à se porter au service évangélique
du monde. (Croire quand même, p. 35)
Deux lignes de réflexion et d’action
- L’insistance identitaire
- Le service de l’Évangile.
1) L’insistance identitaire
L’amplification de l’affirmation identitaire est évidente. Il
convient d’en parler avec un souci d’objectivité
et de sérénité, sans juger les personnes, et en
acceptant des nuances notables. Relevons
quelques signes.
Le plus important, sans doute, est celui de la liturgie. On
en connaît les dérives : lorsque la liturgie
s’apparente à un « culte » ritualiste, à un acte
de dévotion déconnecté de la vie. Le « culte »
peut devenir un espace de sacralisation
désincarnée, sans relation aucune avec les
réalités culturelles et les questionnements de
notre époque. On est loin, dans ce cas, de
l’enseignement de Vatican II lorsqu’il déclare :
« L’Eucharistie apparaît comme la source et le
sommet de toute l’évangélisation ».(P.O. 5). On
est loin, aussi, du rappel des évêques de
France, en 2003 : « À chaque eucharistie, le
mystère pascal est annoncé, célébré et vécu
puisque le Christ vivant s’y rencontre, pain
pour la route, nourriture pour la foi, ciment
pour l’unité de l’Église, force pour le
témoignage et le don de soi » (Document Aller
au cœur de la foi).
À partir de ces affirmations, on perçoit mieux combien il
serait fallacieux de mettre sur le même pied la
messe de St Pie V (dite « rite
extraordinaire ») et la messe issue du concile
Vatican II. Dans cette deuxième forme de
célébration, on chante le Christ en sa mort,
résurrection et parousie à venir dans
l’anamnèse, et non dans un chant d’adoration.
Ces réflexions conduisent à évoquer l’insistance donnée, par
certains, à l’Adoration eucharistique. Comment
expliquer cette nouvelle ferveur ? Pour répondre
à cette question, je m’inspire d’une page du
journal La Croix du 20 juillet 2010.
C’est ainsi qu’on apprend la fondation en 2007
de l’association cléricale des « Missionnaires
du Saint Sacrement ». L’adoration qui met en
contact avec « la présence réelle » du Christ
répond à une soif d’intériorité. Elle prend le
contre-pied de la société du stress et du bruit.
Surtout, elle exprime une forme de relation plus
directe et plus personnelle avec Dieu. Elle
prend en considération l’aspect sensible de la
foi qui avait pu être, en partie, mis de côté.
Elle répond, disent certains, « au besoin de
voir et de sentir » la présence de Dieu.
D’autres, conscients que l’adoration peut
devenir un refuge, ou une spiritualité éthérée,
insistent sur le rapport de l’adoration à
l’évangélisation. Pour Mgr. Rey, évêque de
Toulon, « l’adoration est la source de
l’évangélisation ». Elle invite à « un geste
personnel d’offrande pour entrer, à la suite du
Christ, dans l’œuvre du salut ».
Cette insistance identitaire s’exprime aussi dans une
extériorisation de la foi sous la forme des
pèlerinages, des processions, des nouveaux
moyens de communication (disques, Internet).
C’est, sans doute, cette même aspiration qui
explique les signes distinctifs vestimentaires.
Pour Guy Lescanne, ancien supérieur du séminaire
de Nancy : « Porter le col romain, c’est montrer
que l’on veut être reconnu dans le choix d’une
vie différente et manifester que cette décision,
c’est du solide. Il faut comprendre la démarche
intérieure de ces jeunes : ils montrent qu’en
osant un engagement aussi radical, ils ne
s’aventurent pas sur les sables mouvants ».
L’insistance identitaire ne provient pas seulement, ni
d’abord, de motivations religieuses mais de
causes proprement socioculturelles :
-D’abord, la fragilité qui marque les nouvelles générations :
« Les jeunes ont des difficultés à croire […] à
croire non seulement en Dieu mais en tout. Ils
ont du mal à croire que l’amour et l’amitié
peuvent durer… que tout n’est pas pourri dans le
monde de la politique. Mais surtout ils ont du
mal à croire en eux-mêmes et à penser qu’un
avenir leur soit possible » (G. Lescanne).
- Ensuite, la soumission inconditionnelle à la parole du
magistère, surtout au magistère romain. La
personne du pape est intouchable, car c’est lui
qui incarne les repères. « Les séminaristes sont
très légitimistes, le pape ne se discute pas »
(Robert Scholtus).
Pour de nombreux chrétiens, et notamment les plus jeunes, il
s’agit moins d’aller à la rencontre du monde
actuel, d’être attentif aux questions nouvelles
ou de prendre une attitude de dialogue que
d’assurer sa propre identité dans une société
sans repères et dans un monde sécularisé, où les
références explicites à la foi se font rares.
L’objectif de ces propos n’est pas de charger inutilement les
jeunes générations. Nous avons mieux à faire.
Le mouvement que certains qualifient de « restauration » est,
aussi, parfois, le fait des générations plus
anciennes, et concerne, à un titre particulier,
l’autorité romaine. Il faut en parler
clairement, sans animosité.
On connaît l’insistance de Benoît XVI sur le relativisme, et
on peut la comprendre à une époque où chacun
est tenté de fixer ses propres normes. Déjà, le
cardinal Ratzinger déclarait en 1996 : « Le
relativisme est devenu le problème fondamental
de la foi » et il dénonçait « une sorte de
justification du relativisme au nom de facteurs
socioculturels qui marquent la modernité ».
Toutefois, l’obsession du relativisme pourrait
conduire à l’enfermement, et la communauté
chrétienne à une sorte de communautarisme, à
l’opposé des ouvertures évangéliques.
Plus significative encore que ces déclarations sur le
relativisme, la réserve continue du centre
romain par rapport à l’enseignement de Vatican
II. « Le théologien C. Theobald a pu dire que
l’attitude des interventions romaines à l’égard
du Concile donne depuis une vingtaine
d’années à l’ensemble du processus de
réception le caractère d’un conditionnel « oui…
mais », c’est-à-dire d’un accord de fond non
exempt d’une réticence discrète et corrective.
Bien entendu, il n’est pas question de revenir
sur les grandes orientations conciliaires, mais
la tentation demeure de leur donner une
interprétation et de leur réserver une mise en
œuvre que l’on pourrait dire « aseptisées ». Les
louanges régulièrement adressées au travail du
concile recouvrent souvent une attitude de
maintien du statu quo » (B.Sesboué).
Il serait facile de relever la liste des documents romains
qui traduisent explicitement ce qu’il faut bien
appeler « un retour en arrière ». Albert Rouet
dénonçait clairement les risques du renforcement
identitaire dans un article du journal Le
Monde : « Je note, dans l’Église,
écrivait-il, une évolution parallèle à celle de
notre société. Celle-ci veut plus de sécurité,
plus de lois, celle-là plus d’identité, plus de
décrets, plus de règlements. On se protège, on
s’enferme, c’est le signe d’un monde clos, c’est
catastrophique » (le 3/4/2010).
Il faut reconnaître que le renforcement identitaire est, en
maints endroits, non seulement admis mais
justifié, idéologisé. C’est ainsi qu’on mettra
en avant le fait que les communautés nouvelles
répondent aux besoins du temps ; surtout,
qu’elles attirent les jeunes qui y trouvent des
lieux de certitude et de fidélité. Dès lors, il
est des voix qui encouragent le mouvement de
restauration qui peut paraître, à court terme,
plus bénéfique, plus « rentable » que les
ouvertures conciliaires. En fait, à mon sens,
cette vision des choses est gravement
trompeuse : 1) elle ne peut séduire qu’une toute
petite minorité de jeunes français, car,
massivement, les jeunes français aujourd’hui
sont totalement étrangers à ces perspectives ;
2) surtout, aller dans ce sens reviendrait à
condamner tout l’effort missionnaire de
l’Église, à la rencontre de ce monde nouveau où
Dieu nous attend. Ce serait oublier que l’Église
existe pour les autres, non pour elle-même.
C’est dans ce contexte de visibilité plus affirmée qu’on
entend parler de « nouvelle évangélisation ». On
sait qu’en octobre 2010, Benoît XVI a institué
un Conseil pontifical pour la nouvelle
évangélisation dont la tâche consiste à
favoriser l’annonce de l’Évangile dans les pays
sécularisés d’Europe. Le Conseil aura des tâches
d’approfondissement du sens à donner à cette
expression, de soutien des initiatives locales,
d’étude des formes modernes de communication.
On connaît les caractéristiques habituelles de l’expression
« Nouvelle évangélisation ». Jean-Paul II s’est
souvent exprimé à ce sujet. Le fondement de cet
appel est christologique. La mission se veut
affirmative, identitaire, attestataire. Elle
fait d’abord appel aux ressources spirituelles
des chrétiens. Dans cette dynamique, la première
annonce devient un objectif central et
irremplaçable. Cette accentuation n’est pas sans
affinité avec l’important et expansionniste
mouvement qui traverse les Églises évangéliques
issues de la Réforme protestante. Attendons le
Synode des évêques de 2012 pour avoir un contenu
plus approfondi de cette orientation pastorale.
2) Le service de l’Évangile.
Dans un contexte de déclin, l’Église n’est pas démunie et
vouée à la désespérance.
- La première raison de garder courage, c’est la fidélité du
Seigneur au monde de ce temps et d’une manière
spéciale à ceux qui croient en Lui. La rencontre
du Christ nous est offerte d’abord dans sa
Parole, toujours là, comme une présence qui fait
vivre et agir. Dieu nous parle tout au long de
la Bible mais d’une manière proche, humaine,
familière, inattendue, provocante dans les
Évangiles. Il parle dans notre langue, il parle
de la vie quotidienne et lui donne une dimension
inouïe. Ce n’est pas un programme politique, un
messianisme temporel comme les foules
l’attendaient. C’est une autre manière de vivre
et d’agir.
L’Église a son avenir dans la rumination de l’Évangile et
dans sa mise en œuvre en étroite proximité avec
les turbulences de l’histoire. « L’Église,
déclare Benoît XVI, ne vit pas d’elle-même mais
de l’Évangile et, de cet Évangile, elle tire
toujours à nouveau une orientation pour son
chemin ». (Exhortation apostolique sur la
Parole, n° 51).
L’Évangile reste à l’Église comme principe inépuisable de
régénération. Être chrétien, c’est lire
l’Évangile dans une communauté pour le traduire
en actes dans sa vie. La mission de l’Église
n’est rien d’autre que nourrir notre monde de
l’esprit évangélique. Ce n’est pas le culte qui
est premier, c’est l’Évangile.
Cette priorité remet à leur juste place les problèmes
institutionnels. L’Église-institution est
soumise à cette priorité dont elle reçoit son
dynamisme et les critères de son action. Jésus
s’est fréquemment heurté aux pharisiens qui
faisaient du sabbat une loi enfermante. En
affirmant la priorité de l’amour sur la loi, de
la pratique du partage fraternel sur la pratique
du Temple, il délivre un message de libération
et même d’émancipation par rapport aux entraves
de tous ordres, y compris religieuses et
légalistes que les hommes ne cessent de dresser.
L’Évangile est une parole de vie, c’est-à-dire une parole qui
fait vivre, non pas parce qu’elle est sans
exigence, mais parce qu’elle est une activité
créatrice. Il ne s’agit pas d’un code à
appliquer mais d’un appel à se mettre toujours
en route, à ouvrir une route inconnue que l’on
découvre en la parcourant. L’Eucharistie – comme
tout sacrement – est une parole en acte où le
pain rompu conduit à rompre le pain du partage
et de la fraternité dans la vie sociale.
L’Évangile n’est pas simplement un ensemble de bonnes idées
ou une opinion parmi d’autres. Il est d’abord, à
la suite de Jésus, un engagement dans un certain
style de vie. Il n’est pas seulement fait pour
être connu, il est fait surtout pour être vécu.
« Jésus ne tenait pas des propos abstraits sur
Dieu, il ramenait volontiers l’amour et le
service de Dieu à l’entraide fraternelle, au
pardon des offenses, au don gratuit, au partage,
et c’est ainsi que ses enseignements sont
porteurs d’un véritable humanisme »
(J.Moingt).
Vatican II, à deux reprises, appelle à
« l’humain véritable » (G.S. 1 et 26).
De ce fait, vivre l’Évangile, c’est consentir à perdre : il y
a moins de monde dans nos églises, moins de
prêtres, moins d’enfants catéchisés. L’Église a
moins d’influence. Elle est une voix parmi
d’autres. Ce dénuement appelle bien plus qu’à la
modestie. Il nous invite à prendre une attitude
de conversion et d’ouverture, à nous laisser
interroger par « l’action imprévisible de
l’Esprit ». C’est dans l’abandon d’une Église
trop sûre d’elle-même, dans la reconnaissance de
nos faiblesses, que peut naître une Église
renouvelée par la vigueur de l’Évangile. Ce
n’est pas une consolation à bon compte. C’est la
condition d’un enfantement à une vie autre
portée par une vision de foi qui s’inscrit au
cœur de l’histoire.
Nous vivons, pour notre part, le temps de « l’Exil ». Le
peuple juif a tout perdu ; il est dépossédé de
la Terre promise, son roi est destitué, le
Temple connaît la honte d’une désaffection
radicale. « Rien ne va plus » s’exclame le
prophète Jérémie (30,5). Le grand message de
l’Exil, c’est que ce désastre humain, au lieu
d’être la ruine de la foi d’Israël, provoque un
sursaut dans le peuple et devient un temps
privilégié de purification, de conversion et de
création. Le peuple de Dieu revivra, mais
autrement. Ce n’est pas d’abord à une réforme
institutionnelle qu’il est appelé mais à une
libération intérieure. C’est à une écoute plus
attentive de la Parole de Dieu qu’il est invité.
C’est le passage pascal, de la mort à la vie,
qu’il doit, sans cesse, effectuer.
- Le service de l’Évangile demande impérativement que l’on
mette en rapport la Parole de Dieu et ses
destinataires. Il serait insuffisant de dire que
ces deux dimensions de l’évangélisation sont
indissociables : elles sont dépendantes l’une de
l’autre. La Parole ne parle que si elle dialogue
avec l’existence. L’une stimule l’autre et
réciproquement.
Dans les aéroports sont aménagés des « points-rencontre » où
se retrouvent, dans les « hall » bruyants et
effervescents ceux qui attendent et ceux qui
arrivent à destination. Dans l’impossibilité
d’être exhaustifs, peut-on identifier quelques
points-rencontre qui seraient comme des lieux
d’évangélisation prioritaires ?
- Je relèverai, en premier lieu, la question du Sens.
L’atmosphère générale d’incertitude et
d’inquiétude revendique des raisons de croire à
« un mieux possible ». Paul Ricoeur l’évoquait
en termes d’insignifiance du travail, des
loisirs, de la sexualité. Un tel contexte
favorise l’exploration de voies spirituelles aux
expressions les plus diverses. Il existe un
large consensus pour relever que la recherche
spirituelle aujourd’hui n’est pas exclusivement
religieuse. On organise des colloques entiers
sur le thème « Des spiritualités avec Dieu ou
sans Dieu ». Dans le même temps, apparaît une
forte demande des laïcs chrétiens pour la
formation spirituelle, tandis que certains
recherchent simplement des techniques
susceptibles de donner accès à une meilleure
hygiène de vie.
Cette quête de spiritualité au sens large, aux formes de vie
parfois très émotionnelles, est une donnée
sociologique que l’on ne peut ignorer, quelles
que soient ses ambiguïtés. Elle traduit le
besoin d’un sens, c’est-à-dire d’une
signification et d’une direction dans notre vie.
Dans le contexte d’insécurité qui nous
enveloppe, « fait sens » ce qui fait vivre. Au
regard du croyant, la foi propose un sens
reconnu comme créatif, ultime, et universel. Les
propositions relatives au sens apparaissent
comme un point essentiel de rencontre avec la
modernité.
- La foi chrétienne s’inscrit aussi au sein d’un pluralisme
religieux. D’une part, la diversité des
religions est sous nos yeux. D’autre part, le
pluralisme religieux est devenu un fait de
société. Non seulement, il éclate au grand jour,
mais il devient signe de tolérance,
d’éclectisme, de modestie, de liberté. C’est
dans ce nouveau contexte où s’affrontent une
laïcité ouverte et la peur des fanatismes que
s’inscrit l’approche interreligieuse. Elle fait
plus que solliciter une action commune au
service de la paix et de la dignité de l’homme,
elle interroge sur la spécificité des
différentes religions et leur manière propre de
répondre aux questions les plus fondamentales de
l’existence humaine.
- La vie sociale, avec ses multiples dimensions, est un
point-rencontre incontournable. Alors que la
richesse mondiale croit en terme absolu, les
inégalités augmentent. On ne peut reprocher à
l’Église catholique d’être absente de ce débat.
Le respect des droits de l’homme, le combat pour
la justice et pour la paix sont au cœur de son
enseignement. Et de nombreux chrétiens sont
impliqués en ces différents domaines. Les
références issues de l’Évangile offrent à nos
contemporains, pour les uns, des racines
chrétiennes, pour d’autres, des perspectives
morales susceptibles de contribuer au bien
commun. Il est probable que le message de
l’Église serait encore plus percutant s’il
retentissait en dehors des palais du Vatican. La
faible voix des moines de Tibhirine a traversé
les frontières.
- Dans ce champ de réflexion et d’action, la bio-éthique
prend aujourd’hui une place considérable. La
responsabilité morale de l’homme y est fortement
engagée. Le dialogue est d’autant plus
nécessaire que les questions soulevées sont
complexes et que les enjeux sont majeurs. Quelle
conception de l’homme sommes-nous en train de
forger ? « L’éthique est devenue un enjeu
primordial. Elle fait appel à des options et
suscite le débat. Elle requiert le dialogue, car
de la réflexion partagée peut se dessiner le
chemin véritable de l’homme, de son plein
respect et de son bonheur authentique » (Groupe
de travail des évêques français).
- Le rapport de l’homme à l’environnement naturel est aussi
une question essentielle. Pour les croyants,
« le milieu naturel n’est pas seulement un
matériau dont nous pouvons disposer à notre
guise. Œuvre du Créateur, il porte en soi « une
grammaire » qui indique une finalité et des
critères, pour qu’il soit utilisé avec sagesse
et non pas exploité de manière arbitraire ».
Benoît XVI souligne fortement que l’écologie de
l’environnement est indissociable « d’une sorte
d’écologie de l’homme » (Encyclique l’Amour de
la vérité, n° 51). Écologie humaine et écologie
environnementale demeurent étroitement liées.
Tous les membres de la communauté humaine sont
concernés.
- Un dernier point-rencontre retiendra notre attention :
les moyens modernes de communication.
L’importance de la culture médiatique n’est plus
à démontrer. Elle se manifeste dans la priorité
donnée à la parole (écrite, surtout orale), dans
l’image, l’immédiateté, l’universel, la
diversité des opinions, le témoignage.
Concrètement, l’Église ne peut communiquer que
si elle rejoint la culture ambiante et tient
compte de son important quotient médiatique.
S’il est vrai « qu’une spiritualité répond aux
questions d’un temps et n’y répond jamais que
dans les termes mêmes de ces questions » (Michel
de Certeau), la nouvelle culture des
communications renforce encore ces exigences.
Un tel renouveau n’est possible que si l’on reconnaît aux
chrétiens la dignité et les exigences du
sacerdoce baptismal qui leur appartient. Le
concile Vatican II a remis en valeur « le
sacerdoce commun » des baptisés qui s’exerce
dans l’écoute de la Parole de Dieu, la
célébration et la mission. C’est là une voie
porteuse d’avenir qu’on n’aura jamais fini
d’explorer.
L’importance du débat
Aucune avancée ne semble possible en ce sens si le débat n’a
pas de place dans l’Église. À charge, pour qu’il
soit productif, de bien préciser ses objectifs.
Dans l’Église ancienne, en dépit de difficultés
inévitables, la libre expression des chrétiens
n’avait rien d’une concession faite par
l’autorité hiérarchique ; elle apparaissait
comme un droit inaliénable des baptisés. Saint
Paulin de Nole, au Vème siècle, en soulignait le
fondement ultime : « Soyons attentifs à ce que
dit chacun des fidèles, car, en tout fidèle,
c’est l’Esprit Saint qui inspire ». Encore au
XIIIème siècle, et dans les écrits de papes
hautement conscients de leur autorité (Innocent
III et Boniface VIII), on retrouve cette maxime
du droit romain impérial : « Ce qui touche à
tous doit être discuté et approuvé par tous ».
(« Quod omnes tangit, ab omnibus tractari et
approbari debet »). Le code de droit canonique
reprend, en partie seulement, cette maxime
médiévale : « Ce qui concerne tous et chacun en
particulier doit être approuvé par tous » (c.
119, 3). Malheureusement, la notion de débat a
disparu.
« L’Église, déclarait le pape Jean-Paul II, apprécie le
système démocratique ». (Centesimus annus,
1991). Comment l’Église oserait-elle demander à
la société ce qu’elle est incapable d’admettre
pour elle-même et de mettre en œuvre dans son
propre fonctionnement ? Le théologien Joseph
Ratzinger en avait une vive conscience lorsqu’il
écrivait : « Il est insensé et naïf de penser
que l’Église […] puisse s’enfermer paisiblement
dans le passé. Comme les autres âges, celui de
la démocratie est un appel qui s’adresse
directement à l’Église. Elle doit s’y rendre
avec l’esprit à la fois ouvert et critique ».
(J. Ratzinger ; H. Maier, Démocratisation
dans l’Église, AP. des éditions, 1971, p.
54).
Dès lors, au nom de quels principes y aurait-il des domaines
réservés ou des questions interdites à la libre
discussion des chrétiens, le rôle propre de
l’autorité épiscopale s’exerçant comme témoin et
serviteur de la foi apostolique et de la
communion ecclésiale ?
Que sera l’Église demain ?
Personne ne détient la réponse à cette question. On peut
supposer que seront maintenus un service public
du religieux ouvert à tous et la célébration de
rites de passage. On est en droit de penser que
des pôles de rassemblement visibles, festifs,
diversifiés répondront aux conditions de la vie
moderne et aux modes d’expression d’une nouvelle
génération. Conjointement existeront, plus
nombreuses, des petites communautés chrétiennes
de proximité, quelles soient spirituelles,
bibliques, ou de partage de la foi.
Faut-il conclure en formulant quelques souhaits ?
J. Moingt les présente ainsi, en forme de synthèse : « Pour
les années et les décennies à venir, il serait
déjà beau de parvenir à donner à l’Église de
France une structure moins hiérarchique et
sacrale, moins exclusivement cléricale et
masculine, et un visage un tant soit peu
démocratique et laïc :
c’est presque une
question de décence dans le monde où nous
vivons ! Et c’est sûrement une question vitale
pour le déploiement de la mission de l’Église ».
(Croire quand même, p. 194).
Pour ce qui est des modifications institutionnelles, je
résumerai ainsi mes propres souhaits :
- L’Église ne sortira de son anémie que si elle se tourne
résolument vers les besoins de ce temps, ses
centres d’intérêt, ses interrogations, ses
peurs, ses raisons d’espérer. Les « signes des
temps », dont on parle peu aujourd’hui ne sont
pas une simple donnée sociologique, mais des
réalités où Dieu appelle de façon nouvelle à
travers la nouveauté d’un temps.
- Que le peuple des baptisés prenne davantage sa place dans
la réflexion, les débats, les décisions qui
concernent la communauté chrétienne en tant que
telle et la communauté humaine où elle est
implantée.
- Le temps de la seule soumission est révolu. Les
rénovations de l’Église partent moins, sauf
exception notoire, d’instances dirigeantes,
souvent portées à la prudence que de la
contribution d’une partie du peuple chrétien. La
mission évangélique nécessite la participation
du plus grand nombre possible des baptisés.
- Pour l’avenir de l’Église, et surtout pour la venue du
Royaume, l’action de l’Esprit et l’ingéniosité
des chrétiens – si elle peut librement s’exercer
– représentent un capital de renouvellement qui
donne des raisons d’espérer.
Pour une réflexion de groupe
1) En quoi ce texte rejoint-il ou pas nos propres
observations ?
2) Que souhaitons-nous pour notre Église et sa mission dans
le monde de ce temps ?
3) Quelle peut être notre contribution, personnelle et
communautaire, pour un meilleur service de
l’Évangile ?
Ouvrages de Jean RIGAL
Le Mystère de l'Église. Fondements théologiques et
perspectives pastorales, Paris, Cerf, 1992.
L'Église en chantier, Paris, Cerf, 1994
L'Ecclésiologie de communion, Paris, Cerf, 1997, coll.
Cogitatio fidei».
Découvrir l'Église, Paris, Desclée de Brouwer, 20002. Traduit
en espagnol.
Découvrir les ministères, Paris, Desclée de Brouwer, 20012•
Traduit en espagnol.
Horizons nouveaux pour l'Église, Paris, Cerf, 1999
L'Église en quête d'avenir, Paris, Cerf, 20032.
L'Église à l'épreuve de ce temps, Paris, Cerf, 2007.
Une foi en transhumance, Paris, Desclée de Brouwer, 2009
Ces questions qui remuent les croyants Lethielleux Groupe DDB
Janvier 2011
Parmi les contributions récentes de l'auteur à
la recherche ecclésiologique:
« La foi chrétienne face au pluralisme religieux », revue
Esprit et Vie, n° 212, année 2009.
« La vie religieuse, une et plurielle ", Médiasèvres, 2010.
http://www.groupes-jonas.com/neojonas/article.php?sid=738&thold=0
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