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Voici trois histoires susceptibles d’expliquer les présentes
réflexions sur la disciplitude
[1] en cette époque de transition.
La première concerne une dame âgée qui avait l’habitude –
adorable mais combien fâcheuse – de virer à
droite alors qu’elle circulait dans la voie de
gauche. La dernière fois que cela se produisit,
l’homme dont elle venait d’emboutir la voiture
sortit, s’approcha de la portière de la
conductrice fautive, se pencha à sa hauteur et
lui demanda lentement : « Madame, voulez-vous
bien me dire pourquoi vous n’avez pas mis votre
clignotant? » Et la dame lui répondit: « Parce
que, cher jeune homme, je tourne toujours
ici. »
La deuxième nous vient du poète Bashô qui a écrit : « Je ne
cherche pas à suivre la trace des anciens. Je
cherche ce qu’ils ont eux-mêmes cherché. »
Et la troisième provient d’anciens écrits monastiques. Il
était une fois un maître qui se rendit dans un
monastère retiré du monde où, disait-on, vivait
un moine d’un grand âge qui savait poser des
questions d’une grande profondeur spirituelle.
Arrivé, avec peine, au terme de son voyage, le
maître se présenta devant le moine et lui
demanda :
– Très saint homme, pose-moi une question qui renouvellera
mon âme.
– Très bien, répondit le vieux moine. Voici ta
question : « De quoi ont-ils besoin? »
Après avoir vainement tenté, pendant plusieurs jours, de
trouver réponse à cette question, le maître,
découragé, retourna auprès du vieux moine et lui
dit, d’un ton amer :
– Très saint homme, je suis venu te voir car je suis las,
découragé, désabusé. Je ne suis pas venu
discuter de mon enseignement, mais de ma vie
spirituelle. S’il te plaît, pose-moi une autre
question.
– Bien sûr, répondit le vieux moine, je
comprends maintenant. Dans ce cas, la question
appropriée pour toi n’est pas « De quoi ont-ils
besoin », mais plutôt « De quoi ont-ils
réellement besoin? »
Cette question me hante. De quoi les gens ont-ils réellement
besoin à une époque où, dans une Église
sacramentelle, les sacrements se perdent, mais
où toutes les façons d’aborder la question –
voire le fait même de savoir qu’il y a une
question à poser en toute conscience sur la
nature et la signification de la prêtrise – sont
repoussées, enrayées et éliminées.
De quoi ont-ils réellement besoin ?
Ce refrain me hante et les raisons de cette hantise ne sont
pas uniquement d’ordre philosophique.
Au sommet d’une montagne mexicaine, après des
kilomètres d’une route défoncée et de terre
argileuse détrempée, je trouvai un village
indien qui ne recevait la visite d’un prêtre
qu’une fois l'an. Mais c’était il y a bien
longtemps. Aujourd’hui, la montagne est tout
aussi haute et le prêtre compte quinze années de
plus.
Il y a cinq ans, je m’adressais aux membres d’une paroisse
américaine comptant 6.000 familles – l’un de ces
nouveaux phénomènes occidentaux que l’on appelle
les « méga-églises » – desservie par trois
prêtres. On ne manque toutefois pas de prêtres
là-bas car l’évêché a modifié le rapport entre
les prêtres et les familles de un pour 250 à un
pour 2.000.
Les uns après les autres, les diocèses fusionnent ou ferment
les paroisses, les transforment en stations
sacramentelles desservies par des prêtres à la
retraite ou par des diacres mariés, tout cela
pour que l’Église reste masculine, et ce,
qu’elle réponde aux besoins des paroissiens ou
non.
Le nombre de prêtres diminue. Le nombre de
catholiques augmente. Le nombre de laïcs
mandatés est à la hausse dans tous les centres
de formation malgré le fait qu’on restreigne
leurs services, qu’on les rejette ou qu’on les
considère superflus dans un nombre sans cesse
croissant de paroisses.
Aux États-Unis, une fillette de cinq ans qui demandait à ses
parents pourquoi il n’y avait pas de femmes
prêtres dans leur paroisse s’est vu répondre
simplement ceci : « Parce qu’il n’y a pas de
filles prêtres dans notre Église. » La fillette
réfléchit quelques instants puis rétorqua :
« Alors, pourquoi la fréquente-t-on? ».
De toute évidence, l’Église change, et ce, même si elle
continue d’affirmer son immuabilité. Nous
sommes loin du dynamisme de l’Église des
premiers temps où Prisca, Lydie, Thècle, Phébée
et des centaines de femmes comme elles ont
célébré dans leur maison, ont été des disciples
de Paul, le pressant, selon ce que nous
rapportent les Écritures, d’évangéliser telle ou
telle région, ont instruit le peuple dans la foi
et présidé de nouvelles communautés chrétiennes
sans devoir s’en excuser, sans soulever de
débats et sans faire l’objet d’un chassé-croisé
théologique à savoir si elles présidaient in
persona Christi ou in nomine Christi.
La question est claire et la réponse l’est tout autant : de
quoi ont-ils réellement besoin? De ce dont ils
avaient besoin lorsque le Temple est devenu
moins important que la Torah; ils ont besoin de
ce dont ils avaient besoin lorsque la foi était
davantage une vision qu’une institution. Ils ont
besoin de ce dont ils ont toujours eu besoin :
d’une communauté chrétienne, non d’un
cléricalisme patriarcal, du sacré et non du
sexisme. Le peuple a besoin de plus de prophètes
et non de plus de prêtres. Il a besoin de
disciples et non de décrets canoniques.
La disciplitude
Que faut-il faire
à une époque où ce que l’on cherche et ce qui
est possible sont deux choses différentes? Dans
quoi devons-nous investir nos énergies même
lorsqu’on les qualifie d’indésirables ? Ces
questions peuvent sembler nouvelles, mais la
réponse, elle, ne l’est pas; c’est une réponse
ancienne, une vraie réponse. Cette réponse est :
la disciplitude.
Il est tentant de se laisser gagner par la lassitude lorsque
nos requêtes semblent infructueuses. Mais
répondre à l’appel consiste à s’engager
davantage envers les exigences essentielles,
anciennes et authentiques de la disciplitude.
Mais assumer la disciplitude chrétienne est souvent très
périlleux. Ceux qui ont décidé de l’endosser se
sont exposés au rejet, de Martin de Tours à John
Henry Newman en passant par Mary McKillup et
Dorothy Day.
La disciplitude impose aux jeunes communautés chrétiennes
vulnérables d’être en tension avec le monde dans
lequel elles évoluent. Exister en tant que
communauté chrétienne signifiait défier
l’impérialisme romain, repousser les limites du
judaïsme, opposer aux valeurs païennes les
valeurs chrétiennes. Cela demandait une présence
concrète, un courage immense, une force d’âme
inépuisable et une prise de position des plus
claires.
Accepter la disciplitude signifiait rejeter le culte rendu à
l’empereur, condamner les sacrifices d’animaux,
accueillir les païens, se moquer des interdits
alimentaires, renoncer à la circoncision,
accepter la femme, donner priorité à l’amour sur
la loi, à l’universalisme sur le nationalisme.
Ensuite, rester fidèle au Christ n’était pas une incursion
dans l’intellect, le philosophique, le farfelu.
Il ne s’agissait pas de jouer au plus fort avec
une tradition davantage faussée par la culture à
travers les âges, mais plutôt de libérer
l’esprit du système. C’était une expérience
réelle, immédiate, cosmique.
La principale difficulté de la disciplitude chrétienne est
qu’au lieu d’exiger un simple exercice
académique ou ascétique – comme c’est le cas
pour la plupart des autres disciplitudes – elle
requiert l’adoption d’un mode de vie qui, tôt ou
tard, éloignera des banquets de quelque conseil
prestigieux, des estrades d’honneur réservées
aux présidents ou des processions pour la
noblesse ecclésiastique, et le placera au ban de
l’Église et de la société.
En d’autres termes, suivre Jésus signifie suivre Celui qui
met le monde sens dessus dessous, y compris le
monde religieux. Ce sont là des dispositions à
tout le moins boiteuses. Pour les personnes
recherchant l’approbation, l’élévation dans
l’échelle sociale et la respectabilité, prière
de s’abstenir ! « Suivre Jésus », c’est prendre
un détour qui mène toujours à des lieux qu’une
personne « bien » ne fréquenterait pas, à des
impressions de bonne conscience dont on pourrait
facilement se passer.
Un chrétien transmet une vision du monde qui
demande à être réalisée maintenant. La disciplitude n’est pas une préparation à l’au-delà, ni
une distanciation extatique à l’égard du
présent. C’est un engagement qui consiste à
adopter un certain mode de vie maintenant.
Suivre le Christ, c’est façonner un monde où les normes
auxquelles nous avons toujours obéi sont
justement celles que nous devons renier. Drapeau
et patrie, profits et pouvoir, machisme et
sexisme, cléricalisme et autoritarisme exercés
au nom du Christ ne sont pas des vertus
chrétiennes, quelle que soit la légitimité du
système qui s’en inspire.
La disciplitude, c’est vivre en ce monde comme le Christ a
vécu dans le sien – touchant les lépreux, tirant
un bœuf d’un puits le jour du sabbat, contestant
l’incontestable… et fréquentant les femmes!
Assumer la disciplitude signifie s’engager à laisser maison
et foyer, emploi et sécurité, titre et droits
afin d’être aujourd’hui – dans notre monde – ce
que le Christ était dans le sien : guérisseur et
prophète, voix et cœur, appel et signe de ce
Dieu dont le dessein pour l’humanité est la
justice et l’amour. Le disciple entend les
pauvres et sert les égarés de ce monde qui,
après avoir été utilisés par le pouvoir établi,
sont laissés à eux-mêmes et doivent se frayer un
chemin, non accompagnés dans ce monde
patriarcal, non reconnus dans ce monde
patriarcal, non désirés dans ce monde
patriarcal, mais ô combien traités avec
condescendance dans ce monde patriarcal.
La disciplitude est prête à prendre son envol au nez d’un
monde qui ne cherche qu’à parvenir à ses fins,
peu importe ce que cela lui coûte. Le prix est
cher à payer!
Thérèse d’Avila, Jean de la Croix et Jeanne d'Arc ont été
persécutés pour s’être opposés à la hiérarchie
même – et ont ensuite été canonisés. Mary Ward y
a laissé sa santé, sa réputation et le droit à
un enterrement selon les rites catholiques.
Martin Luther King, quant à lui, y a laissé sa
vie.
Pour un vrai disciple, un disciple véritable, le problème se
pose clairement : l’Église doit non seulement
prêcher l’Évangile, mais ne doit pas y faire
obstacle. Elle doit être ce qu’elle affirme
être; elle doit faire ce qu’elle enseigne; elle
doit être jugée selon ses propres lois.
Une religion qui consent au dépouillement des pauvres ou à
l’asservissement d’autrui au nom du patriotisme
n’est qu’un autre instrument de l’État. Une
religion qui approuve les régimes oppresseurs au
nom de l’obéissance et qui refuse l’autorité que
représente la conscience devient oppressive à
son tour. Une religion qui reste silencieuse
devant la militarisation massive effectuée pour
la défense de la nation, viole l’engagement pris
devant le Dieu de la charité envers la
préservation de la religion civile.
Une religion qui prêche en faveur de l’égalité
des femmes sans donner l’exemple, qui prône une
ontologie d’égalité mais qui maintient une
« ecclésiologie de supériorité » est mal
synchronisée avec le meilleur d’elle-même et est
bien près de répéter les erreurs théologiques
qui jalonnent des siècles d’esclavage
sanctionnés par l’Église.
L’appauvrissement des femmes au nom de la sainteté et du
caractère essentiel de la maternité est un
affront à Jésus, lui qui a renversé les tables
dans le Temple, qui a tenu tête à Pilate au
palais, qui a demandé à Pierre de ranger son
épée, qui a guéri une femme hémorroïsse, et ce,
malgré les enseignements de l’époque, qui a
refusé de laisser ses apôtres intimer le silence
à cette Samaritaine grâce à qui, nous révèlent
les Écritures, des milliers ont cru ce jour-là.
Il est vrai, et Jésus nous le prouve, que lorsque les femmes
n’ont plus de pouvoir, lorsque dans les
paroisses elles n’ont pas accès aux fonctions
ministérielles, et lorsque les fillettes ne
peuvent être enfants de chœur dans une
communauté chrétienne qui prétend les accepter,
l’invisibilité des femmes dans l’Église met en
péril la nature même de cette Église.
De toute évidence, la disciplitude ne repose pas sur le
sexisme, sur le mutisme des citoyens ou sur la
piété individuelle. Au contraire. Elle confond
les « bonnes raisons » et le « gros bon sens »
du patriarcat avec les bonnes relations et le
bon cœur. Elle oppose le saint à l’humain, le
cœur du Christ au manque de cœur d’un monde
éminemment centré sur l’homme, défini et dirigé
par lui.
Être disciple à la façon de Judith et d’Esther, de Débora et
de Ruth, de Marie et de Marie-Madeleine signifie
forger un monde où le faible confond le
puissant. Le disciple commence, comme la
prophétesse Ruth, à chercher un monde où le
riche et le pauvre changent de rôle. Le disciple
se prépare, comme la juge Débora, à façonner un
monde ou les derniers sont les premiers et
inversement, en commençant par lui-même.
Le disciple préserve, comme l’a fait Jésus – et comme l’a
fait la commandante Judith – un monde où les
femmes font ce qui avait été jusque là réservé
aux hommes, simplement parce que les hommes en
avaient décidé ainsi ! Pour le disciple qui suit
les traces d’Esther, salvatrice de son peuple,
le règne de Dieu – un règne où l’on accueille
les exclus, où l’on respecte autrui et la
création – est une terre étrangère où il se
considère chez lui.
« Venez à ma suite » devient un hymne proclamé publiquement
duquel personne, absolument personne, n’est
exclu et pour lequel aucun risque n’est trop
grand. Comme nous le montre Celui que nous
suivons – le Christ – être disciple ne signifie
pas adhérer à un club clérical appelé une
Église. Là n’est pas le genre d’ordination que
l’unique Prêtre puisse tolérer.
La disciplitude n’est pas un exercice intellectuel par lequel
on consent à l’ensemble d’une doctrine. La
disciplitude est une attitude de l’esprit, une
qualité de l’âme, un mode de vie qui n’est pas
politique mais qui peut avoir des conséquences
politiques, qui n’est peut-être pas
officiellement ecclésial mais qui change une
Église appartenant davantage au clergé qu’à la
communauté.
La disciplitude change les choses, car elle ne peut tout
simplement pas ignorer les choses telles
qu’elles sont, car elle refuse tout ce qui défie
la volonté de Dieu pour l’humanité… peu importe
avec quelle sensibilité, avec quelle retenue,
quelle familiarité ou quelle évidence, peu
importe de quelle façon historiquement
patriarcale et la fréquence à laquelle cette
volonté a été qualifiée de « volonté de Dieu »
par ceux qui prétendent pouvoir en définir la
nature.
Le disciple prend publiquement position contre les valeurs
d’un monde qui favorise ceux qui sont déjà
favorisés.
Le disciple vise les institutions prétendument
« libératrices » qui, en réalité, gardent la
moitié de la population du monde en servage. Il
s’insurge contre les systèmes plus enclins à
exclure « ce genre de personnes » – c’est-à-dire
les personnes malséantes – qu’à les accueillir
toutes.
La vraie disciplitude choisit toujours, toujours, toujours le
camp des pauvres malgré le pouvoir des riches,
non parce que les pauvres sont plus vertueux,
mais parce que le Dieu de la charité veut pour
eux ce que les riches leur nient.
Avec témérité, la disciplitude se fraie un chemin à travers
les entreprises que symbolisent Hérode, les
institutions représentées par les Pharisiens,
les systèmes comme les changeurs du Temple et
les machistes comme les apôtres qui veulent
tenir les femmes à l’écart.
La disciplitude se tient en toute nudité sur la place
publique et, au nom de Jésus, pousse tous les
cris du monde jusqu’à ce que quelqu’un, quelque
part, entende les plus pauvres parmi les
pauvres, les derniers des derniers, les plus
exclus parmi les exclus et leur réponde. Et quoi
que ce soit d’autre, tout cet apparat, toute
cette dentelle dorée et cette soie écarlate,
tous les rituels du monde, ne sont que
médiocrité et supercherie comme l’Évangile en
témoigne.
C’est une chose pour une personne de rassembler le courage
nécessaire pour affronter seule cette tempête
qu’on appelle « le vrai monde ». Mais voir
l’Église caricaturer le Christ vivant en est une
autre. Pourquoi? Parce que l’Église de Jésus
Christ n’est pas appelée à la prêtrise; l’Église
du Christ est appelée à la disciplitude.
Voir l’Église du Christ refuser aux pauvres et aux exclus ce
qui leur est dû, la regarder appliquer en son
sein les mêmes méthodes qu’elle dénonce dans la
société équivaut à ne pas voir l’Église
du tout.
Au mieux, est-elle une religion réduite à l’état
d’institution sociale destinée à rassurer ceux
qui jouissent d’une pleine sécurité, mais qui ne
s’attaque pas aux chaînes qui retiennent une
grande partie de l’humanité – toutes ces femmes
– à la croix.
Dans une Église comme celle-là, l’Évangile a longtemps été
limité au catéchisme. Dans une Église comme
celle-là, le prophétisme meurt, la justice
faiblit et la vérité devient si pâle que celui
qui la cherche ne peut la trouver.
Aujourd’hui, comme peut-être jamais auparavant dans
l’histoire, le monde, et par conséquent l’Église
en son sein, est tendu jusqu’à la rupture par
des situations de vie qui, ne serait-ce que par
leur ampleur, la secouent jusque dans ses
fondements.
Avec une persistance implacable surgissent de nouvelles
questions qui ont des conséquences alarmantes.
Et la plus importante d’entre ces questions est la question
des femmes
Les femmes forment la majorité des pauvres,
la plupart des réfugiés, des analphabètes, des
personnes violentées et des exclus de ce monde.
Au sein de l’Église, des femmes instruites,
dévouées, engagées sont ignorées, même dans la
liturgie eucharistique !
Comment Jésus manifeste-t-il sa présence aux femmes sans
abri, à celles qui mendient, qui sont
abandonnées, aux femmes seules, dont les
questions, les pleurs et les expériences de vie
n’ont pas leur place dans les structures du
monde, pas davantage dans l’Église ? Sauf, bien
entendu, en tant qu’être humain de second rang,
pas tout à fait aussi compétent, aussi valorisé,
aussi humain, aussi touché par la grâce de Dieu
que les hommes ?
Qu’exige ici la théologie de la disciplitude ? Que
sous-entend ici la théologie d’un peuple
sacerdotal? Les femmes ne sont-elles que des
demi-disciples du Christ, à demi mandatées, à
demi remarquées et à demi valorisées ?
Par conséquent, à la lumière de ces situations, il existe
dans la communauté chrétienne d’aujourd’hui des
questions qui ne peuvent être tempérées par des
notes en bas de page, embrouillées par une forme
de jargon ou légitimées par un repli dans la
« Foi ». Au contraire, devant ces problèmes, les
notes en bas de page perdent de l’importance; le
langage met la question en valeur, et la foi
elle-même exige qu’on pose cette question. La
disciplitude des femmes est une question qui ne
disparaîtra pas.
En effet la disciplitude, selon l’institution, à l’égard des
femmes est une question qui, avec le temps,
ébranlera l’Église elle-même. Avec la question
des femmes, l’Église fait face à son plus
important défi en matière de disciplitude depuis
la question de l’esclavage, alors que nous
affirmions, nous aussi, que l’esclavage était la
volonté de Dieu!
La plus importante question à laquelle les chrétiens font
face aujourd’hui concerne la signification de la
disciplitude dans une Église interdite aux
femmes. Si la disciplitude se résume au fait
d’être un homme, quelles en seront les
conséquences sur la pratique chrétienne? Si
seuls les hommes peuvent vivre pleinement la
disciplitude, à quoi cela sert-il aux femmes d’y
aspirer également?
Qu’est ce que cela signifie pour les femmes, elles qui sont
confrontées au rejet, à la dépréciation et à une
théologie discutable fondée sur les restes d’un
préjugé biologique adapté à la théologie? Que
faire lorsque l’Église proclame l’égalité des
femmes mais se bâtit selon des structures
assurant leur inégalité?
Et qu’est-ce que le rejet des femmes par les hautes instances
de l’Église signifie pour ces hommes
prétendument éclairés qui continuent pourtant à
soutenir un système auquel la moitié de la race
humaine indiffère? Qu’est-ce que cela signifie
pour une Église qui prétend suivre Jésus,
Celui-là même qui aurait tiré un bœuf d’un puits
le jour du sabbat, ramené une fille à la vie et
qui s’est opposé aux docteurs de la foi – avec
ou sans mandat, avec ou sans documents
définitifs. Enfin, qu’est-ce que cela signifie
pour une société qui a grandement besoin d’une
vision cosmique du monde, à l’aube d’une époque
marquée par la mondialisation ?
Malheureusement, les réponses sont très claires sur tous les
points. La disciplitude chrétienne ne risque pas
seulement d’être freinée; en fait, elle est
devenue l’ennemi à abattre. Celui à qui nous
refusons une disciplitude pleine et entière,
officielle et légitime – quelque chose qui,
selon les enseignements de l’Église, est exigé
de nous tous – est devenu à tout le moins aussi
problématique pour l’intégrité de l’Église que
ceux qui s’acharnent à exclure les femmes des
fonctions ministérielles de l’Église, qui
façonne sa théologie et répond aux besoins de
ses paroissiens.
Les femmes commencent à se demander si, après tout, la
disciplitude les concerne d’une façon ou d’une
autre. Et c’est en cela que réside le véritable
problème de la disciplitude à notre époque. Pour
certains, rester fidèle à l’Évangile signifie
continuer de faire ce que nous avons toujours
fait. Pour d’autres, c’est continuer d’être ce
que nous avons toujours été. La distinction est
capitale. La distinction est aussi essentielle à
la compréhension de la disciplitude dans
l’Église moderne.
Lorsque « tradition » devient synonyme de « système » et que
maintenir le système devient plus important que
maintenir l’esprit de la tradition, la
disciplitude se flétrit et devient, au mieux,
une obéissance ou une fidélité au passé et non
un engagement profond envers la présence du
Christ vivant faisant face aux lépreux
d’aujourd’hui.
La disciplitude exige que chacun de nous – et que l’Église
elle-même – fasse preuve d’un amour téméraire,
ouvert, réceptif et généreux, comme celui que
Jésus a témoigné aux aveugles sur les routes de
la Galilée, à la fille de Jaïre, aux
supplications de la femme atteinte
d’hémorragies. La société qualifiait l’aveugle
de pécheur, la fille d’inutile, et l’hémorroïsse
d’impure; autant de personnes que le système a
marginalisées, repoussées aux derniers rangs de
la vie, exclues du centre de la synagogue,
interdites au cœur du Temple.
Mais Jésus accueille chacune de ces personnes, au mépris des
lois, sans égard à la culture, malgré la
désapprobation des chefs spirituels de la
région, et les relève, les envoie en Son nom sur
les grandes routes et sur les chemins détournés
du monde.
Être disciple de Jésus signifie que nous devons faire de
même. Certaines choses, semble-t-il, ne tolèrent
pas d’être rationalisées pour le compte de
raffinements institutionnels. La disciplitude
suppose, signifie et requiert rien de moins que
l’amour de Jésus, un amour qui fortifie et
investit toute personne en tout lieu, sans égard
à ceux qui osent s’arroger le droit de dresser
des limites à l’amour de Dieu.
La disciplitude et la foi ne font qu’un. Affirmer notre foi
en l’amour de Dieu pour les pauvres, croire
qu’Il intercède en leur faveur, qu’Il veut leur
délivrance sans que nous-mêmes fassions quoi que
ce soit pour les délivrer, pour entendre leurs
supplications, pour les soulager de leur
fardeau. Agir en leur nom, c’est être en effet
dénué de foi. Affirmer que Dieu est amour sans
nous-mêmes aimer à Sa façon c’est peut-être
faire Église, mais cela n’a rien à voir avec le
christianisme.
Proclamer une théologie d’égalité, affirmer que toute
personne est égale devant Dieu tout en
maintenant une théologie d’inégalité, une
spiritualité de domination au nom du Seigneur
selon laquelle les femmes n’ont pas leur place
dans la direction de l’Église ni dans
l’élaboration de la doctrine, c’est vivre dans
le mensonge.
Par contre, si la disciplitude signifie suivre Jésus au-delà
de toute limite, quel qu’en soit le prix, pour
l’avènement du règne de Dieu, pour
l’établissement de relations valables, alors
réduire l’appel d’une femme à suivre le Christ à
sa simple habileté à Lui ressembler fait
obstacle à la raison même pour laquelle l’Église
a été fondée. Cela fait obstacle à l’habileté
d’une femme à suivre le Christ sans retenue, à
donner sa vie pour autrui, à bénir, à prêcher, à
se sacrifier et à bâtir des communautés « en Son
nom » – comme un peuple sacerdotal doit le
faire, selon les documents sur le sacerdoce.
Et cela est fait au nom de la religion et au mépris de
l’Évangile. Comment une Église, comme celle-là,
peut-elle convaincre le monde de pratiquer une
justice qu’elle n’exerce pas, et cela, au nom
même de la justice. Comment l’Église peut-elle
demander à d’autres institutions de traiter les
femmes comme des êtres humains à part entière
créés à l’image de Dieu, alors que c’est
précisément à cause de cette nature que l’Église
les exclut au nom de Dieu.
Voilà une question philosophique d’envergure. Une question
qui, tout comme celle de l’esclavage, met
l’Église à l’épreuve.
Pour que l’Église s’intéresse à la question des femmes, pour
qu’elle la serve et en soit la disciple, elle
doit elle-même s’y convertir; en fait, elle doit
se laisser convertir par la question. Ces hommes
qui ne prennent pas la question des femmes au
sérieux peuvent effectivement être des prêtres,
mais en aucun cas ils ne sont des disciples. En
aucun cas peuvent-ils être « d’autres Christ ».
Pas le Christ né d’une femme. Pas le Christ qui
a demandé à des femmes de L’annoncer. Pas le
Christ qui S’est laissé guider par une femme aux
noces de Cana. Pas le Christ qui a envoyé des
femmes annoncer Sa résurrection aux apôtres
incrédules. Pas le Christ qui a fait descendre
l’Esprit Saint sur Marie, une femme, aussi bien
que sur Pierre, un homme. Pas le Christ qui
S’est identifié comme le Messie aussi clairement
à la Samaritaine qu’au rocher qui s’est brisé.
Si tel est le Christ que nous, en tant que chrétiens et en
tant qu’Église, devons suivre, alors la
disciplitude de l’Église est grandement remise
en question. En effet, le poète Bashô écrit :
« Je ne cherche pas à suivre la trace des
anciens. Je cherche ce qu’eux-mêmes ont
cherché ».
La disciplitude dépend de notre capacité à ramener la volonté
de Dieu pour l’humanité aux questions de notre
époque, comme Jésus l’a fait en son temps. Aussi
longtemps que la tradition servira de prétexte
pour suivre la trace de notre passé au lieu de
nous inciter à entretenir l’esprit du Christ
dans le moment présent, il est peu probable que
nous réussissions à sauver de l’Église autre
chose que sa charpente.
La conscience du caractère universel de l’humanité dans
toutes ses différences est ce qui relie le monde
en ces temps de mondialisation. Ce que l’on
croyait autrefois être la hiérarchie de la race
humaine est vu aujourd’hui pour ce qu’elle est
réellement : l’oppression de la race humaine.
Dans la majeure partie du monde, la colonisation des femmes
est tout aussi inacceptable que la colonisation
oppressive de l’Afrique, que les croisades
contre les Turcs, l’esclavage des noirs et le
massacre des Indiens perpétrés au nom de Dieu.
En Asie, les femmes bouddhistes réclament le
droit à l’ordination et de tracer les mandalas
sacrés. En Inde, les femmes commencent à
exécuter les danses sacrées et à allumer les
feux. Dans le judaïsme, les femmes étudient la
Torah, portent les parchemins sacrés, lisent les
Écritures et président les congrégations.
Il n’y a que dans les cultures les plus rétrogrades,
rigoristes ou primitives que les femmes restent
invisibles, inutiles, ou qu’on les considère
moins que des êtres humains à part entière,
moins que des êtres spirituels à part entière.
L’humanisation de la race humaine est imminente.
La question est de savoir si cette humanisation
aboutira également à la christianisation de
l’Église chrétienne.
Si non, la disciplitude s’éteindra et
l’intégrité de l’Église avec elle.
Nous devons prendre la disciplitude au sérieux à défaut de
quoi, l’Église de demain comptera de nombreux
fonctionnaires, mais aucun disciple! La réalité
est que le christianisme vit à travers les
chrétiens, non dans les livres ou dans les
documents appelés « définitifs » pour cacher le
fait que, dans le meilleur des cas, leurs jours
sont comptés. Non dans la banalité des
« vocations spéciales », pas plus que dans les
erreurs du passé que l’on a honorées du nom de
« traditions ».
La nouvelle réalité est que la disciplitude aux femmes et la
disciplitude des femmes est essentielle à la
disciplitude de toute l’Église. Les questions
sont claires. La réponse, quoiqu’obscure et
incertaine, n’est pas moins décisive pour le
sort d’une Église qui se prétend éternelle.
Un groupe comme celui-ci, c’est-à-dire vous, à une époque
comme celle-ci – un peuple sacerdotal à une
période en manque de prêtres – doit garder
fraîche à l’esprit cette vision d’ensemble.
Toutefois, nous devons également avoir bien en
main les tâches à accomplir dans le temps
présent.
Et l’ordination des femmes ?
Et il ne s’agit pas ici de préparer l’ordination au sein
d’une Église qui doute de la force persuasive de
la vérité – ou qui la craint – et, par
conséquent, dénie le droit de discuter de la
question présente à savoir si les femmes peuvent
ou non obtenir le sacrement de l’ordre. Cela
serait à tout le moins prématuré, sinon
carrément nuisible.
Non, la tâche à accomplir dans le temps présent à une époque
comme la nôtre est d’employer chacun des
organismes auxquels nous appartenons à
l’élaboration d’une théologie de l’Église qui
atteigne la masse critique.
Nous avons besoin d’un groupe sans mandat qui organisera des
séminaires, qui tiendra des discussions
publiques à la façon des grands débats du
Moyen-Âge sur le degré d’humanité des Indiens,
qui accueillera des séances d’étude, parrainera
des publications, écrira des livres et réunira
des groupes de discussion autour de sujets tels
que l’infaillibilité de l’infaillibilité et le
« sensus fidelium ».
La tâche à accomplir dans le temps présent est assurément de
remettre en question l’exclusion évidente des
femmes du rétablissement du diaconat permanent,
une forme officielle de disciplitude qui compte
la théologie, l’histoire, le rituel, la liturgie
et la tradition clairement et entièrement parmi
ses alliés. Il est temps que soit révélée aux
cœurs vaillants la nature des discussions
dissimulées derrière les portails d’églises.
Si, comme il a été dit à Vatican II, la prêtrise exige que
l’on prêche, que l’on sacrifie et que l’on
bâtisse des communautés, alors la prédication,
le façonnement et la vision d’une nouvelle
conception de la prêtrise et du diaconat – peu
importe ce qu’il nous en coûte – peut
actuellement s’avérer le plus important des
services sacerdotaux.
Il nous faut donc continuer à chercher encore et toujours la
voie de la disciplitude – comme les femmes l’ont
toujours fait… mais différemment. Car, comme l’a
écrit Bashô, nous ne cherchons pas à suivre la
trace des anciens. Nous cherchons ce qu’ils ont
eux-mêmes cherché.
Nous ne cherchons pas à faire ce dont ils ont réellement
besoin. Il nous faut beaucoup plus que cela. Il
nous faut faire ce dont ils ont réellement,
réellement besoin.
[1]
« Disciplitude » (en anglais
« discipleship » : mot construit pour dire cette
capacité, cette façon d’agir qui caractérise le
disciple. Dans le cas présent, le disciple de
Jésus.
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