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José Arregi est un théologien basque bien connu
en Espagne. Il a donné cette conférence le 28
avril 2011 à Barcelone, lors du congrès annuel
du Réseau Européen Églises et Libertés. Elle a
été traduite et publiée par Les Réseaux des
Parvis (Lettre d’information n° 8, novembre
2011).
Les développements originaux sont en caractères
droits, les parties résumées sont en italiques
entre crochets.
[Le titre de cette conférence, emprunté à un
livre de Hans Küng et Angela Rinn Maurer,
soulève d’emblée deux questions : celle de la
relation entre l’universel et le particulier de
toute éthique, et celle de la relation entre
éthique et christianisme. « L’éthique est
mondiale, mais elle ne peut être exprimée et
vécue que de manière particulière » : tout en
étant universelle, elle est toujours locale et
singulière. Les liens entre éthique et religion
sont, quant à eux, plus complexes à cerner :
longtemps indissociables dans l’histoire de
l’humanité, ces deux domaines semblent se
séparer à mesure que les exigences éthiques ne
s’accompagnent plus nécessairement d’une
appartenance religieuse. Mais à observer de plus
près le vécu concret, il apparaît que l’éthique
ouvre toujours sur une perspective d’ordre
religieux ou mystique, de même qu’aucune
religion n’est possible sans éthique. Le fond
ultime de la réalité est Mystère, au delà de
toutes les doctrines, mais se laisse entrevoir à
la faveur de la sagesse et de l’engagement
éthiques.
C’est la relation à autrui qui façonne l’homme,
en chacun et entre tous. « Ne fais pas à autrui
ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ».
Repris en des termes semblables par Confucius,
l’hindouisme, le jaïnisme, le bouddhisme, Jésus
de Nazareth, Hillel et Mohammed, ce principe
transcende les frontières entre les religions et
les cultures, et relativise leur spécificité.
« La foi religieuse est reconnaissance et
vénération du mystère universel qui inspire le
regard et la conduite ». Le respect de
l’altérité de l’autre vénère la dignité
irréductible et sacrée de l’être dont est tissée
l’humanité depuis toujours et partout. Mais se
pose alors la question de savoir ce que telle
religion particulière, et la foi chrétienne en
l’occurrence, est susceptible d’apporter à
l’éthique? La réponse est en même temps globale
et singulière : « Le christianisme n’apporte pas
de contenus ni de normes éthiques, mais plutôt
une inspiration, une motivation, un élan
particulier ».
La conférence comprend trois parties : la
spécificité de l’inspiration chrétienne de
l’éthique, les règles chrétiennes fondamentales
de conduite, l’indispensable autocritique
chrétienne.]
I –
L’inspiration chrétienne
Quelle inspiration apporte le christianisme à
l’éthique?
1 – L’inspiration éthique de Jésus
La figure de Jésus inspire toute la vie du
chrétien, toute son éthique, toujours
particulière dans sa réalisation, toujours
universelle dans son horizon. Que nous inspire
Jésus? Il nous inspire ce qu’il a respiré,
espéré, pratiqué : la guérison, le partage et la
fraternité. Contant des paraboles et au contact
des gens, il guérit les malades rencontrés en
chemin. Il annonça un temps nouveau de justice
aux paysans accablés de misère à cause de leurs
dettes. Il proclama la tendresse de Dieu aux
« pécheurs » méprisés par le système religieux.
Par son message et sa praxis, il condamna
radicalement toute relation de domination et de
pouvoir, proclamant et pratiquant la fraternité
universelle. Dans sa vie itinérante, et de façon
insolite, il se fit accompagner aussi bien de
femmes que d’hommes, et reconnut à la femme le
plein droit à la parole et à la liberté de
mouvement, en rupture avec le patriarcat
séculaire et millénaire. Il fut le commensal
joyeux de percepteurs d’impôts détestés et de
prostituées proscrites. Il fit naître des rêves
de liberté chez les gens simples. Pour beaucoup
d’hommes et de femmes affligées il était
consolation de Dieu, aurore d’un temps nouveau,
promesse de libération définitive. Pour
d’autres, il était un hérétique et un danger, et
il fut condamné à mort peu de temps – entre un
et trois ans – après le début de son itinérance
prophétique.
Il inspire notre éthique. Son message et sa
pratique n’enseignent rien qui soit absolument
nouveau, mais c’est comme s’il nous disait, avec
les mots de Moltmann : « Qui croit en l’évangile
fait l’expérience des forces du monde futur (Heb
6, 5) et entre dans le printemps de la nouvelle
création (…). Dieu va créer de nouveau toutes
choses, par conséquent : profitez de ces
possibilités ! Elles sont déjà ici, en toi et à
côté de toi. La paix est possible. La justice
est possible. La libération est possible. Dieu a
rendu possible l’impossible et nous sommes
invités à profiter de nos aptitudes à la vie.
Participez à la rénovation de la société et de
la nature » [1].
2 – L’inspiration de l’espérance
Jésus fut un homme de grande espérance. Une
espérance active. L’éthique chrétienne est
l’éthique inspirée de l’espérance de Jésus.
Jésus a dit : « Relevez la tête, car votre
délivrance est proche » (Luc 21, 28).
Suivre Jésus, c’est reconnaître que les
créatures sont « vraies promesses du Règne »
[2]. Suivre
Jésus, c’est reconnaître Dieu comme « créateur
du ciel et de la terre » et, par conséquent,
conserver le souvenir de la Genèse (Et tout
était bon), même si nous sommes témoins,
victimes et responsables de tant de mal. Adhérer
à Jésus, c’est accepter avec une confiance
patiente que la création et la libération ne
sont pas terminées, mais sont en cours : « Dieu
n’a pas encore conclu son oeuvre ni n’a fini de
nous créer. Pour cela nous devons être tolérants
avec l’univers et avoir de la patience avec
nous-mêmes, puisque la dernière parole n’a pas
encore été prononcée : “Et Dieu vit que cela
était bon” » [3].
Telle est l’espérance engagée du disciple de
Jésus. Courage pour le présent et confiance dans
l’avenir : voilà ce que les hommes et les femmes
d’aujourd’hui, en particulier les jeunes,
désorientés par un monde sans perspectives,
attendent et ont besoin de recevoir des
chrétiens. Cette espérance passionnée et active
est celle que Jésus a partagée. Jésus fut-il
trop optimiste? Il faudrait répondre avec les
mots que prononça il y a quelques mois Z. Bauman
à San Sebastian : « L’optimiste est celui qui
croit que ce monde est le meilleur des mondes
possibles et qu’il ne peut s’améliorer. Et le
pessimiste, celui qui croit que l’optimiste
avait peut-être raison ». Ni l’optimisme ni le
pessimisme ne transforment le monde. Alors,
quoi? D’abord, se convaincre « qu’il y a des
chances que le monde puisse s’améliorer »; et
ensuite tenir bon malgré l’échec. C’est ce que
fit Jésus. C’est ce qui le rendit heureux.
L’espérance de Jésus ne fut donc pas une
« simple espérance » inopérante, mais une
espérance agissant par métamorphose.
Anticipatrice. Jésus annonça tout en
accomplissant l’annonce. Il espéra en anticipant
ce qui était espéré.
3 – La confiance en Dieu ou en la profondeur de
la réalité
L’espérance de Jésus était animée d’une profonde
confiance en Dieu. « Rien n’est impossible à
Dieu » (Lc 1, 37) et, à cause de cela, « tout
est possible à celui qui croit » (Mc 9, 23) :
telle est la conviction intime vitale de Jésus.
Cette confiance est celle qui agit en lui quand
il guérit et celle qui agit chez les malades
pour leur guérison (« ta foi t’a guéri » Mc 5,
34; 10, 52…). Jésus partageait totalement la
vieille espérance messianique : quand Dieu
viendrait, tous les tourments devaient
disparaître de la création. Jésus espéra et
proclama, se réjouit et souffrit, annonça et
anticipa le Règne de Dieu, le monde selon le
rêve de Dieu, ou « la terre des justes et des
bons » [4].
Plus encore, Jésus acquit la certitude vitale
profonde que Dieu venait, intervenait, régnait
et libérait à travers son message et ses
guérisons : « les aveugles voient et les boiteux
marchent, les lépreux sont guéris et les sourds
entendent, les morts ressuscitent et la Bonne
Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11, 5 ;
Lc 7, 22).
Jésus a vécu dans une culture religieuse
entièrement imprégnée de religion et totalement
circonscrite par l’institution religieuse, mais
sans tomber dans la tentation par antonomase de
toutes les religions et de toutes les personnes
religieuses, à savoir : enfermer le mystère de
Dieu dans le système religieux, transformer Dieu
en recours ou en idole, le réserver à un
« espace sacré » et, en définitive, se servir de
Dieu pour légitimer l’ordre politico-religieux
en vigueur.
On ne peut dire de façon appropriée que « si le
Christ revenait aujourd’hui, il serait athée »,
comme l’a écrit D. Sölle. Dieu était et se
retrouverait au coeur vital de Jésus. Mais sa
foi en Dieu exista à tout moment et elle
redeviendrait aujourd’hui radicalement vitale et
radicalement « politique », profondément
associée à la joie de la vie et radicalement
solidaire de la douleur de ceux qui souffrent.
C’est pour cela qu’il fut condamné à la croix.
Sa croix signifie son refus d’un Dieu séparé et
la manifestation d’un Dieu absolument solidaire
de la cause de la vie et de la cause des
derniers. Une vie à la suite de Jésus ne peut
donc être une vie sans adoration de Dieu, mais
celui qui se met à la suite de Jésus, le
véritable disciple, ne peut adorer le dieu
Mammon, ni le dieu César, ni le dieu Loi, mais
seulement le Dieu Abba qui veut instaurer son
règne de justice pour tous en commençant par les
derniers : les petits, les humiliés, les
condamnés. Il est bon même aujourd’hui de croire
en ce Dieu.
Le Dieu qui suscite et soutient l’espérance de
Jésus est un Dieu avec des entrailles, un Dieu
qui écoute, regarde et sent la douleur de ses
créatures. Ce n’est pas un Dieu puissant et
impassible, ni un Dieu compatissant et
impuissant, mais un Dieu dont le pouvoir se
trouve dans la compassion, avec la faiblesse que
cette dernière aide à porter.
La solidarité compatissante de Dieu est le roc
de notre espérance, comme elle le fut pour
Jésus. Suivre Jésus signifie reconnaître, de
façon obscure et lumineuse, que Dieu est avec
celui qui souffre. Nous ne pouvons pas dire
pourquoi la souffrance existe, et mieux vaut que
nous ne cherchions pas à le savoir et moins
encore que nous prétendions le savoir. Le
chrétien dont les yeux sont tournés vers Jésus
ose être assuré que Dieu, la Tendresse qui
console et qui réconforte, se trouve avec celui
qui souffre, avec quiconque souffre. Il a
l’audace de faire confiance, comme Jésus, au
Mystère divin qui est le Oui, l’Amen à la
création et à toutes ses promesses.
Maintes fois, Jésus dit dans l’évangile :
« N’aie pas peur! ». Et c’est ce que nous aussi,
maintes fois, nous devrions écouter et crier sur
les toits : « N’aie pas peur! » Nous avons bien
trop peur. Il y a trop de peur dans notre monde,
et dans cette société qui est la nôtre. L’Église
a trop peur. Là où est Dieu, il ne peut y avoir
de peur.
Faire confiance à Dieu impose, c’est manifeste,
de revoir notre représentation de Dieu, tant
imaginaire que conceptuelle. La représentation
imaginaire traditionnelle du Dieu séparé
n’inspire pas confiance, parce qu’elle n’est
plus crédible. « L’axe de cette nouvelle
conception ne sera pas la distinction entre Dieu
et le monde, mais la conscience de la présence
de Dieu dans le monde et de la présence du monde
en Dieu » [5].
Il est bon de croire en ce Dieu qui habite tout
et en qui tout habite, « car en lui nous avons
la vie, nous pouvons nous mouvoir et nous
sommes » (Act 17, 28). Un Dieu qui n’est ni
partie du monde ni totalité du monde, mais qui
n’est pas non plus quelqu’un ni quelque chose
d’extérieur au monde et séparé de lui. Un Dieu
en qui le monde se trouve, et nous sommes tous
comme l’enfant dans sa mère et bien plus, comme
la lumière dans la flamme et bien plus, comme le
sens dans le mot et bien plus, comme l’esprit
dans le corps et bien plus. Un Dieu qui est la
Grande Réalité de toute réalité, et qui n’est
pas « davantage là-bas, en dehors du monde, mais
plus ici, dans la profondeur des choses, comme
leur fondement et leur mystère »
[6]. Un Dieu qui est le
coeur de la réalité qui nous entoure, qui nous
constitue, que nous sommes. Un Dieu qui anime
tout, qui soutient tout, qui habite tout.
4 – Éthique de la compassion samaritaine et
politique
La compassion est un terme équivoque. Bien
entendu, elle désigne le tréfonds qui s’émeut
devant la passion du prochain.
Une fois on demanda à Jésus : « Qui est mon
prochain? » Et Jésus répondit en racontant :
« Un voyageur descendait de Jérusalem à Jéricho
et fut attaqué par des malfaiteurs, et ils le
laissèrent grièvement blessé. Un prêtre et un
lévite firent un détour et passèrent au large.
Un Samaritain prit soin du blessé. Qui se fit le
prochain du blessé? Eh bien! fais de même ».
J. B. Metz a écrit que la compassion de Jésus
est le « programme mondial du christianisme ».
L’éthique qui trouve son inspiration en Jésus
doit se manifester en une compassion généreuse
et pleine d’espoir qui jaillit du tréfonds, du
« cœur », et non d’une simple idéologie ni d’un
simple engagement : « Ce n’est pas le stoïcisme
de Sisyphe ou l’héroïsme de Prométhée, mais la
fidélité aimante et prête à la souffrance que
vécut Jésus » [7].
Une compassion douloureuse et
joyeuse qui naît à la racine profonde de notre
être et se traduit en regard mystique et
décision politique. Une compassion immergée dans
l’universelle « amitié ouverte » et dans
l’universelle « sympathie du monde »
[8] qui émane
de Dieu et embrasse le Cosmos entier et appelle
à une attitude « d’affabilité », de respect et
de vénération de tous les êtres de la Terre. Une
compassion plongée et protégée dans la Grande
Communion divine et tournée « vers la grande
communion des vivants sous l’arc-en-ciel de la
fraternité / sororité cosmiques »
[9].
Les premiers destinataires de ce programme de
compassion sont ceux qui succombent à la douleur
de l’injustice. Et ceux qui ont succombé sans
que personne ne se souvienne d’eux. « Il y a des
larmes que le fonctionnaire ne voit pas » (E.
Levinas), et beaucoup de larmes que personne ne
voit ni ne se rappelle non plus. Le « souvenir »
de la compassion de Dieu en Jésus interdit que
nous oubliions les crucifiés d’aujourd’hui, ni
même ceux d’hier. Le souvenir de Jésus nous
empêche de nous transformer en fonctionnaires (y
compris de l’évangile), nous réveille de
« l’amnésie culturelle » dont nous sommes
atteints, de « l’oubli impitoyable des
victimes » [10].
Beaucoup de femmes et d’hommes d’aujourd’hui se
sentent désemparés dans un monde désemparé, en
échec dans un monde en échec, incertains dans un
monde plus incertain que jamais. Ils se sentent
en errance, vagabonds, et ils se demandent,
comme Tertuliano Maximo Alfonso, le protagoniste
de L’autre comme moi de J. Saramago,
s’ils ne sont pas des êtres errants ou même une
erreur [11].
Les hommes de ce monde n’attendent pas de
nous un système de vérités incontestables, ni un
code de normes irrévocables, mais un sol ferme,
un réconfort pour leurs vies. Ils attendent que
nous leur offrions la compagnie du Paraclet, qui
est « lumière qui pénètre les âmes et source de
la plus grande consolation ». Une compassion
généreuse, libre et joyeuse est la seule qui
pourra leur offrir une perspective.
5 – L’éthique du bonheur
Si je ne devais garder qu’une parole de
l’évangile, délaissant toutes les autres, je
garderais celle-ci : « Bienheureux! ». Jésus
ouvrit et résuma tout son message par cette
parole. La flamme de tous les prophètes le
consumait de l’intérieur, il gravit la montagne
comme le fit jadis Moïse, mais au lieu des
anciens dix commandements écrits sur des tables
de pierre il proclama aux quatre vents huit
édits joyeux : « Bienheureux êtes vous! » Il
annonça la béatitude aux pauvres, aux malades,
aux persécutés et à tous les malheureux :
« Bienheureux êtes-vous, non parce que vous êtes
pauvres, mais parce que vous allez cesser de
l’être. Bienheureux êtes-vous, non parce que
vous pleurez, mais parce que le bonheur vous
vient au lieu des larmes. Bienheureux êtes-vous,
non parce que vous êtes persécutés, mais parce
que votre libération est proche. Dieu vous
rendra libres. Libérez-vous mutuellement de la
misère, pour que Dieu vous libère. Soyez
heureux, pour que Dieu lui aussi soit heureux.
Il est temps d’être heureux ».
Le bonheur est la force imparable qui donne son
élan au monde. Le bonheur nous attire et nous
meut. Et Dieu alors? Dieu est le fond et la
source du désir ardent et universel de bonheur.
Le bonheur est le rêve premier et le
commandement suprême de Dieu pour tous les
êtres. Soyez donc heureux!
On dirait que nous, chrétiens, nous avons
enseveli, enseveli et étouffé, la logique du
bonheur de Jésus sous les pierres pesantes de la
morale, sous des dogmes incompréhensibles, sous
des institutions rigides. Nous entendons parler
d’autres choses, de lois et d’accusations,
beaucoup plus que de bonheur : promotion de
l’enseignement de la religion catholique à
l’école, critique du mariage homosexuel,
dénonciation de la loi sur l’avortement… C’est
toujours la même chose que l’on entend.
« Bienheureux! » Les béatitudes sont le noyau de
l’évangile, et nous devrions faire de ce noyau
le levain de la vie, le levain de la société, le
levain de l’Église, le levain du monde,
l’énergie transformatrice capable de le rendre
tout entier bon et heureux. Bon et heureux,
c’est cela. C’est simple comme bonjour [comme le
pain, en espagnol, ndlr]. La bonté du bonheur et
le bonheur de la bonté : les deux choses vont
ensemble, elles sont impossibles à séparer.
N’est-ce pas la loi de la vie? N’est-ce pas la
loi de Dieu? Qu’est-ce qui peut nous rendre
heureux sinon la bonté? Et qu’est-ce qui peut
nous rendre bons sinon le bonheur?
En vain t’obstineras-tu à être bon sans être
heureux, et aussi à être heureux sans être bon.
En vain nous obstinerons-nous à être bons à
force de lois morales et de dogmes religieux, et
également à force d’avoir, de savoir, de
pouvoir. Voilà l’évangile de Jésus : il est la
bonté du bonheur et le bonheur de la bonté.
Voilà le mystère de Dieu : la bonté heureuse et
le bonheur bienfaiteur. C’est le plus simple et
le plus complet. Et quoi d’autre que cela est
donc le coeur de la religion, et l’essence de
l’Église? À quoi servent les lois et les dogmes
et toutes nos théologies si elles ne nous
rendent pas bons en étant heureux, et heureux en
étant bons?
6 – Éthique de la bonté
Suivre Jésus, c’est croire en la bonté et
pratiquer la bonté.
Le meilleur résumé historique et la meilleure
formule christologique au sujet de Jésus, nous
les avons dans les paroles extrêmement simples
de Pierre dans les Actes : « Vous savez comment
Jésus a parcouru le pays en faisant le bien et
en guérissant tout ceux qui étaient sous le
pouvoir du diable » (Act 10, 38). Jésus fut bon,
il crut en la bonté, il pratiqua la bonté avec
les pauvres, les meurtris et les condamnés en
tant que pécheurs. S’il y a quelque chose qui
définit Jésus, c’est sa compassion avec les
femmes et les hommes de son époque qui
souffraient le plus. On a écrit à juste titre :
on peut décrire et comprendre beaucoup de grands
personnages de l’histoire en faisant abstraction
des malheurs de leur temps, mais il est
impossible de parler de Jésus ou de le
comprendre avec un minimum de rigueur sans
parler des grands malheurs et des grands
malheureux de son époque [12] :
les paysans dans la misère,
les locataires endettés, les journaliers
exploités, les lépreux humiliés, les malades de
toutes sortes, les mendiants des chemins, les
pécheurs dédaignés… Aux yeux des gens de son
époque, Jésus fut d’abord un guérisseur, et de
cela portent spécialement témoignage les
évangiles synoptiques. Y compris ceux qui
étaient considérés comme pécheurs, que Jésus
reçoit et traite comme des malades, davantage
que comme des « coupables ». Où il arrivait,
arrivait la vie, la santé, la confiance.
L’évangile de Jésus est donc affaire de bonté.
La religion en général est affaire de bonté. Le
grand penseur et croyant qu’est Paul Ricœur
écrivait peu d’années avant sa mort : « Ce que
l’on appelle généralement la “religion” a à voir
avec la bonté. Les traditions du christianisme
l’ont un peu oublié. Il y a une sorte de
rétrécissement, de réclusion dans la culpabilité
et la morale (…). Mais j’éprouve le besoin de
vérifier ma conviction que, pour très radical
que soit le mal, il n’est pas aussi profond que
la bonté. Et si la religion, les religions ont
un sens, c’est celui de libérer le fond de bonté
des hommes, de chercher là où il est
complètement enseveli » [13].
L’adhésion à Jésus est affaire
de bonté compassionnelle, libre et joyeuse :
créer dans la bonté, annoncer la bonté,
pratiquer la bonté.
7 – Éthique de la révolte
Dans la bonne nouvelle de Jésus, les paroles ne
manquent pas qui sonnent comme une mauvaise
nouvelle : « Je suis venu apporter le feu sur la
terre et combien je voudrais qu’il soit déjà
allumé! » (Luc 12, 49). « Dès maintenant, une
famille de cinq personnes sera divisée, trois
contre deux et deux contre trois. Le père sera
contre son fils et le fils contre son père, la
mère contre sa fille et la fille contre sa mère,
la belle-mère contre sa belle-fille et la
belle-fille contre sa belle-mère » (Luc 12,
52-53). « Ne pensez pas que je sois venu
apporter la paix au monde; je ne suis pas venu
apporter la paix, mais le combat » (Mt 10, 34).
Peut-être nous en coûte-t-il d’imaginer Jésus
parlant de cette manière. Eh bien! il a aussi
parlé comme cela, n’en ayons pas l’ombre d’un
doute. Quantités d’autres paroles que les
évangiles attribuent à Jésus, il ne les a jamais
dites, mais celles que je viens de mentionner,
il les a certainement dites; c’est ce que
soutiennent pratiquement tous les chercheurs
actuels. Dans l’évangile apocryphe le plus
ancien, appelé l’évangile de Thomas, Jésus parle
en termes très similaires : « J’ai jeté le feu
sur la terre, et je l’entretiendrai jusqu’à ce
qu’elle brûle » (n.10).
Un peu plus loin dans le même évangile il dit
aussi : « Qui est près de moi est près du feu »
(n. 82).
Jésus était bon, oui, mais aussi passionné.
Jésus était tendre, oui, mais aussi subversif.
Jésus était poète, oui, mais aussi prophète.
Tout autant qu’un poète bon et tendre, Jésus
était un prophète passionné et subversif. Il a
annoncé une révolution, il a appelé à la
révolution. Certainement pas en prenant les
armes, ni en incendiant les rues, ni en
exterminant les Romains et les puissants
oppresseurs. Mais tout aussi certainement il a
annoncé une authentique « révolution des
valeurs » et il en a fait la promotion.
Il était convaincu, comme les prophètes anciens,
qu’il devait mettre le feu à la société, à
l’économie, à la religion de son temps, et il
l’a fait. Il a rompu avec la famille et ses
structures patriarcales, il a subverti toutes
les conventions sociales, transgressé les lois
sacrées de la religion, dénoncé tous les
pouvoirs sociaux, il a affronté tous les
pouvoirs religieux. Il a apporté le feu. Et,
comme il est facile de le comprendre, ce feu qui
venait de lui a provoqué un autre feu
destructeur qui l’a vite consumé : le pouvoir de
l’argent, de l’Empire et de la religion a
carbonisé Jésus. Mais les braises de Jésus ne se
sont pas éteintes.
Je peux difficilement imaginer Jésus dans cette
société en citoyen docile, en serviteur soumis.
Sans doute qu’il se remettrait à s’exposer en
faveur d’une autre réalité. Sans doute
qu’aujourd’hui aussi, s’il revenait, il mettrait
le feu. Sans doute qu’il provoquerait des
conflits dans notre société, sans parler de
notre Église, et que certains l’accuseraient
d’être un idéaliste rêveur, d’autres un
provocateur insolent, d’autres un dangereux
hérétique. Et sans doute que la peur du feu de
Jésus recommencerait, aujourd’hui aussi, à
allumer une flamme destructrice qui finirait
bien vite par le consumer.
Le feu de Jésus ne veut détruire ni consumer
personne, mais nous transformer tous grâce à sa
lumière et sa chaleur. Le feu de la bonne
nouvelle veut éclairer ce qui est obscur,
soigner ce qui est malade. Dieu est la bonne
nouvelle pour tous, et il nous veut tous comme
convives au banquet de ses noces. Sans exclus.
Sans perdants. Il veut que nous soyons tous
convives, en commençant par les derniers, par
les perdants de la société et de toutes les
religions.
II –
Orientations chrétiennes
[La « Déclaration pour une éthique mondiale »
adoptée par le Parlement des religions réuni à
Chicago en 1993 avait repris quatre orientations
fondamentales proposées par Hans Küng :
perspectives pour une culture de la non violence
et du respect de toute vie, pour une culture de
la solidarité et un ordre économique juste, pour
une culture privilégiant la vérité, et pour une
culture de l’égalité des droits et de conviviale
proximité entre hommes et femmes. Le
conférencier les reprend et les complète par des
développements sur la sexualité et le genre, la
dimension cosmique de la vie, et le repos
sabbatique.]
1 – La paix et le respect de la vie
La paix bien comprise est la somme de tous les
biens. Elle n’est pas la simple « tranquillité
de l’ordre » dont parle Saint Augustin. Dans
l’Ancien Testament, la paix était bien davantage
que la tranquillité de l’ordre. Shalom
signifie une situation collective de bien-être
total à tous les niveaux : coexistence, santé,
justice, vie, vérité, etc. La paix authentique
est fondamentalement faite de justice et de
droit : « La justice produira la paix, et le
droit une sécurité perpétuelle » (Is 32, 17).
« Justice et paix s’embrassent » (Ps 85, 11).
« La paix n’est pas simple absence de la
guerre, et elle ne se réduit pas au seul
équilibre des forces antagonistes, et elle ne
surgit pas d’une hégémonie despotique, mais,
avec une exactitude totale, elle s’appelle à
proprement parler une “œuvre
de justice” (Is
32, 7) » (GS 79).
La paix se fonde sur le respect de la vie, de
toute vie. Tout ce qui vit est sacré. La vie est
sacrée. Tout ce qui existe est sacré.
Moltmann dit : « À cette époque où l’humanité ne
peut endurer une grande guerre atomique, tant le
service non violent en faveur de la paix que
l’amour des ennemis sont la seule chose
raisonnable et sage. La démilitarisation de la
conscience publique et la démocratisation des
relations avec les “ennemis” créent la
possibilité nouvelle d’une paix plausible »
[14].
L’amour des ennemis que Moltmann traduit par
« responsabilité envers les ennemis »
[15].
Les guerres « reflètent l’échec des processus
créatifs, ce sont des “raccourcis” violents qui
détruisent les options propices à la vie, au
lieu de les renforcer. La violence peut se
décrire comme un manque d’imagination, parce
qu’elle ramène les possibilités de l’esprit et
du coeur à la force brutale des poings et des
pistolets. Pour le philosophe grec Héraclite, la
guerre était “le père de toutes choses”, ce qui
constitue un exemple classique de “l’ego
patriarcal” qui a produit tant de dévastation.
Pour la vie sur la terre, la paix est la mère de
toutes choses » [16].
« De nos jours, le vrai chemin
de la non-violence créative est l’étoile des
Rois Mages » [17].
« Les guerres et les pouvoirs
militaires sont aujourd’hui plus néfastes que
durant tous les siècles passés. Seulement
lorsqu’on connaîtra et reconnaîtra l’urgente
obligation d’une non-violence créative dans tous
les domaines et sous tous ses aspects, y compris
le passage des armes à une défense non-violente,
la vertu aura un avenir sur notre planète »
[18].
Alors nous mériterons la béatitude de Jésus :
« Heureux les artisans de paix, car ils seront
appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9).
2 – La solidarité et la justice économique
700 ans avant Jésus-Christ, le prophète Amos
écrivit : « Écoutez ceci, vous qui écrasez le
pauvre et voudriez faire disparaître les humbles
du pays, vous qui dites : “(…) nous diminuerons
la mesure, nous augmenterons le sicle, nous
fausserons les balances pour tromper; nous
achèterons le pauvre pour de l’argent et
l’indigent pour une paire de sandales; nous
vendrons jusqu’à la criblure du froment” » (Am
8, 6).
Avant, ils volaient en falsifiant les balances
romaines. Aujourd’hui on vole à l’échelle
planétaire en déposant ou en retirant de
l’argent dans les banques, comme cela convient,
pour abattre un démocrate ou soutenir un
dictateur.
[Le conférencier rappelle la condition sociale
de Jésus, artisan charpentier issu du milieu
paysan, et le contexte socioéconomique de la
Galilée où Jésus est né et a passé la majeure
partie de sa vie. Les constructions somptuaires
des rois Hérode le Grand et Hérode Antipas
avaient précipité le pays dans une crise
particulièrement dure pour les pauvres. Pour
payer les impôts exorbitants exigés d’eux, les
petits propriétaires étaient acculés à vendre
leurs terres, puis à les cultiver en tant que
locataires. Beaucoup peinaient à payer les
loyers et finissaient comme journaliers à la
merci de leurs employeurs. La faim était le lot
de nombreuses familles et l’endettement menait
souvent en prison et à la mort.]
Il n’est pas étonnant, bien que cela ne manque
pas pour autant d’être révélateur, que dans ses
paraboles Jésus narre des histoires de pauvres
hommes vendus comme esclaves avec toute leur
famille pour payer leurs dettes (Mt 18, 23-35),
de pauvres journaliers qui passent la journée
sur la place sans que personne ne les engage
pour apporter un morceau de pain à
leur femme et à
leurs enfants (Mt 20, 1-16), de locataires qui
dans leur colère en viennent à tuer le fils du
propriétaire qui exploite la vigne qu’ils
entretiennent (Mt 12, 1-8).
Et il n’est pas étonnant, mais c’est très
révélateur, que Jésus enseigne comment prier en
disant : « Remets-nous nos dettes comme
nous-mêmes avons remis à nos débiteurs » (Mt 6,
12 ; Luc 11, 4). Le pardon des dettes
[19] (en
premier lieu, bien sûr, le pardon de la dette
extérieure des pays pauvres) est un élément
substantiel de l’évangile, du Règne de Dieu, de
la foi chrétienne (comment est-il possible que
la hiérarchie ecclésiastique qui parle tant dise
si peu ou ne dise rien à ce sujet?).
Jésus a parlé et agi à partir de ce que ses yeux
voyaient et de ce que ses entrailles
ressentaient, depuis la colère prophétique et la
compassion solidaire. Et il a dit (version de
Luc) : « Heureux vous, les pauvres, parce que
Dieu vous préfère, parce que Dieu est roi et il
est de votre côté, parce que vous serez les
premiers bénéficiaires de son règne. Heureux
vous, les pauvres, parce que vous cesserez vite
de l’être, parce que vous cesserez vite d’avoir
faim, parce que vous cesserez vite de pleurer.
Heureux vous, les pauvres, parce que quand vous
cesserez de l’être, vous serez les premiers
artisans du monde nouveau ». Avec Jésus nous
trouvons aussi l’appel prophétique aux
« Béatitudes » comme attitude spirituelle et
pratique (version de Matthieu) : « Heureux les
“pauvres en esprit”, c’est-à-dire ceux qui se
mettent de son côté. Heureux ceux qui pleurent
avec ceux qui pleurent, ceux qui ressentent et
pratiquent la miséricorde, ceux qui vivent et
sèment la paix ».
Le message et les options de Jésus sont
absolument déterminés par la priorité des
pauvres. Le Règne d’abord pour les pauvres. Les
Béatitudes d’abord pour les pauvres. Et cette
priorité définit le contenu du Règne et des
Béatitudes : le Règne de Dieu est que les
pauvres cessent de l’être, qu’il n’y ait pas de
faim dans le monde ni de prisonniers dans les
prisons, et c’est ce qu’annoncent les Béatitudes
de Luc, tandis que les Béatitudes de Matthieu
proclament que la solidarité avec les pauvres,
la non-violence active, la miséricorde, la
mansuétude… sont le chemin pour que le Règne de
Dieu se réalise et pour que ceux qui le
parcourent soient heureux de le parcourir.
3 – La pratique de la vérité
D’une manière ou d’une autre, dans les écritures
de toutes les religions il est écrit : « Tu ne
mentiras pas ». Tu seras intègre. Tu seras
honnête. Tu pratiqueras la vérité, car la vérité
n’est pas en premier lieu de l’ordre de la
pensée, mais de l’ordre de l’être et de la vie.
« Dites oui quand c’est oui, dites non quand
c’est non », enseigna Jésus. Soyez honnêtes avec
la réalité. Être honnête signifie ne pas cacher
la réalité. Ne pas cacher notre propre réalité,
notre fragilité, notre médiocrité, notre
ambiguïté. Ne pas cacher la réalité de ce qui
arrive dans le monde, la vraie raison pour
laquelle il y a la misère, la faim et la guerre.
La « dissimulation est la forme la plus aigüe
qu’adopte aujourd’hui le mensonge : simplement
prétendre que le mal et ses responsables
n’existent pas (ou qu’on ne les reconnaît pas) »
[20]. Le
mensonge nous prend au dépourvu dans les médias,
en politique, dans l’Église.
Cela a aussi pour sens de révéler la vérité, le
bien, peut-être en premier lieu de « voir le
bien, de le faire connaître, de “lui faire de la
publicité” et de nous réjouir grâce à lui »
[21].
4 – La dignité de la sexualité au-delà du genre
Notre sexualité, dans chaque cellule physique et
dans chaque étincelle spirituelle, nous fait
expérimenter chaque jour la merveille que nous
sommes et la contradiction qui nous déchire,
combien inachevés nous sommes.
Notre être sexué est non seulement inachevé,
mais il est de plus alourdi, marqué, blessé par
une longue histoire de peurs, de tabous, de
préjugés, de condamnations et de sentiments de
culpabilité. Et ce ne sont pas les religions qui
ont créé ce douloureux héritage historique, mais
les religions les ont justifiés, aggravés et
perpétués.
Le cas du christianisme mérite une mention
spéciale à cause de son influence historique :
dans le christianisme – précisément à cause de
sa vitalité considérable, de sa souplesse et de
sa capacité d’expansion et d’absorption –
confluèrent une infinité de philosophies et de
religions, et confluèrent aussi beaucoup de
courants hostiles au corps : l’orphisme, le
platonisme, le manichéisme, le stoïcisme… La
« grande Église » évita les extrêmes, mais
n’empêcha pas de s’infiltrer jusqu’à la moelle
de la conscience occidentale la faute liée au
sexe.
Et, justement, il est impossible de parler
aujourd’hui de la sexualité et du célibat sans
tenir compte de ce changement culturel profond.
Quel changement? La relation sexuelle s’est
déliée de la reproduction ; la relation sexuelle
n’est plus indispensable à la reproduction, la
reproduction n’est plus nécessaire pour les
relations sexuelles. Un changement décisif. Et
d’autres changements culturels plus ou moins
directement en relation avec le premier. Par
exemple : la conviction fondée que le plaisir
sexuel est bon en soi, pourvu que l’on ne se
fasse pas de mal à soi-même, qu’on ne fasse pas
de mal à l’autre personne, ni ne fasse de mal à
une tierce personne; aussi bon que le plaisir de
manger une pomme savoureuse, que le plaisir de
boire un bon vin, et encore bien d’autres
choses. Ou le changement radical que suppose le
recul de l’âge auquel se marient nos jeunes
parce qu’ils ne peuvent obtenir de logement
avant 30 ans… Ou la distinction entre identité
sexuelle et identité de genre.
La nature et la culture, pour autant que cette
distinction ait un sens, nous invitent de façon
insistante à changer notre perspective
théologique sur la sexualité et sur toutes ses
manifestations. Je signale trois changements
fondamentaux.
En premier lieu, reconnaître la dignité, la
sainteté de la sexualité. Le corps est esprit,
l’esprit est corps, et Dieu vit et jouit dans le
plaisir des corps et des âmes. Dieu jouit et
Dieu souffre, puisqu’il est bien évident que la
relation sexuelle n’est pas seulement le paradis
du plaisir, mais aussi presque toujours un petit
enfer de désirs frustrés, de conflits de
compatibilité, de complexes compliqués, de
jalousies et de rivalités. Et parfois, un grand
enfer. Et alors, Dieu souffre, mais jamais il ne
dit : « Voilà le prix de votre péché! » Mais il
dit toujours : « Profitez de la vie, et
libérez-la de ce qui vous fait souffrir et vous
fait faire souffrir! »
En second lieu, rompre avec le patriarcat,
toujours tellement en vigueur dans les
religions, et en somme dans le christianisme.
Gustavo Gutiérrez dit que l’histoire humaine a
été écrite par une main blanche, masculine et de
la classe sociale dominante. Il est nécessaire
de relire l’histoire en laissant apparaître la
perspective féminine niée, en découvrant le
visage féminin caché de l’histoire. La même
chose arrive avec la Bible. Les livres de la
Bible transmettent une vision androcentrique du
monde et de Dieu. « Mieux vaut la méchanceté
d’un homme que la bonté d’une femme » (Sir 42,
14). En troisième lieu, « sauver le féminin pour
réanimer la terre » (J. M. Arana), et promouvoir
la totale égalité de l’homme et de la femme dans
tous les aspects de la vie.
5 – La communauté cosmique de la vie
L’éthique en général, et l’éthique chrétienne en
particulier, a été pendant des siècles
anthropocentrique : l’être humain était la
valeur centrale, le critère décisif, la norme
suprême.
Nous assistons à un changement radical de
perspective : l’être humain apparaît de moins en
moins comme le sens même du cosmos entier, ou
comme la cime ou la direction de l’évolution des
espèces. La planète Terre n’est le centre de
rien, ni même du système solaire, et le soleil
est situé aux confins de notre galaxie, et il y
a des centaines de milliards de galaxies, avec
des centaines de milliards d’étoiles chacune… On
nous a changé l’image du monde, et il est
logique qu’avec elle on nous change aussi
l’image de Dieu, et avec lui, inévitablement,
les paramètres éthiques. De plus en plus de gens
plaident pour une éthique centrée sur la vie,
sur la grande communauté de la vie, au sein de
la grande communion cosmique, plus loin d’une
éthique centrée sur l’être humain.
Jésus ne pensait pas dans ces termes, c’est
clair. Sa perspective théologique et éthique est
clairement anthropocentrique. Mais cela ne
signifie pas que la nôtre doive suivre ce
qu’était la sienne. Mais il est important de
saisir en Jésus une sensibilité qui est
pleinement cohérente avec notre perspective
écologique. Il est important de percevoir son
respect pour tous les êtres, pour toute la
création. Et nous pouvons et devons prendre ce
respect profond de Jésus comme une référence
éthique fondamentale dans certains paramètres
écologiques, biocentriques ou cosmocentriques.
Par exemple : nous voyons un Jésus qui se sent
profondément intégré à la nature (comme c’était
habituel dans l’antiquité), qui admire la
création (les passereaux, les lys… Mt 6, 26-28),
qui affirme que Dieu prend soin de toutes les
créatures, qui regarde la nature comme un
sacrement de Dieu (le Soleil, la pluie, la
terre, les semences, le levain…), qui enseigne
que nous devons être heureux avec peu (comme le
lys et le passereau). Il est légitime de prendre
tous ces traits comme les éléments et même comme
les horizons fondamentaux d’une éthique de la
vie bien loin de l’anthropocentrisme. Nous avons
besoin d’une spiritualité et d’une éthique
soutenues par l’aménité et la gentillesse envers
toutes les créatures, traitées comme des soeurs.
6 – Une éthique du repos sabbatique
Dieu crée pendant six jours et le septième il se
repose. C’est une des intuitions les plus
profondes et les plus belles de toute la Bible.
La création culmine dans la liturgie et le repos
sabbatique. La vie cherche la joie et le repos.
La vie n’est pas faite pour travailler, mais
pour jouir. « Travailler plus pour gagner plus »
fut la devise de N. Sarkozy lors des élections
présidentielles françaises, mais cette devise
est une bêtise inhumaine. À quoi sert de gagner
plus, si cela nous amène à nous fatiguer
davantage? À quoi sert de travailler plus et de
gagner plus, si dès lors nous nuisons à notre
vie et à la vie de millions d’êtres humains et
d’êtres de la nature? La vie est faite pour
célébrer et se réjouir ensemble, et c’est le
sens du sabbat et de toute fête. « Souviens-toi
du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant
six jours tu travailleras et tu feras tout ton
ouvrage, mais le septième jour est un sabbat
pour Yahvé, ton Dieu. Tu n’y feras aucun
ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton
serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni
l’étranger qui réside chez toi. Car en six jours
Yahvé a fait le ciel, la terre, la mer et tout
ce qu’ils contiennent, mais il a chômé le
septième jour. C’est pourquoi Yahvé a béni le
jour du sabbat et l’a consacré » (Exode 20,
8-11). « Souviens-toi du sabbat »
[22]. Souviens-toi que la
vie est grâce et vaut d’être accueillie et
célébrée. Souviens-toi que ta vie n’est pas
faite pour produire, servir, exploiter, mais
pour savourer, partager, savourer ensemble, être
libres et frères et soeurs. Souviens-toi du
sabbat / samedi pour relâcher tes tensions
excessives et retrouver le bien-être de la vie.
Souviens-toi du sabbat pour que toute la nature
se repose aussi et respire, et que chaque être
puisse être lui-même. Souviens-toi du sabbat
pour que toute la création soit le temple de
l’Esprit et pour que l’Esprit de Dieu trouve le
repos dans sa création.
III – L’autocritique chrétienne (catholique)
La contribution chrétienne à l’éthique mondiale
passe nécessairement par l’autocritique
chrétienne, en particulier pour une partie de
l’institution ecclésiale catholique. Des acquis
qui aujourd’hui nous paraissent définitifs pour
l’humanité (la démocratie, la liberté
religieuse, les droits humains en général, les
revendications des travailleurs, la libération
de la femme, l’accès des peuples colonisés à
l’indépendance…) ont été l’objet de
condamnations par une partie de l’Église. Il
faut que l’Église institutionnelle soit humble.
1 – Renoncer au monopole du bien et de la vérité
Personne ne possède la vérité. Personne ne
possède le bien. Les plus grands crimes ont été
commis au nom de la vérité et du bien absolus.
La révélation de Dieu s’inscrit dans le registre
de l’histoire. Et l’histoire met sur tout le
sceau de la partialité et de la contingence. Le
respect du destin historique de la parole de
Dieu oblige les croyants à assumer pleinement
l’obligation de la recherche, de la
confrontation, de l’échange.
Le croyant ne possède pas la connaissance et la
clé du futur. Pour le croyant et pour l’Église
dans son ensemble le futur est imprévisible.
Nous scrutons l’avenir avec le souvenir et
l’espérance, mais nous n’avons pas devant les
yeux le visage exact de l’avenir que nous devons
construire, et nous ne sommes pas propriétaires
des clés du futur.
En conséquence, « le refus de contrôler le
devenir du monde » [23]
est une condition
indispensable pour la présence de l’Église dans
la société actuelle.
2 – Accepter la laïcité
La « sécularisation » et la « laïcité » ne
signifient en aucune manière que l’on interdise
la religion, ni que l’expérience religieuse
personnelle et collective disparaisse ou perde
sa vigueur, ni qu’il y ait moins de religion
qu’avant. Elles signifient seulement ceci : que
les institutions religieuses cessent d’être les
instances structurantes, régulatrices et
normatives de la vie sociale.
Il est vrai que la religion n’a jamais été ni ne
sera une affaire simplement personnelle et
privée. La religion ne peut se vivre uniquement
« derrière les portes » des églises, dans la vie
personnelle privée ou dans les « circuits
religieux ». La religion doit s’insérer dans la
société, doit avoir une présence publique, doit
promouvoir dans la société les valeurs qui lui
paraissent importantes. « Soyez la lumière, le
sel et le levain de la société », nous a dit
Jésus. De nos jours, la religion ne peut
prétendre imposer comme lois les valeurs qu’elle
considère fondamentales, alors que la majorité
de la société ne l’accepte pas.
Que faire? Renoncer à leur possession et à la
volonté d’appliquer le bien absolu et la vérité
absolue, et se situer dans le registre du
respect mutuel, de l’acceptation de la pluralité
inéluctable, de la recherche partagée, de la
recherche du plus grand consensus possible et du
plus grand bien commun possible dans chaque
circonstance. C’est là aussi que doivent se
situer les religions, renonçant elles aussi à la
prétention de connaître le bien absolu et de
posséder le bien absolu.
En cela, je n’affirme pas que la vérité et le
bien soient le fruit du consensus. J’affirme
seulement que, dans une société pluraliste – et
tel est de plus en plus notre destin – le
dialogue et la recherche du plus grand consensus
possible et d’une majorité raisonnable sont la
meilleure garantie de pratiquer le bien et de se
laisser guider par la vérité dans notre histoire
toujours provisoire et fragmentaire. Les votes
ne décident pas de ce que sont le bien et la
vérité, mais le dialogue et les vastes consensus
sont la meilleure sauvegarde contre les abus, et
même le meilleur chemin pour appliquer la plus
grande justice possible. Les droits humains –
dans le cadre de plus en plus nécessaire des
droits de toutes les créatures – constituent de
nos jours la feuille de route la plus concrète
et la plus sûre dont nous disposons en relation
avec « la vérité » et « le bien » en général.
3 – Rompre avec le confessionnalisme et
l’absolutisme chrétien
Une fois qu’ils rencontrèrent quelqu’un qui se
servait du nom de Jésus pour chasser les démons,
Jean, fils de Zébédée, dit à Jésus : « Celui-là
n’est pas des nôtres, et il n’a pas le droit de
se servir de ton nom comme talisman pour soigner
qui que ce soit. Il n’est pas des nôtres, et il
ne devrait posséder le pouvoir de libérer
personne. Interdis-lui d’exercer comme
guérisseur en ton nom ».
Dans le propre groupe de Jésus nous nous
trouvons donc avec la jalousie collective,
l’envie collective. Cette malheureuse frontière
disgracieuse entre « nous et eux » qui apparaît
dans tous les groupes. Observons les partis
politiques : « Nous faisons tout bien, seulement
nous ». Mais le bien que nous faisons se
transforme en mal si ce sont les autres qui le
font. Et nous vivons dans un combat permanent.
Dans les discours de certains hommes d’Église on
entend souvent, par exemple : « Il est possible
que quelqu’un qui croit en Dieu soit bon, mais
s’il ne croit pas en Dieu, au bout du compte, il
se retrouvera sans aucune raison d’être bon et
tôt ou tard il cessera volontiers de faire le
bien. L’éthique sans la religion n’a pas de
fondement, et une éthique sans fondement va vite
dégénérer. Si notre monde d’aujourd’hui est
tellement dégénéré c’est parce qu’il s’est
éloigné de la religion. Seule la religion peut
sauver l’éthique, l’humanisme, l’avenir du
monde. Nous sommes les seuls à pouvoir le
sauver. Nous sommes la vraie religion ».
Ainsi parlons-nous souvent. Mais je crois que
l’évangile brise tous ces schémas, toutes ces
frontières : ceux qui ont Dieu et ceux qui ne
l’ont pas, les croyants et les incroyants. Et je
crois que le monde d’aujourd’hui, supposé
incroyant, n’est pas pire que le monde d’hier,
supposé croyant.
Et je crois qu’aujourd’hui aussi Jésus nous
dirait : « Ne les empêchez pas ». N’ôtez à
personne le droit sacré, la divine et sainte
faculté d’être bon et de faire le bien.
N’obligez personne à se servir du nom de Dieu de
votre manière, n’interdisez à personne de
l’utiliser d’une autre manière que vous.
Réjouissez-vous du bien que font les autres,
quoiqu’ils ne soient pas des vôtres. Et
sachez-le : Dieu n’est pas présent lorsque vous
prononcez son nom, mais lorsque vous prenez soin
de vous et lorsque vous prenez soin des autres.
Où est la bonté, là se trouve Dieu, avec quelque
nom que ce soit et même sans nom du tout.
4 – Passer du registre de la faute et de
l’expiation à celui de la guérison et de la
responsabilité
Nous sommes prisonniers de l’obsession de la
faute et du châtiment. Bien entendu, les
coupables, ce sont toujours les autres, chose
normale quand on a établi la loi à sa guise.
Dans le monde on a établi beaucoup de Guantanamo
au nom de la Loi et de la justice.
La perspective de Jésus est tout autre. Et à
ceux qui murmurent il dit : « Ce dont a besoin
un malade, ce n’est pas d’un juge, mais d’un
médecin; ce n’est pas le châtiment, mais le
remède ». Et à ceux qui n’ont pas assez de
cœur
pour le comprendre il dit : « Que celui qui n’a
pas péché jette la première pierre ».
Il faut un grand saut de civilisation. Un grand
saut de justice. Au-delà d’une justice de
vengeance (à quoi sert de faire souffrir le
malfaiteur pour lui faire expier son crime?).
Au-delà d’une simple justice pénale (à quoi nous
sert un système pénal qui ne reconstruit pas le
criminel?). Un grand saut vers une justice qui
vise, oui, à soigner toutes les blessures de la
victime, mais aussi toutes les blessures du
coupable. Un grand saut vers une justice
humaine. C’est la justice que tu voudrais qu’on
t’applique à toi, si tu étais coupable. Très
bien, alors. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne
voudrais pas qu’on te fasse. Traite ton prochain
comme tu aimerais être traité ». Juste ça.
Conclusion
[José Arregi préconise un changement de
mentalité radical. Il estime que le monde est
affronté à des difficultés si graves qu’il faut
d’urgence vouloir mettre en œuvre la solution
qui s’impose. « Croire en Dieu, c’est croire
qu’un autre monde est possible et vouloir le
construire. (...) Tout est possible pour celui
qui croit en Dieu ». Mais, comme pour Jésus et
tous ceux qui l’ont suivi au cours des siècles,
l’échec fait partie du parcours, assumé par
l’espérance qui est semence et levain du Règne
annoncé et déjà là. La pâque est cette traversée
du mal, avec Dieu, pour qu’advienne un monde
libéré et heureux. Un seul précepte suffit pour
avancer sur ce chemin : l’universelle et infinie
compassion de celui qui choisit la place de
l’autre, et de préférence la place du dernier.
Le monde antique était globalement figé dans ses
certitudes, les croyances religieuses suppléant
les carences des connaissances. Le Moyen Âge
s’est inscrit dans la même ligne. Avec les
Lumières et la Révolution française, le monde
moderne s’est donné de nouvelles certitudes,
dégagées de la religion. Aujourd’hui, la
postmodernité forme paradoxalement un monde où,
quoique explorée comme elle ne l’a jamais été,
la réalité présente une opacité pleine
d’incertitudes. Le vrai et le bien échappent à
toute emprise au sein d’une complexité qu’il ne
semble plus possible de démêler. Et, à cet
égard, le chrétien est logé à la même enseigne
que tout un chacun dans l’environnement
contemporain.
Au plan éthique, le chrétien ne bénéficie
d’aucune révélation ou assurance particulière,
différente des valeurs universelles de la
société laïque moderne. Et tout en ayant
vocation à se laisser conduire par l’inspiration
de Jésus, il ne peut pas se considérer comme
supérieur aux autres, car il sait que « l’Esprit
souffle où il veut ». L’autre étant habité par
le même Esprit que moi, il porte en lui une part
de vérité qui interdit tout anathème, qui ouvre
sur le dialogue, qui porte « au respect mutuel,
à l’acceptation de l’inéluctable pluralisme, à
la recherche en commun du plus large consensus
possible ». Le souffle de Jésus porte à croire
en l’autre et en l’avenir.]
Traduction : Didier Vanhoutte
Résumés : Jean-Marie Kohler
NOTES
[1] J.
Moltmann,
Cristo para nosotros hoy, Madrid 1997, p.
119.
[2] J.
Moltmann,
Dios en la creación, Sigueme, Salamanque
1987, p. 77.
[3] L. Boff,
Ecología : grito de la tierra, grito de los
pobres, o.c., p. 50.
[4] L. Boff,
Hablemos de la otra vida, Sal Terrae,
Santander 1978, pp. 11-13.
[5] J.
Moltmann,
Dios en la creación. Doctrina ecológica de la
creación, Sigueme, Salamanque 1997, p. 26.
[6] J.
Alvirales,
Dios en los límites, PPC, Madrid 1999, p. 40.
[7] G.
Müller-Fahrenholz,
El Espíritu de Dios, Sal Terrae, Santander
1996, p. 194.
[8] J.
Moltmann,
El Espíritu de la vida, o.c., p. 275. « El
“respeto a la vida” forma parte del respeto a
Dios y la veneración de la naturaleza de la
veneración de Dios. Sentimos que Dios nos espera
en todas las cosas » (J. Moltmann, El
Espíritu Santo y la teología de la vida, o.c.,
p. 142).
[9] L. Boff,
Ecología : grito de la tierra, grito de los
pobres, o.c., p. 102.
[10] J. B.
Metz, “Dios. Contra el mito de la eternidad del
tiempo”, en Autores Varios,
La provocación del discurso sobre Dios,
Trotta, Madrid 2001, p. 43.
[11] J.
Saramago,
El hombre duplicado, Alfaguara, Madrid 2002,
pp. 34-35.
[12] A.
Nolan,
¿Quién es este hombre?, Sal Terrae, Santander
1981, p. 40.
[13] P.
Ricoeur, “Libérer le fond de bonté”, in
Actualité des religions 44 (2002), p. 20.
[14] J.
Moltmann,
El camino de Jesucristo, Sigueme, Salamanque
1993, p. 188.
[15]
Ib., p. 186.
[16]
Geiko Müller-Fahrenholz,
El Espíritu de Dios, Sal Terrae, Santander
1996, p. 197.
[17] B.
Häring,
Proyecto de una vida lograda, PPC, Madrid
1996, p. 115.
[18]
Ib., p. 116.
[19]
Notons, au passage, que l’on peut utiliser en
espagnol le même mot pour “dette” et “péché” :
deuda – ndlr.
[20] J.
Sobrino, «
“Luz que penetra las almas”. Espíritu de Dios y
seguimiento lúcido de Jesús », Sal
Terrae, janvier 1998, p. 14.
[21]
Ib., p. 15.
[22] En
espagnol, le mot est le même pour le “sabbat” et
le “samedi” (ndlr).
[23] Ch.
Duquoc,
Cristianismo : memoria para el futuro, Sal
Terrae, Santander 2003, p. 110.
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