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Ce très bel exposé a été prononcé par José
Comblin, théologien de 87 ans résidant au
Paraíba (Brésil), dans le cadre du congrès de
théologie organisée à l’occasion du 30e
anniversaire de l’assassinat de Monseigneur
Romero. C’était le 18 mars 2010 à l’Université
centroaméricaine José Simeón Cañas (UCA), dans
la capitale de la République d’El Salvador, San
Salvador. L’enregistrement audio a été transcrit
par Enrique A. Orellana F. et diffusé d’abord
dans les
Cuadernos Opción por los pobres, du mouvement
chilien Théologies de la libération. Les
sous-titres sont de Dial.
Bonjour à tous et à toutes.
Ce n’est pas la première
fois que je suis invité à parler ici mais je
souhaite remercier encore une fois Jon Sobrino
pour son amitié. Nous nous connaissons depuis
tellement longtemps et je le considère comme
l’un des esprits les plus lucides de notre
temps, grand rénovateur de la christologie.
Les questions posées hier
m’ont donné l’impression que la situation qui
règne actuellement dans l’Église déstabilise un
grand nombre de personnes : il y a un sentiment
d’insécurité. Sainte Thérèse disait « Que rien
ne les trouble, que rien ne soit source de
peur ».
Alors que j’étais jeune,
j’ai connu semblable expérience, voire pire.
C’était sous le pontificat de Pie XII. Pie XII
avait condamné tous les théologiens importants
de cette époque, tous les mouvements sociaux
importants, le mouvement des prêtres ouvriers en
France, en Belgique… En tant que séminaristes ou
jeunes prêtres nous étions, nous, plus
déstabilisés encore. Nous nous interrogions :
« Avons-nous un avenir ? ». J’avais lu une
biographie du pape Pie XII par un auteur
autrichien, le jésuite Leiber. Il était le
confesseur du pape et professeur d’histoire de
l’Église à l’Université grégorienne de Rome.
Voici ce qu’il disait : « La situation de
l’Église catholique aujourd’hui est semblable à
celle d’un château du Moyen-Âge : entouré d’eau,
le pont-levis relevé, les clefs jetées à l’eau.
Il n’y a aucun moyen de sortir, c’est-à-dire que
l’Église est coupée du monde : il n’y a
désormais aucune possibilité d’accès ». Puis
vint Jean XXIII et là, ceux qui avaient été
persécutés deviennent soudain les lumières du
Concile ; soudain tous les interdits sont levés.
Et renaquit alors l’espoir. Je raconte cela pour
que vous ne soyez pas dans le trouble : il se
passera quelque chose, quelque chose, on ne sait
quoi mais il se passe toujours quelque chose.
Comment expliquer semblable situation ?
La phase finale du
christianisme
Nous approchons de la
phase finale du christianisme. Nombre de livres,
déjà, ont annoncé la mort du christianisme. Mais
cela fait 200 ans qu’il est entré en agonie.
Cette agonie peut encore continuer pendant
quelques décennies. L’Église a cessé d’être la
conscience du monde Occidental, elle a cessé
d’être la force dynamisante qui éclaire,
explique la culture et la source de la
politique, la source de l’économie, la source de
tout : ce qu’elle a été au long de l’ère
chrétienne. Petit à petit depuis la Révolution
française cela s’est déconstruit et, chez nous,
depuis l’Indépendance et la séparation d’avec
l’empire espagnol. Alors, petit à petit, sont
apparus de nombreux prophètes qui proclamaient :
« Le christianisme désormais est mort ».
Mais la façade est si
robuste, elle résiste tellement qu’elle
maintient une tension constante. Toutefois,
maintenant oui, je crois que le christianisme
arrive à sa phase finale. Ce qui s’est passé
avec l’encyclique Caritas in veritate en
est un signe. Combien de personnes, ici,
ont-elles lu l’encyclique ? Quelle répercussion
a-t-elle eu dans le monde ? Silence
impressionnant. Respectueux peut-être, mais plus
probablement le silence de l’indifférence.
Désormais la doctrine sociale de l’Église n’a
d’importance pour personne. Elle a cessé
d’intéresser en raison de ce qui se passe au
niveau de la réalité de terrain. Il y a quelques
années, un sociologue jésuite très important, le
père Calvez, qui a joué un grand rôle en tant
que fondateur et soutien de la doctrine sociale
de l’Église, a publié un livre sous ce titre :
Les silences de la doctrine sociale de
l’Église. Ce silence demeure. Elle a cessé
de pénétrer avec force les problèmes du monde
actuel. Elle s’en tient alors à des théories
terriblement vagues, terriblement abstraites,
terriblement générales. La lettre Caritas
in veritate pourrait être sans problème signée
par le Fonds monétaire international ou par la
Banque mondiale. Il n’y a absolument rien qui
puisse gêner ces agences. C’est un signe.
Autre signe. La Conférence
d’Aparecida s’est prononcée excellemment sur un
grand nombre de points, mais… elle veut faire de
l’Église une mission ; passer d’une Église
protectrice à une Église missionnaire. À ceci
près qu’ils pensent que cela sera réalisé par
les mêmes institutions qui ne sont pas
missionnaires mais assurent le maintien de la
présence de l’Église : les diocèses, les
paroisses, les séminaires, les congrégations
religieuses… Miracle, et voici qu’elles se
transforment en missionnaires. Trois ans déjà
ont passé : que s’est-il passé dans vos
diocèses ? Je ne sais pas ce qu’il en est ici
mais au Brésil je ne vois pas grande
transformation. C’est dire que le christianisme
progressivement se dissout.
Et puis après ? Le
problème c’est l’après. Après : quoi ? Qu’est ce
qui se passe ? Comment ? D’où le sentiment
d’insécurité parce que nous ne savons pas ce qui
viendra après. Restons-en à ce que dit
sainte
Thérèse : ne nous laissons pas troubler.
Semblable situation s’est déjà produite souvent
dans l’histoire et probablement se produira
encore souvent. Il faut apprendre à résister, à
supporter, à ne pas se laisser décourager, à ne
pas perdre l’espoir à cause de ce qui se passe.
Ce qui se passe c’est que,
à Rome, on ne parvient pas à se convaincre de la
mort du christianisme. On croit que les
encycliques éclairent le monde, on croit que les
institutions ecclésiastiques éclairent et
conduisent le monde. C’est un monde fermé sur
lui-même qui vit effectivement dans un château
du Moyen-Âge, entouré d’eau. Alors, que faire ?
Nous allons voir comment interpréter, comment
considérer ce qui est en train de se passer. Et
quelle est pour cela la méthode théologique qui
convient.
Une distinction de
base : Évangile et religion
Il faut partir d’une
distinction de base déjà proposée par divers
théologiens, entre l’Évangile et la religion.
L’Évangile vient de Jésus Christ ; la religion
ne vient pas de Jésus Christ. L’Évangile n’est
pas religieux : Jésus n’a fondé aucune religion,
n’a pas établi des rites, n’a pas enseigné des
doctrines, n’a pas organisé un système de
gouvernement. Rien de tout cela. Il s’est voué à
annoncer, à faire connaître le Royaume de Dieu,
c’est-à-dire un changement radical de l’humanité
entière sous tous ses aspects, un changement
dont les auteurs seront les pauvres. Il
s’adresse aux pauvres parce qu’il pense qu’eux
seuls sont capables d’agir avec cette sincérité,
la sincérité qu’il faut pour promouvoir un monde
nouveau. Il y aurait donc là un message
politique, non pas au sens politique qui propose
un plan, une méthode. Non, l’intelligence
humaine suffira. Mais politique en tant que
finalité, car c’est là une orientation donnée à
l’humanité entière.
Et la religion ? Jésus n’a
fondé aucune religion. Mais ses disciples, oui.
Ses disciples ont créé une religion en
s’appuyant sur lui. Pourquoi ? Parce que la
religion est quelque chose d’indispensable aux
êtres humains : on ne peut pas vivre sans
religion. Si la religion actuelle, ici et
maintenant, se désintègre, il y a aux États-Unis
38 000 religions recensées. Les religions ne
manquent pas. L’être humain ne peut pas vivre
sans religion quand bien même il prend ses
distances avec les grandes religions
traditionnelles. La religion est donc une
création de l’être humain.
La structure est la même
dans la religion chrétienne et dans les autres
religions. Il y a une mythologie chrétienne
comme il y a une mythologie hindoue, shintoïste,
confucianiste… C’est inhérent à la nature de
l’ensemble de l’humanité : on cherche à
expliquer tout ce qui est incompréhensible dans
la condition humaine par l’intervention d’êtres,
d’entités surnaturelles extérieures à ce monde
qui est le nôtre et qu’en réalité elles
dirigent.
Deuxièmement une religion
ce sont des rites, pour écarter les menaces et
pour avoir accès aux bienfaits. Elles ont toutes
des rites ; dans toutes, des personnes qui
occupent une place à part sont préparées pour
gérer les rites, enseigner la mythologie. C’est
une chose commune à toutes. C’est ainsi que cela
se passe avec les chrétiens aussi : comment
pourraient-ils vivre sans religion ?
Les débuts de la
religion chrétienne
Comment cette religion, la
nôtre, a-t-elle commencé ? Et bien elle a
commencé lorsque Jésus est devenu objet de
culte. Cela s’est produit assez tôt, en
particulier parmi les disciples qui ne l’avaient
pas connu, qui n’avaient pas vécu avec lui, qui
ne l’avaient pas approché, la génération
suivante, ceux qui sont restés à distance dans
le temps et l’espace. Jésus s’est alors
transformé en objet de culte. C’est ainsi que,
progressivement, il s’est déshumanisé. Le culte
de Jésus s’est substitué au fait de le suivre.
Jésus, jamais, n’avait demandé à ses disciples
un acte cultuel, jamais il n’avait demandé que
lui soit offert un rite : jamais. Ce qu’il
voulait, ça oui, c’était une continuité, une
continuité de lui-même. Cette dualité se fit
jour tôt : 30 ou 40 ans après la mort de Jésus
elle apparaît avec suffisamment de force pour
que Marc écrive son Évangile. Marc, précisément,
a écrit son évangile pour protester contre ces
tendances à la déshumanisation, c’est-à-dire à
faire de Jésus un objet de culte. C’est en cela
que cet Évangile est la parole d’un prophète
afin de rappeler ce qu’était Jésus, ce qu’il a
fait, qu’il a vécu en ce monde, le nôtre, qu’il
a vécu ici, sur cette terre, notre terre.
Cette tentation apparut
progressivement dans le sillage du développement
de la religion chrétienne. Il y eut un début de
doctrine : le symbole des apôtres. Que
dit de Jésus le symbole des apôtres ? Qu’il
naquit et mourut. Un point c’est tout. Comme si
le reste n’avait pas d’importance, comme si la
révélation de Dieu n’était pas précisément la
vie même de Jésus, ses actes, ses projets, son
destin terrestre : là est la révélation. Mais
cela désormais est en train de se perdre de vue.
C’est la même chose pour les symboles de Nicée
(325) et de Constantinople (380-381) : « Christ
naquit et mourut ». Le Concile de Calcédoine
(451) établit que Jésus possède la nature divine
et la nature humaine. Mais qu’est ce qu’une
nature ? Un être humain n’est pas une nature ;
un être humain c’est une vie, c’est un projet,
c’est un défi, ou c’est une lutte, c’est une vie
en commun au milieu de tous les autres. Voila ce
qui est fondamental si nous voulons assurer la
continuité de Jésus.
Progressivement, à partir
des premiers conciles, la distance se creuse
avec la religion qui prend forme. Avec Nicée et
Constantinople se constitue un noyau
d’enseignements, un noyau de théologie, et
l’Église va se consacrer à la défense, la
promotion et le développement de cette
théologie.
Désormais on prépare de
grandioses liturgies et un clergé
est organisé. Le clergé, en tant que classe
séparée, est une invention de Constantin
(272-337), c’est-à-dire que jusqu’à Constantin
il n’y avait pas de distinction entre personne
sacrée et personne profane : tous étaient
laïques car Jésus n’avait pas prévu autre chose…
Au contraire, il mit à l’écart les prêtres et
n’avait en aucun cas prévu l’apparition d’une
autre classe sacerdotale car tous les hommes
sont égaux. Il n’y a pas non plus des personnes
sacrées et d’autres non sacrées car, pour Jésus,
il n’y a pas de différence entre le sacré et le
profane : tout est sacré, tout est profane. Il y
a maintenant dans la religion une distinction
fondamentale entre sacré et profane, dans toutes
les religions. Et il y a un clergé qui se voue à
ce qui est sacré et tous les autres, qui vivent
dans l’espace profane, sont des récepteurs et
non des acteurs, ils n’ont aucun rôle actif.
Pour jouer un rôle actif il est nécessaire
d’être consacré. C’est à l’époque de Constantin
que cela commence.
Évangile et
religion dans l’histoire du christianisme
Alors se produit
l’évolution suivante : à partir de là vont
apparaître deux tendances dans l’histoire du
christianisme. Ceux qui, comme dans l’Évangile
de Marc, ont en tête que Jésus est venu pour que
le chemin reste dans les esprits : il est venu
pour que nous le suivions ; c’est la base, le
socle. Cette tendance va rénover, mettre en
application dans divers contextes historiques ce
que fut la vie de Jésus et son enseignement.
Nous pouvons la suivre tout au long de
l’histoire. Bien sûr nous ne savons pas tout car
la grande majorité de ceux qui ont suivi le
chemin de Jésus ont été les pauvres, ceux dont
on ne parle jamais dans les livres d’histoire.
Ils n’ont donc pas laissé de documents. Mais des
personnes et des institutions ont, elles, laissé
des documents. Nous pouvons ainsi suivre leur
chemin et voir où, au cours de l’histoire de
l’Église chrétienne, apparaît l’Évangile, où on
a recherché, progressivement, un vécu
évangélique. Ceux qui ont cherché à suivre
radicalement le chemin de l’Évangile ont été
minoritaires, comme disait don Helder Camara,
« des minorités abrahamiques ».
La majorité se situe au
pôle opposé : dans la religion, c’est-à-dire
qu’elle se consacre à la doctrine. Elle enseigne
et défend la doctrine contre les hérétiques,
contre les hérésies. Ce fut une des tâches
majeures. Elle pratique les rites et constitue
la classe sacrée, la classe sacerdotale.
Ceci nous conduit à une
distinction qui va être évidente tout au long de
l’histoire : le pôle Évangile est en lutte avec
le pôle religion et le pôle religion avec le
pôle Évangile. Toute l’histoire de la chrétienté
vit dans une contradiction permanente,
constante, car il y a ceux qui se consacrent à
la religion et ceux qui se consacrent à
l’Évangile. Évidemment il y a des situations
intermédiaires et il n’y a pas de pureté absolue
ni d’un côté ni de l’autre. Mais il y a
visiblement dans l’histoire deux histoires, deux
groupes qui apparaissent. L’histoire officielle,
celle que l’on nous apprenait lorsque j’étais
jeune, c’était l’histoire de l’institution
ecclésiastique : on ne parlait que de la
religion, dans l’hypothèse que la religion était
l’introduction à l’Évangile ; mais ce n’était
qu’une hypothèse. On peut penser que tout ce qui
voit le jour en tant que constituant de la
religion dans le système catholique vient de
Jésus, ainsi qu’on le disait dans la théologie
traditionnelle dans les temps chrétiens : tout
dans l’Église catholique romaine vient de Jésus.
C’est avec bien des acrobaties théologiques que
l’on parvient à montrer que tout a son origine
en Jésus et n’a pas de racines dans d’autres
religions, dans d’autres cultures, comme si les
chrétiens convertis étaient totalement purs de
toute culture, de toute religion. Tous apportent
leur culture, apportent leur religion,
introduisent dans leur vie chrétienne des
éléments qui viennent de leur religion
antérieure, de leur culture. C’est pourquoi leur
religion a quelque chose d’ambigu, de complexe ;
c’est inévitable car les êtres humains qui
intègrent l’Église ne sont pas des anges, ils
l’intègrent chargés de siècles et de siècles
d’histoire, de siècles et de siècles de
transmission culturelle. Et tout s’y intègre
naturellement.
En conséquence une
opposition d’essence politique se
manifeste clairement. L’Évangile émane de Dieu
et par conséquent ne peut pas changer. La
religion est une création humaine, par
conséquent elle peut et doit changer en fonction
de l’évolution de la culture, des conditions de
vie des peuples en général. Si la religion reste
accrochée à son passé, petit à petit on
l’abandonne pour une autre mieux adaptée ou plus
compréhensible. L’Évangile se vit dans la vie
concrète, matérielle, sociale. La religion vit
dans un monde symbolique. Tout y est
symbolique : doctrine, rites, prêtres. Ce ne
sont qu’entités symboliques qui ne participent
pas de la réalité matérielle. La réalité de
l’Évangile est universelle parce qu’elle ne
porte aucune culture et n’est associée à aucune
culture, à aucune religion.
Les religions son toujours
associées à une culture, la religion catholique
par exemple est liée à la sous-culture cléricale
romaine que la modernité a marginalisée, qui est
en pleine décadence car ses membres n’ont pas
voulu accéder à la culture moderne.
L’Évangile est un renoncement au pouvoir et
à tous les pouvoirs qui existent dans la
société. La religion recherche le pouvoir et
l’appui du pouvoir, à travers toutes les formes
de pouvoir ; ceci est une évidence. A l’époque
de la détention des évêques à Riobamba (1976),
le nonce disait : « Si l’Église n’a pas l’appui
des gouvernants, elle ne peut pas évangéliser ».
On pourrait penser au contraire : si elle a
l’appui des pouvoirs, il lui sera difficile
d’évangéliser. C’est là la mentalité qui est
comme le résidu de ce christianisme selon lequel
l’Église se fond en une unité
politico-religieuse. Bien évidemment toutes les
autorités étaient unies : le clergé et le
gouvernement, le clergé et l’armée, unis. C’est
très difficile de renoncer à cela, de renoncer à
s’associer au pouvoir. Je vais donner un
exemple : mon évêque actuel, dans l’État de
Bahia, au Brésil, est un franciscain ; il
s’appelle Luis Flavio Carpio. Il s’est fait
connaître au Brésil à cause d’une grève de la
faim, deux grèves de la faim, qu’il a faites
pour protester contre un projet pharaonique du
gouvernement, basé sur un énorme mensonge… L’an
dernier il a été invité par l’Église allemande.
À cette occasion, il s’est exprimé dans diverses
villes allemandes. Un groupe s’approcha de lui
et lui dit qu’il venait lui remettre un don afin
d’aider ses œuvres. C’était une belle somme,
quelque 100 000 dollars. Il demanda d’où venait
cet argent. On lui dit qu’il venait de diverses
entreprises, de quelques cadres. Il dit alors :
« Je n’accepte pas, je ne peux pas accepter
l’argent qui a été volé aux travailleurs, ce qui
a été volé à ceux qui maîtrisent la
production. » Et il n’accepta aucune alliance
avec le pouvoir économique. Je ne sais combien,
dans le clergé, n’accepteraient pas… Cet évêque
est un évêque à l’image de Saint François : sa
vie entière il a été ainsi. C’est pour cela que
je suis allé vivre là bas, pour me sanctifier un
peu au contact d’une personne à la démarche
aussi évangélique.
La naissance de
l’Église
Et l’Église, comment
est-elle née ? L’Église dont on parle, cette
réalité historique concrète, c’est
essentiellement le pape, les évêques, les pères,
les religieuses, les religieux, cet ensemble
institutionnel dont on parle et qui est à
l’origine d’une grande incertitude. Comment est
née l’Église ? Évidemment Jésus n’a fondé
aucune Église. Lui, avec ses disciples, il
se considérait comme un juif ; avec les premiers
disciples ils étaient le nouveau peuple
d’Israël : les douze apôtres sont les
patriarches de l’Église, du nouvel Israël. La
première pensée était de continuer, de corriger,
de perfectionner Israël.
Mais lorsque l’Évangile
pénétra dans le monde grec, là bas Israël ne
signifiait pas grand-chose. Alors Paul inventa
un autre nom : il donne aux communautés qu’il
fonde dans les villes le nom d’« ecclesia »
ce qui se traduit par « église ». Qu’est ce que
l’ecclesia ? En grec son unique
signification est : l’assemblée du peuple réuni
qui gouverne la ville. Le peuple réuni était
dans la pratique ce qu’il y avait de plus
puissant. Enfin, l’idée était que le peuple,
dans les villes grecques, se gouverne lui-même,
et qu’il le fait dans des réunions qui sont l’ecclesia,
c’est-à-dire que Paul ne donne aux communautés
aucun nom religieux. Il les considère comme un
groupe destiné à animer, comme un message de
transformation dans toutes les villes, de telle
sorte qu’elles mettent en place le commencement
d’une humanité nouvelle, une humanité dans
laquelle tous sont égaux, tous gouvernent tous.
Puis vient l’épître aux Éphésiens : dans l’épître
aux Éphésiens il s’agit d’une Église comme
expression du nouvel Israël. L’ecclesia y
est le nouvel Israël, c’est-à-dire tous les
disciples de Jésus, réunis en de nombreuses
communautés mais pas unis institutionnellement.
Unis par une même foi tous forment l’Église, la
grande Église qui est le corps du Christ. Il
n’existe pas encore d’institution.
Mais cela ne pouvait pas
continuer ainsi. Les juifs qui acceptèrent le
christianisme n’abandonnèrent pas tous le
judaïsme. Lorsque le nombre de chrétiens, le
nombre de communautés augmenta, des
structures commencèrent à s’y introduire. Du
temps de Paul il n’y avait pas de prêtres, même
si Luc dit le contraire, mais
saint Luc n’a
aucune valeur historique, ça tout le monde le
sait. Il attribue à Paul ce qui se faisait à son
époque à lui, il imagine donc que Paul a fondé
des conseils presbytéraux avec des prêtres :
comment justifier l’existence d’un évêque s’il
n’ordonne pas des prêtres ? À l’évidence un
début de séparation se produit, encore très
simple, car rien n’est sacralisé, il n’y a rien
de sacré : les prêtres ne sont pas sacrés tout
comme les prêtres des synagogues ne l’étaient
pas ; ils avaient une fonction, une mission de
gestion, d’administration, mais pas une fonction
rituelle, une fonction d’enseignement d’une
doctrine.
Puis apparurent les
évêques. À la fin du deuxième siècle on
estime que le schéma épiscopal est généralisé,
mais cela prit du temps. Clément de Rome,
lorsqu’il publie sa lettre aux Corinthiens dit
« prêtres » ce qui n’est pas « évêques ». Il n’y
a pas encore d’évêque à Rome. Mais le schéma
épiscopal a été organisé. Probablement pour
lutter contre les hérésies, contre le
gnosticisme, on avait besoin d’une autorité
renforcée pour pouvoir affronter le gnosticisme
et toutes les nouvelles religions syncrétistes
qui apparaissent alors.
Et l’Église en tant
qu’institution universelle quand a-t-elle fait
son apparition ? Au troisième siècle, il y eut
des conciles régionaux : des évêques de
différentes villes se réunissaient. Mais une
entité ayant le pouvoir de tout
institutionnaliser n’existait pas. Celui qui a
inventé cette Église universelle fut l’empereur
Constantin. Il réunit tous les évêques du monde
romain : voyage et entretien à ses frais, et le
concile fut organisé et dirigé par l’empereur et
ses délégués. Cela constitue un précédent
historique. Jusqu’à aujourd’hui nous ne nous
sommes pas libérés de ce que l’Église
universelle en tant qu’institution soit née de
la volonté de l’empereur.
Puis dans l’histoire de
l’Occident l’empereur romain tomba et ainsi
progressivement le pape parvint à atteindre la
fonction impériale. Au Moyen-Âge il y eut de
nombreuses luttes entre le pape et l’empereur,
mais le pape se considérait toujours supérieur à
l’empereur. Pendant les croisades, le pape était
le généralissime de toutes les armées
chrétiennes ; c’était une personnalité
militaire : le commandant en chef de l’armée
chrétienne. Et dans la tradition des États
pontificaux cela s’est maintenu.
Lorsque le pape perdit le
pouvoir temporel il renforça son pouvoir sur les
Églises : il gouverna l’Église comme un
empereur, tous les pouvoirs sont centralisés
entre les mains d’un seul et avec toutes les
apparences d’une cour : il n’y a pas la moindre
démocratie dans l’Église. Qui guidait le pape ?
La cour, les courtisans, son entourage. Bien
sûr, il ne peut pas tout faire à lui seul, mais
il s’agit d’une cour séparée du peuple des
chrétiens ! Nous en subissons encore les
conséquences. Le pape Paul VI a dit un jour
qu’il fallait réellement changer la fonction
actuelle du pape, c’est-à-dire de ce qui lui
incombe. Jean Paul II dans Unum sint
indique également qu’il faut prendre conscience
que cette concentration des pouvoirs entre les
mains du pape est un grand obstacle dans le
monde d’aujourd’hui. Il faudrait trouver
d’autres modalités d’exercice du pouvoir. Tout
cela fait partie de la religion.
La tâche de la
théologie
Ceci dit, quelle est la
tâche de la théologie ? Elle est complexe,
précisément parce qu’elle a une fonction au
regard de l’Évangile et une fonction au regard
de l’Église. Pendant des siècles la théologie a
été l’idéologie officielle de l’Église. Son rôle
a été de justifier tout ce que dit et fait
l’Église, avec des arguments bibliques, liés à
la tradition, la liturgie et toutes ces choses
que j’ai apprises lorsque j’étais au séminaire.
Bien sûr, je n’y croyais pas, mais la grande
majorité y croit encore. Alors, que se
passe-t-il ?
Le premier travail est de
se poser la question : que dit l’Évangile ?
Qu’est-ce qui vient de Jésus ? Qu’est-ce qui
relève de l’influence du judaïsme, de
l’influence d’une autre culture, d’une autre
religion ? Selon le Nouveau Testament, qu’est ce
qui vient de Jésus ? Le Nouveau Testament tout
entier ne vient pas de Jésus : non. Les épîtres
pastorales qui parlent, par exemple des
prêtres : ça ne vient pas de Jésus. Le travail
de la théologie consistera donc à faire la part
de ce qui vient de Jésus, à dire ce qu’il a
réellement voulu, ce qu’il a réellement fait, en
quoi consiste réellement la continuation de
Jésus.
Si l’on considère
l’histoire, quelles ont été les manifestations
dans lesquelles, sous des formes différentes
parce que les situations culturelles étaient
différentes, nous pouvons identifier la
continuation de cette ligne évangélique ? Car si
nous voulons avoir un impact sur le monde
d’aujourd’hui, proposer le christianisme au
monde d’aujourd’hui, tout ce qui relève du
religieux n’intéresse pas. Ce qui peut
intéresser c’est précisément l’Évangile et le
témoignage évangélique. Personne ne va être
converti par la théologie : si bon que soient
les cours que vous donnez, personne ne va
devenir chrétien sous l’effet de la théologie.
C’est pourquoi je m’interroge : pour quelle
raison dans les séminaires croit-on que la
formation sacerdotale consiste à enseigner la
théologie ? Je ne comprends pas, vraiment, je ne
comprends pas. C’est tout autre chose qu’il faut
faire pour évangéliser et ce n’est guère plus
complexe. C’est pourquoi j’ai décidé il y a 30
ans, sous le regard de Dieu, de ne plus jamais
travailler dans des séminaires. Plus jamais.
Voici donc la ligne
évangélique : Saint François. Saint François
était un extrémiste. Il ne voulait pas que ses
frères aient des livres : pas question de
livres. L’Évangile suffit. On n’a besoin de rien
d’autre. Lui-même disait : « Ce que j’enseigne,
je ne l’ai appris de personne, pas même du
pape ; je l’ai appris directement de Jésus à
travers l’Évangile ». Et bien c’est cela qui
peut convaincre le monde d’aujourd’hui qui est
totalement perturbé et qui s’éloigne toujours
plus des Églises anciennes, traditionnelles.
Toutes les grandes religions sont nées, plus ou
moins, entre 1000 et 500 avant le Christ,
excepté l’Islam qui est apparu ensuite ; mais
c’est une sorte de branche de la tradition
judéo-chrétienne. Voila le premier point.
En second lieu la
religion : que faire de la religion ? Il faut
examiner dans le système tout entier de la
religion ce qui aide, qui aide réellement à
saisir, à comprendre, à agir selon l’Évangile.
Quelque chose peut-il être né chez des moines
par inspiration de l’Esprit ? Si vous considérez
la vie des moines du désert en Égypte, ce n’est
pas un message et ça ne vient pas non plus de
l’Évangile. Beaucoup de choses ont leur origine
dans on ne sait quelle tradition, ce peut être
le bouddhisme ou d’autres choses semblables. Il
faut donc évaluer ce qui reste valable
aujourd’hui, et le faire avec objectivité.
Jésus n’a pas institué 7
sacrements. Jusqu’au douzième siècle on
débattait sur le nombre, 10, 7, 5, 9, 4 ? On
n’était pas d’accord ; finalement il a été
décidé qu’il y en avait 7. Bon d’accord, à cause
des 7 jours de la Genèse, des 7 planètes, du
chiffre 7… mais, visiblement, il y a des choses
qui ne disent plus rien au monde actuel, par
exemple la confession auprès d’un prêtre et le
sacrement de la pénitence. Combien sont ceux qui
se confessent actuellement ? Il y a 20 ans,
pendant la Semaine Sainte, dans une paroisse
populaire, j’entendais en confession 2000
paroissiens, et le curé 2000 aussi.
Aujourd’hui : 20, 30, ce qui signifie que les
gens ne sont pas concernés. C’est quelque chose
qui a été établi au douzième, treizième siècle :
pourquoi maintenir quelque chose qui n’a plus de
sens et au contraire provoque un net rejet. Que
l’on ait besoin de parler à quelqu’un, que le
pécheur ressente le désir de parler à quelqu’un
mais pas précisément à un prêtre : il y a bien
beaucoup de personnes, beaucoup de femmes, qui
peuvent remplir ce rôle et bien mieux, avec plus
de pondération, sans terroriser comme cela se
produit avec les prêtres. C’est un premier
point.
Mais il y a une montagne
de choses qu’il faut revoir parce qu’elles n’ont
pas d’avenir. Il est donc inutile de vouloir
défendre ou maintenir quelque chose qui
désormais est un obstacle à l’évangélisation et
qui n’aide absolument en rien. Dans les
liturgies beaucoup de choses sont à changer. La
théorie du sacrifice a été, bien évidemment,
introduite par les juifs. Dans le temple on
offre des sacrifices, les prêtres sont des
personnes sacrées qui offrent le sacrifice.
Toute cette théorie ne signifie absolument rien
aujourd’hui. Que le prêtre soit voué au sacré
pour offrir le sacrifice et que l’Eucharistie
soit un sacrifice : est ce que tout ça vient de
Jésus ? Ah, ça ne vient pas de Jésus. Il faut
donc voir si cela a ou non une valeur. Pourquoi
maintenir quelque chose qui n’a pas de valeur.
Ensuite il faut voir aussi
l’autre face du problème : ce qui n’aide pas, ce
qui s’est infiltré à partir d’autres tendances,
d’autres courants. Prenons pour exemple la vie
ascétique des moines irlandais. L’Irlande a été
l’île des moines. Là-bas, les évêques n’avaient
pas d’autorité ; ils servaient à ordonner des
prêtres ; mais pour tout le reste ils étaient en
repos. Ceux qui dirigeaient c’étaient les
moines : tout était centré sur les monastères
qui étaient l’équivalent du diocèse
actuellement. Ces moines irlandais avaient une
vie d’ascèse, mais si extraordinairement
inhumaine pour nous qu’il est impossible que
cela soit venu de Jésus, impossible que cela
nous aide, car ces hommes là-bas étaient des
surhommes, il n’y en a pas de semblables
aujourd’hui. Par exemple un exercice de
pénitence qu’ils faisaient consistait à entrer
dans la rivière – et en Irlande les rivières
sont froides – et d’y rester, nus, pour y
réciter tous les psaumes… Cette façon
d’envisager la vie : non, on ne doit pas estimer
qu’être chrétien, c’est ça. Ce n’est pas non
plus une marque de sainteté ; ce n’est pas ainsi
que se manifeste la sainteté. Tout ce qui vient
de là est à examiner.
Toutes les congrégations
féminines savent combien il faut lutter pour
changer les coutumes, les traditions qui ne sont
pas évangéliques. Que de débats ! Je connais un
grand nombre de congrégations féminines et que
de temps perdu en discussions, en débats entre
celles qui veulent tout conserver et celles qui
veulent abandonner ce qui n’est plus utile et
trouver un autre mode de vie mieux adapté à la
situation actuelle.
Alors, quelle tâche
incombe à la théologie ? Ceci : changer. Il faut
changer. La tradition doit cesser d’être
l’idéologie de tout le système romain : cela n’a
pas d’avenir. Ce genre de théologie a
progressivement été abandonné depuis déjà
longtemps.
Un nouveau
franciscanisme latino-américain
En Amérique latine quelque
chose est apparu : nous avons connu un nouveau
franciscanisme, c’est-à-dire une nouvelle étape,
mais radicale, de vie évangélique. Quand situer
sa naissance ? J’ai parlé des évêques qui y ont
participé, qui ont animé Medellín et de l’option
pour les pauvres : ce sont les Saints Pères de
l’Amérique latine. S’il faut dater l’origine du
nouvel évangélisme de l’Église
latino-américaine, je dirais – n’oubliez pas –
le 16 novembre 1965. Ce jour là, dans une
catacombe de Rome, 40 évêques, en majorité
latino-américains, sous l’impulsion de Helder
Camara, se sont réunis et ont signé ce qui s’est
appelé le « Pacte des catacombes ». Ils s’y
engageaient à vivre dans la pauvreté qu’il
s’agisse de nourriture, de transport, de
logement. Ils s’engagent ; ils ne disent pas ce
qu’il faut faire, ils s’engagent et
effectivement par la suite, ils l’ont fait, une
fois de retour dans leurs diocèses. Et aussi : à
donner la priorité à ce qui concerne les pauvres
dans toutes leurs activités, ce qui revenait à
laisser beaucoup de choses de côté pour se
consacrer en priorité aux pauvres, soit tout un
ensemble d’éléments qui vont dans ce sens. Voici
ceux qui furent les animateurs de la Conférence
de Medellín. Là est née la nouvelle étape.
Ils bénéficièrent d’un
contexte favorable : à cette époque l’Esprit
Saint avait inspiré nombre de personnalités
évangéliques. Les communautés ecclésiales de
base avaient déjà fait leur apparition. Il y
avait déjà des religieuses intégrées aux
communautés populaires. Mais peu nombreuses et
qui donc se sentaient marginalisées au milieu
des autres. Medellín leur a donné une sorte de
légitimité et en même temps un plus grand
dynamisme et les communautés se sont
multipliées. Est-ce que cela a atteint toute
l’Église latino-américaine ? Non, bien
évidemment. Il s’agit toujours d’une minorité.
Un jour, je me souviens, on a demandé au
cardinal Arns – un saint, nous avons eu
d’excellentes relations d’amitié –, un
journaliste lui avait demandé : « Vous, monsieur
le cardinal, ici à São Paulo vous avez bien de
la chance, toute l’Église est devenue l’Église
des pauvres, les religieuses sont toutes au
service des pauvres : quelle merveille ! ». Et
là Dom Paolo a répondu : « Eh oui, ici à São
Paulo 20% des religieuses sont allées dans les
communautés de pauvres ; 80% sont restées chez
les riches ». C’était beaucoup. Aujourd’hui il
n’y en a pas 20%.
Ce fut une époque de
création, une de ces époques comme il s’en
produit parfois dans l’histoire marquée par une
empathie très grande avec l’Esprit. Il nous
revient de vivre cet héritage : c’est un
héritage qu’il faut maintenir, conserver
précieusement car rien de semblable ne va
ressurgir. Parfois on m’interroge : « Pourquoi
les évêques ne sont-ils pas comme à cette
époque ? ». Parce que cette époque est
exceptionnelle ; dans l’histoire de l’Église
c’est une exception : de temps en temps il
arrive que l’Esprit Saint envoie des exceptions.
L’évangélisation
Alors, qui va évangéliser
le monde d’aujourd’hui ? De mon point de vue, ce
sont les laïques. Déjà sont apparus de nombreux
petits groupes de jeunes qui pratiquent
justement un mode de vie beaucoup plus pauvre,
libres de toute organisation extérieure, en
contact permanent avec le monde des pauvres. Il
en existe déjà, il y en aurait davantage s’ils
étaient mieux connus. Cela pourrait être une
tâche auxiliaire de la théologie : faire
connaître ce qui se passe dans la réalité, où
l’on trouve, en ce moment, l’Évangile vécu, pour
que cela se sache, pour que ces groupes se
connaissent mutuellement, car sinon ils peuvent
se décourager ou manquer de perspectives. Une
fois réunis, qu’ils constituent des
associations, dans le respect des tendances, des
modèles spirituels. Je n’attends pas grand-chose
du clergé. Nous sommes donc dans une situation
historique nouvelle.
Ce qui se produit en ce
moment c’est que les laïques ont cessé d’être
analphabètes, et cela, il y déjà longtemps : ils
ont une formation humaine, une formation
culturelle, une formation de leur personnalité
qui est très supérieure à ce que l’on enseigne
dans les séminaires. Donc ils sont mieux
préparés à agir dans le monde, même s’ils ne
connaissent pas beaucoup de théologie. On
pourrait apporter plus de théologie, mais ceci
est un autre problème. N’allons pas actuellement
penser que ceux qui demain vont réaliser le
programme d’Aparecida, ce seront les prêtres. Je
ne connais pas tout, mais les séminaires que je
connais, les diocèses que je connais auraient
besoin de 30 ans pour former un clergé nouveau :
et qui va le former ?
Concernant les laïques les
choses sont différentes : ils sont nombreux à
être prêts et ce sont des gens avec une
formation humaine, des capacités de pensée, de
réflexion, pour établir des relations et des
contacts, diriger des groupes, des communautés.
Mais beaucoup n’osent pas encore, ils n’osent
pas. Cependant ils sont l’avenir.
Une anecdote pour
terminer : on a fait appel à moi à Fortaleza, au
nord-est du Brésil. Fortaleza maintenant est une
grande ville : un million d’habitants. Le
Saint-Siège avait mis à l’écart, marginalisé, le
cardinal Aloiso Lorscheider, en l’envoyant en
exil à Aparecida qui est un lieu de châtiment
pour les évêques qui ont déplu. Arriva alors un
successeur, Dom Claudio Humes qui est maintenant
cardinal à Rome. Claudio Humes supprima tout ce
qui avait un caractère social dans le diocèse,
il renvoya tout le monde : 300 personnes ayant
un long vécu de service, pleines de capacités
humaines ; comme ça sans ambages. Un jour, ils
m’ont contacté : ils étaient 300 en larmes, se
plaignant : « et maintenant nous ne pouvons rien
faire ; et maintenant, qu’est-ce-qu’on fait ? ».
Je leur ai dit : « Mais enfin vous êtes des
personnes profondément humaines, développées, à
forte personnalité. Vous avez réussi dans votre
vie familiale, dans vos carrières, dans votre
vie professionnelle. Est-ce-que vous allez
vous préoccuper maintenant de savoir si l’évêque
veut ou ne veut pas ? Si le curé veut ou ne veut
pas ? Vous possédez toute la formation
suffisante et les capacités, pourquoi n’agissez
vous pas, ne constituez vous pas une
association, un groupe, de façon indépendante ?
Car le droit catholique – comme beaucoup de
catholiques ne le savent pas – le droit
catholique permet la constitution d’associations
indépendantes de l’évêque, indépendantes du curé
– c’est quelque chose que l’on n’enseigne pas
beaucoup dans les paroisses, mais c’est quelque
chose qu’il est important de savoir, justement.
Vous pouvez donc très bien vous regrouper à 4 ou
5 personnes pour organiser un système de
communication, un système de spiritualité, un
système d’organisation pour une présence dans la
vie publique, dans la vie politique, dans la vie
sociale : 300 personnes de cette valeur. Si cela
coûte de l’argent, s’il faut payer 5 personnes,
chacun va dépenser à peine 2% de ce qu’il gagne,
on peut donc bien faire vivre 5 personnes qui se
consacrent à cela. Elles sont à choisir entre
les 25-30 ans car c’est le moment de créativité.
Jusqu’à 25 ans l’être humain se cherche. Ensuite
les études terminées, en possession d’un
travail, il veut donner un sens à sa vie : là se
trouvent ceux qui ont capacité à inventer.
Pourquoi ne l’ont- ils pas fait ? Pourquoi tant
de timidité ? C’est vous dans le monde qui avez
toutes ces capacités, du côté de l’Église :
rien. Ils ne s’en sentaient pas capables, ils
avaient besoin de l’évêque, des prêtres, qu’ils
leur disent ce qu’il faut faire : comment est ce
possible ? Si ça se trouve on ne leur a pas
appris : on peut se comporter en adulte dans la
vie civile et en gamin dans la vie religieuse.
Mais nous pouvons le faire
et le reproduire dans toutes les régions.
L’avenir dépend de groupes de laïques semblables
qui existent déjà même s’ils sont très
dispersés. C’est là qu’est l’avenir : c’est
notre tâche à tous, en commençant par les
jeunes. Au Brésil il y a en ce moment 6 millions
d’étudiants universitaires ; 2 millions viennent
de familles pauvres – les pauvres sont ceux qui
gagnent moins de trois
fois le minimum vital parce qu'avec
moins de
trois
fois le minimum vital on ne peut pas vivre
décemment – 2 millions. Et en quoi consiste la
présence du clergé ? Elle est infime : quelques
religieux. Du diocèse ? Il n’y en a pas. Et là
est l’avenir. Ce sont des jeunes qui découvrent
le monde. Bien sûr certains se mettent à la
drogue, se laissent corrompre, mais c’est une
minorité, dans l’ensemble ce sont des personnes
qui veulent faire quelque chose dans la vie.
S’ils n’ont pas connaissance de l’Évangile ils
ne vivront pas en chrétiens : il faut
l’expliquer, mais pas avec des cours de
théologie, expliquer par l’action, en
participant à des actions qui sont réellement
des services rendus aux pauvres. C’est possible.
La tâche de la théologie…
Il faudra changer un tout petit peu : être moins
académique, plus orienté vers le monde
extérieur, vers ceux qui ne sont pas dans le
réseau d’influence de l’Église, qui ne sert pas.
Être une présence. Offrir une théologie lisible
sans avoir une formation scholastique, parce
qu’autrefois si l’on n’avait pas une formation
aristotélicienne on ne pouvait rien comprendre à
cette théologie traditionnelle. Et bien la
philosophie aristotélicienne est morte,
c’est-à-dire, les philosophes du XXe siècle
l’ont enterrée. Il nous faut maintenant
inventer : comment allons-nous nous ouvrir au
monde ?
Né en 1923, prêtre du diocèse de Malines-Bruxelles, docteur en théologie,
collaborateur de dom Helder Camara, Joseph
Comblin fut professeur à l'Institut de théologie
à Récife au Brésil. Après avoir publié La
Résurrection de Jésus-Christ (1958), il se
fit connaître par sa Théologie de la paix
(2 volumes, 1960-1963) et sa Théologie de la
ville (1968) dans la lignée de la théologie
des réalités terrestres inaugurée par le
théologien dominicain, Marie-Dominique Chenu
(1895-1990).
Dial – Diffusion d’information sur
l’Amérique latine – D 3123.
Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
http://www.alterinfos.org/spip.php?article4606
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