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Le
texte envoyé par le CELAM pour la préparation de
la 5ème Conférence des évêques latino-américains
qui se réuniront à Aparecida (Brésil) en 2007
présente le thème DISCIPLE comme objet central
de cette assemblée. Le texte contient un
chapitre qui veut faire une exposition
théologique du thème DISCIPLE. Ce thème est très
important, il ouvre beaucoup de portes.
Cependant la théologie de ce chapitre aurait
besoin de quelques compléments, car il est
passablement insuffisant.
Les
théologiens qui ont préparé le texte en
arrivèrent à produire un chapitre entier sur la
disciplitude sans jamais mentionner l'activité
de Jésus. Pourtant, être disciple veut dire
apprendre d'une autre personne. Dans leur texte,
on ne voit absolument pas en quoi les disciples
apprennent de la vie de Jésus. On n'y voit pas
le message du Maître, ni sa pédagogie, ni son
rapport avec la culture de son temps.
L'évangile de Jean dit que le Verbe s'est fait
chair. C'est-à-dire que le Verbe de Dieu n'est
pas une doctrine, ni un discours ni une
exposition de vérités théoriques, ni une
théologie. La parole de Dieu, c'est la vie de
Jésus, tout ce qu'il a fait sur cette terre dans
la faiblesse de la chair, du corps et de l'être
humain en général. Jésus savait se servir du
corps humain, de l'espace / temps humain, de la
situation humaine sur cette terre pour exprimer
la Parole de Dieu. Par conséquent, le disciple
est appelé à observer, entendre et accompagner
Jésus, à découvrir son mode d'agir, ce qu'il
cherche, sa façon de s'exprimer, les gestes
qu'il fait, les mots qu'il prononce lors de
circonstances déterminées. Les mêmes évangiles
montrent que les disciples eurent de grandes
difficultés à accepter le genre de vie de Jésus.
Le plus difficile fut de comprendre le chemin du
non-pouvoir, de la pauvreté. C'est la difficulté
que les disciples de tous les temps
rencontreront car ils seront tant de fois
fascinés par le pouvoir, la richesse, le
prestige, le statut social.
Les
disciples de Jésus ne sont pas comme les
étudiants chez les docteurs de la loi. Ils
n'étudient pas une loi. Ils ne sont pas comme
les élèves des philosophes, parce que les
disciples de Jésus apprennent son agir et qu'ils
n'apprennent pas des idées, des doctrines, des
jeux intellectuels.
Les
disciples ne sont pas comme ceux qui étudient
les sciences modernes, parce que, dans les
sciences modernes, le mode de vie du professeur
n'importe pas, mais ce qui compte est
l'objectivité de l'observation et de
l'expérimentation comme la rigueur mathématique
pour définir les relations. Les disciples
apprennent une façon de vivre, une orientation
pour toute la vie. Être disciple, ce n'est pas
étudier la théologie, car la théologie peut même
être très dangereuse; elle peut générer pouvoir,
capacité de s imposer aux autres, sentiment de
supériorité, qualification en vue d'une
promotion sociale. La théologie est un des
principaux facteurs qui alimentent la domination
cléricale, domination paternaliste, mais
domination tout de même, perçue par tous les
laïcs même si les prêtres le nient. Être
disciple c'est changer de vie, recevoir une
illumination qui pousse à tout abandonner pour
se dédier au règne de Dieu. Comme Pierre et
André, et Jean et Jacques qui laissent leurs
filets, leur famille, leur maison pour suivre le
Maître.
Pour
apprendre comment devenir disciple, nous devons
nous souvenir, mettre en mémoire ce que Jésus a
fait. Dès lors nous pouvons brièvement condenser
l'action de Jésus, le message de sa vie qui se
trouve dans le choix de sa façon de vivre, en
quelques points qui expriment le plus important.
Que fit Jésus pour être maître? Qu’a-t-il
enseigné ?
-
Premièrement, Jésus a vécu en Galilée, la
région pauvre, méprisée, opprimée du peuple
d'Israël. Il alla s'y intégrer et y vivre,
pour réaliser sa mission parmi les plus
démunis de son peuple. Il a vécu pauvrement
comme eux, Il parcourut les hameaux pauvres
de la Galilée, mais jamais il n'alla dans
les villes de civilisation grecque, pas même
dans les plus proches : il y en avait une à
six kilomètres de Nazareth. Toute sa vie fut
dédiée aux pauvres, parce que pour lui,
parmi les humbles se trouverait le véritable
Israël, le vrai peuple de Dieu. Une grande
leçon pour tous ceux qui veulent être
disciples.
-
En second lieu, Jésus annonçait la venue
imminente et la présence actuelle du règne
de Dieu qui sera le règne des pauvres. Sa
mission est d'annoncer cette bonne nouvelle,
la bonne nouvelle en ce que commence une vie
nouvelle pour les pauvres. Le véritable
Israël sera parmi eux, fait par eux et pour
eux. Ainsi parle Jésus pour inaugurer son
ministère : dans sa déclaration dans la
synagogue de Nazareth, selon Luc, et au mont
des Béatitudes selon Mathieu. Jésus vient
pour annoncer bonheur, salut, liberté : le
monde appartiendra aux humbles. Ce sera le
grand changement dans l'histoire de
l'humanité. Jésus ne vient pas proclamer une
Loi dure comme celle des docteurs d'Israël
mais il vient annoncer un bonheur. Bonheur
pour la Samaritaine, la femme
syro-phénicienne, la femme adultère, les
pécheurs publics. Bonne leçon pour tous ceux
qui imposent aux humbles une loi pesante,
implacable, des règles juridiques ou des
traditions qui humilient les pauvres au lieu
de les rendre heureux. Les disciples de
Jésus toujours procureront bonheur.
-
Jésus indique les signes du changement et du
bonheur. Il guérit les malades, chasse les
démons, donne à manger à ceux qui ont faim,
redonne la vie. Nous nous demandons si nous
pourrons imiter Jésus en tout cela. Il ne
faut pas espérer faire des miracles
spectaculaires quoique, dans l'histoire,
semblables miracles furent attribués à des
saints, qu'ils soient ou non officialisés.
Nous pouvons cependant faire beaucoup : les
malades ont besoin d'espérance, de patience,
de tendresse. Le message du bonheur améliore
la santé. Les démons sont ceux qui
provoquent tous les maux : tristesse, peur,
rancoeur. Il est probable que la tradition
orale ait augmenté le spectaculaire des
miracles de Jésus ce qui est une
tendance naturelle chez tous les peuples
lorsqu'ils font face à des personnalités
hors du commun.
-
Jésus dénonçait la fausse religion des
prêtres, des docteurs, des pharisiens,
c'est-à-dire de toutes les autorités
religieuses qui ont la prétention d'être
représentants de Dieu et qui se considèrent
maîtres quoiqu'ils soient seulement de faux
maîtres qui enseignent l'erreur. Pour cela,
Jésus, dès le début de sa mission entra en
conflit avec ces autorités. Il ne resta pas
silencieux. Il est venu sauver son peuple de
la fausse religion qu'on voulait lui
imposer. De fait, les dirigeants religieux
d'Israël sont autoritaires, et transmettent
la peur et la tristesse au lieu du bonheur.
-
Jésus enseigne qu'il ne veut pas de
sacrifices, comme il ne veut pas non plus de
temples ni de prêtres. Il veut justice et
miséricorde, soit l'amour mutuel, la
fraternité entre tous. C'est un laïc et il
veut que son peuple redevienne un peuple de
laïcs sans classe supérieure. Ceux qui
dirigent devront se comporter comme des,
serviteurs, comme des inférieurs et non pas
comme « autorités ».
-
Jésus sera condamné en tant que
révolutionnaire qui cherche la
destruction du royaume de Rome. Quoique les
évangiles ne reflètent pas d'actes
proprement politiques dans la mission de
Jésus, il est clair que l'idéal de Jésus
n'était pas compatible avec l'empire romain
et l'autorité romaine qui ne pouvait pas ne
pas voir en lui un danger. Jésus ne réalise
pas d'actions politiques mais il lance dans
le monde un message qui questionne et
condamne tout le système social romain. Lui
le sait bien et il sait que le pouvoir de
Rome disparaîtra à l'heure voulue par Dieu.
-
Jésus ne fuit pas lorsqu'il se rend compte
qu'ils vont le tuer. Il continue de parler
et d'agir et accepte le martyre pour ne pas
trahir son message. Il reste fidèle à la
mission reçue, même face à la mort. Fuir
enlèverait toute crédibilité à son message.
Comme c’est le cas de tant d'autorités
humaines qui fuient à l'heure du danger
montrant ainsi que leur message est faux et
menteur.
Ce
qui arrive, c'est que la christologie qui se
développe depuis le concile de Chalcédoine
s'intéresse uniquement à l'union des deux
natures en Jésus Christ. Ce qui l'intéresse
c'est ce qu’il est. Elle dit que Jésus fut Dieu
et homme et soutient cette affirmation par
l'assertion de deux natures : la divine et
l'humaine. Cependant, ces deux natures ne sont
pas comparables. La nature divine ne tient pas
de l'histoire et est totalement simple. Mais la
nature humaine n'existe pas de manière toujours
égale à elle-même. L'être humain n'existe pas
dans un moment en dehors du temps et de
l'espace. L'être humain relève de l'histoire,
d'une succession d'actes organisés en vertu d'un
projet de vie. La christologie traditionnelle se
limite à commenter ce qu'est Jésus selon
le concile de Chalcédoine et ne s'intéresse pas
à ce qu'il a fait en tant qu'être humain, ni ce
que fut son humanité. On voit cette humanité
comme quelque chose d'abstrait, de non
historique. L'important est seulement qu'il ait
été un être humain ou qu'il eut la nature
humaine Le problème se pose ainsi : comment être
le disciple d'une pure nature humaine, d'une
humanité abstraite égale pour tous? La
conséquence fut qu'il n'y eut pas de réflexion
sur le contenu de la vie de Jésus à partir des
évangiles dans la théologie officielle.
Le
chapitre du texte pour la préparation de
l'assemblée d'Aparecida ne contient aucune
orientation pour la vie humaine concrète. Il
reste dans la ligne de la théologie scolastique
traditionnelle sans intégrer tout ce qui s'est
étudié et écrit au cours des dernières cinquante
années. Pour cette raison, le chapitre sur la
disciplitude ne contient aucune orientation pour
la vie de ce monde. Il offre uniquement des
orientations religieuses comme si être disciple
serait d'accomplir des actes religieux. La vie
du disciple cesse d'être une vie humaine laïque,
vécue en ce monde pour devenir une vie hors du
monde, une vie faite d'actes religieux, sans
histoire, sans projet, sans lutte, sans défis,
sans ennemis, sans obstacles. On retombe dans le
mode du fameux livre de l'Imitation du Christ de
Thomas Kempis dans lequel on parle de tout sauf
de l'imitation de Jésus. On ne fait aucune
référence à la vie réelle de Jésus. On
s'intéresse seulement à ses vertus considérées
de manière abstraite hors de leur contexte
historique, comme si les vertus agissaient
d'elles mêmes, en l'air, en dehors de l'histoire
humaine.
En
réalité, la prudence n'existe pas par elle même,
ni la force ni les autres vertus si elles ne
sont pas reliées à des circonstances bien
déterminées. Sans référence à des situations
concrètes, ces vertus ne signifient rien, ne
produisent rien. Ce sont des éléments
rationnels, des idéaux qui n'existent que dans
la pensée et qui, pour cela, ne produisent rien.
La
théologie scholastique a éliminé l'histoire de
la vision du christianisme. Elle a fait du
christianisme une doctrine, un équivalent de la
philosophie qui suit les mêmes normes de
compréhension. Pour les philosophes grecs,
l'histoire n'est pas objet de science.
L'histoire n'a pas de signification, n'a pas de
sens, c'est une succession arbitraire de faits
sans connexion. Aussi, dans la scholastique, le
christianisme est présenté comme une doctrine
universelle valide pour tous, en tout temps, et
égale pour tous. C'est un schéma de vie égal
pour tous, sauf que tous n'arrivent pas à
l'appliquer dans un même pourcentage. Dans ce
schéma scholastique, toutes les générations sont
égales, toutes ont les mêmes problèmes et toutes
ont devant elles un programme de vie fait
d'actes religieux égaux pour tous les peuples de
tous les temps.
Cependant, ce que la Bible nous enseigne c'est
une histoire : l'histoire du combat entre la vie
et la mort, entre les forces de vie et les
forces de mort en ce monde, en l'humanité. Le
salut chrétien n'est pas une question
individuelle mais la transformation de
l'humanité entière. C'est toute l'humanité qui
est soumise aux forces de mort et toute
l'humanité qui est convoquée pour que la vie
soit victorieuse. Jésus est venu montrer le
chemin de l'humanité. Dès lors, l'humanité n'est
pas constituée d'une collection d'êtres humains
tous égaux et ayant la même mission. Chaque
personne humaine est insérée dans une histoire
globale au sein de laquelle elle occupe une
place unique qui lui confère une vocation
unique : chercher ce que Jésus ferait dans cette
situation unique. Les forces de mort et de vie
changent parce que l'humanité change; les défis
changent. À cette fin, chaque génération a une
tâche nouvelle, spécifique, unique et chaque
individu occupe un site dans sa génération. Les
pauvres construisent une histoire et suivent le
modèle de Jésus. Ils ne peuvent répéter
littéralement ce que Jésus a fait parce que le
monde change Nous ne sommes plus en la Galilée
de ce temps-là et l'empire romain a été remplacé
par un autre empire différent. Tous, nous devons
chercher l'équivalent de la vie de Jésus, chacun
dans sa situation unique. Il faut rendre actuel
le contenu de la vie de Jésus pour être vraiment
disciple.
(Texte envoyé par José Comblin au Mouvement
TAMBIEN SOMOS IGLESIA‑CHILE, 1er septembre 2006)
Traduction : André Godin
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