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« Disciple »
Joseph Comblin, théologien

 


Le texte envoyé par le CELAM pour la préparation de la 5ème Conférence des évêques latino-américains qui se réuniront à Aparecida (Brésil) en 2007 présente le thème DISCIPLE comme objet central de cette assemblée. Le texte contient un chapitre qui veut faire une exposition théologique du thème DISCIPLE. Ce thème est très important, il ouvre beaucoup de portes. Cependant la théologie de ce chapitre aurait besoin de quelques compléments, car il est passablement insuffisant.

Les théologiens qui ont préparé le texte en arrivèrent à produire un chapitre entier sur la disciplitude sans jamais mentionner l'activité de Jésus. Pourtant, être disciple veut dire apprendre d'une autre personne. Dans leur texte, on ne voit absolument pas en quoi les disciples apprennent de la vie de Jésus. On n'y voit pas le message du Maître, ni sa pédagogie, ni son rapport avec la culture de son temps.

L'évangile de Jean dit que le Verbe s'est fait chair. C'est-à-dire que le Verbe de Dieu n'est pas une doctrine, ni un discours ni une exposition de vérités théoriques, ni une théologie. La parole de Dieu, c'est la vie de Jésus, tout ce qu'il a fait sur cette terre dans la faiblesse de la chair, du corps et de l'être humain en général. Jésus savait se servir du corps humain, de l'espace / temps humain, de la situation humaine sur cette terre pour exprimer la Parole de Dieu. Par conséquent, le disciple est appelé à observer, entendre et accompagner Jésus, à découvrir son mode d'agir, ce qu'il cherche, sa façon de s'exprimer, les gestes qu'il fait, les mots qu'il prononce lors de circonstances déterminées. Les mêmes évangiles montrent que les disciples eurent de grandes difficultés à accepter le genre de vie de Jésus. Le plus difficile fut de comprendre le chemin du non-pouvoir, de la pauvreté. C'est la difficulté que les disciples de tous les temps rencontreront car ils seront tant de fois fascinés par le pouvoir, la richesse, le prestige, le statut social.

Les disciples de Jésus ne sont pas comme les étudiants chez les docteurs de la loi. Ils n'étudient pas une loi. Ils ne sont pas comme les élèves des philosophes, parce que les disciples de Jésus apprennent son agir et qu'ils n'apprennent pas des idées, des doctrines, des jeux intellectuels.

Les disciples ne sont pas comme ceux qui étudient les sciences modernes, parce que, dans les sciences modernes, le mode de vie du professeur n'importe pas, mais ce qui compte est l'objectivité de l'observation et de l'expérimentation comme la rigueur mathématique pour définir les relations. Les disciples apprennent une façon de vivre, une orientation pour toute la vie. Être disciple, ce n'est pas étudier la théologie, car la théologie peut même être très dangereuse; elle peut générer pouvoir, capacité de s imposer aux autres, sentiment de supériorité, qualification en vue d'une promotion sociale. La théologie est un des principaux facteurs qui alimentent la domination cléricale, domination paternaliste, mais domination tout de même, perçue par tous les laïcs même si les prêtres le nient. Être disciple c'est changer de vie, recevoir une illumination qui pousse à tout abandonner pour se dédier au règne de Dieu. Comme Pierre et André, et Jean et Jacques qui laissent leurs filets, leur famille, leur maison pour suivre le Maître.

Pour apprendre comment devenir disciple, nous devons nous souvenir, mettre en mémoire ce que Jésus a fait. Dès lors nous pouvons brièvement condenser l'action de Jésus, le message de sa vie qui se trouve dans le choix de sa façon de vivre, en quelques points qui expriment le plus important. Que fit Jésus pour être maître? Qu’a-t-il enseigné ?

  1. Premièrement, Jésus a vécu en Galilée, la région pauvre, méprisée, opprimée du peuple d'Israël. Il alla s'y intégrer et y vivre, pour réaliser sa mission parmi les plus démunis de son peuple. Il a vécu pauvrement comme eux, Il parcourut les hameaux pauvres de la Galilée, mais jamais il n'alla dans les villes de civilisation grecque, pas même dans les plus proches : il y en avait une à six kilomètres de Nazareth. Toute sa vie fut dédiée aux pauvres, parce que pour lui, parmi les humbles se trouverait le véritable Israël, le vrai peuple de Dieu. Une grande leçon pour tous ceux qui veulent être disciples.

  2. En second lieu, Jésus annonçait la venue imminente et la présence actuelle du règne de Dieu qui sera le règne des pauvres. Sa mission est d'annoncer cette bonne nouvelle, la bonne nouvelle en ce que commence une vie nouvelle pour les pauvres. Le véritable Israël sera parmi eux, fait par eux et pour eux. Ainsi parle Jésus pour inaugurer son ministère : dans sa déclaration dans la synagogue de Nazareth, selon Luc, et au mont des Béatitudes selon Mathieu. Jésus vient pour annoncer bonheur, salut, liberté : le monde appartiendra aux humbles. Ce sera le grand changement dans l'histoire de l'humanité. Jésus ne vient pas proclamer une Loi dure comme celle des docteurs d'Israël mais il vient annoncer un bonheur. Bonheur pour la Samaritaine, la femme syro-phénicienne, la femme adultère, les pécheurs publics. Bonne leçon pour tous ceux qui imposent aux humbles une loi pesante, implacable, des règles juridiques ou des traditions qui humilient les pauvres au lieu de les rendre heureux. Les disciples de Jésus toujours procureront bonheur.

  3. Jésus indique les signes du changement et du bonheur. Il guérit les malades, chasse les démons, donne à manger à ceux qui ont faim, redonne la vie. Nous nous demandons si nous pourrons imiter Jésus en tout cela. Il ne faut pas espérer faire des miracles spectaculaires quoique, dans l'histoire, semblables miracles furent attribués à des saints, qu'ils soient ou non officialisés. Nous pouvons cependant faire beaucoup : les malades ont besoin d'espérance, de patience, de tendresse. Le message du bonheur améliore la santé. Les démons sont ceux qui provoquent tous les maux : tristesse, peur, rancoeur. Il est probable que la tradition orale ait augmenté le spectaculaire des miracles de Jésus ce qui est une tendance naturelle chez tous les peuples lorsqu'ils font face à des personnalités hors du commun.

  4. Jésus dénonçait la fausse religion des prêtres, des docteurs, des pharisiens, c'est-à-dire de toutes les autorités religieuses qui ont la prétention d'être représentants de Dieu et qui se considèrent maîtres quoiqu'ils soient seulement de faux maîtres qui enseignent l'erreur. Pour cela, Jésus, dès le début de sa mission entra en conflit avec ces autorités. Il ne resta pas silencieux. Il est venu sauver son peuple de la fausse religion qu'on voulait lui imposer. De fait, les dirigeants religieux d'Israël sont autoritaires, et transmettent la peur et la tristesse au lieu du bonheur.

  5. Jésus enseigne qu'il ne veut pas de sacrifices, comme il ne veut pas non plus de temples ni de prêtres. Il veut justice et miséricorde, soit l'amour mutuel, la fraternité entre tous. C'est un laïc et il veut que son peuple redevienne un peuple de laïcs sans classe supérieure. Ceux qui dirigent devront se comporter comme des, serviteurs, comme des inférieurs et non pas comme « autorités ».

  6. Jésus sera condamné en tant que révolutionnaire qui cherche la destruction du royaume de Rome. Quoique les évangiles ne reflètent pas d'actes proprement politiques dans la mission de Jésus, il est clair que l'idéal de Jésus n'était pas compatible avec l'empire romain et l'autorité romaine qui ne pouvait pas ne pas voir en lui un danger. Jésus ne réalise pas d'actions politiques mais il lance dans le monde un message qui questionne et condamne tout le système social romain. Lui le sait bien et il sait que le pouvoir de Rome disparaîtra à l'heure voulue par Dieu.

  7. Jésus ne fuit pas lorsqu'il se rend compte qu'ils vont le tuer. Il continue de parler et d'agir et accepte le martyre pour ne pas trahir son message. Il reste fidèle à la mission reçue, même face à la mort. Fuir enlèverait toute crédibilité à son message. Comme c’est le cas de tant d'autorités humaines qui fuient à l'heure du danger montrant ainsi que leur message est faux et menteur.

Ce qui arrive, c'est que la christologie qui se développe depuis le concile de Chalcédoine s'intéresse uniquement à l'union des deux natures en Jésus Christ. Ce qui l'intéresse c'est ce qu’il est. Elle dit que Jésus fut Dieu et homme et soutient cette affirmation par l'assertion de deux natures : la divine et l'humaine. Cependant, ces deux natures ne sont pas comparables. La nature divine ne tient pas de l'histoire et est totalement simple. Mais la nature humaine n'existe pas de manière toujours égale à elle-même. L'être humain n'existe pas dans un moment en dehors du temps et de l'espace. L'être humain relève de l'histoire, d'une succession d'actes organisés en vertu d'un projet de vie. La christologie traditionnelle se limite à commenter ce qu'est Jésus selon le concile de Chalcédoine et ne s'intéresse pas à ce qu'il a fait en tant qu'être humain, ni ce que fut son humanité. On voit cette humanité comme quelque chose d'abstrait, de non historique.  L'important est seulement qu'il ait été un être humain ou qu'il eut la nature humaine Le problème se pose ainsi : comment être le disciple d'une pure nature humaine, d'une humanité abstraite égale pour tous? La conséquence fut qu'il n'y eut pas de réflexion sur le contenu de la vie de Jésus à partir des évangiles dans la théologie officielle.

Le chapitre du texte pour la préparation de l'assemblée d'Aparecida ne contient aucune  orientation pour la vie humaine concrète. Il reste dans la ligne de la théologie scolastique traditionnelle sans intégrer tout ce qui s'est étudié et écrit au cours des dernières cinquante années. Pour cette raison, le chapitre sur la disciplitude ne contient aucune orientation pour la vie de ce monde. Il offre uniquement des orientations religieuses comme si être disciple serait d'accomplir des actes religieux. La vie du disciple cesse d'être une vie humaine laïque, vécue en ce monde pour devenir une vie hors du monde, une vie faite d'actes religieux, sans histoire, sans projet, sans lutte, sans défis, sans ennemis, sans obstacles. On retombe dans le mode du fameux livre de l'Imitation du Christ de Thomas Kempis dans lequel on parle de tout sauf de l'imitation de Jésus. On ne fait aucune référence à la vie réelle de Jésus. On s'intéresse seulement à ses vertus considérées de manière abstraite hors de leur contexte historique, comme si les vertus agissaient d'elles mêmes, en l'air, en dehors de l'histoire humaine.

En réalité, la prudence n'existe pas par elle même, ni la force ni les autres vertus si elles ne sont pas reliées à des circonstances bien déterminées. Sans référence à des situations concrètes, ces vertus ne signifient rien, ne produisent rien. Ce sont des éléments rationnels, des idéaux qui n'existent que dans la pensée et qui, pour cela, ne produisent rien.

La théologie scholastique a éliminé l'histoire de la vision du christianisme. Elle a fait du christianisme une doctrine, un équivalent de la philosophie qui suit les mêmes normes de compréhension. Pour les philosophes grecs, l'histoire n'est pas objet de science. L'histoire n'a pas de signification, n'a pas de sens, c'est une succession arbitraire de faits sans connexion. Aussi, dans la scholastique, le christianisme est présenté comme une doctrine universelle valide pour tous, en tout temps, et égale pour tous.  C'est un schéma de vie égal pour tous, sauf que tous n'arrivent pas à l'appliquer dans un même pourcentage. Dans ce schéma scholastique, toutes les générations sont égales, toutes ont les mêmes problèmes et toutes ont devant elles un programme de vie fait d'actes religieux égaux pour tous les peuples de tous les temps.

Cependant, ce que la Bible nous enseigne c'est une histoire : l'histoire du combat entre la vie et la mort, entre les forces de vie et les forces de mort en ce monde, en l'humanité. Le salut chrétien n'est pas une question individuelle mais la transformation de l'humanité entière. C'est toute l'humanité qui est soumise aux forces de mort et toute l'humanité qui est convoquée pour que la vie soit victorieuse. Jésus est venu montrer le chemin de l'humanité. Dès lors, l'humanité n'est pas constituée d'une collection d'êtres humains tous égaux et ayant la même mission. Chaque personne humaine est insérée dans une histoire globale au sein de laquelle elle occupe une place unique qui lui confère une vocation unique : chercher ce que Jésus ferait dans cette situation unique. Les forces de mort et de vie changent parce que l'humanité change; les défis changent. À cette fin, chaque génération a une tâche nouvelle, spécifique, unique et chaque individu occupe un site dans sa génération. Les pauvres construisent une histoire et suivent le modèle de Jésus. Ils ne peuvent répéter littéralement ce que Jésus a fait parce que le monde change Nous ne sommes plus en la Galilée de ce temps-là et l'empire romain a été remplacé par un autre empire différent. Tous, nous devons chercher l'équivalent de la vie de Jésus, chacun dans sa situation unique.  Il faut rendre actuel le contenu de la vie de Jésus pour être vraiment disciple.

 

(Texte envoyé par José Comblin au Mouvement TAMBIEN SOMOS IGLESIA‑CHILE, 1er septembre 2006)

 

Traduction : André Godin

 

 

 

 

 

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