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Je vais vous inviter à jeter un triple regard
sur l'Église :
1) sur son présent d'abord,
pour diagnostiquer, au principe de sa crise
actuelle, un manque de communication avec le
monde laïcisé issu de la modernité, manque
imputable à la privation de parole responsable
dont souffre son
laïcat;
2) puis sur ses origines,
pour découvrir une possibilité de sortir de
cette crise. Cette possibilité réside dans le
caractère sacerdotal du peuple chrétien, qui
permet d'associer le
laïcat
au ministère consacré de la tradition
apostolique;
3) enfin sur l'avenir de la mission
évangélique, que l'Église serait impuissante à
remplir sans appeler le
laïcat
à
en assumer la responsabilité, sous la conduite
de sa hiérarchie et sous des formes à inventer
de concert dès maintenant.
1.
Diagnostic du présent
Il y a plusieurs dizaines
d'années que les sociologues analysent en termes
de déclin, d'éclipse, de dépérissement, de
retrait, de disparition, et autres termes non
moins alarmants, la situation de la religion en
général (il s'agit le plus souvent du
christianisme) et celle de l'Église en
particulier (ce sera souvent la seule confession
catholique ou son magistère que je désignerai
sous ce nom). L'Église n'admet pas volontiers ce
diagnostic. Il n'y a pas longtemps que l'Osservatore
Romano, rappelant qu'elle est universelle,
vantait à coups de statistiques triomphalistes
l'exceptionnelle bonne santé de l'Église. Il
fallait bien concéder toutefois qu'il n'en
allait pas de même en Europe, mais les
explications ne manquaient pas, qui situaient
les causes du péril au dehors de
l'Église :
le matérialisme, le goût du plaisir et du
profit, la sécularisation de la société, le
laïcisme des pouvoirs publics. La reconquête du
terrain perdu était déjà en cours, assurait-on :
c'était la nouvelle évangélisation. On devait
malheureusement avouer qu'on allait manquer
d'ouvriers apostoliques : soit par défaut
d'esprit de sacrifice, ou parce que les
responsables n'osaient pas solliciter la
générosité des jeunes, on ne réussissait pas à
enrayer la baisse du recrutement du clergé.
Ainsi avait-on cerné le mal mortel dont
souffrait l'Église des pays occidentaux : le
manque de prêtres
;
il n'y avait pas de remède à
chercher sur d'autres terrains.
Cette analyse institutionnelle ne
va pas
à
la racine du mal, au fait que l'Église se vide
de ses fidèles de façon continue depuis
plusieurs siècles, et plus particulièrement de
ses jeunes fidèles depuis un demi-siède :
la transmission des croyances, des pratiques et
des liens d'appartenance ne se fait plus. Que le
manque de prêtres obère gravement le
fonctionnement de l'institution ecclésiale,
c'est un fait indiscutable et douloureux. Mais
la fuite massive des fidèles est un phénomène
autrement plus inquiétant, puisqu'elle menace
l'Église d'extinction, et comment ne pas en
chercher la cause au-dedans de l'institution qui
n'a pas su retenir chez elle ceux qui l'ont
quittée?
Un historien reconnu démontrait
récemment, analyses textuelles
à
l'appui, que la pensée des Lumières était
l'héritage sécularisé de la spiritualité
chrétienne du
XVIIe
siècle. Ce qu'on appelle la Modernité – la
naissance du sujet qui s'affranchit de
l'autorité et de la tradition, l'apparition
d'une rationalité basée sur le doute méthodique
et l'observation scientifique, l'analyse
critique des textes bibliques, la revendication
de la liberté de penser, de philosopher et de
croire, l'aspiration aux droits individuels et
politiques – tout ce vaste mouvement
d'émancipation, qui commence avant même le
XVIIe
siècle, a pris naissance au sein d'une société
majoritairement
chrétienne, au sein même d'institutions
ecclésiastiques, et n'était pas dirigé contre la
foi ni l'Église. Mais les autorités de l'Église
n'ont pas compris la légitimité de ces
aspirations, elles se sont senties mises en
cause et s'y sont opposées, et les chrétiens
sont allés chercher au-dehors les libertés qui
leur étaient refusées au-dedans. L'hostilité
entre l'Église et la modernité s'est aggravée
à
mesure que la raison, rejetée et laissée à
elle-même, s'émancipait des croyances et virait
au rationalisme, et que la hiérarchie ecclésiale
s'alarmait des aspirations démocratiques même
tournées contre les autorités politiques. Ainsi
s'est consommée la rupture avec le monde
moderne.
On sait que Vatican II a voulu
renouer les relations avec ce monde et a reconnu
la légitimité de beaucoup d'idées «modernes» que
la Papauté du
XIXe
siècle n'avait cessé de condamner, en
particulier les droits de l'homme et la liberté
de conscience et de religion. Quarante ans
après, on ne peut pas dire que la situation se
soit améliorée, ni sur le plan des relations
entre monde et Église, ni sur celui des
relations entre
laïcat
et hiérarchie catholique;
qu'il s'agisse des unes ou des autres, le
diagnostic est le même : la communication ne
passe pas. En plus de trois siècles
d'affrontement à la modernité, l'Église n'a
toujours pas appris à dialoguer, elle ne sait
qu'enseigner au titre de son autorité divine des
vérités censées immuables. S'il ne s'agissait
que des vérités de foi tirées de sa révélation
et concernant le salut éternel, on ne lui en
ferait pas le reproche. Mais elle prétend
régenter aussi le vaste domaine des vérités
d'ordre éthique accessibles à la raison
naturelle,
qui
s'étend à la vie de l'homme en société et
à
ses liens
à
l'univers. Or, pour l'homme de la modernité,
tout ce qui relève de la raison commune, de la
condition humaine universelle, du bien commun,
tout cela relève du débat public, du dialogue
philosophique, tout cela est soumis à des
procédures démocratiques de discussion, rien ne
peut être tranché par simple rappel à l'ordre de
traditions immuables, de principes métaphysiques
absolus, ni d'une autorité divine. L'Église est
statutairement incapable d'entrer dans ce débat,
et donc de ramener à elle ses anciens fidèles
égarés dans ce monde sécularisé. Elle est non
moins incapable d'empêcher de la quitter des
fidèles qui vivent, sentent et pensent en
connivence avec la rationalité et la
socialité
de leur temps.
Voici
donc
l'Église menacée de ne plus pouvoir remplir la
mission qui est sa seule raison d'être :
annoncer l'Évangile au monde. Cette mission est
surtout assurément d'annoncer Jésus Christ, mais
c'est aussi et au préalable de répandre sa
pensée, l'esprit évangélique, qui conditionne
l'accès
à
sa personne par la foi, et qui est nécessaire à
la vie du monde, car ses paroles sont esprit et
vie. Or, si elles ne peuvent pas être répandues
par voie d'autorité mais seulement de débat, la
mission évangélique dans une société laïque
devrait largement incomber au
laïcat
chrétien. Or, il n'est de parole autorisée dans
l'Église que celle qui émane de ses chefs et
ministres consacrés. Les laïcs ne peuvent que
témoigner à titre individuel, non porter au
monde une parole
d'Église;
même
leur témoignage souffre d'un défaut de
crédibilité
:
comment persuader au-dehors que l'Évangile est
école de vraie liberté, alors que leur qualité
de personnes majeures et responsables n'est pas
reconnue au-dedans?
Privée de la parole missionnaire
de ses fidèles laïcs, l'Église ne peut plus
guère espérer que survivre dans nos régions en
tant que minorité religieuse. Cet espoir lui
sera-t-il
longtemps permis?
Non,
hélas!, puisque le ministère de la vie
spirituelle et sacramentelle appartient
exclusivement
au
clergé.
Voici
maintenant les fidèles menacés de ne plus
pouvoir mener leur vie de chrétiens à cause de
leur impuissance
à susciter
des
vocations sacerdotales. Et
voici l'Église
menacée effectivement d'extinction, de son
propre aveu et consentement. Face une telle
éventualité, le chrétien est amené à se
demander : est-il possible que Jésus ait lié la
dispensation
de sa
parole et de sa vie au ministère des prêtres, et
mis ses simples fidèles sous leur dépendance, au
point de condamner la mission évangélique à
s'arrêter et l'Église à disparaître, faute de
prêtres?
La question est si grave et si
urgente que le théologien ne peut se dispenser
d'interroger directement l'Évangile, à ses
risques et périls, par-delà même la tradition
historique dont se réclame le Magistère.
2.
Les ressources de l'origine
La remontée aux origines de
l'Église, aux temps apostoliques, nous fournira
les moyens de faire face aux difficultés
d'aujourd'hui;
on n'y trouvera pas des solutions
toutes faites, mais la possibilité de poser les
problèmes autrement et de chercher des réponses
nouvelles à des situations nouvelles.
Tout d'abord, on ne voit jamais
Jésus soucieux d'instituer un sacerdoce nouveau
qui remplacerait celui du Temple. Plus
radicalement, il annonce la venue imminente du
Royaume de Dieu, il ne se préoccupe pas de poser
les fondations solides d'une institution
religieuse destinée
à
croître et à durer dans le temps. Dans les
communautés apostoliques, on ne voit pas de
ministères sacramentels réservés
à
des
clercs consacrés;
Paul
donne la première description d'une assemblée
eucharistique sans faire référence
à
des
prêtres
consécrateurs.
Il
est rapporté dans les Actes que les apôtres
établissaient des dirigeants dans les Églises
qu'ils fondaient ou visitaient, mais on ne les
voit pas agir eux-mêmes en chefs de communauté;
une
imposition de la main aux presbytres apparaît
tardivement, elle est d'origine rabbinique et de
portée imprécise;
mais
il est admis que le vocabulaire sacerdotal usité
par le Nouveau Testament se rapporte
exclusivement
au culte judaïque, et le seul
écrit qui parle du sacerdoce du Christ, l'Épître
aux Hébreux, n'envisage nulle part sa
transmission dans l'Église.
Il y a pourtant une exception
notable à cette réserve linguistique : plusieurs
écrits du Nouveau Testament parlent de
l'ensemble des fidèles en termes de «peuple
sacerdotal» ou de «royaume de prêtres»,
reprenant d'ailleurs l'expression à des textes
de l'Ancien Testament qui décrivent
l'accomplissement des promesses divines dans les
temps messianiques en suite de l'effusion de
l'Esprit Saint. Si rares que soient ces
mentions, leur signification est claire :
seul
le prêtre avait le droit, en vertu de sa
consécration, de s'approcher de Dieu dans le
Temple et de lui offrir sa prière et celle du
peuple;
les
chrétiens, semblablement et à un titre
supérieur, ayant reçu l'onction de l'Esprit du
Christ, n'ont pas besoin de recourir
à
des
intermédiaires, mais jouissent d'un accès direct
auprès de Dieu. On voit
à
quel point ces mentions isolées du sacerdoce des
fidèles
consonnent
avec
de nombreux textes des apôtres, de Paul en
particulier, qui parlent des chrétiens en termes
de Temples du Saint Esprit, pierres vivantes de
la demeure de Dieu, qui offrent
à
Dieu des actions de grâce et
s'offrent eux-mêmes à lui en sacrifices qui lui
plaisent.
On se trouve donc là sur un terrain solide, un
terrain de fondation, qui atteste la conscience
des premiers chrétiens d'avoir reçu du Christ la
pleine
capacité
de subvenir par eux-mêmes aux besoins de leur
vie spirituelle. On en trouve une abondante
preuve et illustration dans les descriptions de
la vie des communautés fournies par les écrits
des apôtres, de Paul en particulier : partout
surgissent des ministères, surtout de la parole,
attribués aux « charismes » de l'Esprit Saint et
reconnus par les communautés;
le besoin se fait sentir ici et là d'y mettre de
l'ordre, mais Paul s'adresse pour cela au
« discernement » des fidèles, sans faire appel
à
une
autorité instituée, notamment
à
propos des réunions eucharistiques des
Corinthiens. L'effusion universelle de l'Esprit
est source de ministères qui jaillissent de la
communauté elle-même, mis
à
sa disposition et contrôlés par elle pour
subvenir
à
ses divers besoins sacramentels (baptême,
eucharistie, réconciliation, onction des
malades) et spirituels (catéchèse, explication
des Écritures, exhortation, jugement, envoi en
mission). Cette « ressource » originelle est en
principe inaliénable et inépuisable. Elle est
l'accomplissement de la promesse de Jésus
à
ses disciples, avant son départ, de leur envoyer
« un autre
Paraclet »
qui leur fournirait toute l'assistance dont il
s'acquittait lui-même auprès d'eux jusque-là.
On se gardera bien d'oublier pour autant
l'autorité conférée par Jésus personnellement
à
ses apôtres pour l'annoncer au monde,
rassembler, enseigner, diriger ceux qui
croiraient en lui jusqu'au moment de sa venue en
gloire. Au tout début de l'Église, le terme
d'« apôtre »
revêt une acception assez large, il s'étend
à
tous ceux qui avaient suivi Jésus de plus près
dans des groupes de
disciples,
qui
avaient bénéficié de ses apparitions
après sa résurrection et lui rendaient
publiquement témoignage de lieu en lieu, et
aussi
à
ceux que les communautés envoyaient porter la
parole en d'autres lieux. Assez vite cependant,
une autorité particulière fut reconnue aux
« Douze » apôtres choisis spécialement par
Jésus, et étendue aux chefs des Églises établis
par eux pour leur succéder.
Vers la fin du
IIe
siècle, la coutume s'établit de confier le
gouvernement des Églises, jusque-là assumé par
un collège de
« presbytres »
ou
« anciens », à
un seul évêque, et c'est alors qu'apparaît pour
la première fois une ordination sacerdotale, qui
habilite l'évêque, et lui seul,
à
accomplir les principaux actes sacramentels,
tandis que les
presbytres,
eux aussi ordonnés, l'assistent dans le
gouvernement du peuple, le suppléent
occasionnellement pour le service du culte, mais
ne deviendront prêtres
à
titre plénier et personnel que deux siècles plus
tard environ, quand ils seront mis
à
leur tour
à
la tête d'Églises paroissiales. La distinction
clercs-laïcs
est donc instituée par des rites d'ordination au
début du
IIIe
siècle, ce qui met fin aux ministères des laïcs
et leur retire le droit
à
prendre la parole dans l'Église.
On n'aura pas de difficulté
à
reconnaître
à
ces ministres consacrés une autorité sacerdotale
propre et particulière, sans que cela oblige
à
ressourcer leur sacerdoce
à
un acte institutionnel particulier. Comment le
pourrait-on,
alors que Jésus ne parle jamais de sacerdoce et
que le premier rituel d'ordination, celui
d'Hippolyte, remonte
à
l'origine du culte juif pour expliquer que le
nouveau temple de Dieu, l'Église, avait besoin
d'un ministère nouveau afin que le culte dû
à
Dieu ne tombât pas en déshérence?
Il est logique de rattacher le ministère
consacré au seul lieu du Nouveau Testament qui
s'approprie le vocabulaire sacerdotal, et c'est
en parlant du peuple des fidèles du
Christ;
cela n'empêchera pas de penser que les ministres
consacrés exercent le sacerdoce
à
titre personnel et d'une façon spécifique, en
vertu de l'autorité confiée par le Christ, ainsi
que le rappelle Vatican II, et de reconnaître
ainsi la légitimité de la tradition sacerdotale
de l'Église.
Mais cette tradition perdrait toute légitimité,
si elle en venait, dans la situation de détresse
qui est la nôtre, à empêcher les fidèles de
s'alimenter aux sources de la vie spirituelle et
sacramentelle, sous prétexte que le sacerdoce
commun du peuple chrétien, vide de tout
« pouvoir », se réduirait au besoin de recourir
au ministère des prêtres, ce qui serait une
contradiction dans les termes. Oserait-on dire
que le Saint Esprit, source de toute
sanctification, se tient inactif dans l'Église,
livré
à
la seule disposition des prêtres?
Jésus n'emploie le mot « pouvoir » que pour le
réduire
à
l'humilité du service, c'est-à-dire l'empêcher
de s'ériger en monopole et en contrainte. Quand
donc on s'aperçoit que la poursuite du monopole
clérical, qui n'est pas en tant que tel
d'institution divine, conduirait
l'Église à
la ruine, il est urgent de se retourner vers
l'origine évangélique, qui fut l'effacement de
l'ancien dans du nouveau, pour y redécouvrir et
réactiver la puissance de renouveau dont
l'Église a besoin.
3.
Un
futur à
réinventer
L'Église du Christ est née de l'arrachement d'un
petit reste d'Israël
à
son passé par la mort de son fondateur et de sa
projection dans le monde païen par l'effusion de
l'Esprit pour y inventer une existence toute
nouvelle et itinérante : « Allez par le monde
entier... » Aujourd'hui, rejetée par le monde
qu'elle avait baptisé, la
voici
contrainte de tirer de son envoi au monde une
nouvelle manière d'être-au-monde pour y remplir
sa mission.
Partons de ce
principe :
il ne
s'agit pas que l'Église change de structures
pour mieux s'adapter
à
un monde nouveau, il s'agit qu'elle prenne les
moyens d'accomplir sa mission, qui est, je le
répète, sa seule raison d'être. Elle peut
survivre telle quelle un certain temps,
peut-être encore longtemps, sous la forme d'une
minorité religieuse;
mais
sa mission est de se tenir en lien de
communication avec le monde, ce qu'elle est
incapable de faire présentement, faute de parler
le même langage que lui;
elle
s'emploie, au contraire,
à
en
retirer les fidèles et
â
les
regrouper dans des enceintes sacrées autour des
prêtres, tant qu'il en restera. L'avenir de
l'Église, bien au contraire, c'est de laisser
ses fidèles aller au monde, y implanter des
communautés de disciples ouvertes
à
la vie des autres, y témoigner de
la liberté qu'ils tiennent du
Christ et de la vitalité de l'Évangile, en
assumant pleinement la responsabilité de leur
existence chrétienne engagée dans la vie du
monde.
Comment se fera le changement institutionnel de
l'Église?
Je ne
chercherai pas à l'imaginer;
peut-être se
fera-t-il
par
le haut, par des mesures d'autorité, ou au prix
de bouleversements tumultueux, peut-être
continuera-t-il
à se
faire
silencieusement
par
en bas, ainsi qu'on voit tant de chrétiens
quitter les lieux officiels de chrétienté et se
regrouper ailleurs pour vivre en chrétiens
autrement. Sans prétendre tracer un organigramme
du changement, il est possible d'évoquer les
traits constitutifs d'une communauté de
disciples selon
l'Évangile :
méditer ensemble la Parole de
Dieu, l'interroger pour en recevoir les réponses
aux questions du monde, s'ouvrir à toutes les
personnes en quête de sens à la façon dont Jésus
fréquentait les pécheurs, se mettre en peine de
soulager les souffrances de la société à la
manière dont Jésus allait au-devant des malades,
accueillir la présence du Seigneur qui a promis
de venir au milieu des siens, « annoncer la mort
du Seigneur jusqu'à ce qu'Il vienne » et se
nourrir du Pain de vie, célébrer les mystères de
l'identité chrétienne, recevoir et initier de
nouveaux disciples, se donner les ministres et
présidents dont les chrétiens ont besoin pour se
constituer en corps du Christ dans la fidélité à
la tradition chrétienne.
Car le changement de style de vie
commune ne se fera pas en rupture avec la
tradition de l'Église, par la médiation de
laquelle, seule, les chrétiens sont en droit de
se dire et en pouvoir de se tenir dans la
« suite » du Christ. Il ne saurait être question
de supprimer le ministère consacré, pas plus que
d'instituer dans les communautés un nouveau
clergé rival du clergé officiel. Les membres de
ces communautés célébreront les mystères de leur
appartenance au Christ en vertu du sacerdoce
commun du peuple chrétien, quelles que soient
les attributions de leurs ministres ou
présidents et les procédures de leur mise en
place. Mais le ministère consacré de la
tradition apostolique gardera toujours sa
nécessité et sa spécificité, qui tiennent à
l'historicité et la spatialité de l'Église;
sa
fonction est, d'une part, de jalonner la route
par laquelle toute grâce et vérité découle de la
personne et de l'événement de Jésus sous la
garantie de ses envoyés et, d'autre part, de
tenir en lumière et en activité les signifiants
et les articulations de l'unité et de
l'universalité du corps du Christ. C'est
pourquoi les communautés auront
à
cœur de vivre en communion avec
leurs évêques, et ceux-ci de respecter et
d'encourager, plutôt que d'entraver, la libre
créativité des chrétiens.
Plus les fidèles laïcs se
prendront eux-mêmes en charge, plus le ministère
consacré retrouvera son caractère originel,
apostolique et épiscopal, c'est-à-dire itinérant
et global:
visiter les communautés, leur
rendre les services qu'elles réclameront,
connecter leurs activités évangéliques, sociales
ou caritatives, les rassembler dans des
célébrations d'unité, subvenir aux besoins
religieux des chrétiens dispersés ou des masses
déchristianisées, promouvoir l'évangélisation
sur un plan régional ou national. Ainsi, grâce,
d'un côté, à la responsabilisation des laïcs
dans des communautés devenues autonomes et, d'un
autre côté, à l'allègement des charges du
ministère consacré et à l'élargissement de ses
perspectives, l'Église sera capable d'assumer
plus efficacement sa mission évangélique.
La prise de responsabilité des
laïcs ne doit pas être vue comme une prise du
pouvoir, arraché aux mains de ses détenteurs
actuels. Mais elle ne se fera pas non plus sans
une association des premiers au pouvoir exercé
par les seconds. La hiérarchie a peur que ne
s'introduise un peu de démocratie dans l'Église,
ce qui semble représenter pour elle le mal
suprême;
aussi
prétend-elle ne pas disposer à son gré du
pouvoir que le Christ lui a confié et qui
appartient à lui seul. Mais où voit-on dans le
Nouveau Testament que
l'Église
aurait été fondée sous le régime de la monarchie?
La seule loi donnée par Jésus à
ses apôtres est l'interdiction de commander à la
façon des puissants de ce monde, c'est-à-dire
par mode de domination.
Le pouvoir ne doit pas s'exercer
sans partage, afin que l'obéissance soit rendue
à
Dieu
même et ne s'arrête pas à la personne des chefs,
afin également que l'autorité n'empêche pas la
libre créativité inspirée par l'Esprit Saint aux
membres du corps du Christ pour la croissance de
ce corps. Le pouvoir ecclésiastique est donc
limité par l'obligation de respecter ce que Paul
appelle « la
concitoyenneté
des
saints » : il est permis d'entendre par là les
droits des fidèles laïcs à
participer
à la gestion de leur
être-au-Christ, de leur vivre-ensemble en
Église, de leur vivre-en-chrétiens dans le
monde, et aussi à la gestion du bien commun de
la société séculière, qui ne relève pas de
l'autorité de l'Église. Tous ces droits méritent
d'être considérés comme inhérents à l'égale
appartenance de tous les chrétiens au Christ.
L'apparition du sujet moderne,
avons-nous dit, est liée à la revendication de
la liberté de
conscience,
du
droit de chaque individu à suivre le jugement de
sa conscience et à agir en personne responsable
de ses choix et de ses actes. L'Église a été
désertée par tant de fidèles et a perdu sa
crédibilité au regard du monde moderne, parce
qu'elle n'a pas su concilier le respect de cette
liberté avec l'autorité divine dont elle se
prévalait, et parce qu'elle refusait
à
ses membres les droits que les États, eux aussi
plus ou moins
théocratiques,
durent concéder à leurs citoyens
–
avant tout le droit de participer à l'expression
d'une volonté commune.
L'Église
ne rentrera pas en communication
avec ce monde tant qu'elle n'aura pas donné
figure en elle-même à la liberté dont l'Évangile
est la source. La reprise effective de sa
mission est au prix de cette conversion.
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