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En remerciant les organisateurs de cette réunion de
m'avoir invité à prendre la parole devant vous,
je tiens à préciser que le premier motif de ma
venue dans cette ville était et est de
rencontrer un groupe de lecteurs de mes livres
qui veulent me poser des questions, des demandes
d'éclaircissements, sans doute aussi des
objections, tous désirs auxquels un auteur ne
peut pas se dérober. Le projet de m'adresser à
un plus large public ne vient pas de moi ; je
l'ai accepté, malgré la charge de travail qu'il
m'imposait, parce que je n'ai pas coutume de me
laisser aller à tenir dans de petits groupes des
propos que je n'oserais pas soutenir dans de
plus larges enceintes, malgré la plus grande
liberté de parole que je trouve dans un lieu
plutôt que dans un autre, car la plupart des
sujets sur lesquels je parle sont l'écho de ceux
dont je traite dans mes livres ou mes articles.
Le sujet dont je vais vous entretenir ne vient
pas non plus de moi, quoique je m'y reconnaisse
pleinement, mais des organisateurs de cette
réunion, et je vais m'y tenir rigoureusement.
Je relis ce sujet : « Comment témoigner de l'Évangile
de la façon la plus accessible aux hommes de ce
temps? Quelle restructuration nécessaire de
l'Église pour que tous les baptisés y soient
pleinement impliqués? » Cet énoncé contient-il
une seule, ou deux questions différentes? À mon
avis, il appelle une seule réponse, une réponse
d'un seul tenant, celle-ci : un témoignage
d'Évangile accessible à notre monde, tel qu'il
est, exige que tous les baptisés se sentent
collectivement responsables de l'Évangile confié
à la garde et à la parole de l'Église et réclame
en conséquence que l'organisation interne de
l'Église, de ses structures administratives et
de ses services et ministères, soit pleinement
adaptée à cette mission collective qui incombe,
en fin de compte, au laïcat engagé dans la vie
et les affaires de ce monde. Je vais traiter
ce sujet en le décomposant en quatre temps, en
quatre questions, dans cet ordre :
1/ en quoi consiste le témoignage de l'Évangile?
2/ comment sera-t-il entendu des hommes de notre
temps?
3/ pourquoi requiert-il une prise de parole
responsable et collective des baptisés?
4/ quels changements suppose-t-il dans les
structures de l'Église?
Comme vous le voyez, il sera traité en dernier lieu
seulement de cette réorganisation interne, pour
ce motif que sa nécessité ne s'impose qu'aux
fins de l'évangélisation du monde. Cette
dernière place ne me permettra pas d'en traiter
autant, peut-être, que vous le souhaitez. Mais
je ne m'attribue aucune compétence particulière
en la matière, aucune claire vision de ce que
devrait ou pourrait être la figure
institutionnelle de l'Église dans un proche
avenir. L'important est plutôt d'être au clair
sur les orientations et les motivations de notre
engagement de chrétiens dans un monde sorti de
religion. Si telle est bien, comme je le crois,
la pensée des organisateurs de cette réunion, je
les félicite d'avoir compris que notre souci
majeur, dans la situation préoccupante qui est
celle de l'Église aujourd'hui, n'est pas de la
restaurer dans son ancienne puissance, mais de
la mettre plus efficacement au service de
l'Évangile, qui est sa mission et qui sera par
conséquent son salut.
1. Témoigner de l'Évangile
Je voudrais en premier lieu justifier la priorité
accordée à la visée de l'Évangile, puis chercher
en quoi consiste cet Évangile dont nous devons
témoigner, et je me demanderai enfin ce qu'il
faut entendre par témoignage.
Quelle priorité?
L'Église traverse présentement, dans l'ensemble des
pays occidentaux, une période difficile de son
histoire, peut-être la plus difficile parce que
les maux qui la menacent ne viennent pas du
dehors, comme si souvent dans le passé, mais du
dedans : perte accélérée de fidèles, tarissement
quasi total des vocations au sacerdoce et à la
vie religieuse, graves divisions internes entre
ceux qui acceptent Vatican II et ceux qui le
rejettent, ceux qui veulent le corriger dans la
ligne de la continuité avec la tradition et ceux
qui le suivent dans la voie des innovations
qu'il préconise, tous maux auxquels se sont
ajoutées, hélas, de tristes dépravations qui
ruinent le crédit de l'Église devant la société.
Dans cette situation si tragique, beaucoup
parlent couramment de déclin, de son proche
effacement de l'histoire, il pourrait sembler
que le premier souci de ceux qui l'aiment et la
servent soit de voler à son secours, de stopper
sa chute, de guérir ses maux. C'est la voie
prise par son magistère : l'année sacerdotale
qu'on vient de vivre visait la promotion aux
ministères consacrés comme la base indispensable
du redressement, les récentes nominations
épiscopales voulaient renforcer l'unité de
l'Église autour de son pôle hiérarchique, les
consignes pastorales partout mises en œuvre
prônent la restauration du sacré dans la
liturgie pour conjurer ce qui semblait être une
sécularisation rampante de la vie chrétienne, le
retour à la tradition et au religieux paraît
s'imposer comme unique voie de salut. Dans ces
conditions, mettre en avant la mission
évangélique ne serait-il qu'aveuglement et fuite
en avant ?
Il importe ici de détacher notre regard des maux qui
nous obsèdent et de le reporter, non en arrière,
mais à l'origine même de l'Église, à la mission
qu'elle a reçue du Christ, qui doit être sa
principale et constante préoccupation, car elle
ne peut trouver son salut en dehors de ce qui
est sa raison d'être au monde, et il s'agit
évidemment de l'annonce de l'Évangile,
conformément aux dernières paroles de Jésus à
ses apôtres : « Allez donc ! De toutes les
nations faites des disciples, les baptisant au
nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur
apprenant à garder tout ce que je vous ai
prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les
jours jusqu'à la fin des temps » (Mt 28,19-20).
La vie de l'Église ne peut être que la présence du
Christ en elle, qui chemine à ses côtés, la
précède, la pousse de l'avant et la guide vers
ceux à qui il l'envoie : « Allez par le monde
entier, proclamez l'Évangile à toutes les
créatures » (Mc 16, 15). Quand elle passe par
des temps difficiles, sa tentation bien
naturelle serait de s'arrêter, de panser ses
blessures, de reprendre souffle, de se replier
sur elle-même pour refaire ses forces en puisant
dans les ressources d'un passé glorieux. Mais le
Christ l'en dissuade car, à son exemple, elle
existe pour les autres, non pour elle-même.
Toute sa vitalité tient dans sa capacité d'aller
au monde pour le vivifier de la vie et de
l'esprit du Christ. Si donc elle se sent
souffrante et en danger, elle ne doit pas se
préoccuper de se refaire d'abord une santé, mais
examiner par priorité ce qu'il en est de ses
capacités missionnaires et se mettre en état de
mieux annoncer l'Évangile au monde : c'est de là
que viendra par surcroît son rétablissement,
même si elle doit pour cela abandonner quelque
chose de ses traditions, des signes et des
moyens de son ancienne puissance. Car c'est à
elle aussi que s'adresse l'avertissement de
Jésus : « Qui veut sauver sa vie, la perdra; qui
la perd à cause de moi, la recouvrera » (Mt 16,
25). Il s'agit donc pour l'Église de se
convertir, à savoir de se retourner vers le
monde, non certes pour s'y conformer. « Ne vous
conformez pas au monde présent », dit Paul (Rm
12, 2), mais pour communiquer avec lui, lui
parler d'Évangile.
Quel Évangile?
Ce mot résumant tout l'enseignement de Jésus, et
également celui des apôtres, on ne doit pas
s'étonner qu'il soit impossible de le résumer en
quelques brèves formules et qu'on ne peut tenter
de le définir sans laisser de côté une grande
partie de son contenu. Notons cependant que le
mot signifie « Bonne nouvelle » : c'est
essentiellement un message de joie et
d'espérance, tourné vers le futur; il veut dire
que tout peut changer, que tout va changer, car
Dieu est au travail dans ce monde. Jésus a
traduit son « Évangile » dans un autre
mot-symbole, celui de « Royaume de Dieu » qui
signifie, d'une part, l'instauration par Dieu,
toute proche dans la pensée de Jésus, d'un
nouvel ordre de choses, d'un règne de justice,
de paix et de fraternité entre les hommes et,
d'autre part, la présence actuelle et agissante
de ce règne à travers les paroles, faits et
gestes de Jésus : guérison des malades,
libération de l'emprise des mauvais esprits,
consolation des petits, réconciliation entre les
adversaires, pardon des offenses, assistance
mutuelle, amour poussé jusqu'au sacrifice de
soi. Et en tout cela il n'est pas question de
religion : attendant la venue de Dieu, Jésus ne
laisse aux siens aucun code rituel, ni
législatif, ni dogmatique, rien d'autre qu'un
humanisme nouveau, une façon de vivre en
relation les uns envers les autres qui découle
directement de la Paternité universelle de Dieu.
Pour tout le reste, il s'en remet à l'Esprit
Saint, qui guidera les siens « vers la vérité
tout entière » (Jean 16, 13).
L'Esprit Saint fonde l'Église sur Jésus, l’Église
baptise en son nom, elle rassemble ses fidèles
autour de la table eucharistique dans le
souvenir, la présence et l'attente de Jésus. Ce
que Jésus enseignait en termes de royaume de
Dieu présent et à venir, l'Église naissante
l'annonce en termes de résurrection universelle
commencée en celle de Jésus, continuée dans
l'Église comme en son propre corps et destinée à
s'accomplir dans la totalité de l'univers. Et
saint Paul d'annoncer l'Évangile comme une
« nouvelle création » : « Les temps anciens ont
disparu, un monde nouveau est apparu. Tout vient
de Dieu qui nous a réconciliés avec lui par le
Christ et nous a donné le ministère de la
réconciliation » (2 Co 5, 16-18). C'est pourquoi
l'Église va au monde pour le rajeunir et le
régénérer, elle lui adresse un message d'amitié,
elle se met à son service pour le réconcilier
avec lui-même, apaiser en lui toute haine,
éteindre tout foyer de division. Elle prend pour
loi fondamentale le « commandement nouveau »
qu'elle a reçu de Jésus : « Aimons-nous les uns
les autres car l'amour vient de Dieu et
quiconque aime est né de Dieu et parvient à la
connaissance de Dieu » (1 Jn 4, 7). Elle vit
d'amour pour le répandre autour d'elle en
semence d'humanité nouvelle. De ce précepte de
l'amour, Paul tire la loi organique de
l'Église : « Il n'y a plus ni Juif et Grec, ni
esclave ni homme libre, ni masculin et féminin,
car à vous tous vous n'êtes qu'un en Jésus
Christ » (Ga 3, 28); et l'Église se répand dans
le monde païen en ferment d'une société ouverte,
qui abolit les cloisonnements et les
exclusivismes des sociétés patriarcales. Et
l'apôtre Jacques lui-même, si attaché aux
pratiques de la Loi, mais plein de l'esprit des
prophètes, donne cette définition de la
« religion » selon l'Évangile : « Visiter les
orphelins et les veuves et se garder des
impuretés du monde » (Jc 1, 27). Ainsi
l'Évangile se traduit en acte dès ses
commencements, en acte de recréation de la
société, d'humanisation, de régénération du
monde. Tel est l'Évangile dont nous avons à
témoigner.
Quel témoignage?
L'Évangile indique lui-même, en s'énonçant, de quelle
manière il faut en témoigner : par des actes de
fraternité et d'union, par des messages
d'amitié, d'espoir et de joie, car il est "bonne
nouvelle" et parole d'amour ; et ces actes et
ces messages sont toujours à réinventer en
fonction de la nouveauté des temps, puisqu'il
est lui-même, par essence, nouveauté et
innovation. Le magistère de l'Église, pour
parler de la transmission de l'Évangile et de
son contenu, emploie le plus volontiers les mots
enseignement ou prédication, accompagnés des
termes foi, religion, doctrine, loi et préceptes
du Christ ; mais ce vocabulaire suppose qu'on
s'adresse à des personnes disposées par avance à
écouter et à obéir. Le concile Vatican II,
conscient d'avoir pour interlocuteur un monde
"majeur" émancipé de la tutelle de l'Église,
préfère parler d'annonce en paroles, par mode de
persuasion et d'invitation, non d'enseignement
ni de commandement, et encourage surtout au
témoignage, par des actes exemplaires, par toute
la conduite de sa vie, et également par un
engagement au service des autres et de la
société pour construire avec eux et avec elle un
monde meilleur.
C'est dire que cette annonce ou ce témoignage ne
consiste pas en formules théoriques ni en
activités d'avance prescrites, mais doit
toujours se renouveler et s'inventer selon
l'état présent du monde. Ainsi pouvons-nous
comprendre l'exhortation de Jésus à ses
disciples à observer et à interpréter « les
signes des temps » (Mt 16, 3). Le pape Jean
XXIII avait recueilli et retransmis cet appel, à
nous d'y répondre à notre tour pour tenir aux
hommes de notre temps un langage qu'ils seront
susceptibles d'écouter et pas seulement
d'entendre.
2. Parler aux hommes de notre temps
Observer les signes des temps,
1) c'est nous appliquer à bien comprendre ce qui
se passe dans notre monde sur le plan de la
religion, à interpréter justement et sereinement
cette tempête, cette secousse qui a tellement
transformé la société et ébranlé l'Église, qui a
creusé un tel fossé d'incompréhension entre
l'une et l'autre et qui continue à vider notre
Église de ses forces vives et à changer l'esprit
des chrétiens;
2) c'est ensuite juger ce phénomène selon
l'Évangile pour apprendre comment aborder les
hommes de notre temps dans un esprit
évangélique, c'est-à-dire amorcer de notre côté
le mouvement de conversion à l'Évangile que nous
les invitons à faire.
Comprendre ce qui se passe
Le déclin du christianisme est largement amorcé depuis
le 19ème siècle, en particulier dans le monde
intellectuel et dans le monde ouvrier. L'Église
en a rendu responsable l'athéisme, répandu chez
les uns par une philosophie rationaliste, chez
les autres par le matérialisme marxiste. Le
mouvement n'a fait que s'accroître tout au long
du 20ème siècle, et l'Église a incriminé la
perte de la foi et la perte du sens du péché,
attribuant l'une à l'éloignement des sacrements,
de la prière et des pratiques religieuses,
l'autre à l'invasion de l'hédonisme et à
l'orgueil de l'homme qui se soustrait à la loi
de Dieu. On a donc tendance, côté chrétien, à
juger ce phénomène d'un point de vue purement
négatif, comme un refus de la révélation et de
l'enseignement de l'Église, et à l'attribuer à
la décision, censée coupable, de personnes qui
ont voulu rompre avec leur passé chrétien et qui
se sont résolues ou résignées à abandonner la
foi qu'elles avaient eue.
Or, les historiens, anthropologues et sociologues
parlent du « retrait de la religion »
(l'expression est de Marcel Gauchet) comme d'un
phénomène culturel et social, comme d'une lente
évolution de la civilisation, qui atteint sans
doute de nos jours son paroxysme, mais qui se
laisse observer de façon continue depuis le
17ème et même le 14ème siècle, qui plonge ses
racines dans la formation des grands Empires de
l'Orient ancien et s'est accentué avec
l'apparition de l'État moderne et de la
démocratie ; c'est un phénomène enfin et surtout
qui doit beaucoup à l'éclosion de la conscience
de la personne dans le christianisme, ce qui
explique qu'il soit né dans les pays de
tradition chrétienne et qu'il se répand partout
maintenant à la faveur de la culture
occidentale.
Le retrait de la religion n'est donc pas
originellement un mouvement de
déchristianisation dû à l'accumulation des
rejets de la foi, c'est un phénomène de
civilisation, de desserrement et de rupture du
lien qui a uni depuis les débuts de l'histoire
la religion et la société, car c'est le sacré,
le culte des dieux, le mythe d'une descendance
divine commune qui a formé le lien social
originel des individus entre eux. À mesure donc
que le droit politique prenait en charge le lien
social et les divers besoins de la vie en
société, il s'ensuivait une sécularisation de la
société et une laïcisation du pouvoir de l'État,
phénomène qui sapait la nécessité de la religion
et son emprise sur les individus. Toutefois,
puisque le religieux est véhiculé par la
tradition sociale, la cause majeure de sa
récession est l'émancipation de l'individu qui
se libère de ses liens à la société et à la
tradition. Or, c'est bien le christianisme qui a
été le moteur de cette émancipation, lui qui est
né d'une rupture avec son milieu originel, s'est
répandu dans le monde païen en l'appelant à se
libérer des coutumes de la cité et de
l'adoration de l'Empereur, lui surtout qui a
enseigné la valeur infinie de la personne aux
yeux de Dieu, qui a favorisé la séparation du
spirituel et du temporel et permis
l'émancipation de la foi en dehors de la
religion en l'exaltant en tant que relation
directe de l'individu avec Dieu.
Mais il est arrivé un temps où l'Église a pris peur de
cette émancipation, qui ébranlait sa tradition
et son autorité, et a entrepris de la réfréner ;
et c'est alors que des chrétiens de plus en plus
nombreux se sont mis à la quitter, non par rejet
de la foi, mais par accointance avec les idées
nouvelles et les libertés nouvelles que
repoussait l'Église. Il est aussi arrivé, à la
faveur du progrès des sciences et des
techniques, que les individus se sont davantage
intéressés aux « fins naturelles » de
l'existence qu'à ses « fins surnaturelles »
alors que l'Église n'attachait d'intérêt qu'à
celles-ci, et s'en faisait même un moyen de
domination sur les esprits, ce qui a aussi
contribué à sa désertion. Mais les chrétiens
sortis de l'Église ne trouvaient plus le moyen
d'entretenir une vie de foi, à supposer qu'ils y
aient jamais été attachés de façon réfléchie et
délibérée ; c'est ainsi qu'une culture
d'éloignement de la religion a entraîné la perte
de la foi. Ce phénomène se poursuit de plus
belle sous nos yeux, où l'on voit, non plus des
adultes comme jadis, mais des jeunes et même des
enfants se détacher de la foi dans laquelle ils
ont été instruits, non par rejet exprès, mais du
simple fait de s'émanciper de la société
parentale et des traditions familiales pour se
faire une place dans un monde nouveau où la
religion a perdu presque toute visibilité et
efficacité. Interpréter ainsi le retrait de la
religion, c'est comprendre, d'une part, que ce
phénomène n'est pas dû à une perte de vitalité,
d'attirance ou d'énergie de la foi chrétienne,
devenue incapable de convertir les esprits
modernes, mais qu'il est le signe de l'entrée
dans un âge nouveau de l'humanité ; et c'est
comprendre, en conséquence, qu'il n'est pas une
crise superficielle et passagère, mais qu'il a
créé une situation toute nouvelle de l'Église
par rapport au monde, un état de choses qui lui
impose une attitude missionnaire résolument
différente de celle du passé. Ce qui exige de
regarder ce monde sous l'éclairage de
l'Évangile.
Juger selon l'Évangile
Le pasteur allemand Dietrich Bonhoeffer, membre de
l'Église luthérienne « confessante » au temps du
nazisme, réfléchissait dans sa prison, peu avant
son exécution par ordre de Hitler, à la
situation de ce monde areligieux et il estimait
que les chrétiens devaient lui tenir un langage
semblablement non religieux, ce qui ne voulait
pas dire, pour lui, non croyant, bien au
contraire : n'est-ce pas le plan de Dieu, se
demandait-il, que l'homme parvienne à une
parfaite liberté devant lui, même à son égard,
et Dieu ne préfère-t-il pas un homme devenu
« majeur », qui ne se dirige plus que selon sa
conscience, aux agenouillements infantiles et
craintifs de tant de chrétiens restés
« mineurs »?
Si on se rappelle que Yahvé se présentait comme le
Libérateur de son peuple et que Jésus, selon
Paul, nous a appelés à la liberté même en
matière de religion, on ne considérera pas ceux
qui ne fréquentent plus l'Église comme des
révoltés qui ont rejeté Dieu, même s'ils ne
croient plus en lui, ni comme des hommes qui se
sont exclus du salut par leur faute, car il
entre bien dans le projet créateur que l'homme
accomplisse son humanité en pleine lucidité et
responsabilité. Mais il ne s'ensuit pas que le
chrétien ait le droit de se désintéresser du
salut de ce monde areligieux, comme s'il pouvait
se sauver tout seul : l'Évangile est la seule
voie de salut, et c'est ce qui fonde le devoir
absolu de le porter au monde.
Quel salut ? Pour Jean, comme pour Paul, Jésus a donné
un seul commandement, celui de s'aimer les uns
les autres, et c'est là-dessus que tous seront
jugés, puisque, dit saint Jean, celui qui
prétend aimer Dieu, assurément parce qu'il croit
en lui, obéit à ses lois et lui rend un culte,
celui-là, s'il n'aime pas son prochain, est un
menteur et demeure dans la mort, car il n'y a de
vie que dans l'amour qui vient de Dieu et qui
est Dieu (1 Jn 4). C'est donc être dans la voie
du salut que vivre dans l'amour, mais est-on
jamais assuré d'aimer en vérité et autant qu'on
le doit et d'y persévérer ? Voilà pourquoi,
alors que nous ne devons pas penser que ce monde
sorti de religion est sorti des voies du salut,
il est cependant nécessaire de toujours lui
annoncer l'Évangile, qui apprend aux hommes ce
qu'est la vérité de l'amour, et ainsi les tourne
vers Dieu et les met ou les garde sur le chemin
du salut. Ce n'est pas seulement par souci du
salut du prochain que les chrétiens doivent
porter l'Évangile au monde, c'est aussi pour
travailler avec tous les hommes de bonne volonté
à l'accomplissement du projet créateur, qui est
de conduire l'homme à la plénitude de son
humanité créée à la ressemblance de Dieu et
d'unifier tous les peuples et tous les individus
dans la paix, la justice et l'amour pour que ce
monde accueille dès maintenant le royaume de
Dieu qui vient à nous à tout instant.
Vous objecterez peut-être : « Pourquoi se contenter
d'annoncer l'Évangile aux incroyants et ne pas
chercher plutôt à les ramener à la religion ? ».
Je répondrai : parce que la mission salutaire
confiée expressément par Jésus à l'Église
concerne son Évangile, qui est une école de vie,
source d'humanisme, non un code religieux, et
pour ne pas laisser croire que la religion est
la seule voie assurée de salut, ce que ne dit
pas l'Évangile. Et certes, il s'apprend aussi à
l'intérieur de la religion chrétienne. Mais un
monde qui s'est éloigné d'elle pour conquérir la
liberté de penser et maîtriser la conduite de la
vie et de l'histoire, un tel monde ne se
remettra pas à l'école de l'Évangile en se
soumettant à une institution religieuse,
d'autant plus que l'homme de la modernité
s'intéresse par priorité à son avenir terrestre,
alors que l'Église prétend s'imposer à lui par
la seule vue des choses célestes. Voilà pourquoi
cet homme a besoin de redécouvrir l'Évangile
pour lui-même, en dehors d'une institution du
faire croire.
On objectera encore : « Mais l'Évangile ne se comprend
que sous l'horizon de la foi en Dieu et de
l'éternité ? ». Je n'en disconviens pas, mais,
en apprenant à le lire pour lui-même, dégagé de
tout appareil religieux, l'incroyant découvrira
un visage de Dieu qu'il ne soupçonnait pas sous
l'appareil autoritaire et oppressif des
religions instituées ; il découvrira un Dieu
qui, loin de chercher à l'asservir, appelle
l'homme à la liberté, un Dieu père qui
s'intéresse à la vie de l'homme sur terre, qui
compatit à ses souffrances et à ses aspirations,
qui lui a confié sa création dans l'intention
que chacun l'exploite pour le bien du plus grand
nombre ; peut-être que cet homme tardera à
découvrir la foi au Dieu de Jésus et au Christ,
mais, même s'il n'y parvient pas, il aura appris
à orienter sa vie selon la volonté de Dieu et la
pensée de Jésus. En cela consiste la recherche
du salut. Ainsi surtout l'esprit de l'Évangile
se répandra dans le monde et entretiendra dans
les hommes la charité, qui est la vraie vie, le
sens de l'infini, le respect et le souci de
l'autre et, en définitive, la recherche du vrai
Dieu.
À comprendre ainsi les « signes des temps », en tant
qu'ils requièrent une conception nouvelle de la
mission évangélique, on pressent qu'elle
reposera principalement sur les fidèles de la
base, ceux qui sont le plus intimement mêlés à
la vie du monde à évangéliser, ce qui imposera
au terme une reconfiguration des offices et des
structures de l'Église.
3. Envoyer les fidèles à la mission
Après avoir parlé de l'annonce de l'Évangile, puis de
l'état présent du monde par rapport à l'Église,
j'en viens à la charge de la mission, qui sera
l'objet de la troisième partie de cette
réflexion. Par origine, cette charge est commune
à toute l'Église, évêques, prêtres et fidèles ;
dans la situation présente du monde occidental
et de l'Église, elle incombe pratiquement et
principalement aux laïcs ; pour être bien
remplie, elle appelle une organisation
proprement missionnaire des communautés
chrétiennes : telles sont les trois idées que je
vais développer et qui nous conduiront, dans le
quatrième et dernier temps de notre réflexion, à
reconnaître la nécessité d'une restructuration
de l'Église en vue de sa mission.
La charge de la mission
L'Église est tellement centrée sur le principe du
pouvoir sacré que la plupart des fidèles
s'étaient habitués à l'idée qu'ils n'avaient
qu'à se laisser passivement conduire par leurs
pasteurs, à bien remplir leurs devoirs
religieux, sans aucune responsabilité dans les
affaires de l'Église, et que la mission
évangélique relevait exclusivement de l'autorité
de ceux à qui Jésus avait confié son Église,
ceux à qui il avait donné son Esprit Saint avec
la charge d'en faire bénéficier les croyants. Il
est vrai que, dans le texte fondateur de
Matthieu que je citais au début de cette
conférence, Jésus envoie ses onze apôtres et eux
seuls annoncer l'Évangile à travers le monde,
avec la force de l'Esprit que Jésus leur avait
promis d'après Luc (24, 49). Mais Luc montre
aussi que Jésus avait coutume, au hasard de ses
voyages et de ses rencontres, d'appeler diverses
personnes à le suivre en qualité de disciples
(9, 57-62), qu'il en envoya un jour
soixante-douze annoncer, comme lui, la venue du
royaume de Dieu dans les villages où il comptait
se rendre ensuite (10, 1-9). Au début des Actes
(1,15), Luc dénombre un groupe de cent vingt
personnes rassemblées au Cénacle, la veille de
la Pentecôte, pour inaugurer la mission sous le
souffle de l'Esprit Saint. Jésus n'avait-il pas
promis avant sa mort que le Père enverrait
l'Esprit Paraclet à tous ceux qui avaient reçu
sa parole, y compris à ceux qui la recevraient
par la bouche de ses disciples, afin que le
monde croie en lui (Jn 14, 16-26 ; 17, 20-21) ?
Paul énumère « ceux que Dieu a établis dans l'Église :
au premier rang, des apôtres, au second, des
prophètes, au troisième, des enseignants », et
ensuite de nombreux autres charismes et services
dont il attribue l'origine au même Esprit (1 Co
124-28) : il ne s'agit pas des douze apôtres
nommés dans les évangiles, ni de ministres
consacrés, mais, d'une part, de chrétiens mieux
instruits que des communautés envoyaient porter
la Parole de Dieu là où elle n'avait pas encore
été annoncée et, d'autre part, de fidèles que
l'Esprit suscitait et signalait par ses dons
pour les mettre au service des besoins variés
des communautés.
Le ministère de la parole était certainement le plus
prisé de tous, il s'exerçait sous diverses
formes, et il est clair que la parole circulait
abondamment et librement en ces premiers temps,
souvent avec un mandat reçu de la communauté,
toujours sous son discernement, mais nul n'en
était exclu a priori car l'Esprit Saint se
répandait de lui-même, sans être la propriété
d'aucune autorité instituée.
Les choses évoluèrent quand s'établit, à la fin du 1er
siècle, la coutume de nommer des ministres,
appelés indifféremment épiscopes, diacres ou
anciens, et de leur imposer la main avec la
consigne de pourvoir à leur succession ; et plus
encore quand fut instituée, au début du 3ème
siècle, la distinction entre clercs ordonnés,
évêques, diacres ou presbytres, et simples
laïcs : ceux-ci n'eurent plus droit à la parole
et tous les ministères ecclésiastiques furent
réservés aux ordres sacrés. Ce changement, si
radical qu'il fût, ne suscita pas de trouble :
les charismes visibles de l'Esprit avaient
cessé, la multiplication de sectes plus ou moins
hérétiques ou schismatiques rendait nécessaire
l'intervention d'une autorité reconnue,
l'enseignement doctrinal prenait le pas sur les
services d'entraide communautaire, et les
fidèles, pour la plupart illettrés, ne
risquaient pas d'émettre quelques prétentions
dans cette nouvelle institutionnalisation de
l'Église, surtout quand elle devint religion
d'Empire au 4ème siècle.
Cette évolution de l'Église, qui va dominer le cours
de son histoire, ne doit pas empêcher de
reconnaître que les premiers chrétiens se
sentaient tous solidairement responsables de la
mission évangélique, sous la conduite des
apôtres du Christ, et qu'ils bénéficiaient tous
solidairement à cet effet des dons variés de
l'Esprit. Ce fait originaire est une ressource
permanente à la disposition de l'Église. Le
concile Vatican II a mis ce fait en lumière
quand il parle du mystère de l'Église, unie et
sanctifiée dans tous ses membres par l'Esprit
Saint, le jour de la Pentecôte, pour annoncer et
instaurer dans le monde le royaume du Christ et
de Dieu ; et il a entrepris d'utiliser cette
ressource en faisant appel aux laïcs, membres du
Peuple de Dieu, en affirmant qu'ils participent
tous à la fonction sacerdotale, prophétique et
royale du Christ, ce qui les habilite, dit-il, à
exercer des responsabilités et des charges dans
l'Église et à prendre des initiatives pour semer
la parole de Dieu dans le monde (Lumen Gentium,
§ 4-5; 12; 31-37). Cet enseignement du Concile
est une invitation à l'action missionnaire des
laïcs.
La mission du laïcat
L'Église du 20ème siècle se trouve en Occident dans
une situation inédite, c'est la première fois
dans son histoire qu'elle annonce l'Évangile à
une société massivement incroyante, agnostique
et détachée de la pratique religieuse ;
jusque-là prêcher le Christ consistait à
exhorter les gens et les peuples à changer de
religion, il s'agirait maintenant de leur
enseigner Dieu. Mais Dieu est-il objet
d'enseignement, la foi en Dieu peut-elle se
prescrire comme une vérité évidente ? Les papes
essaient de faire parvenir la parole de Dieu à
tous les hommes en se plaçant de préférence sur
le terrain moral ; mais le monde sécularisé ne
reconnaît pas le magistère de l'Église,
n'accepte plus son langage autoritaire, et ses
prises de position sur les questions sexuelles
ont largement entamé le crédit dont elle
disposait encore.
Les papes d'ailleurs n'acceptent pas volontiers qu'on
parle des pays anciennement chrétiens en termes
de « pays de mission » ; ils préconisent une
« seconde évangélisation » comme un retour aux
pratiques religieuses dont nos sociétés se sont
affranchies ; ils ont du mal à admettre comme un
fait durable le retrait de la religion dont nous
avons parlé. Ils n'osent plus enseigner : « Hors
de l'Église, pas de salut », mais cet adage est
resté le présupposé de la théologie officielle
de la mission.
Si l'on est bien convaincu que ce monde a besoin, pour
être sauvé, qu'on lui annonce l'Évangile et que
cela ne se réduit pas à annoncer l'Église, il
faut chercher d'autres moyens que la voix
officielle de l'Église hiérarchique pour se
faire entendre du monde. Peut-on espérer
l'atteindre au moyen des activités pastorales
qui se font dans nos églises ? Ces activités
constituent certainement un moyen
d'évangélisation qui est loin d'être
négligeable ; mais le fait que les prêtres sont
si peu nombreux et tellement absorbés par les
offices du culte, et que la plupart des gens ne
fréquentent plus ces offices que de loin en loin
et sont si peu disposés à écouter un sermon, ce
fait rend très aléatoire la possibilité d'une
large diffusion et d'une écoute profitable de
l'Évangile dans un cadre proprement religieux.
Si donc nous comprenons l'Évangile et l'état présent
du monde et de l'Église comme nous essayons d'y
réfléchir, il ne reste que l'apostolat des laïcs
pour prendre la mission en charge de façon vraie
et efficace.
De façon vraie : nous avons admis, en effet, que le
témoignage rendu à l'Évangile en tant que voie
de salut revenait pour l'essentiel à aider les
gens à conduire leur vie selon les préceptes du
Christ, qui se résument dans celui de l'amour ;
nous avons dit aussi que le souci du royaume de
Dieu devait s'inscrire concrètement dans une
transformation de ce monde selon l'esprit du
Christ. Et prendre en charge de façon efficace
la mission ainsi comprise, c'est bien l'affaire
des laïcs chrétiens : ils vivent quotidiennement
au contact des gens sortis de religion, ils
parlent le même langage, ont souvent la même
façon de penser, partagent les mêmes idées sur
bien des points, et ils ont toutes facilités de
mener avec eux des actions communes pour rendre
ce monde plus vivable, plus humain, plus
conforme à l'Évangile.
On ne doit pas se cacher cependant que cette
conception de la mission aux mains des laïcs
s'écarte très fort de l'idée traditionnelle que
je viens de rappeler et qui était de conduire
les gens à l'Église, c'est-à-dire dans une
église. Il faudra donc convertir bien des
chrétiens à l'idée que la mission repose
désormais sur eux. D'assez nombreux évêques et
prêtres y encouragent leurs fidèles depuis
longtemps dans l'esprit de Vatican II.
Toutefois, l'idée de la mission que j'ai
développée ne se ramène pas à l'apostolat des
laïcs tel qu'il était conçu par l'Action
Catholique du siècle dernier dont le Concile
porte nettement l'empreinte. Elle préconisait
l'action d'individus sur d'autres individus de
même milieu, comme on disait alors, pour les
ramener au Christ, c'est-à-dire à l'Église ; ce
pour quoi les évêques entendaient que cet
apostolat soit dûment mandaté et contrôlé par
eux pour porter au monde la voix de l'Église.
Mais les laïcs généreusement engagés dans ces
mouvements se rendirent compte que ce genre
d'apostolat à fort relent de propagande
religieuse ne passait plus, et qu'il fallait
enfouir les semences évangéliques profondément
dans le monde et attendre patiemment qu'elles
portent du fruit. Alors survint la vague de Mai
68 qui entraîna nombre de ces jeunes laïcs loin
de l'Église. Des évêques en conclurent que la
théorie de « l'enfouissement » avait eu pour
seul résultat que ces laïcs s'étaient laissés
absorber eux-mêmes par le monde, ils ne surent
pas voir que leur théologie du « mandat » en
était également sinon principalement
responsable.
Il n'en est pas moins vrai que la mission authentique
de l'Évangile doit se faire au nom du Christ et
en Église, puisque Jésus lui a confié cette
mission ; si donc elle ne fonctionne plus sous
sa forme hiérarchique, elle devra se faire,
comme au début de l'Église, sous une forme
communautaire, à partir de communautés
missionnaires constituées comme telles. Comment
ces communautés seront-elles formées? La réponse
à cette question fera la transition avec le
problème des « mutations nécessaires de
l'Église » dont vous m'avez demandé de traiter
et par lequel je terminerai ma conférence.
Des communautés missionnaires
Il n'y a pas seulement le lien hiérarchique qui
maintient l'unité de l'Église en union au
Christ, il y a aussi, il y a d'abord le lien de
la charité, dont Jésus a fait le critère de
l'identité chrétienne en donnant aux siens ce
signe : « Tous reconnaîtront que vous êtes mes
disciples à ceci que vous aurez de l'amitié les
uns pour les autres » (Jn 1335). À une époque où
il n'y avait pas encore de hiérarchie instituée
et où les communautés étaient dispersées, Paul
considérait qu'elles constituaient à
elles-toutes l'unique Église, corps du Christ,
et que cette unique Église est présente en
chaque communauté, dès lors que ses membres sont
unis entre eux par le même lien de l'Esprit qui
fait l'unité du corps total du Christ ; il
concevait ce lien de l'Esprit comme le partage
de la même foi au Christ, de l'obéissance au
même Évangile, du même amour fraternel ; et il
identifiait le lien de l'Esprit au lien de la
charité, puisque l'amour entre chrétiens naît de
la foi au Christ et se nourrit de l'Évangile (l
Co 12-13). Il est donc conforme à l'esprit de
l'Évangile et à la pratique de l'Église
apostolique de vouloir que la mission soit
confiée aux laïcs et se fasse sur une base et
sous une forme communautaire.
Pour qu'il en aille ainsi, chaque communauté devra,
réciproquement, se donner une configuration et
une finalité missionnaires : s'organiser en vue
principalement d'un partage d'Évangile et non
d'une célébration religieuse, orienter ce
partage vers les problèmes qui se posent dans
l'espace environnant, l'ouvrir à d'autres
personnes désireuses de réfléchir à ces
problèmes, prendre en charge cet environnement
sociétal, avec ses souffrances et ses besoins,
se disposer à des actions concrètes qui
pourraient y être menées en s'adjoignant
d'autres personnes ou en se joignant à elles.
Que l'étude de l'Évangile soit mise au centre de
la vie communautaire, c'est la condition pour
que les chrétiens apprennent à vivre en tant que
disciples du Christ, à vivre de son esprit, de
sa pensée, et pour qu'ils soient capables de
s'en nourrir mutuellement et de la communiquer
aux gens du dehors. Paul, pour ce motif, mettait
l'intelligence au-dessus des dons de prophétie
et des langues, et il l'identifiait à la
charité, en tant qu'elle seule pouvait et
voulait se mettre au service à la fois de
l'édification de la communauté et de la
communication de la parole de Dieu aux
non-croyants qui viendraient se mêler aux
fidèles (1 Co 13) : « Que faire donc? Je prierai
avec mon esprit (avec mon charisme), mais je
prierai aussi avec mon intelligence [...].
Frères, ne soyez pas des enfants dans vos
jugements, mais des personnes majeures » (v.20).
Le même acte donc par lequel les chrétiens
s'entretiendront dans l'esprit et l'amour du
Christ répandra l'un et l'autre autour d'eux.
À condition, je l'ai dit, que ce partage d'Évangile
soit orienté par le souci concret du salut du
monde. À condition encore que la parole des
chrétiens soit audible et crédible pour des
non-croyants imbus des idées de modernité,
c'est-à-dire, qu'elle apparaisse inspirée par la
liberté de jugement et pas seulement par
l'obéissance à une institution religieuse, et
qu'elle soit guidée par un véritable intérêt
pour les choses du monde et pas seulement pour
celles de la religion.Cela aussi a été dit. À
condition enfin que cette mission du laïcat,
avec la liberté de pensée et d'action qu'elle
suppose, s'exerce et soit connue comme une
mission d'Église. Je ne fais toujours que me
répéter sur ce dernier point, mais il concerne
le lien hiérarchique, et c'est ici que pointe la
nécessité d'une réforme structurelle de
l'Église.
4. Changer les structures de l'Église
Nous voici enfin parvenus à la question que plusieurs
d'entre vous attendaient peut-être avec
impatience, et j'espère que vous avez compris
que je ne l'aborde si tard que parce que j'ai
voulu fonder la nécessité de réformer les
structures de l'Église sur des arguments
sérieux, sur l'Évangile, sur la pratique et
l'enseignement de l'Église apostolique, sur la
situation contemporaine de l'Église, du monde et
de leurs rapports réciproques, sur les besoins
et les conditions de la mission dans le contexte
actuel ; et je n'ai pas voulu réduire cette
réforme à une question de pouvoir et de pouvoir
sacré, comme s'il s'agissait d'en enlever à ceux
qui en ont ou en ont trop, pape, évêques et
prêtres, pour en donner à ceux qui n'en ont pas
du tout, c'est-à-dire aux laïcs.
Mais je vous avais aussi laissé entendre que j'aurais
assez peu de choses à dire sur ce chapitre des
réformes des structures, et je dois le redire au
risque de vous décevoir encore plus. Envisager
les réformes à faire sera assez facile. Mais
beaucoup moins de prévoir les moyens et surtout
la possibilité d'entreprendre d'aussi vastes
changements. J'essaierai du moins de réfléchir
avec vous à la manière de mettre en route un
petit début de changement, afin que vous ne
partiez pas d'ici sans l'espérance de pouvoir
enrayer le déclin missionnaire de l'Église
Peut-être sera-t-il possible d'esquisser une
pastorale du changement par petits pas de
travers et de côté.
La nécessité des réformes
L'ampleur des réformes à entreprendre se devine dès
qu'on remarque que l'Église s'est bâtie depuis
les siècles les plus lointains sur le seul
principe d'autorité, de l'autorité sacrée,
absolue, hiérarchique et monarchique ; si donc
il s'agit de faire de la place à la liberté des
laïcs, ce qui ne se fera pas sans que certains
pouvoirs leur soient reconnus, le problème se
posera de desserrer les rouages du pouvoir
ecclésiastique à chacun de ses niveaux
organisationnels. Comment cela se fera-t-il ?
J'en parlerai ici d'un point de vue tout
théorique et j'y reviendrai d'un point de vue
plus pratique à la fin de cet exposé, après que
nous aurons admis l'impossibilité d'une réforme
venue d'en haut.
Commençons par le bas. Au plus bas niveau géographique
et administratif de la pyramide ecclésiale, on
trouve la paroisse, organisée en vue des besoins
religieux du territoire qu'elle recouvre ; la
raréfaction des prêtres a entraîné un mouvement
général de regroupement des paroisses qu'on ne
cesse et qu'on ne cessera pas dans les années à
venir de remanier pour en faire des entités de
plus en plus vastes, avec cette conséquence
qu'il n'y a plus de communautés chrétiennes dans
les communes rurales et dans maints quartiers
urbains. La réorganisation en vue de la mission
exigera l'arrêt et le renversement de ce
mouvement de regroupement dont la finalité est
purement cultuelle ; on ne demandera plus aux
chrétiens de se rassembler là où il y a des
prêtres disponibles, on les laissera se réunir
au plus près du territoire dont ils prendront la
charge évangélique et qu'ils auront à délimiter
eux-mêmes.
L'organisation religieuse des groupements pastoraux
actuels, avec tous leurs ministères et services,
devra être reconvertie aux fins missionnaires
des communautés à instaurer. Puisqu'elles
devront se présenter au monde moderne sous une
figure qui témoigne de la liberté selon
l'Évangile que l'Église est censée reconnaître à
ses fidèles, l'évêque laissera ces communautés
se gérer et s'organiser elles-mêmes sous un mode
démocratique, il les contrôlera discrètement
mais en respectant leur autonomie et les
décisions prises par leurs dirigeants et
responsables. Puisqu'il n'y a pas de communauté
chrétienne sans vie sacramentelle et
eucharistique, il habilitera leurs dirigeants à
y pourvoir. Enfin, il leur fournira toute l'aide
nécessaire, soit pour leurs besoins religieux,
soit pour leur formation doctrinale, en mettant
ses prêtres à leur disposition.
Mais on ne peut pas envisager l'organisation
missionnaire du niveau de base sans être tout de
suite obligé de s'élever à un niveau supérieur.
Le besoin des communautés de recourir aux
services du presbyterium diocésain en est un
premier exemple, d'autant plus que se posera le
problème des besoins religieux de nombreux
baptisés qui ne fréquenteront aucune communauté
pas plus qu'ils ne le font aujourd'hui. Les
besoins du travail missionnaire exigeront aussi
que les communautés d'un même secteur ou diocèse
se concertent entre elles pour délimiter leurs
terrains respectifs et s'épaulent soit pour unir
leurs forces sur un même champ d'activité soit
pour se répartir des types d'actions
spécifiques. La remontée à un échelon supérieur,
disons diocésain, requerra que les décisions à
prendre soient délibérées et arrêtées en commun
et que leur exécution fasse aussi l'objet d'un
contrôle commun. Le respect de la responsabilité
des laïcs de la base exigera qu'ils délèguent
leurs représentants, hommes et femmes, élus
démocratiquement, à tous les échelons et dans
tous les offices où se fait la prise de
décision, et que leur voix ait le même poids
décisionnel que celle du pouvoir ecclésiastique
ordonné.
Jusque-là la mise en route des changements sera rude
sans paraître absolument impossible. Mais il
faudra vite remonter plus haut encore. Quand on
observe, en effet, comment travaillent de nos
jours les évêques de France, et [aussi]
d'ailleurs, on voit mal un évêque prendre
isolément des mesures aussi nouvelles, sinon
révolutionnaires, que celles que nous
envisageons sans en discuter avec ses collègues
des diocèses voisins et, très vite, avec
l'ensemble des évêques français en vue de
parvenir à un consensus. Il faudra du coup
organiser la représentation responsable du
laïcat au niveau national. D'ailleurs cela
s'avérera nécessaire du seul point de vue
missionnaire, ainsi que l'Action Catholique en a
fait l'expérience depuis longtemps, parce que la
prise en compte de toutes les données d'un
problème, dès lors que la mission est conçue en
termes de service du monde, exige la visée de
l'universel, la visée des divers aspects,
culturel, économique, politique, du service
qu'on voudra rendre pour témoigner de l'Évangile
au niveau d'une Église nationale. Et si l'on
prend le point de vue de la communion à l'Église
universelle, une petite communauté lui sera
d'autant plus unie qu'elle s'élèvera au-dessus
d'un bien purement local pour articuler son
travail missionnaire sur celui de l'Église
répandue en tous lieux.
Mais je n'ose élever mon regard aussi haut ni le
porter aussi loin, et je m'empresse de poser la
question des conditions de possibilité des
changements structurels envisagés.
La possibilité des changements
Je ne parlerai pas des moyens de réaliser tous ces
changements, des structures à mettre en place,
des organismes et des régulations à prévoir, des
statuts juridiques à élaborer, car tout cela
exigerait des compétences que je ne possède à
aucun degré. Quant à la possibilité concrète de
voir se réaliser de tels changements et se
mettre en place des structures nouvelles en
toute tranquillité et dans un délai raisonnable,
il est honnête de dire qu'elle est nulle, tant
cela exigerait de déstructurations radicales.
Cela mérite un mot d'explication.
Le motif de déclarer forfait dès qu'on s'élève
au-dessus du local dans la voie des
restructurations est simple et impérieux : la
conception et l'organisation du pouvoir dans
l'Église étant ce qu'elles sont, on ne voit
aucun responsable diocésain oser prendre des
décisions du genre de celles que j'ai évoquées
sans l'aval de la Conférence nationale des
évêques de France, et il en irait de même en
d'autres pays, et on ne voit pas davantage la
dite Conférence s'emparer du problème sans en
référer d'abord à Rome ; à vrai dire, je ne la
vois même pas oser le porter à Rome, tellement
elle serait sûre d'avance du résultat négatif de
sa démarche, ou plutôt parce qu'elle lui aurait
spontanément opposé le refus qu'elle recevrait
de Rome si d'aventure elle lui soumettait de
telles propositions.
Pourquoi, dans ce cas, me suis-je permis d'y penser ?
Parce que je disposais de l'éclairage et de
l'appui du Nouveau Testament en son entier et de
la tradition primitive de l'Église. Mais le
magistère romain a pour habitude et pour règle
d'interpréter la révélation du point de vue
souverain de sa tradition propre, celle des
conciles et des déclarations pontificales. À
vrai dire, cette tradition, telle qu'elle
s'énonce aujourd'hui, ne remonte pas en deçà de
la réforme grégorienne du 11ème siècle qui a
établi la suprématie du pouvoir sacré et
spirituel sur le pouvoir laïc et profane.
Mais qu'importe ! La papauté, arc-boutée sur la parole
de Jésus qui confie son Église à Pierre (Mt 16,
18), se voit instituée par lui seul juge suprême
de la révélation, seul guide des destinées de
l'Église qu'elle gouverne par le moyen du
pouvoir épiscopal et sacerdotal, qui a sa source
dans le Christ. Qu'importe que Jésus ait
prononcé une seule fois le mot Église pour
évoquer le Royaume des cieux (Mt 16, 19), qu'il
n'ait envisagé de pouvoir chez ses apôtres que
sous le mode du service le plus humble (Mt 20,
26), qu'il ne soit question de sacerdoce dans le
Nouveau Testament qu'à propos du peuple chrétien
(1 P 2, 5), qu'importe tout cela : il n'est de
vie et de pouvoir dans l'Église que grâce à la
transmission du sacerdoce. S'il vient à tarir,
l'Église est vouée à dépérir. On comprend que
les évêques, affolés, aillent chercher des
prêtres aux quatre coins du globe, tandis que
d'autres songent à l'ordination d'hommes mariés,
mais ce n'est et ne pourra être que des remèdes
de fortune. Alors comment pourrait-on donner la
priorité à l'annonce de l'Évangile au monde
sécularisé quand l'Église n'est préoccupée que
de survivre et paraît condamnée à brève
échéance?
Voilà pourquoi il est vain de penser que l'Église
puisse changer ses structures : il lui faudrait
se déjuger sur trop de points capitaux à ses
yeux. Tout ce qu'on peut espérer, c'est que,
lorsqu'elle sera à bout de ressources, l'Esprit
Saint lui fera voir qu'elle détient dans
l'Évangile toute possibilité pour s'innover sans
avoir à se renier.
Mais devra-t-on attendre pour cela d'être au bord du
gouffre ? Non, je voudrais vous laisser sur une
parole d'espérance, mais elle ne peut être que
rude. Nous avons appris de saint Paul que le
christianisme est fondé sur la faiblesse et la
folie de la Croix, qui se révèlent au croyant
comme la force et la sagesse de Dieu (1 Co 1,
21-25). Espérance sans illusion, puisque la vie
ne peut sortir que de la mort, qu'il faut donc
au préalable accepter. Une revue française
titrait au début de l'année sur « Le déclin du
catholicisme européen »; on y lisait des
diagnostics de ce genre : « Le catholicisme
n'est certes pas encore mort, il n'est même pas
en phase terminale, son “cadavre bouge encore”
pour reprendre le titre d'un livre célèbre, et
pourtant, en Europe, il semble parfois proche de
la retraite »; l'article analysait le motif de
douter de son rétablissement : c'est que toute
réforme est exclue d'avance, que l'Église entend
« maintenir à tout prix un statut sacerdotal né
comme tel au Moyen Âge » et manifeste « une
volonté d'autoconservation presque suicidaire »;
alors que d'aucuns mettent leur espoir dans un
revival religieux [mot d’origine anglaise :
retour à la vie] concluait l'auteur. « Revient
toujours la question : l'Europe, berceau du
christianisme, est-elle le passé ou le futur des
religions ? » (Esprit, fév. 2010, J.-L
Schlegel, p. 79, 82 et 88).
S'il y a un motif d'espérer contre toute apparence,
c'est de miser sur l'Évangile, non sur la
religion. C'est ce que nous avons fait, et c'est
sur ce terrain-là qu'il est possible de mettre
en œuvre un début de changement.
Pour un début de changement
J'achèverai donc ma réflexion, mais il vous reviendra
de la poursuivre, en ébauchant ce que pourrait
être la mise en chantier d'une politique de
réformes structurelles, ce que j'ai appelé voici
quelques instants « une pastorale du changement
à petits pas de travers et de côté », je veux
dire en procédant modestement et patiemment, en
faisant de petits écarts par rapport aux règles
habituelles, pas graves mais renouvelés, en
laissant mourir quelques traditions vieillottes,
en faisant des innovations audacieuses, sans
provocation mais soutenues, en prenant des
initiatives, en osant, encore et encore.
La première chose sera de faire exister une
communauté, même réduite à quelques chrétiens,
là où il y avait auparavant une paroisse,
maintenant rattachée à un plus vaste ensemble.
Là où il y a un lieu de vie, un centre
d'habitations, une agglomération de quelque
importance, un quartier urbain doté d'une
vitalité propre, là doit revivre une présence
d'Église, car là se trouve un terrain à
évangéliser. Cela ne représente pas une
innovation bien audacieuse, car cela se fait en
maints endroits. Mais ce sera un premier acte
créatif, la première marque de la volonté de
laïcs de prendre en charge leur vivre-en-Église,
de prendre la responsabilité d'un lieu pour y
donner de la visibilité à l'Évangile, et ce sera
aussi un premier acte de rupture, non avec les
autres chrétiens du regroupement
inter-paroissial ni avec les prêtres
responsables du secteur, mais avec la passivité
de brebis satisfaites d'aller au bercail,
satisfaites de la nourriture que d'autres leur
ont préparée, un petit accroc dans un
organigramme officiel et traditionnel.
Ensuite, il faudra vite afficher la spécificité de
cette petite communauté, sa raison d'être, à
savoir d'être organisée en vue d'un partage
d'Évangile. Un programme d'étude devra être
établi, une méthode de travail, un calendrier
des rencontres. Ce sera aussi un lieu de prière,
dont le genre se précisera peu à peu, adapté au
partage d'Évangile; et il sera important que
vous preniez ainsi la responsabilité de votre
vie spirituelle, que l'Évangile devienne pour
vous le lieu de votre rencontre avec Jésus, et
pas seulement un objet d'étude. Vous aurez sans
doute à décider un jour ou l'autre que cette
réunion de prière, quitte à l'étoffer davantage,
vous tiendra lieu de la messe dominicale: nouvel
acte de rupture avec la routine liturgique,
nouvelle marque d'indépendance, un petit pas de
travers qui ne vous éloignera pas vraiment des
autres chrétiens de l'inter-paroisse, mais qui
vous aidera au contraire à devenir des
animateurs responsables des messes qui se font
sur le secteur.
Une autre étape importante sera d'affirmer et
d'activer le profil missionnaire de la
communauté. II y aura à discerner les
problèmes qui doivent mobiliser par priorité
votre activité missionnaire, non des problèmes
religieux, mais humains, quoique discernés à la
lumière de l'Évangile. De même que Jésus, dans
ses tournées missionnaires, se tournait d'abord
vers les malades et que, dès qu'il prenait la
parole en parabole ou autrement, il
s'intéressait d'emblée à la conduite concrète
des gens les uns vis-à-vis des autres, au
comportement d'un fils à l'égard de son père,
des riches à l'égard des pauvres, des Judéens
envers les Samaritains, de même donc que Jésus
annonçait le royaume de Dieu en prenant à bras
le corps des problèmes d'humanité, de même vous
aurez à observer où il y a autour de vous le
plus de souffrance à soigner, le plus
d'injustice à réparer, le plus d'incompréhension
entre les gens, les besoins d'entraide les plus
criants, où sont les blessures d'humanité à
guérir, celles du moins auxquelles il vous est
possible de porter remède, par vous-mêmes et en
mobilisant le dévouement d'autres personnes. Car
vous ne serez pas pleinement missionnaires en
restant toujours entre vous, mais en vous
faisant aider par des non-croyants ou des
non-pratiquants, ou en vous joignant à eux s'ils
travaillent déjà sur le même terrain, et aussi
en les invitant à vos réunions pour réfléchir
ensemble à ces problèmes. Vous aurez alors à
appliquer la consigne de Paul : ne pas prier
avec l'esprit seul, comprenez : avec votre
sensibilité religieuse, mais encore avec
l'intelligence, à savoir : en interprétant
conjointement l'Évangile et les signes des
temps. Et vous découvrirez alors vous-mêmes et
ferez découvrir aux autres à quel point la
pensée du Christ recouvre, éclaire et stimule le
sens de l'humain.
Et je passe vite à une troisième étape. Dès qu'une
communauté de ce type aura été formée sur un
secteur paroissial, ou du moins dès qu'elle aura
acquis assez d'expérience, elle devra se
préoccuper d'essaimer, de susciter la création
d'une autre communauté, et d'autres ensuite sur
le même secteur. Cela pour accroître sa zone
d'influence, pour bénéficier des réflexions et
des expériences d'autres communautés, ou parce
que les activités missionnaires déjà entreprises
ou qu'il faudrait entreprendre exigent
l'élargissement du champ d'action primitif et
l'apport de nouveaux concours, et plus
simplement parce que l'esprit missionnaire et
évangélique pousse à aller de lieu en lieu,
ainsi que le faisait Jésus, et même à parcourir
l'univers, ainsi qu'il y a poussé ses apôtres.
À mesure que s'accroîtra le nombre des communautés sur
un même secteur, que s'élargira le champ de
leurs activités missionnaires et que leur nature
se diversifiera, des problèmes se poseront qui
réclameront de nouveaux pas de côté et de
travers. La responsabilité étendue des laïcs
appellera leur représentation dans les instances
dirigeantes du secteur, et il s'ensuivra un
partage du pouvoir clérical. Les communautés du
secteur voudront se réunir entre elles et
célébrer leur union en corps du Christ ; cela
commencera par se faire sous l'ancien modèle des
Assemblées dominicales en l'absence de prêtre
(ADAP), et cela évoluera sous forme de nouvelles
liturgies eucharistiques, car pourra-t-on
refuser à une communauté l'aliment naturel et
nécessaire de la vie chrétienne, le signe
d'identité et de partage sous lequel est né le
christianisme ?
Cette évolution ne se fera pas sans heurts, sans
bousculer les us et coutumes des fidèles et le
positionnement réciproque des clercs et des
laïcs. Tant mieux, disait Paul aux fidèles de
Corinthe, à propos justement des troubles de
leurs assemblées eucharistiques : « Car il faut
bien qu'il y ait des dissensions entre vous pour
que les esprits éprouvés se mettent en évidence
chez vous », et il concluait : « Attendez-vous
les uns les autres » (1 Co 1119, 33). II ne faut
pas fuir les affrontements quand on y est poussé
par un esprit évangélique dûment discerné en
commun, on saura cependant ne pas avancer trop
vite ni trop loin pour que les retardataires
puissent rejoindre le peloton de tête.
D'ailleurs ces avancées pourront se faire plus
facilement qu'on ne le pense, parce que de
nombreux chrétiens parmi les plus assidus et les
plus actifs partagent en gros le même esprit, et
qu'il ne manquera pas de prêtres et d'évêques,
restés fidèles à la ligne de Vatican II et bons
observateurs des signes des temps, qui ne seront
pas mécontents d'être un peu bousculés par leurs
fidèles et qui prendront même les devants pour
se décharger sur eux d'une part de leurs
responsabilités et de leurs soucis. Ainsi me
paraît-il permis d'espérer qu'une évolution se
fasse sans trop de difficultés ni de dégâts.
Que peut-on attendre d'autre ? Que le changement se
fasse par en haut ? J'ai dit pour quels motifs
il est impossible que le pouvoir suprême de
l'Église aille à l'encontre de la tradition qui
l'a mis en place, et a-t-on jamais vu où que ce
soit une administration se saborder pour se
réformer ? Espérer un revival des vocations
sacerdotales ? Une société qui ne produit plus
de prêtres est une société qui ne désire plus se
reproduire sur le modèle de son passé religieux.
Quand on aura renoncé à ces vains espoirs, il
paraîtra évident que le changement ne pourra
venir que d'en bas, et quand des laïcs chrétiens
l'auront amorcé, poussés par le souffle de
l'Esprit, l'ensemble de l'Église saura y
reconnaître la voie de son salut.
La société aussi, l'Esprit nous en donne l'espérance.
Car la société n'a rejeté si globalement le
christianisme que sous son visage religieux et
autoritaire, qui voilait sa réalité évangélique.
Mais le christianisme se présentera sous un jour
tout différent, quand les laïcs y occuperont le
devant de la scène, avec une légitimité
reconnue, et qu'ils travailleront à restaurer le
sens de l'humain dans le monde. On ne pourra
plus dire que l'Église est l'ennemie de la
liberté, ni qu'elle cherche à régenter la
société, ni qu'elle ne s'intéresse qu'aux choses
du ciel, et la religion chrétienne paraîtra en
tant que telle toute changée, quand de
nombreuses fonctions réservées aux clercs seront
exercées par des laïcs. Le pouvoir, partagé,
aura changé de nature, il sera devenu un
service, conformément à la volonté de Jésus.
Notre société pourra alors reconnaître dans le
christianisme les mêmes idées à cause desquelles
elle l'avait rejeté, le vrai humanisme dont
l'Évangile est la source. Et on ne pourra plus
dire, comme nous l'avons lu, que le
christianisme est moribond et suicidaire, quand
l'Esprit de l'Évangile lui aura donné une
vitalité nouvelle par la libération de son
laïcat.
Rêverie, crédulité aveugle, ou optimisme béat ?
Rien d'autre qu'une tremblante espérance.
Blois, 24 septembre 2010
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