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Le texte ci-après
est le compte rendu de la conférence du Père
Joseph Moingt prononcée le 27 mars 2011, lors de
la Rencontre de la Communauté Chrétienne dans la
Cité (CCC).
Ma communauté de base
s’appelle La
Compagnie de Jésus, très
caractéristique, vœux d’obéissance spéciale à la
personne du souverain pontife. Alors, comment
avoir une parole libre avec cette attache ?
C’est un problème, c’est mon problème.
Me retrouver parmi vous,
je me demande si ça me rajeunit ou si ça me
vieillit. Cela me ramène au moins trente ans en
arrière, quand j’ai fréquenté, à plusieurs
reprises la communauté de la CCC avec les chers
frères maristes, Pierre Gambet…
J’ai eu d’autres attaches,
- avec la paroisse Ste Mathilde de
Châtenay-Malabry, pendant douze ans,
- une paroisse de Poissy pendant trois ans,
- un groupe paroissial de Sarcelles, pendant
trois ans
Autre spécialité : je suis
abonné à Parvis, à Golias, à
Jésus et autres revues malfamées.
Je ne voudrais pas vous
faire une conférence en bonne et due forme, mais
vous proposer trois pistes de réflexions.
On m’a demandé de vous
parler autour de l’humanisme évangélique.
J’avais fait, voici quelques années, un article
dans la revue
Etudes
qui avait ce titre-là. Quels hommes l’Évangile
nous invite-t-il à devenir? Est-ce cela
l’humanisme évangélique? Oui, c’est cela. Et
quelles communautés mettre en place pour y
parvenir? De quels types de communautés
avons-nous besoin aujourd’hui pour nous
humaniser?
Je n’entrerai pas, je
pense, dans des considérations ou dans des
conseils très pratiques, très concrets. Je vous
laisserai le soin de tirer vous-mêmes les
conclusions des réflexions que je vais vous
faire. Mais il s’agit bien de se rendre plus
humains, de nous aider à avancer sur notre
chemin d’humanité et que cela nous soutienne
dans l’approfondissement de notre foi.
Quel rapport y a-t-il
entre notre appartenance à la foi chrétienne,
notre volonté d’être chrétien et cette démarche
d’humanité, d’humanisation, de devenir davantage
homme? C’est cela qui sera au cœur des
réflexions que je vais vous proposer. Je vais
donc vous proposer trois pistes de réflexions,
réflexions que vous pourrez mener par la suite.
Une première sera de
réfléchir à l’avenir du christianisme, à son
présent même, à partir de ce qui se passe, en ce
moment, sur la scène internationale, je veux
dire à partir des révolutions arabes. Et ceci,
pour nous conduire à une conception du
christianisme qui serait davantage orientée vers
l’éthique évangélique que vers le christianisme
comme religion et pratique religieuse – éthique
plutôt que religion.
Je voudrais ensuite vous
proposer une seconde piste de réflexion sur la
vie du chrétien en Église actuellement, et cela
à partir de l’idée d’un vieux philosophe grec,
l’idée d’Aristote, que l’homme est un animal
politique et ceci pour réfléchir à notre
citoyenneté chrétienne, et sur nos droits
politiques en Église et donc pour inviter à
construire la vie en Église comme un espace de
parole, plutôt que comme un espace rituel. Je
n’ai peut-être pas à faire beaucoup d’effort
pour vous inviter à cela.
Et enfin une troisième
piste de réflexion sur l’annonce de l’Évangile.
Comment annoncer l’Évangile aujourd’hui, à
partir de l’invitation de Vatican II dans
Gaudium et spes
: « C’est
l’homme qu’il s’agit de sauver, c’est la société
humaine qu’il faut renouveler ». Et
alors ceci pour nous inviter à comprendre
l’Évangile, l’Évangile en tant qu’annonce,
l’Évangile dans son étymologie de « bonne
nouvelle», pour comprendre l’Évangile et
l’annoncer en terme de sens plutôt que de salut,
de salut éternel.
Voilà les trois pistes de
réflexions que je voudrais vous proposer.
Première piste de réflexion : l’avenir du
christianisme comme éthique évangélique
Il y aura quatre points.
- Les révolutions du monde arabe. Quelles
réflexions cela nous inspire?
- Et nous comparerons ce qui se passe dans le
monde arabe avec ce qui s’est passé et qui se
passe de nos jours dans le monde occidental, dit
chrétien;
- Quel avenir du christianisme sous l’horizon du
retrait de la religion?
- En conclusion : le
christianisme comme éthique plutôt que comme
religion.
Qu’est-ce qui se
passe dans le monde arabe ? Comment peut-on
l’interpréter ?
Il y a beaucoup
d’interprétations qui sont données, en ce
moment, dans les journaux. C’est la révolte
d’une jeunesse étudiante éclairée. C’est la
révolte des classes moyennes qui voudraient
accéder au pouvoir. C’est la révolte des pauvres
due à la paupérisation du peuple tandis que les
gouvernants se remplissent les poches. Oui,
c’est tout cela.
Pour moi, ce que je vois
dans ces révolutions arabes, c’est la
désagrégation d’un espace social qui avait été
cimenté par la religion. Je ne dis pas que c’est
la destruction de la religion islamique. Non,
pas du tout. Tout le monde sait qu’il doit y
avoir des groupes islamistes en embuscade qui
vont chercher à profiter de cette révolution
arabe. Mais je vois d’abord que c’est l’espace
social qui avait été, et qui est encore, cimenté
par la loi religieuse par la charia, par la loi
coranique, qui se décompose, qui se déconstruit.
On a beaucoup évoqué une
invasion de l’esprit des Lumières due à la
modernité occidentale, c’est sûr. Il n’y a plus
de frontières complètement opaques entre les
pays maintenant. Et l’esprit du monde
occidental envahit en ce moment le monde arabe.
Or qu’est-ce que c’est que le monde occidental ?
C’est un monde qui est sorti de la religion.
C’est quelque chose comme cela qui se passe dans
le monde arabe.
En France, comme en Europe
en général, la modernité a été expliquée comme
une victoire du rationalisme sur l’esprit
religieux. Ce n’est pas cela exactement que je
veux dire. Je pense que ces révolutions arabes
sont menées par des gens qui se disent et qui
sont certainement d’authentiques croyants
islamiques.
Donc je ne prétends pas
que les révolutions arabes sont une lutte contre
la religion islamique mais je veux dire qu’elles
sont en train de détruire une culture de société
qui a été façonnée par plusieurs siècles
d’islamisme, sept ou huit siècles. Et donc, ce
qui s’écroule, c’est la société archaïque, la
société patriarcale dont la religion était le
lien social. Ce que nous voyons à cet égard se
produire dans le monde arabe et qui éclaire
peut-être ce qui se passe dans le monde
occidental, c’est que la société n’a plus besoin
de la religion comme lien fédérateur, comme lien
associatif. Toutes les sociétés sont construites
sur l’union du religieux et de la politique dans
le monde archaïque. Et je crois que c’est ce
monde-là qui est en train de s’écrouler, qui
s’est écroulé plus tôt dans le monde occidental,
qui a commencé à s’écrouler depuis le début du
18ème siècle, encore que cela n’est devenu
peut-être évident que beaucoup plus tard vers la
fin du 19ème et surtout au 20ème. Mais c’est un
phénomène mondial.
Vous avez sans doute
entendu, quand on disait que le christianisme
s’écroulait en occident, nos évêques se consoler
en disant : « Oui,
mais voyez en Afrique, en Asie, il n’a jamais
été plus prospère ». En Afrique, en
Asie, qu’en est-il? Qu’en sera-t-il?
Donc révolution des
classes moyennes, des classes éduquées,
éclairées ; oui, d’accord, mais justement, des
classes ayant entretenu un certain esprit
rationaliste entre elles, en elles-mêmes, qui
n’admettent plus un pouvoir théocratique, qui
n’admettent plus que tous les compartiments de
la vie familiale, de la vie sociale, de la vie
politique soient dominés par un pouvoir
théocratique. Et donc des sociétés qui
affranchissent leur vie, des gens qui veulent
affranchir leur vie familiale, leur vie
conjugale, leur vie sexuelle, leur vie privée,
leur vie culturelle etc., qui veulent
l’affranchir de la coutume, la coutume qui s’est
imposée à force, au nom de la religion et à
travers des siècles de pression religieuse.
Donc ce qui se passe, en
ce moment dans le monde arabe, me paraît
vérifier la thèse de Marcel Gauchet, que vous
connaissez bien, la thèse du retrait de la
religion et nous permet de mieux voir qu’il y a
là un phénomène mondial auquel aucune religion
n’échappera.
J’ai un de mes amis
jésuite, qui vit à Taïwan et surtout en Chine
continentale, qui a publié récemment un livre
intitulé L’empire sans milieu et
sous-titré Essai sur le retrait de la
religion en Chine. Phénomène mondial.
Deuxième point :
comparer cela avec ce qui s’est passé et se
passe en Europe.
Quand on raisonne
uniquement sous l’horizon français, on peut
avoir l’impression que le mouvement des Lumières
a été un mouvement anti-religieux parce que les
Lumières françaises, avec Voltaire etc…, a été,
de fait, un mouvement assez anti-religieux et
anti-chrétien. Mais le mouvement des Lumières ne
s’est pas confiné uniquement en France. C’était
un mouvement européen. Et les Lumières
anglaises, les Lumières autrichiennes, les
Lumières germaniques, les Lumières italiennes,
n’ont pas du tout été marquées par un aspect
anti-religieux, anti-chrétien
Mais qu’est-ce qui s’est
passé dans ce phénomène des Lumières? C’est que
la société a voulu se dégager des tutelles
religieuses. Tutelles religieuses qui
s’exerçaient soit directement, par le fait des
autorités religieuses, des évêques, du pape,
mais soit aussi sous la forme des lois et des
coutumes.
Pensez que, encore au
début au 20ème siècle, l’adultère était condamné
par la loi en France. Or cette condamnation de
l’adultère vient évidemment de la loi religieuse
et nous voyons actuellement toutes les conquêtes
des droits qui se font contre des restes de lois
religieuses qui ont imprégné la société,
imprégné les coutumes. La société est toujours
menée par les coutumes.
Qu’est-ce que c’est que
l’on a appelé tantôt phénomène de
sécularisation, tantôt de laïcisation, c’est que
la religion sort de l’espace public, elle est
reléguée dans l’espace privé. Et l’espace public
est celui de la raison commune, donc de plus en
plus régi par la loi civile, mais la loi civile
interprétée comme l’expression de la volonté
commune, une volonté générale. C’est cela qui
est la démocratie.
Un historien français du
17ème siècle, Jacques Lebrun a vu que les
Lumières ont été la sécularisation des valeurs
chrétiennes, les valeurs chrétiennes devenues un
bien culturel, un bien commun, un bien
déconfessionnalisé. Il a fait, par exemple des
études très remarquables pour montrer comment la
mystique chrétienne du pur amour de Dieu,
comment elle avait influencé l’éthique kantienne
tout à fait rationaliste, l’éthique kantienne du
vouloir pur. L’amour pur est devenu l’éthique du
vouloir pur. Donc une sécularisation d’une idée
maîtresse de la spiritualité chrétienne. Kant
était un grand lecteur de Fénelon. Il avait
toutes les œuvres de Fénelon dans sa
bibliothèque personnelle.
Alors, qu’est-ce qui
attend le christianisme sous l’horizon de la
sécularisation?
On peut dire un
effondrement de la foi lorsque la foi n’est que
l’assentiment aux pratiques et aux croyances
communes à une société, quand la foi n’est que
cela : adhésion à un système de pratiques et de
croyances de la société dans laquelle on vit.
Alors, quand s’écroule le lien religieux, la
tradition religieuse de cette société, la foi
personnelle s’en va, parce qu’elle n’est que
croyance, elle n’est qu’assentiment à des
croyances communes. Et cela est surtout le cas
quand des chrétiens, des individus croyants,
convaincus, ont du se libérer des autorités
religieuses pour conquérir une liberté de pensée
et de parole. Et cela aussi, le fait d’avoir du
lutter contre des autorités religieuses,
contribue aussi à détacher les chrétiens de
l’Église et aussi peut contribuer à les détacher
de la foi qu’ils avaient confessée.
Alors, l’Église actuelle,
mise sur la re-sacralisation de la vie en
Église, sur la restauration des traditions. On
en a eu des échos tout à l’heure dans la
présentation des groupes. Ce sont des plaintes
qu’on entend un peu partout quand on se promène.
Un clergé nouveau, un clergé rajeuni et qui est
devenu beaucoup plus traditionaliste et
légaliste que le clergé que vous avez connu.
On parlait de Jacques
Noyer qui avait une certaine indépendance. Il
m’avait été envoyé, par la Commission doctrinale
de l’épiscopat pour s’enquérir de ma doctrine et
je me rappelle que Jacques Noyer m’avait dit
qu’il avait récemment vu le pape, Jean Paul II
ou Paul VI à ce moment-là. Et le pape lui avait
dit, je sais bien qu’après moi, il faudra bien
ordonner des hommes mariés, mais tant que je
vivrai, je maintiendrai le dépôt.
Quelle liberté s’exprime dans
cette foi-là? A vous de le chercher.
Donc l’Église actuelle
mise sur une re-sacralisation, sur une
restauration. À quoi cela peut-il aboutir? A une
reconquête? Non, elle cherche à se donner plus
de visibilité. Il y a eu hier une grande
manifestation du « parvis des gentils » qui
n’est pas comparable au journal « Parvis », mais
qui a eu lieu à l’Unesco, avec grandes
illuminations de Notre Dame, paraît-il. L’Église
cherche à se donner plus de visibilité. Il est
très possible que les pouvoirs publics accèdent
à sa demande, pour des raisons politiques. Mais
est-ce que nous pouvons espérer que cela
redonnera la foi à ceux qui l’ont perdue. À mon
avis, cela n’aboutira qu’à une Église sectaire,
qui se coupera de plus en plus du monde
sécularisé et donc, on va nettement vers un
christianisme minoritaire.
Troisième point :
Quel peut être l’avenir du christianisme sous
l’horizon de retrait de la religion?
Je viens de parler d’un
christianisme devenu minoritaire mais il
faudrait peut-être que je corrige l’expression
et que je parle davantage d’une Église
minoritaire, parce qu’en fait, le christianisme,
s’est répandu en dehors de l’Église. Le
christianisme déborde de l’Église. Voilà un
phénomène dont il faut se rendre compte.
J’avais lu récemment les chroniques de Touraine,
le sociologue bien connu, qui n’est pas
spécialement chrétien et qui s’interrogeait sur
l’avenir de la société et il constatait que
dans notre société dominée par le libéralisme
économique, on perdait des valeurs de
solidarité, des valeurs de fraternité, toutes
les valeurs qui avaient formé la société
française et qui venaient d’où? Il rappelait la
devise de la République « liberté, égalité,
fraternité », ce sont des idées qui venaient du
christianisme, mais qui avaient mûri en dehors
de l’Église où les autorités religieuses ne leur
avaient pas donné droit de cité. Mais liberté,
égalité, fraternité, solidarité, appelez-les
comme vous voulez, sont des idées chrétiennes,
des idées évangéliques. Mais c’est un
christianisme hors religion.
Je pense qu’il y a là un
patrimoine des valeurs. Ce ne sont pas des idées
chrétiennes qui se sont répandues, propres à la
foi chrétienne, en tant que telle, mais des
valeurs chrétiennes. Des valeurs portées par le
christianisme. Et
Gaudium et Spes,
précisément, a tenu à les saluer. J’en
reparlerai dans la 3ème piste de réflexion. Il y
a donc là, dans ces valeurs, appelez-les
républicaines, si vous ne voulez pas les appeler
chrétiennes, cela ne me gêne pas, mais dans
lesquelles, nous chrétiens, nous devons
reconnaître l’esprit de l’Évangile.
Il y a là un patrimoine du
christianisme, et, pour moi, il est devenu de
plus en plus clair que la tradition chrétienne
s’est répandue par deux voies. Par une voie
ecclésiale, mais aussi par une voie
philosophique. Il y a une tradition
philosophique. Il y a un patrimoine, dont les
chrétiens ne doivent pas se détourner, qu’ils ne
doivent pas laisser dépérir. Et donc
l’évangélisation doit être, non pas une
reconquête de l’espace public, mais l’entretien
de ces valeurs chrétiennes dans le monde
sécularisé. En les laissant telles qu’elles sont
devenues : communes, sécularisées. Il ne s’agit
pas de les ramener dans l’enceinte de l’Église
ou de vouloir leur faire porter à nouveau notre
foi chrétienne. Mais nous les considérons comme
des fruits du christianisme, des fruits que le
christianisme a porté hors de l’Église, qui n’a
pas su acclimater ces fruits en elle-même, et
donc nous avons à les entretenir par la
conversation avec ce monde. Une évangélisation,
non, pas de reconquête mais de conversation,
d’entretien où nous acceptons que nos paroles de
croyants chrétiens se perdent dans les sables
d’un monde sécularisé pour y entretenir ces
valeurs dans lesquelles, nous chrétiens, nous
reconnaissons l’Esprit de l’Évangile.
Nous n’avons pas besoin
pour autant de nous en prévaloir et de dire cela
vient de nous. Non, mais nous avons à nous
préoccuper de les vitaliser, et pourquoi ? Parce
qu’elles sont en très grand danger. La
déshumanisation pointe partout. Nous la
remarquons partout. Quand nous voyons se
désagréger l’État social, ce que nous appelons
l’État providence, – et malheureusement, on en
parle maintenant pour s’en moquer – nous voyons
que ce sont des valeurs chrétiennes qui sont en
train de s’émietter, de se désagréger quand
elles ne sont pas ouvertement combattues parce
qu’elles empêchent ceux qui sont riches de
devenir plus riches encore. Donc, il faut
entretenir ces valeurs et c’est là la grande
responsabilité des chrétiens, qui je crois ne
doivent pas confiner leur esprit chrétien à
faire vivre l’Église,
mais à faire vivre ces valeurs
évangéliques qui sont dans le monde sécularisé
et qui sont menacées. Alors, pour cela, le
problème pour nous-mêmes, chrétiens, c’est de
garder la foi, puisque ces valeurs viennent de
l’Évangile, elles viennent de la parole de
Jésus. Et quand nous regardons l’Évangile, nous
n’y trouvons pas beaucoup de religion, peut-être
même n’y trouvons-nous aucune religion. Nous
reconnaissons bien sûr l’institution de
l’Eucharistie dans le dernier repas de Jésus qui
est un repas d’amitié. Et le baptême, qui était
une pratique courante, mais qui était très mal
vu par les autorités religieuses de l’époque,
car pourquoi aller chercher la purification dans
les eaux du Jourdain, alors qu’il y a un temple
qui est fait exprès pour ça?
Donc il n’y a pas de
religion, il n’y a pas de code religieux dans
l’Évangile, il n’y a pas de religion, il y a de
la foi, une foi en Dieu qui passe par la foi de
Jésus en Dieu. Une foi qui n’est pas faite
d’énoncés dogmatiques, il n’y a aucun énoncé
dogmatique dans l’Évangile, mais une foi qui est
orientée vers une pratique humaniste.
Quelle peut être notre
recherche de foi à l’intérieur de l’Église?
Redécouvrir à quel point Jésus a humanisé Dieu.
Nous dirons que le salut est dans l’humanisation
de l’homme. C’est Jésus qui en a donné l’élan en
humanisant Dieu, en nous apprenant à regarder
Dieu comme le Père commun de tous les hommes, en
nous apprenant à honorer Dieu, non en allant
dans le temple; jamais il n’a entraîné ses
disciples au temple dans des pratiques
religieuses, en tout cas, l’évangile n’en parle
pas. Mais il nous a invités à honorer Dieu par
le pardon des offenses, par l’amour des ennemis.
Voyez Mt 5, 41-48, Mt 6,
14-15, le Pater, le Notre Père, la première
lettre de Jean 4, 8-21, où il nous dit que
quelqu’un qui prétend aimer Dieu et qui n’aime
pas son prochain est un menteur. Aimer Dieu,
c’est aimer son prochain, c’est le critère même
de l’amour de Dieu. C’est en ce sens que Jésus a
dit que le second commandement, l’amour du
prochain, était égal au premier.
L’amour de Dieu, dans le
christianisme, passe par l’amour des autres. Il
n’est pas cantonné dans le temple. Il n’est pas
cantonné dans les honneurs que nous rendons à
Dieu dans les églises. Il passe par l’amour des
autres. Il a sa source dans la révélation de
Dieu comme Père, Père universel, pas Père
simplement des croyants, pas Père d’un peuple
particulier, Père universel. Et Jésus nous l’a
montré en fréquentant les pécheurs, en disant
qu’il était envoyé aux pécheurs et aussi en
poussant des pointes en direction du monde païen
dans lequel son Église allait se développer.
Conclusion
D’où j’arrive à cette
conclusion – il y aurait beaucoup à développer,
mais c’est vous qui le ferez ensuite –
comprendre le christianisme comme éthique plutôt
que comme religion.
Que veut dire ce
« plutôt que »? Je ne veux pas dire « au lieu de
», je ne veux pas dire remplacer la religion par
l’éthique, par la morale, d’autant plus que
j’emploie le mot éthique plutôt que le mot
morale.
Vous avez un seul
commentaire de la loi dans Mt, c’est le seul
endroit dans les Évangiles où il est question de
la loi. Jésus n’était pas un moraliste. Mais je
dis éthique, c’est un code de mœurs qu‘il nous a
donné, une invitation à inventer nous-mêmes une
morale qui serait guidée par l’idée de la
réconciliation, du pardon, de la fraternité, de
la solidarité avec tous les autres.
Donc, je ne veux pas dire
non plus qu’il faudrait réduire le rite au
minimum, se contenter, par exemple, d’aller à la
messe le jour de Pâques. Ce n’est pas sur ce
plan quantitatif que je dis « plutôt que », mais
je veux dire comprendre que le religieux
chrétien, lui-même, ne fait pas abstraction de
la relation à l’autre, jamais, même quand nous
sommes dans des pratiques religieuses, à
l’intérieur d’une église. Ce religieux-là, où
l’on s’adresse à Dieu par le Christ, ne fait pas
abstraction de notre lien aux autres.
Et ceci donc d’abord,
parce que, l’Évangile n’est pas un code de
pratique religieuse, il n’y en a pas. Mais il
abonde en préceptes de justice et de charité.
Par exemple, si quelqu’un
te gifle sur la joue droite, tu lui tends la
joue gauche. On peut rire de ce précepte et on
peut réagir contre, mais il est extrêmement
inspirant, inspirant de la conduite. Comment
va-t-on se comporter avec quelqu’un qui nous
insulte. Jésus va nous inviter à aller au-devant
de lui. Ça, ce n’est pas de la morale. C’est une
éthique, une éthique de justice, de charité,
etc. Et donc constamment l’Évangile nous invite
à nous interroger sur notre comportement avec
autrui. Est-ce que nous le traitons vraiment en
frère, constamment? Et que pouvons-nous faire
pour aider notre prochain ?
Quand on voit le précepte
que nous donne St Paul dans l’épître aux
Philippiens au chapitre 2, il nous invite à
imiter l’abaissement de Jésus. Qu’est-ce qu’il
veut dire par là? Se soumettre les uns aux
autres. Qu’est-ce que ça veut dire? Se mettre
au-dessous des autres pour les élever. Les
élever même au-dessus de soi-même. Les aider à
croître en humanité. Les aider à devenir
davantage homme. Cela, c’est une éthique, une
éthique d’aider l’autre à croître, à s’élever,
une éthique qui a sa source dans l’abaissement
de Jésus jusqu’à la mort sur une croix, où il
s’est mis au rang des esclaves, puisque la croix
était le châtiment des esclaves.
Je dirais une deuxième
illustration de cette éthique évangélique. Il
faudrait comprendre que le rite chrétien
sacralise avant tout la relation aux autres;
parce que l’espace sacré n’est pas le temple
matériel. L’espace sacré, nous le lisons,
notamment dans saint Paul, c’est notre corps,
notre corps individuel et c’est le corps social
que nous formons les uns avec les autres.
L’espace sacré, c’est
celui que Paul appelle le corps du Christ et
qu’est-ce que le corps du Christ? Eh bien, c’est
l’ensemble des chrétiens qui s’unissent les uns
les autres, en vue de rayonner la fraternité
autour d’eux. Donc des chrétiens rassemblés par
l’amour, le souvenir de Jésus. C’est là aussi où
le sacrement, par excellence qui est le
sacrement de l’Eucharistie, – voir dans Cor 11
le récit de l’institution de l’Eucharistie – où
Saint Paul nous apprend à respecter le corps du
Christ. Le commentaire traditionnel c’est de
reconnaître que l’Eucharistie est bien le corps
du Christ, le corps individuel du Christ. Non,
ce n’est pas du tout la pensée de Paul.
Qu’est-ce qu’il nous dit? Quand vous vous
réunissez pour commémorer le souvenir du
Seigneur, attendez-vous les uns les autres. Ne
commencez pas à manger dès que vous arrivez sans
vous occuper de ceux qui ne sont pas là et qui
vont arriver les derniers. Attendez-vous les uns
les autres. L’Eucharistie nous apprend à
respecter le corps que nous formons quand nous
nous rassemblons autour de Jésus.
C’est cela le corps du
Christ qui se noue dans le souvenir de Jésus,
son souvenir et son attente, le Christ à venir,
c’est-à-dire tous ces hommes qui nous entourent,
qui sont appelés eux aussi à entrer dans le
corps du Christ, à former avec nous une seule et
même humanité.
C’est cela la véritable
compréhension du sacré chrétien. Jésus a donc
sécularisé lui-même le sacré. Le sacré n’est pas
le temple de pierre, le sacré c’est le corps que
forme la multitude des chrétiens rassemblés au
nom de Jésus et qui, là, apprennent à se
conduire les uns envers les autres, en frères,
pour le faire également avec ceux qui ne sont
pas là, rassemblés présentement dans le corps du
Christ, qui sont cependant les enfants du même
Père, comme nous le sommes.
Troisième piste de réflexion : la vie du
chrétien en Église aujourd’hui
La construction de l’Église comme espace de vie
politique, comme espace politique. Là aussi,
j’aurai quatre points.
- Un premier point : la définition de l’homme
comme « être politique ».
- Un second point : où en est la vie politique
du chrétien, dans l’Église, aujourd’hui ?
- Un troisième point : je vous renverrai à St
Paul, à la citoyenneté chrétienne d’après Paul.
- Et, en conclusion, un
quatrième point dont je ne dirai que quelques
mots, et ce sera à vous de le remplir : comment
reconstruire l’Église en société respectueuse
des droits politiques de ses fidèles? Vaste
programme, à supposer qu’il soit envisagé en
haut lieu.
La définition
d’Aristote : le chrétien est un animal
politique, « zoon politikon ».
La pensée d’Aristote,
exactement, c’est qu’il est de la nature de
l’homme de vivre avec d’autres, en relation avec
d’autres, pas seulement au milieu d’autres, mais
dans une intrication les uns dans les autres.
Donc conception de l’homme en tant qu’être
social, ce qui ne veut pas dire simplement un
individu qui vit en société, mais en tant qu’il
appartient à l’homme de construire, lui-même, sa
vie sociale, donc de se construire lui-même
comme être avec d’autres et ainsi de construire
la vie commune, la vie en société comme une vie
interrelationnelle. Ce n’est pas simplement
l’idée de la socialité, ça va plus loin que
cela, ou bien ce serait la socialité mais
comprise comme solidarité des uns avec les
autres et comprise comme un partenariat les uns
avec les autres, dans tous les compartiments de
la vie sociale ou de la vie avec les autres. Il
y a beaucoup de compartiments plus ou moins
étagés, hiérarchisés, qui sont étudiés par le
philosophe. C’est d’abord la vie en famille,
l’homme et la femme dans le couple matrimonial,
les parents et les enfants. C’est ensuite, la
fratrie qui est la famille élargie, les cousins,
les oncles et les tantes, spécialement
développée dans certains pays restés encore
assez traditionalistes. C’est la tribu, qui
serait unie par une origine commune, qui vit sur
un même territoire, qui, parfois, exerce la même
profession. Pour le grec, c’est surtout la cité.
Pour un athénien, la vie politique, c’est
essentiellement la participation à la vie de la
cité, participation active, participation à
l’élaboration des lois. La cité s’est introduite
en Grèce vers le 5ème siècle, peut-être fin du
6ème, début du 5ème siècle avant notre ère. Pour
vous situer, pensez que le monde homérique,
c’est le 9ème siècle, et c’est le commencement
de l’hellénisation de la Grèce. Mais la cité,
elle, va s’implanter plus tardivement. Avant
cela, qu’est-ce qui régit la cité? C’est
essentiellement la religion. La toute première
religion en Grèce, c’est le culte du foyer, dont
le prêtre est le père de famille. Le temple,
c’est le foyer, le lieu où l’on mange. C’est là
où l’homme apprend aussi à recevoir des hôtes.
C’est là où va se former la religion agraire. La
religion – ce qui explique son déclin actuel –
la religion est de type agraire.
Je retrouve un peu mon
propos du début : à l’heure actuelle, on voit
non seulement un phénomène d’urbanisation mais
de métropolisation. Partout dans le monde, la
vie se concentre autour d’immenses métropoles
dans lesquelles l’homme perd complètement la
relation avec la nature.
Alors, si l’on pense que
la religion est née à l’époque où l’agriculture
a remplacé la cueillette et la chasse, où
l’homme va commencer à maîtriser la nature, la
religion est venue de là. Il fallait offrir des
sacrifices aux génies, aux dieux de la nature
qui régissent tous les phénomènes de la vie. On
voit combien cette religion est compromise avec
le développement de la vie dans la cité devenue
métropole. Et donc, la cité, en Grèce,
s’installe vers la fin du 6ème, le début du 5ème
siècle. C’est l’époque qui a été appelée par des
historiens de la Grèce antique, une époque des
lumières, une époque du rationalisme, où, il y
avait bien au centre de la ville le temple, mais
où il y avait aussi l’agora, l’agora en face du
temple. Et d’ailleurs les prêtres étaient
eux-mêmes des magistrats. C’est donc la
magistrature qui prend la religion en charge. Et
qu’est-ce que l’agora? C’est le lieu où les
hommes libres – on en était là – se
rassemblent pour élaborer les lois, et donc, où
la cité, la vie sociale, la vie politique se
construisent en face du temple, donc en se
dégageant des lois sacrées, des vieilles
traditions, des vieilles coutumes venues de
l’époque archaïque, du chamanisme, de tout cela.
L’homme organise lui-même sa vie avec les
autres. C’est la première étape de la
sécularisation où la liberté des individus
s’exprime par le vote. Vote des impôts, vote des
lois, vote des traités avec les autres cités.
Toutes les cités sont indépendantes.
Mais pour un homme comme
Aristote, c’est Athènes qui est la cité modèle.
C’est là aussi où se décident les guerres à
entreprendre. Et, donc l’espace politique, c’est
éminemment l’espace de la parole, l’espace du
discours, l’espace de la rhétorique. Les grands
hommes politiques sont des hommes de la parole,
des avocats, des légistes. Donc, c’est réservé
aux hommes libres qui exercent leur liberté par
l’usage de la parole, mais d’une parole qui est
échangée avec les autres. Il n’y a pas une
parole qui s’impose. Ce n’est pas une parole,
qui vient, comme dans certains États, des
aristocrates, des gens riches, des gens qui
monopolisent le pouvoir. Le pouvoir est commun
et le pouvoir dépend de l’éloquence de chacun,
de la persuasion qui va réussir à se communiquer
des idées, à les rendre communes, à faire que
l’idée de chacun devienne l’idée de tous. Et
alors, elle s’impose comme loi. Voilà donc, ce
qui était la construction, comment Aristote
comprend l’homme comme animal politique.
Deuxième point :
alors, où en est-on sur le plan politique dans
l’Église d’aujourd’hui?
Quelle est la liberté
politique? Quelle est la liberté de la parole?
Quelle liberté de décision est laissée aux
fidèles? Voila les questions que cela nous pose.
L’Église du 19ème siècle
s’est définie face aux États comme une société
parfaite, c’est-à-dire, disposant absolument de
tous les pouvoirs qu’il y avait dans les États.
Je rappelle qu’à ce moment là, il y avait encore
un État du Vatican, qui est un État de l’Église,
il y avait des États de l’Église en Italie, où
le pape était en même temps souverain temporel
qui traitait à égalité avec les autres
souverains. La papauté imposait son propre idéal
politique. Alors, l’Église se définissait comme
une société parfaite, c’est-à-dire dotée de tous
les pouvoirs. L’Église a voulu s’affirmer comme
société parfaite en voyant combien l’idée
démocratique gagnait du terrain en Europe où
beaucoup d’États monarchiques devaient laisser
au moins les aristocrates ou les hommes plus
riches élaborer des constitutions et donc
reconnaître une certaine liberté aux autres.
C’était aussi l’époque où tous les États
monarchiques étaient menacés par l’idée
démocratique c’est-à-dire par l’idée que le
pouvoir appartient au peuple. Pour la papauté,
c‘était une idée tout à fait irréligieuse car le
pouvoir vient de Dieu. Il ne monte pas du
peuple, il descend de Dieu. La papauté était
persuadée que l’aspiration démocratique allait
entraîner l’Europe dans le chaos politique, de
telle sorte qu’un jour, tous les États se
retourneraient vers l’Église et l’Église tenait
à donner l’exemple d’être la société parfaite.
Une société parfaite, c’était une monarchie
absolue de droit divin, un tout petit peu
tempérée par le collège des cardinaux. Et donc,
le pouvoir appartient exclusivement à la
succession apostolique des évêques, successeurs
des Apôtres. C’est un pouvoir sacré, réservé aux
personnes consacrées. Rappelez-vous que les rois
étaient aussi sacrés, une sacralisation reçue du
pape, qui marquait bien que le roi ou l’empereur
était l’oint du Seigneur, c’est-à-dire tout
proche de Dieu. Il avait reçu l’onction. Et donc
pour l’Église, la démocratie s’oppose au droit
divin, selon lequel tout pouvoir vient de Dieu,
le droit révélé. D’où l’Église ne veut pas de
démocratie sous quelque forme que ce soit, par
exemple l’idée ce que l’on a appelé un moment le
presbytérianisme, où le pouvoir serait aux mains
de l’assemblée des prêtres ; ou encore l’Église
a combattu l’idée que le concile œcuménique
serait supérieur au pape. C’est ainsi que s’est
construite, l’idée de la primauté pontificale.
Vatican II a apporté bien
des adoucissements à cette vision des choses,
c’est certain. Il y a des aménagements qui sont
entrés dans le droit canon, ce n’est pas niable.
Par exemple, il y a des laïcs qui sont entrés
dans les conseils pastoraux. Vatican II a
fortement invité tous les évêques et les curés à
faire appel au conseil des laïcs, à faire entrer
des laïcs dans leurs conseils. J’ai bien dit
conseil… je n’ai pas parlé de la prise de
décision; le conseil, la réflexion, mais c’est
déjà quelque chose! Le droit canon reconnaît un
droit d’association aux laïcs, à condition
qu’ils se déclarent, bien entendu. Il n’empêche
que la question se pose : est-ce que le chrétien
jouit, dans l’Église, de droits citoyens
comparables à ceux dont il jouit dans la société
civile? On peut se poser la question. On y
répond d’ailleurs assez vite.
Il ne faut pas oublier
aussi qu’il y a l’inégalité qui tient à la
consécration. Le pouvoir appartient aux clercs
depuis l’institution de la distinction entre
laïcs et clercs qui remonte au début du 3ème
siècle, avec ce qu’on appelle la tradition
apostolique d‘Irénée, qui n’a rien d’apostolique
d’ailleurs. Mais, c’est le moment où l’on a
commencé à imposer les mains à des personnes qui
avaient, seules, le droit de participer à la
liturgie. Donc, une inégalité hommes – femmes,
puisque l’Église ne permet pas aux femmes
d’accéder à la consécration. Est-ce que cet
accès à la consécration sacerdotale serait le
seul moyen de rétablir des droits politiques
dans l’Église? A vous encore d’y réfléchir. Mais
il est certain que l’inégalité homme – femme
devient de plus en plus choquante dans un monde
dont l’évolution se caractérise, inversement,
par la participation de plus en plus grande des
femmes à tous les échelons du pouvoir, du
pouvoir politique comme du pouvoir industriel.
Donc, au regard du monde sécularisé, le chrétien
ne jouit pas, dans l’Église, des prérogatives et
des libertés qui sont considérées comme
constitutives des droits humains dans le société
civile. Le chrétien n’est pas un individu
majeur. Il est encore mineur. La femme encore
plus. Et cela contribue très fortement à la
séparation du monde et de l’Église, et contribue
très fortement à la perte de crédibilité du
langage théologique. Et même quand nous
considérons les très belles avancées de Vatican
II, en direction du monde moderne, il est
certain que ces avancées sont réelles, très
réelles, mais que le langage de l’Église n’est
pas crédible, vu qu’elles ne sont pas appliquées
à l’intérieur de l’Église, qu’il n’y a pas de
liberté de parole dans l’Église, que les fidèles
ne participent pas à l’organisation de la cité
chrétienne, de la cité ecclésiale et que les
femmes sont traitées à inégalité avec les
hommes.
Voyons,
maintenant, le troisième point : quelles idées
pouvons-nous trouver dans l’Évangile pour cela?
En fait, je m’en tiendrai
à saint Paul, sans oublier que saint Paul a tiré
toutes ses idées de la méditation de la croix du
Christ. Je vous renverrai à deux textes.
Donc, quelle est la
citoyenneté chrétienne d’après Paul? Il emploie
le mot « citoyenneté ».
D’abord Éphésiens
2,11-17. Pour Paul, l’acte de naissance du
christianisme, c’est l’acte politique de Dieu
d’accorder aux païens le droit de cité en
Israël. C’est-à-dire, la participation à toutes
les prérogatives qu’il avait accordées au peuple
élu. Et donc, la participation à l’élection
elle-même, à l’élection qui ne dépend donc plus
de la loi religieuse mais qui est étendue à tous
les païens. Une élection qui vient directement
de la volonté de Dieu d’être et de se comporter
non pas comme le Dieu d’un peuple particulier,
mais comme le père universel de tous les hommes.
Et comment cela? Et bien, dit Saint Paul : Dieu
était sur la croix de Jésus se réconciliant le
monde. Or, de cette réconciliation, Paul nous
donne une compréhension qui dépasse de beaucoup
la notion sacramentelle de réconciliation,
c’est-à-dire de libération des péchés. Saint
Paul entend le mot « réconciliation » dans un
sens politique. C’est d’abord la réconciliation,
dit-il, du Grec et du Juif qui étaient ennemis.
Ennemis, puisqu’aux yeux du Juif, le païen était
réputé ennemi de Dieu, et donc, en tant
qu’idolâtre, voué à la damnation. Il n’avait pas
part aux promesses de Dieu. Et Dieu, dit Saint
Paul, sur la croix signe un traité de paix entre
le Grec et le Juif pour faire des deux, un seul
peuple, un même peuple.
Suite de ce texte :
Éphésiens 2,18-22. Il découle de cette
initiative politique de Dieu, de ne plus vouloir
être le Dieu d’un seul peuple mais le Dieu de
tous les peuples. Il résulte de cet acte
politique de Dieu, l’égalité de tous les
chrétiens comme droit de citoyenneté quelle que
soit leur origine, qu’ils soient Juifs ou qu’ils
soient Grecs, c’est-à-dire païens d‘origine. Ils
sont tous égaux et Paul dit aux Ephésiens qui
sont des chrétiens d’origine grecque donc
païenne : vous êtes les concitoyens des saints.
Qui sont les saints? Les saints étaient les
chrétiens de Jérusalem qui se disaient
« saints » parce qu’ils étaient circoncis. Ils
portaient le sceau de l’Alliance dans leur
chair. Donc ils étaient sacrés, consacrés, et
Paul leur dit : il n’y a pas d’inégalité à cet
égard. Vous êtes les concitoyens des saints, à
égalité avec ceux qui sont d‘origine juive.
Ce fut le grand débat aux
origines de l’Église. Pouvait-on baptiser des
incirconcis? Pouvait-on tolérer que des
chrétiens d’origine païenne qui refusent la
circoncision soient considérés comme des
chrétiens à part entière, comme des saints, au
même titre que ceux qui portent, dans leur
chair, la marque même de la sainteté?
Donc tous les chrétiens
sont égaux en droit et en dignité. Tous les
membres de l’Église, quelle que soit leur
origine, contribuent à construire la cité
chrétienne. Et le mot est employé par Paul. Ils
contribuent à construire la cité chrétienne par
leurs échanges entre eux et donc, avant tout, en
se reconnaissant frères et en partageant les
mêmes droits et les mêmes prérogatives. Cela
n’exclut pas qu’il y ait dans la cité chrétienne
des pouvoirs de gouvernement ou d’enseignement.
Il dit, il y a des apôtres, il y a des
prophètes, il y a une diversité de fonctions,
mais il y a une égalité foncière, essentielle,
entre tous les chrétiens. Et vous voyez cela
dans 1 Cor 12 où il montre comment il y a une
grande diversité d’offices à l’intérieur de
l’Église, mais chacun a son office, chacun a une
fonction à exercer. Ces fonctions sont
différentes, mais toutes coopèrent, également,
avec la même dignité, à la construction de
l’ensemble. Donc les chrétiens sont invités à
mener une vie politique au sens d’Aristote,
c’est-à-dire à veiller à leur « être avec ».
C’est « l’être avec » de chaque chrétien avec
les autres qui est constitutif de cette société.
Vous pourrez lire aussi ce que dit Paul dans 1
Cor 14 où on voit
l’importance qu’il accorde à la
parole. Toutes les fonctions, à ce moment-là,
sont avant tout, des fonctions de parole. Paul
dit qu’il n’a pas été, lui, appelé à baptiser,
mais à enseigner l’Évangile. Donc, il y avait
dans l’Église chrétienne – c’est un phénomène
très caractéristique – une effusion de parole
due à l’effusion de l’Esprit Saint. Ce sont des
phénomènes qui nous paraissent peut-être un peu
bizarres mais qui se passaient sans doute dans
des sociétés religieuses de l’époque, des
phénomènes de glossolalie – parler en langues –
d’extases, de visions auxquels les chrétiens
attachaient beaucoup d’importance, qui étaient
peut-être la marque sentimentale de leur joie
d’être sauvés par le Christ, d’entrer dans
l’Église du Christ, mais dont Paul se méfiait
beaucoup. On voit Paul, non pas restreindre la
liberté de la parole, mais demander à ce que
cette parole soit intelligible, qu’elle soit
communicable, donc qu’elle soit rationnelle. Et
notamment, sa critique du « parler en langues »
qui est pratiqué dans les communautés
charismatiques de nos jours. Paul leur dit :
« Mais voyons, si un étranger, un païen, entre
dans nos églises – ce qui montre bien qu’il y
avait un peu d’osmose, et que beaucoup de païens
fréquentaient les réunions chrétiennes pour voir
un peu ce qui s’y passait, du moins, à partir du
moment où ces communautés chrétiennes se
réunissaient à part, en dehors de la synagogue –
qu’est-ce qu’il va dire ? Il ne va rien
comprendre. Il va dire vous êtes des fous ». Et
donc, Paul préconisait une parole raisonnable,
une parole communicable, donc un véritable
échange de la parole, non pas simplement des
murmures adressés à la divinité.
Je voulais attirer votre
attention sur le fait que les communautés
chrétiennes se sont caractérisées par une grande
explosion de parole, une communication de la
parole. Et c’est pourquoi il fallait de temps en
temps que l’Apôtre la tempère. Mais tout le
monde avait le droit à la parole et cela venait
de l’Esprit Saint. Et c’était cet échange de
parole qui fabriquait la concitoyenneté
chrétienne. Et donc l’Esprit libère la parole.
Tous ont le droit à la parole et Paul préconise,
par-dessus tout, même au-dessus de la parole
prophétique, une parole d’interprétation.
Qu’est-ce que c’est que l’interprétation sinon
le discernement critique?
Je voudrais ensuite vous
inviter à réfléchir à la grande loi paulinienne,
qu’il exprime à plusieurs reprises de
différentes façons dans 1 Cor 12,11 et dans
l’épître aux Galates 3,38. Cette loi qui
s’énonce ainsi : il n’y a plus ni Juifs et
Grecs, ni hommes libres et esclaves, ni masculin
et féminin, vous êtes tous un dans le Christ.
Alors c’est là où Paul
apparaît comme le fondateur de la société
ouverte. Non, je ne prétends pas que Paul était
un féministe, mais non, il ne l’était pas, il
n’était pas un anti-esclavagiste, et non, il ne
l’était pas. Il était de son temps. Il avait les
idées limitées de son temps. Il ne supprimait
pas les différences mais ne voulait pas que des
différences deviennent des divisions dans
l’Église. Essentiellement cela : il ne voulait
pas qu’elles nuisent à l’unité du corps social
de l’Église. Il enseignait le respect de tous.
Or la société païenne était une société très
cloisonnée, avant tout cloisonnée par les lois
religieuses. Chaque cité a sa divinité, a ses
dieux, même plusieurs et le pouvoir patriarcal
est un pouvoir en quelque sorte divin que le
père de famille ou le chef de tribu exerce sur
tous les siens ; et les magistrats eux-mêmes ont
tous un caractère plus ou moins sacerdotal. Donc
Paul est le fondateur de la société ouverte en
tant qu’il contribue à changer une politique qui
était fondée sur la discrimination religieuse.
D’où la question
qui est le quatrième point de cette deuxième
piste : comment reconstruire l’Église en société
respectueuse des droits politiques de ses
fidèles?
Je vous laisserai encore,
là, le soin d’y répondre vous-mêmes.
Comment les chrétiens
peuvent-ils arriver à tenir une parole
responsable dans l’Église? Comment faire?
Il est certain que
l’Église n’entend pas laisser, par exemple, ses
dogmes et ses pratiques religieuses, et les
abandonner à la libre initiative des fidèles. On
ne peut oublier que l’Église est un État de
droit, comme on aime à le dire de nos jours.
C’est-à-dire qu’elle est fondée sur une
écriture, une tradition. On pourrait rappeler
que, pendant très longtemps, la coutume était
d’élire les évêques. Les évêques étaient élus
par leur communauté. C’est quand
l’administration de l’Église s’est modelée sur
l’administration impériale après la conversion
de Constantin, c’est à ce moment-là que toute la
vie de l’Église a changé et qu’elle est devenue
beaucoup plus hiérarchique et centralisée etc.
La hiérarchie
ecclésiastique se dit dépositaire du droit
divin, de l’écriture et de la tradition, mais
cela ne devrait pas empêcher les catholiques,
les chrétiens, les fidèles, d’exercer une
fonction interprétative.
La tradition a toujours
été une innovation incessante qui reflète
beaucoup des évolutions culturelles des sociétés
où les laïcs ont eu leur importance. Comment se
fait-il, par exemple, que la pénitence privée a
succédé, au 11ème siècle, à la pénitence
publique ? Parce que les chrétiens ne voulaient
plus de la pénitence publique, ne voulaient plus
s’y soumettre, et alors l’Église a évolué pour
cette raison-là. Comment les laïcs
pourraient-ils exercer une fonction
interprétative? Comment concevoir des droits de
citoyenneté, de concitoyenneté dans l’Église. Il
faut se rappeler, bien sûr, que Paul ne prônait
rien tant que l’unité de la foi. Autrement dit,
aucun chrétien ne peut prétendre imposer sa
parole à d’autres. Aucun groupe chrétien ne peut
l’imposer aux autres groupes chrétiens. Il faut
avoir le souci de l’unité, d’un certain
consensus. Alors, il ne faut pas s’attendre à ce
que les évêques, d’eux-mêmes, donnent la liberté
de la parole aux chrétiens. Il ne faut pas
rêver. Il y a des évêques qui, de plus en plus,
consultent, oui, mais il ne faut pas oublier non
plus que l’épiscopat, c’est la chaîne historique
qui nous rattache aux origines chrétiennes.
C’est à ce titre que je tiens au symbole des
Apôtres, non pas pour refuser aux chrétiens ou à
des groupes chrétiens de se faire des credo
particuliers. Mais c’est le lien qui nous
rattache à l’événement historique de
Jésus-Christ, à la révélation historique de Dieu
en Jésus-Christ. Le symbole des Apôtres rappelle
que Jésus était un homme de l’histoire et que
l’Esprit Saint vient de lui, l’Esprit Saint qui
forme la communauté.
A ce propos, je le dis en
passant, dans le symbole des Apôtres, quand on
dit : « Je crois à l’Église » , c’est l’Église
eschatologique, c’est-à-dire l’Église céleste,
l’Église réunie par l’Esprit Saint. Et donc, la
signification est très différente de l’article
concernant l’Église dans le symbole de Nicée
Constantinople, où il s’agit là de l’Église
terrestre.
Donc les chrétiens peuvent
revendiquer le droit d’exercer la responsabilité
de leur « vivre ensemble » en l’Église. Et
aucune autorité religieuse ne peut les empêcher
de prendre la responsabilité de leur « être
chrétien » dans le monde, de leur « être avec
les autres » dans le monde. Encore le chrétien
doit-il prendre aussi ses responsabilités sur la
base d’une lecture commune de l’Évangile, d’une
interprétation collective de l’Évangile pour
voir comment vivre en chrétien dans le monde et
comment vivre dans l’Église en « être
politique » c’est-à-dire en être libre. Comment
vivre la vie de l’Église dans des communautés de
partage de la parole évangélique Là, je crois
que vous savez faire. Vous avez là un
savoir-faire à répandre, en évitant d’effrayer
les autres. Hélas, tous n’aspirent pas à la même
liberté, c’est ça qui est triste. Il faudrait
rendre attractive la liberté à laquelle nous,
nous aspirons et que nous essayons de prendre.
Mais transformer de plus en plus la vie en
Église, non pas en réunions cultuelles mais en
communautés de partage de la parole évangélique.
Ce partage incluant le partage du pain, comme ça
se faisait au début de l’Église. Partager la
parole, c’est ainsi que, peu à peu, les fidèles
pourront prendre et exercer des droits de
citoyenneté dans l’Église.
Il y a là, donc, un vaste
champ de réflexion en se disant et en essayant
de faire comprendre aux autorités de l’Église,
que l’Église ne sera respectée dans le monde que
dans la mesure où elle apparaîtra, elle-même,
comme un espace de vie et de liberté politiques.
Tant qu’elle n’apparaîtra pas ainsi, alors elle
apparaîtra comme une secte religieuse où c’est
le rite qui domine tout. La chance de l’Église
de répandre l’Évangile dans le monde, c’est de
montrer, elle-même, qu’il y a, dans l’Église,
une liberté de parole, d’échange de parole, de
construction d’une parole chrétienne
Et j’arrive à ma troisième piste de réflexion :
annoncer l’Évangile en terme de sens de la vie
humaine.
Sens ou salut ?
C’est une question qu’on
doit se poser quand on cherche dans quels
domaines pourrait s’exercer le droit des fidèles
à une parole responsable. Faut-il la définir par
l’accès au salut ou par l’accès au sens que
l’Évangile donne à la vie humaine?
Si nous voulons la
répandre comme un accès au salut éternel où
l’épiscopat dira : « L’accès au salut éternel
vient directement de la révélation, dont le
dépôt nous a été confié à nous, évêques », alors
peut-être faudrait-il se transporter, pour
acquérir cette liberté de parole, dans le
domaine du sens.
Définir le sens que
l’Évangile donne à la vie humaine. Alors, quel
rapport y a-t-il entre le sens et le salut?
Grave question que nous pouvons nous poser. Où
situons-nous notre foi, de préférence? Dans le
salut ou dans le sens?
Un historien du 18ème
siècle faisait remonter la perte de vitalité des
églises au 18ème siècle, à ceci que l’Église ne
savait que parler des fins éternelles,
spécialement en inspirant la peur, à une époque
où les gens commençaient à s’intéresser de plus
en plus aux fins temporelles.
Est-ce que l’Église
s’intéresse aux fins temporelles? Est-ce que
notre foi chrétienne est intéressée à définir, à
déterminer les fins temporelles qui évoluent,
bien sûr toujours, à travers le temps et
l’espace?
Deuxième petite anecdote :
avant-hier, j’écoutais, la nuit, un débat sur
France Culture où il y avait des sociologues de
la religion qui débattaient autour d’un sondage
d’opinion qui a dû être publié hier ou
avant-hier par le journal La Croix, sur
la pratique chrétienne tombée à 5%. Des
sociologues disaient : « l’Église ne sait que
parler en terme de salut, ça n’intéresse plus
personne ». Ils pensaient au salut –
la vie éternelle – la vie dans l’au-delà. On a
le temps de voir. Moi je n’ai plus grand temps !
Ils demandaient pourquoi ne s’intéresse-t-on pas
à la recherche du sens? Est-ce que l’Église est
capable de parler en terme de sens, le sens de
la vie conjugale, le sens des affaires, le sens
de l’économie : où va l’économie, le sens de
l’histoire, l’accueil des étrangers etc. parler
en terme de sens?
Une question à laquelle
vous pourrez réfléchir : est-ce qu’un discours
du sens pourrait se substituer, chez les
chrétiens, au discours du salut? Je ne dis pas
l’éliminer, mais en prendre la place. Est-ce
qu’un discours du sens pourrait se présenter
comme un discours du salut? Ou, en termes
inverses, présenter le discours du salut en
terme de sens?
C’est là où je
voudrais dire, deuxième point, qu’un discours du
sens a bien été tenu au Concile Vatican II.
Il a été tenu dans le
document appelé « Gaudium
et spes ». C’était l’un des
documents qui a été le plus contesté. Déjà au
terme du Concile, il faisait peur. Quand on
disait que l’Église devait s’ouvrir au monde –
j’ai lu ça dans les carnets du Père de Lubac –
tout le monde comprenait qu’il fallait s’ouvrir
à l’athéisme et au bolchevisme, ce qui faisait
encore plus peur que l’athéisme. Le Père de
Lubac, lui-même, malgré son ouverture d’esprit,
craignait beaucoup ce discours de l’ouverture du
sens. Il racontait comment il avait entendu le
Cardinal Marty expliquer comment l’Église devait
s’ouvrir au monde. Et, n’en pouvant plus, il est
allé le trouver dans un couloir, pour lui dir :
« Mais enfin, Eminence, est-ce que vous ne vous
rendez pas compte que vous êtes en train de dire
qu’il faut se convertir à l’athéisme et au
bolchevisme ». Alors de Lubac dit : « Le
cardinal m’a écouté d’un regard plein de bonté
(phrase superbe !), visiblement sans rien
comprendre et il m’a embrassé et il est parti ».
Quelle est la nouveauté de
Vatican II? Pour moi, la grande nouveauté de
Vatican II, c’est bien «Gaudium
et Spes » où l’Église a reconnu
toutes les libertés que, depuis deux siècles,
s’était donné le monde sécularisé contre
l’Église. Toutes ces libertés que l’Église du
19ème siècle n’avait pas cessé d’anathématiser
et de repousser, comme le droit, notamment très
caractéristique, à la liberté de la foi, le
droit à la liberté de parole. Vatican II a salué
la dignité de la personne humaine. Il a voulu
tenir au monde un langage nouveau. Il a dit que
l’Église voulait se mettre au service du monde
pour aider le monde à se procurer les biens
auxquels il aspirait, qui sont des biens
temporels, des biens spirituels. L’Église
s’intéressait aux fins temporelles de
l’humanité, enfin, enfin! Pas uniquement aux
fins éternelles. L’Église commençait là, à
Vatican II, à insérer le salut dans la recherche
du sens. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver,
la société humaine qu’il faut renouveler. Alors,
bien sûr, le Concile parle encore en terme de
salut : « qu’il
faut sauver », mais la référence au
renouvellement de la société humaine montre bien
qu’il dépassait le salut religieux tel qu’il est
compris par la pratique religieuse ou des
croyances religieuses. Il montrait bien qu’il
s’agissait de repenser et de renouveler la
condition humaine dans le monde d’aujourd’hui.
C’est d’ailleurs le titre de l’exposé
préliminaire de ce document intitulé « Gaudium
et Spes », c’est-à-dire « L’Église
dans le monde de ce temps ».
Donc il s’agissait du sens de l’histoire,
s’intéresser à la condition humaine. C’était
donc une invitation adressée à tous les laïcs
chrétiens, ceux qui participent le plus
directement à la vie dans le monde. L’invitation
adressée à ces laïcs, à tenir à leurs
concitoyens du monde, un discours du sens,
inspiré par l’Évangile. Alors, ce discours du
sens peut-il vraiment être tenu comme un
discours de salut devant Dieu, de salut
éternel? C’est la réflexion à laquelle je
m’attache en ce moment, en tant que théologien.
Pour moi, c’est la parole que l’Église doit
tenir. Elle ne peut pas tenir une parole
universelle si elle se contente de dire :
« Revenez adorer Jésus Christ dans nos
églises ». Si elle veut inviter les hommes
vraiment au salut, et bien, il faut tenir un
discours du sens.
Mais quel rapport y a-t-il
entre le sens et le salut? Pour moi, et là, je
prends position comme théologien, cela est lié
au rapport entre l’ordre de la création et
l’ordre du salut. Qu’est-ce que Dieu veut
sauver? Pour moi, Dieu ne veut pas sauver des
individus. Dieu veut sauver l’humanité comme
totalité. Dieu veut sauver ce qu’il a créé, car
il a créé l’homme pour la liberté. Il a créé
l’homme à son image. Il l’a créé pour le
bonheur, pour participer à son bonheur à
lui-même. Mais ce que Dieu veut, c’est l’unité
de l’humanité. « Qu’ils
soient tous un », c’est le testament
de Jésus (Jn 17,21).
Que veut Dieu? Le salut
pour lui, c’est celui d’une humanité
réconciliée, puisque Dieu était dans le Christ,
se réconciliant le monde, dit Saint Paul
(2Cor5,19). Et Paul dit que, dans le Christ, est
apparue une nouvelle création (2Cor5,17). La
création nouvelle, la création qui se fait dans
le Christ, c’est l’humanité rassemblée dans le
pardon mutuel, rassemblée dans la fraternité,
unifiée à l’image de Dieu. Donc, tout ce qui va
dans le sens de l’humanisation de l’homme, de
l’humanisation de la nature, de l’humanisation
de la société, de l’humanisation de l’économie
etc., tout ce qui va dans le sens de la
réconciliation des hommes entre eux, des classes
sociales entre elles, des riches et des pauvres,
des peuples entre eux, tout ce qui va dans ce
sens, le sens de la paix, de la fraternité, de
la réconciliation, tout cela va dans le sens du
salut.
Qu’est-ce que Dieu veut
des hommes? Qu’ils s’aiment les uns les autres.
Qu’ils se pardonnent mutuellement leurs
offenses. Voilà la seule loi du salut que Jésus
nous a donnée et, c’est ainsi que Dieu, au terme
de l’histoire, appelle l’humanité à entrer dans
son bonheur, dans sa béatitude. L’humanité
sauvée, c’est une humanité réconciliée et cette
réconciliation se fait dès maintenant quand nous
travaillons à l’humanisation de l’homme. Quand
nous travaillons à l’humanisation de l’homme,
nous travaillons au salut de l’humanité.
Texte publié le 13 juillet 2011 par Lucette
Bottinelli
Reproduit avec l’aimable autorisation de
NSAE
À lire
:
Joseph Moingt,
Croire quand
même. Libres entretiens sur le présent et le
futur du catholicisme, Ed. Temps
Présent, Coll.
Semeurs d’Avenir,
Nov. 2010, 248 pages.
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