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Témoin et figure
lumineuse du XXe siècle, le père Arrupe
(1907-1991) a été supérieur général de la
Compagnie de Jésus de 1965 à 1983. Sous son
leadership, l’ordre religieux fondé par Ignace
de Loyola au XVIe siècle se renouvellera en
profondeur. Inspirés par le concile Vatican II
(1962-1965) qui venait d’affirmer que « les
joies et les espoirs, les tristesses et les
angoisses des hommes de ce temps, des pauvres
surtout et de tous ceux qui souffrent, sont
aussi les joies et les espoirs, les tristesses
et les angoisses des disciples du Christ », les
jésuites procèdent alors à un vaste
discernement. Au cœur des pauvretés et des
injustices criantes qui divisent plus que jamais
les peuples et défigurent nos sociétés, les fils
de saint Ignace reconnaissent des « structures
de péchés collectifs » à combattre et à changer.
Dorénavant, leur mission se définira comme un
« service de la foi, dont la promotion de la
justice constitue une exigence absolue », car
« la promotion de la justice apparaît partie
intégrante du service de la foi ».
Le rayonnement
du père Arrupe dépassera largement les
communautés des jésuites – 26 000 jésuites
dispersés dans une bonne centaine de pays à son
époque. Dans l’ensemble de l’Église autant que
dans le monde séculier, il sera reconnu comme un
maître spirituel, un prophète de la justice, un
apôtre de la paix et un leader d’envergure
internationale. Aujourd’hui encore, lorsque les
jésuites et leurs collaborateurs et
collaboratrices laïques s’engagent dans des
œuvres d’analyse, de transformation et de
solidarité sociales (recouvrant le champ de ce
que l’on appelle « l’apostolat social »), ils
s’inscrivent directement dans la lignée de Pedro
Arrupe. Ils cherchent à être, comme ce dernier y
invita sans cesse ses contemporains, « des
hommes et des femmes pour les autres ».
Au fond, le
charisme du père Arrupe, c’est d’avoir su
inspirer et guider une relecture radicale de la
mission de la Compagnie de Jésus dans le monde
d’aujourd’hui. Sous sa gouverne, en effet, les
jésuites ont actualisé une des intuitions
fondamentales de saint Ignace pour qui
l’authenticité d’une expérience chrétienne se
vérifie ultimement dans « l’amour et le
service » du prochain. Entre nos beaux discours
sur Dieu ou nos appartenances politiques, d’une
part, et nos sentiments religieux ou nos quêtes
identitaires, d’autre part, intervient toujours
le test des « pratiques ». Ces dernières
deviennent des médiations pour incarner la foi,
les idées et les émotions dans une éthique
sociale. « Aimer et servir » le prochain, c’est
s’engager dans un « faire », dans une action,
dans des gestes concrets « pour les autres ».
Pedro Arrupe
avait discerné qu’à notre époque, cet amour et
ce service du prochain ne pouvaient plus faire
l’économie d’une analyse critique et d’un combat
pour transformer les structures génératrices
d’oppression, d’aliénation et d’injustice. Pour
lui, « dans un monde où l’on reconnaît
maintenant la force des structures sociales,
économiques et politiques, où l’on découvre
aussi leurs mécanismes et leurs lois, le service
évangélique ne peut se passer d’une action
compétente sur ses structures ».
C’est ainsi
qu’il fonda, en 1980, le Service jésuite des
réfugiés – une organisation non gouvernementale
présente maintenant dans plus de 50 pays et au
service de 40 millions de personnes. Partout
dans le monde, dans sa foulée, des jésuites et
leurs collaborateurs et collaboratrices
s’engagent, que ce soit à la frontière sud des
États-Unis, en solidarité avec les travailleurs
mexicains et les sans-papiers; en Haïti, au
service des enfants issus de milieux populaires
dans les écoles du réseau Foi et Joie; en
Afrique, auprès des malades du sida; en Amérique
du Sud, aux côtés des populations autochtones
expropriées par des compagnies minières; au
Québec, avec les jeunes de la rue et les
décrocheurs, etc. Et dans de nombreux pays, on
voit aussi naître des centres jésuites d’action
et de recherche sociales (comme le Centre
justice et foi de Montréal).
Dans toutes ces
œuvres d’apostolat social, les héritiers et
héritières de Pedro Arrupe cherchent à être
véritablement « des hommes et des femmes pour
les autres ». Ce qui peut les conduire parfois –
et le père Arrupe le savait d’expérience – à
vivre eux-mêmes la pauvreté et l’humiliation,
par solidarité avec tous les pauvres et les
humiliés en qui les croyants discernent l’image
même de Jésus Christ.
Relations, août 2010
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