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NOVA VETERA : une invitation à l'essentiel…
Maurice Bellet

 

 

 

I. L'intention

Parmi les gens qui croient en l'Évangile, il en est qui sont dans le trouble et la difficulté. Non parce que leur foi est faible, mais parce qu'elle est exigeante, d'une exigence de vérité.

Parmi les gens qui ne croient pas en Jésus-Christ, il en est certains à qui l'Évangile parle, et parle fort. Mais tout ce qui s'y joint, de la tradition chrétienne et de l'Église, leur est barrage et complication.

Voilà deux sortes de gens qui s'opposent et qui pourtant sont proches. C'est à eux que s'adresse ce qui suit, en priorité aux croyants, mais sans qu'ils puissent se séparer de ce prochain étrangement séparé, qui est parfois plus proche de l'Évangile qu'ils ne le sont eux-mêmes.

D'où vient la difficulté?
De l'Église? De sa hiérarchie? De la masse des chrétiens? Des préjugés, faiblesses, hypocrisies de milieu-là? Il y a motif. Mais s'en tenir à la contestation n'est pas à la hauteur de l'enjeu. Aussi bien, les contestataires des temps conciliaires sont-ils aujourd'hui vieillissants. La jeunesse est ailleurs : hors de tout cela ou bien  en quête de réassurance.

La difficulté est bien plus profonde. Elle tient à ce que fut la situation de la foi aux temps modernes, à ce qui en perdure.

Elle se manifeste en des oppositions qui paraissent sans issue. La terre ou le Ciel? Humanisme pour tous ou particularité des dogmes et des rites? Dialogue ou mission? Et la liste peut se poursuivre, masquant la coupure entre notre humanité et ce qui, prétextant de Dieu, semble la méconnaître, voire la persécuter.

On peut, dans un prêche ou un article, affirmer que la foi surmonte cette opposition. Mais sur le terrain, elle demeure; y compris sur le terrain... de la pensée, quand la pensée se risque à cette audace critique qui est le signe de son honnêteté.

La difficulté se durcit quand la foi reste dans ce statut de croyance où l'a souvent reléguée la modernité. On affirme le mystère ; mais on oublie aussitôt la conséquence, qui est d'interdire à la foi les tranquillités et le confort de la croyance, où ce qu'on croit est bien rangé dans le magasin des choses à croire.

C'est pourquoi il ne convient pas d'évacuer la difficulté, mais de la convertir. Elle désigne les paradoxes initiaux par où l'Évangile s'arrache aux évidences du monde pour signifier, en ce même monde, ce qui est son bouleversement absolu. Ces paradoxes ne s'épuisent jamais, pas plus que celui où se fonde notre physique : de lier le pur conceptuel des mathématiques au constat expérimental. Se tenir en ses tensions, dans l'unifiant de la foi, c'est ouvrir le champ de quête et question le plus grand possible.

Le paradoxe fondateur, d'où proviennent tous les autres, est l'Homme en vérité, Jésus-Christ, homme de chair et de sang, et présence du pur ineffable.

Ce n'est pas hasard si les premiers siècles chrétiens ont connu de si rudes controverses à propos du Christ, de l'unité inouïe qui se révèle en lui. Mais partir des formules dogmatiques où elles ont abouti risque de masquer leur enjeu actuel  qui est le rapport entre les humains, épris de vie et de liberté, et ce qui, au nom de Dieu ou de ce qui le remplace, se fait accablement et désespoir, tout en prétendant le contraire! C'est ainsi qu'en Occident, trop souvent Dieu et l'humain ont paru ennemis!

Mais surmonter cette misère, retrouver la puissance unifiante du Nouvel Adam, c'est en vérité quitter toute une culture qui achève de s'épuiser dans les désarrois et les impasses où elle glisse.

Du coup, ceux qui se jugeaient eux-mêmes encombrés de leur foi et de leur trouble, loin derrière les joyeux aventuriers de l'avenir, peuvent se retrouver à l'avant-garde, au cœur du lieu critique.

Mais le prix à payer est élevé. Car il ne s'agit plus de remédier aux misères et insuffisances de l'appareil d'Église. Il s'agit d'une mutation extrêmement profonde, où le monde chrétien et le monde tout court sont intimement mêlés : fin de la trop facile opposition entre Église et monde.

Voilà des propos bien brefs (et bien discutables) pour évoquer des choses immenses. Au surplus, ne risquent-ils pas d'être insupportables ou insignifiants à ceux même que j'évoquais, touchés par l'Évangile mais hors de tout l'appareil chrétien?

Je n'en sais rien. Je dis comme je peux. Il me semble seulement que si quelqu'un entrevoit dans l'Évangile une parole de vérité, il ne peut être indifférent à ce qu'il en advient chez celles et ceux qui espèrent en vivre.

Cela suppose, bien sûr, une écoute profonde de l'Évangile, et pas seulement l'intérêt plus ou moins distrait qu'on prête ces temps-ci à tout ce qui relève du « patrimoine de l'humanité ».

Si quelqu'un m'a lu jusque là, la question qui vient est : que faire?

Car il semble que parmi ceux que j'ai évoqués, il s'en trouve qui manquent de ce qui pourrait les aider dans le chemin qui est le leur. Pour dire précisément : ils manquent d'une communauté où  ils puissent vivre, tels qu'ils sont, cette communion qui est tout à fait essentielle à celles et ceux qui ont entendu l'Évangile; essentielle jusque dans le plus intime de leur foi.

Dirons-nous : cette communauté est l'Église? Mais l'histoire de l'Église montre qu'ont surgi en elle, spécialement aux moments de crise, des communautés qui avaient leur caractère propre et venaient d'initiatives individuelles. Benoît, François d'Assise, Dominique, Ignace de Loyola et bien d'autres. Pourquoi n'y aurait-il pas aujourd'hui pour ceux que j'évoque urgence d'initiatives semblables? Sont-ils nombreux? En un sens, peu importe. Même si ce sont seulement « deux ou trois » qui se réunissent en son nom, le Christ est là.

Autre objection : n'est-ce pas une prétention insoutenable que de vouloir imiter Benoît et les autres? Mais nous – à partir d'ici j'ose dire nous –, nous ne prétendons rien. C'est seulement poussés par la nécessité que nous essayons de créer ce qui nous paraît nécessaire. Et qui dit essai, dit risque d'échec. Et vu l'enjeu, le risque est grand. Nous assumons ce risque; prêts, donc, à constater nos illusions, nos erreurs, nos ratages; à écouter la critique ; à reprendre au commencement ; à lutter contre le découragement et sa tristesse. Nous espérons êtres sûrs de Dieu ; mais nous ne sommes pas sûrs de nous.

Que sera la règle de notre communauté?

Simple, elle tient en un seul article, qui s'exprime par un seul vœu : le vœu d'indéfectible amitié. En vertu de la parole du Christ : « A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : que vous aurez de la tendresse – agapè – les uns pour les autres. »

Si quelqu'un estime que c'est un peu léger, nous lui conseillons d'essayer. À voir ce que sont trop souvent les mœurs chrétiennes, nous lui promettons toutes les joies de l'ascèse !

Ubi caritas et amor, Deus ibi est.

Prendre comme unique principe l'agapè de Jésus-Christ, c'est à la fois être dans son Esprit et au plus proche de ce que désire désespérément l'humanité actuelle : un lien humain délivré de toutes les formes de la destruction. Bien entendu, à quiconque médite un peu, agapè entraîne tout.

Tout, c'est-à-dire quoi ?

Ici, nous ne serons pas dans les idées et les intentions, mais dans le concret des choses à faire et des possibles à réaliser.

II. La réalisation

Ce qui précède consonne assez bien à ce qui, de divers côtés, commence à naitre ces temps-ci. Comme si, après les élans d'après Concile et la contestation qui est venue ensuite, apparaissait un nouveau style, tourné résolument vers la création d'une forme de christianisme encore inédit.

La réalisation peut d'abord s'en tenir à ce que je nomme ci-dessous La porte ouverte : un réseau qui crée lien et communication. Mais on peut aller plus loin, par des initiatives plus précises.

J'en indiquerai quatre :

- la communauté locale

- l'exercice

- la recherche, avec l'enseignement et le mode d'action qui s'y rattachent

- enfin le renouvellement de la prière, spécialement dans l'eucharistie.

Par ces initiatives (et d'autres qui suivront), on dépasse résolument la simple rencontre pour aller vers un tissu de relations qui constitue un espace nouveau.

1.      La porte ouverte

Au principe, se tient l'accueil à quiconque trouve, en les propos précédents, ou plutôt en ce à quoi ils invitent, quelque chose qui répond à son attente. Que déjà, il lui soit possible d'entrer en relation, de rencontrer des gens de même style, de connaître le réseau souple où il peut s'insérer.

Objectif : permettre à certains de sortir de la solitude insupportable où ils sont ; mais aussi bien, offrir à des groupes déjà existants des possibilités d'échanges fructueux – car les groupes eux-mêmes peuvent souffrir d'isolement.

Quant à savoir ce qu'à partir de là nous pouvons faire, c'est d'abord à chacun ou chaque groupe de l'imaginer, le réaliser, le communiquer. Notre lieu partagé est un lieu d'invention et non de règlement.

Parmi les initiatives possibles, nous pouvons cependant en évoquer quelques-unes.

2.  Quelques possibilités

2.1 La communauté locale

Entendons : la communauté où tous se connaissent et se rencontrent.

En vertu de ce qui a été dit plus haut, ce qui la caractérise, la définit, c'est l'amitié réciproque, une amitié qui trouve en l'Évangile sa source inépuisable.

La règle de cette communauté est ainsi extrêmement légère en même temps, plus exigeante, en sa vérité, que toutes les règles qui commandent un comportement, car elle touche au cœur de chacune et de chacun.

Ainsi est écarté le pourrissement des conflits, cette plaie de tant de belles œuvres.

Des divergences, des oppositions, il y en a dès qu'on vit. Mais l'agapè doit, par dessous, demeurer inentamable. La prière, s'il se peut, y pourvoira; non « faire des prières », mais jusqu'au cœur du conflit et de la rupture des pensées, se tourner vers Lui, demander ensemble la grâce de demeurer ensemble dans la recherche de la vérité.

Ceci est la pierre angulaire. Pierre et Paul se sont affrontés. Paul et Barnabé se sont séparés. Se sont-ils haïs?

La communauté est aide réciproque, de chacune et chacun selon son possible. Quelqu'un disait : « C'est la liste de ceux et celles à qui on peut téléphoner en cas de coup dur. »

Grand respect et discrétion réciproques. Chacun conduit sa vie comme il peut, selon sa conscience, son histoire, sa situation. Pas de jugement. La seule perspective légitime est : que puis-je pour lui, pour elle, et sans prétendre à rien?

En ce qui concerne les choses de la vie, la famille et le travail, le sexe et l'argent, le pouvoir et la politique, la culture et l'éducation, etc.,  nous sommes passés dans un monde si mouvant et si complexe que rien ne remplace la vigilance et que rien ne dispense de l'invention. Par rapport à ce qu'exigeait et offrait un monde stable, où l'état de vie définissait la place de chacun et où la règle garantissait le bon ordre de l'existence, c'est un changement radical.

Il peut nous mettre dans des situations inextricables, nous mener en des chemins risqués. Il arrive que la foi soit foi en la foi elle-même, comme en ce qui nous permet d'avancer jusque dans l'obscur, sans céder au désespoir ni à la prétention, ces deux vertiges.

2.2 L'exercice spirituel

Son lieu initial n'est pas la foi chrétienne, mais la condition humaine. Car la première fonction de l'exercice est de donner à percevoir comment la foi peut surgir.

- Diversité des situations, depuis l'appartenance jusqu'au pressentiment lointain.

- Traversée ; et s'il le faut, de toutes les instances critiques ; et même de l'en bas, jusqu'à ce qu'apparaisse le pur noyau de l'Évangile.

- On s'y aide de tout.

- L'Écriture y paraît sous des  jours différents. La relation essentielle y devient relation à cette Parole qui parle en nous, en notre condition humaine, pour nous arracher aux griffes du Destructeur.

- Là se rencontre la transformation du lien humain fondamental en cette agapè divine, dont la présence est pour nous dans l'humanité de Jésus-Christ.

- Ensuite, ce qui pour nous naît de là, dans notre situation, notre environnement, nos dons. Jusqu'à rejoindre la dimension de l'humanité toute entière : c'est ici que sera le lieu de l'Église, comme convocation des humains à ce qui se cherche en l'exercice.

- L'exercice peut se faire individuellement, ou avec l'aide et présence de quelqu'un, ou en groupe. Chaque formule a ses conditions propres. En groupe, elle est respect réciproque, écoute, parole libre mais responsable.

2.3 La recherche, l'enseignement et l'action

La tâche de pensée est aujourd'hui prioritaire.

Pas question ici de même en esquisser le programme. Peut-on du moins en indiquer les conditions?

- Pensée critique, portant d'un même acte sur les impasses du monde actuel et les difficultés d'une foi chrétienne en ce même monde.

- La critique, quand il s'agit du très essentiel, ne peut être que création.

- Nous devons assumer ce redoutable événement : la fin des temps modernes, en tant que porteurs de la grande assurance et la grande espérance.

- Notre principe de pensée est le Logos Christ, où naît cette humanité qui unifie en elle la condition charnelle et l'insondable Abîme de l'indicible. Le Christ peut être objet de pensée; pour nous, il est sujet, et plus encore : la lumière en amont de nos raisons elles-mêmes.

- La foi, dans sa pleine puissance, coïncide alors avec la recherche inconditionnelle de la vérité.

Etc., etc. La recherche soutient un enseignement qui reste en l'esprit de l'exercice : plutôt qu'un savoir sur, une démarche dans.

Quelles actions ?

Selon toutes les initiatives qu'inspirent une foi, une espérance, une charité qui veulent « travailler pour l'humanité » (comme disait Karl Marx !).

Aumône et mission : deux actions traditionnelles des chrétiens. Que peuvent-elles être aujourd'hui?

- Lutter contre la pauvreté. Aider le proche. Voir plus loin dans l'espace et le temps. Contribuer à débarrasser l'humanité des délires des envies et du règne de l'argent. C'est politique et plus que politique.

- La mission n'est pas centripète mais centrifuge.
Non faire entrer les gens dans le monde chrétien que nous vivons ou imaginons, mais communiquer à nos frères et sœurs humains ce feu de l'Évangile, dont ils feront ce qu'ils feront, jusqu'à peut-être nous ébranler à fond.

2.4. La prière commune

N'est-ce pas la première chose? En fait, ce peut être la plus difficile à réaliser, pour des raisons qui tiennent et aux participants éventuels et à l'état de la prière commune aujourd'hui.

Il y aura grande liberté de formes et formules, y compris inédites, s'il s'en trouve. Car il faut mettre fin à la coupure qui a séparé la prière de tout le reste. Elle peut être pensée, art, pure convivialité, pur silence, etc.

Reste que le cœur de la prière commune, dans la tradition chrétienne, est l'eucharistie. C'est, pour beaucoup, le plus difficile. L'eucharistie est certainement au cœur de la foi vivante. Elle est d'abord un mode d'exister, où la charité est primordialement paix et joie, grâce et miséricorde. Le rite (en particulier dans l'Église catholique) est la présence en notre monde de ce qui, par-delà le monde, accomplit cette résurrection.

Cela engage tout, de façon radicale.
Dans les faits, cela peut aboutir à des attitudes extérieurement contradictoires : depuis une pratique très fidèle, même dans de rudes conditions, jusqu'à une abstention, non par indifférence, mais par malaise, pour l'instant insurmontable.

Ce que nous espérons, c'est un renouvellement profond de la parole et du geste, en ce lieu-là, qui soit en rapport direct avec ce que notre modernité doit traverser, la crise extrême de tout ce qui en l'humain symbolise (au sens fort) l'origine et l'ultime.

III. La gestion

Pour que tout cela soit, il faut bien que des gens s'en occupent.
Il faut donc une gestion de ce réseau de relations.

Qu'il puisse y avoir échanges, projets partagés et spécialement progrès dans la recherche commune.

Internet peut bien sûr y servir.
Mais rien ne remplace la rencontre réelle.

Et puisque d'autres réseaux ont des intentions comparables, il est souhaitable de créer avec eux une connexion, pour aide et enrichissement réciproques, voire pour une action commune.

Il convient aussi, bien sûr, de préciser les modes d'accès au réseau et de le protéger contre les dérives, hélas, toujours possibles.

IV. Le rapport à la grande Église

La grande Église est l'anti-secte. Elle est le lieu premier d'une communauté de foi. C'est pourquoi une communauté qui se veut telle se doit de préciser son lien à la grande Église.

Il n'est pas nécessairement de dépendance administrative, comme c'est le cas de paroisses ou organismes directement gérés par l'appareil ecclésiastique. Mais il peut pourtant être très profond, par fidélité aux origines, grand sens de la grande Tradition, souci intense de la communion de tous, etc.

L'œcuménisme y est œcuménisme par en haut. Le souci premier n'est pas les difficultés des chrétiens, mais l'urgence du salut du monde. 

Au cœur se tient ce qui est dit par Jean dans sa formule fulgurante : O theos  agapè estiv. Dieu est amour. C'est pourquoi le plus fort et le plus essentiel est aussi le très simple, qui s'exprime déjà dans l'accueil. Car qui aime son frère est né de Dieu et connaît Dieu.

J'ai été trop long et trop court ; j'ai dit trop de choses et pas assez fermement la seule qui compte.

On peut juger cette communauté bien légère et peu de chose par rapport à celles des grands ordres religieux – ou d'initiatives plus récentes.

Elle me paraît assez proche de celle qu'évoquait l'épître à Diognète ou, tout bonnement, les épîtres de Paul et les Actes des Apôtres.

Peut-être est-il possible aujourd'hui de retrouver ce style-là, dont l'appareil est de fait fort léger, mais où l'Évangile veut être intensément présent. Peut-être que le monde où nous sommes appelle des initiatives de ce type, dégagées d'anciennes lourdeurs, et qui soient compatibles avec l'état réel de nos contemporains.

A vous de juger!

 

Maurice BELLET
10 janvier 2010
m.bellet@base.be

 


 

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