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Miguel Hesayne est évêque émérite de Viedma,
province de Santa Cruz, Argentine. Il rappelle
qu’étant évêque durant la période
post-conciliaire, son expérience consista avant
tout dans un effort pour passer d’une Église
pyramidale à une Église communauté.
Ce fut avec Mgr Marengo à Azul que j’ai commencé
à vivre de l’esprit du Concile. Marengo avait
été formé avec la mentalité pré-conciliaire,
mais à la suite du Concile il se transforma
complètement. Il rassembla les prêtres, les
religieux et les laïcs pour proclamer que le
Concile exigeait une conversion de tous. Il leur
demandait : « Aidez-moi à me convertir »,
sachant que les évêques se devaient de donner
l’exemple et que ce ne leur serait pas facile. À
Azul, au niveau diocésain, on installa le
Conseil presbytéral, le Conseil pastoral et le
Conseil d’administration, ainsi que de pareilles
structures au sein des paroisses pour impliquer
la participation des laïcs et former de
véritables communautés chrétiennes.
En date du 4 juillet 1975, j’ai été élu évêque
de Viedma. Marengo m’avait dit :« Moins de
circulaires, mais plus de circulation » en se
référant aux nombreux documents qui sortent des
curies et qui ne sont pas lus. À travers tout
l’immense territoire de Rio Negro (subdivisé
maintenant en trois diocèses) j’estime avoir
parcouru 300 kilomètres par jour. Il y avait des
secteurs très pauvres et abandonnés où j’ai
rencontré un franciscain qui y travaillait seul
depuis 30 ans. Ces visites pastorales (non
juridiques) furent prioritaires pour mon travail
pastoral. Après cinq années de voyages à écouter
et observer, j’étais arrivé à la conclusion que
tous les prêtres agissaient en solo, sans aucune
coordination et sans pastorale commune. Que
faire? Lors d’une réunion, un prêtre lança :
« Pourquoi ne pas réunir un synode? »
Lentement l’idée fit son chemin, il s’agissait
de faire un synode avant tout pastoral selon le
sens propre du mot synode qui veut dire «marcher
ensemble ». Quelques-uns dirent alors que
c’était imprudent. On répétait les mêmes
objections qui avaient déjà été soulevées envers
l’évêque Thuribe de Magrovejo (qui présida dans
le passé une dizaine de synodes) et auxquelles
ce saint répondait : « Un synode c’est pour
mûrir dans la foi. » On ne peut pas être un
évêque sans écouter la population et faire fi de
sa communauté. C’est ici que prennent tout leur
sens les paroles de l’évêque Angelelli : « Il
faut tendre une oreille à l’Évangile et une
autre à la population. » Sans le peuple, il n’y
a pas d’Église. Le projet de Dieu sur le monde,
c’est le règne de Dieu.
Une oreille pour l’Évangile et
une autre pour la population
Il fallait que les chrétiens puissent prendre
conscience d’être des membres adultes de
l’Église. Quelques-uns disaient qu’ils
refuseraient de recevoir la communion dans la
main, ajoutant que seuls les prêtres ont les
mains consacrées. Jusqu’à récemment l’Église,
c’était le clergé et pas autre chose. Cependant
le Concile nous a appris qu’il n’existe pas
d’Église sans communauté chrétienne. Il n’y a
que la communauté de ceux qui croient en Jésus
mort et ressuscité qui soit le signe et la voie
du Royaume. La communauté grandit et se
développe moyennant la participation de tous
selon leurs différents charismes et ministères.
Avec la plus grande participation possible de
tous il nous a donc fallu passer d’une structure
juridique de paroisse cléricale à une paroisse
« réseau de communautés » et redonner aux
chrétiens le concept de peuple de Dieu. Dès
qu’un chrétien est convaincu de faire partie
d’une communauté, c’est seulement à ce moment là
qu’on peut exiger de lui des responsabilités. On
ne va pas à l’église, nous sommes Église. J’ai
entendu des gens se plaindre que durant le
régime militaire, les autorités ecclésiastiques
ne consultèrent aucunement les laïcs, et
maintenant on nous invite à demander pardon.
Le premier pas à faire pour une véritable prise
de conscience chez les laïcs, c’est de les
écouter. Pour le synode de Viedma nous
proposâmes les thèmes de Puebla, dont le
document venait de sortir : Jésus, l’homme,
l’Église, Marie… non pas sous forme de cours ou
de conférences, mais par des enquêtes et des
questionnaires pour susciter la discussion en
groupes. Les premières questions étaient les
suivantes : « Qui est Jésus pour toi? À quel
endroit as-tu entendu parler de Lui? Par qui et
comment as-tu rencontré Jésus? » De là vint la
première réponse réaliste : la famille ne
catéchise pas. Dans leurs réponses très peu
parlaient de leurs parents, quelques-uns se
référaient aux catéchistes et la majorité
indiquait les missionnaires. Aux non-croyants,
on demandait pourquoi ils ne croyaient pas en
Jésus, ne voulaient pas être chrétiens? Venant
d’une prison on répondit : « Nous ne voulons pas
faire partie d’une Église qui ne s’occupe pas de
nous. »
Pour ceux qui venaient d’ailleurs on s’informait
de leur situation, de leurs besoins, etc. On se
rendit compte que la plupart étaient de jeunes
immigrants (63 p.c. avaient moins de 30 ans). La
majorité des personnes âgées étaient des indiens
mapuches, les Chiliens comptaient pour 30%
tandis qu’au cours des dernières décennies les
gens qui provenaient du Nord de l’Argentine
avaient beaucoup augmenté. Nous fûmes d’accord
qu’il fallait d’abord connaître les gens qu’on
voulait évangéliser en étudiant pour ce faire
leur culture et leurs traditions. Par exemple,
il faut connaître les conditions de vie des
Mapuches pour comprendre une tendance à l’alcool
quand ils doivent supporter des températures de
moins 30 degrés Celsius.
En posant des questions sur l’Église, on a pu
s’apercevoir que le mot « paroisse » n’existait
pas dans le langage courant des chrétiens et
qu’il n’y avait aucun sens d’appartenance à
celle-ci. Bien des gens me disaient que ce fut
au cours du synode qu’ils connurent le mot
« paroisse » ainsi que le mot « communauté ». On
s’aperçut aussi que chez plusieurs, la pratique
chrétienne se limitait au précepte de la messe
dominicale. Le Christ est venu pour sauver tous
les hommes et « tout » l’être humain. Que fait
un chrétien en relation avec sa famille, son
argent, sa sexualité, avec le pouvoir qu’il
exerce, avec l’intelligence qu’il possède? La
messe est source et sommet de la vie chrétienne,
mais une vie chrétienne doit aussi être
connectée avec la sexualité, le pouvoir,
l’économie, l’éducation, la politique. Pour
toutes ces dimensions de la vie courante il a
fallu des orientations évangélisatrices. Le
chrétien ne peut pas s’isoler dans son temple.
Une Église de la base
La participation des gens nous obligeait à
rebâtir une Église sur les bases, en partant du
peuple, en formant des groupes et des
communautés, en décentralisant les paroisses.
L’Eucharistie est incomplète si elle ne se prête
pas au partage et à la formation d’une
communauté. Les sectes obtiennent des succès
parce qu’elles cultivent les relations
fraternelles. On commença avec des groupes de
réflexion en partant de la Bible et de la vie.
On ne peut former des communautés si le curé a
peur d’une interprétation personnelle (peut-être
pas orthodoxe) de la Bible chez les laïcs. Il
faut rendre la Bible aux populations. La seule
façon de christianiser les gens, c’est en se
servant de la parole de Dieu. L’Église ne peut
grandir que par la parole de Dieu. Comment dans
bien des endroits est-on arrivé à
déchristianiser le peuple? À cause d’une
prédication uniquement de morale. Dans Sierra
Grande les sectes ont disparu grâce aux
communautés ecclésiales et à la lecture
populaire de la Bible.
Il faut réformer l’Église en partant des petites
communautés. L’avenir des vocations sacerdotales
n’a pas sa source dans les séminaires ou dans
les noviciats mais parmi les groupes et
communautés de base d’où elles surgiront. La
future Église surgira des communautés
chrétiennes. Tout cela implique aussi un
rapprochement avec les autres confessions
chrétiennes quoique, même si l’œcuménisme est
l’un des premiers soucis pour le Pape, il est
malheureusement l’affaire la plus oubliée en
Argentine. Cela implique aussi une relation de
profonde amitié entre prêtres et laïcs. On ne
peut enseigner aux autres ce qu’on ne pratique
pas et être comme des cloches qui, sans entrer
dans l’église, invitent les autres à y pénétrer.
Moi, disait le Christ, je vous appelle mes amis
parce que je vous ai révélé mes secrets. Pour
qu’il y ait de l’amitié il faut aussi savoir
communiquer des sentiments, partager la vie
spirituelle et éliminer les clôtures. On ne peut
appeler un ami « excellence », « éminence » ou
« monseigneur »; nous sommes tous frères.
Actuellement, nous assistons au phénomène des
mouvements ecclésiaux. L’Église est comme le
cœur et l’Esprit-Saint se sert des veines et des
artères par lesquelles la Grâce, l’Amour et le
Verbe de Dieu peuvent mieux atteindre le cœur.
Mais si le sang n’arrive pas bien au cœur, les
artères se durcissent et provoquent un
infarctus. C’est ce qui arrive pour des
mouvements qui au lieu de se coordonner et vivre
en fonction de la communauté chrétienne,
travaillent et vivent pour eux-mêmes.
L’institution qui ne s’intègre pas pour
promouvoir des communautés chrétiennes finira
comme une Église à l’intérieur de l’Église, soit
une Église parallèle.
Une Église de service
Notre expérience synodale de Viedma nous a amené
à devenir une Église communauté et en même temps
une Église de service comme un instrument du
Royaume. On a toujours assisté les pauvres, mais
maintenant l’objectif est que le pauvre ne soit
plus objet d’assistance mais sujet responsable
et protagoniste de son histoire. Nous voulons
une Église qui évangélise en partant de la
réalité et à la lumière de la vérité pour les
pauvres comme pour tous; dans l’Église la
dimension sociale est essentielle. Les Actes des
Apôtres nous l’indiquent en se référant à la
première communauté chrétienne dans laquelle il
n’y avait pas de pauvres. Voilà le but, et c’est
pour cette raison qu’on doit exercer des
options. Pourquoi ne pas d’abord favoriser les
pauvres et les plus démunis? C’était là
l’orientation de Jésus : « Il m’a envoyé
évangéliser les pauvres. »
L’option PRÉFÉRENTIELLE pour les pauvres n’a pas
été inventée à Puebla. Un ancien document
chrétien datant du premier siècle (Constitution
apostolique) le souligne aux prêtres : « Il te
faut présider la communauté liturgique, mais si
pendant que tu présides il arrive un pauvre, tu
dois suspendre la liturgie et lui offrir un
siège. Si tu n’en trouves pas, tu dois lui
donner ta chaise et poursuivre la cérémonie
assis sur le sol. » C’est que dans ce temps-là,
on célébrait dans des maisons familiales et il
n’y avait pas assez de chaises pour tous. Je
n’aime pas l’expression « préférentielle » qu’on
ajoute à l’option pour les pauvres et encore
moins quand on insiste pour qu’elle ne soit pas
excluante. Il s’agit d’une option évangélique,
celle de Jésus qui apporta l’Évangile aux
pauvres comme à tous les autres. C’est à cause
de son option pour les pauvres que fut tué
l’évêque Angelelli.
Il faut retourner à la simplicité de l’Évangile.
Dans l’Église, nous ne sommes pas tous
suffisamment engagés avec les pauvres dans le
but de leur libération intégrale ainsi que pour
trouver la façon par laquelle ils puissent
eux-mêmes devenir le facteur de leur propre
libration. Depuis toujours j’ai dit que si
quelqu’un n’avait pas d’endroit ou dormir et
manger, il n’avait qu’à sonner à la porte de ma
maison. Ce fut ainsi qu’arriva chez-moi le
cacique des indigènes, qui par la suite raconta
de tous bords et tous côtés qu’il avait mangé
avec l’évêque. Mon administrateur, un laïc, se
plaignait d’avoir à gérer la pauvreté de
l’évêché. Mais je crois au témoignage.
En plus du témoignage, il est nécessaire de
lutter pour la transformation des systèmes et
des structures. La « civilisation de l’amour »
(Paul VI) va demeurer un simple slogan si on
n’instaure pas au niveau politique les principes
chrétiens. C’est à cette fin que nous nous
dédions à la formation politique des laïcs
chrétiens à travers l’association Jaim de
Novares, qui compte 80 groupes et 600 membres
participant à ces cours.
Une Église prophétique
Le 2 août 1985 on me cita à témoigner lors du
procès engagé contre la Junte militaire par le
gouvernement d’Alfonsin. Personnellement, je ne
désirais pas confronter, polémiquer ou me
venger. Je voulais aussi y annoncer
Jésus-Christ, car c’est ma mission. Alors, ce
jour là, je me suis enfermé dans une chapelle
depuis les neuf heures du matin jusqu’à treize
heures, et j’ai demandé au Seigneur que je ne
puisse par mes paroles exprimer le moindre
ressentiment, tandis que cependant je
dénoncerais ouvertement les crimes commis par
des gens qui se disaient chrétiens. Derrière moi
se trouvait au complet l’ancienne Junte. Le juge
exigea que je rende mon témoignage à voix haute
et j’ai parlé une heure durant sans que personne
ne m’interrompe. Un des juges me demanda : « Que
pensez-vous de Videla? » Je lui répondis que
c’était un homme bon mais déformé en ce qui
concerne la morale chrétienne. Le juge en chef
demanda si quelqu’un d’autre désirait me poser
des questions; il n’y en eût aucun autre.
En sortant, une journaliste de la BBC de Londres
me dit : « J’ai déjà assisté à plusieurs procès,
mais j’ai suivi votre déclaration comme une
célébration de la Parole. » Je lui demandai :
« Êtes-vous catholique? » Elle me dit non, elle
était anglicane. D’elle et de la part d’autres
inconnus je reçus un soutien que je n’avais pas
reçu de beaucoup de mes frères dans l’Église
catholique. C’est que j’ai foi dans toute la
Parole de Dieu et qu’en face d’un tortionnaire
je pensais à ce que dit Saint-Paul, que « nous
sommes temple vivant de Dieu. » Torturer une
personne, c’est torturer le Christ lui-même. Je
l’ai dit, comme je l’avais déjà écrit dans une
lettre à Videla et Harguindeguy durant la
période de la dictature.
(Traduction de l’espagnol par
André Godin)
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