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Nous remercions
la revue
Prêtre et
Pasteur de nous avoir accordé l’autorisation
de reproduire cet admirable entretien avec un
évêque dans le style de Jean XXIII.
Prêtre et
Pasteur:
Quelle a été votre réaction lorsque Jean XXIII a
annoncé la tenue d'un concile?
Mgr Charbonneau:
Lorsque Jean XXIII a annoncé la tenue d'un
concile, le 25 janvier 1959, je n'étais pas
évêque. J'étais un prêtre du diocèse de
Saint-Jérôme. Comme beaucoup de chrétiens, ce
fut l'étonnement. Je croyais ne jamais vivre
dans une Église en Concile. Car le dernier
concile, cent ans auparavant, avait décrété
l'infaillibilité pontificale et l'on croyait que
c'était la fin des conciles dans l'Église. Et
voilà que Jean XXIII, après seulement six mois
de son élection, annonce à 17 cardinaux une
nouvelle qui les bouleverse. Je ne puis résister
à la tentation de vous dire les mots mêmes par
lesquels il a formulé son annonce. J'aime
beaucoup. C'est du Jean XXIII, dans toute sa
finesse et j'oserais dire dans toute sa ruse :
« C'est avec un peu de tremblement d'émotion,
mais en même temps avec une humble résolution
dans notre détermination que nous prononçons
devant vous le nom d'une célébration: un concile
œcuménique pour l'Église universelle ». Les 17
cardinaux sont stupéfaits, surpris, médusés,
sidérés, atterrés. Je n'ai pas vécu la même
stupéfaction que les 17 cardinaux. Mais j'ai
senti, ce jour-là, que nous entrions dans une
belle et grande aventure. Sont montés en moi un
grand espoir, un nouveau départ, un grand défi
dans ma vie de prêtre. J'ai soupçonné que tout
ne serait plus comme avant dans mon ministère de
prêtre.
Puis entre
l'annonce et l'ouverture du Concile, en 1961, je
suis nommé évêque-auxiliaire à Ottawa. Là, j'ai
presque été aussi terrassé que les 17 cardinaux
recevant l'annonce du concile. Et en 1962, je
partais pour le concile, avec dans ma valise,
des instruments de travail, des schémas
fabriqués par les congrégations romaines. Des
schémas dont le contenu et le style, je dois le
dire, ne m'enthousiasmaient pas trop.
Prêtre et
Pasteur:
Votre enthousiasme est-il revenu durant le
concile? En quelques mots, pouvez-vous nous dire
comment vous avez personnellement vécu votre
participation au concile Vatican II?
Mgr Charbonneau:
Mon enthousiasme est vite revenu, dès le premier
jour du concile, en entendant Jean XXIII nous
dire dans son discours d'ouverture :
« Aujourd'hui, l'Épouse du Christ, l'Église,
préfère recourir au remède de la miséricorde
plutôt que de brandir les armes de la
sévérité ». C'était l'annonce d'un choix précis.
Cette affirmation m'est apparu alors — et ça
reste vrai aujourd'hui — comme un tournant
historique, car un pape, dans l'exercice le plus
élevé de son autorité, entouré de ses 2400
frères-évêques, en exercice de concile
universel, proclamait la miséricorde comme la
nouvelle vêture de l'Église. Celle-ci était
invitée à manifester la validité de sa propre
doctrine en renonçant aux condamnations et en
refermant ainsi une longue période d'opposition
rigide envers la société moderne et sa culture.
Il s'agissait de proposer une Égiise au visage
miséricordieux, bienveillant et patient à
l'égard de tous. Jean XXIII venait de nous
donner le style de l'Église de demain. Comme
l'on dit en langage populaire: il venait de
m'avoir. C'est ainsi qu'ont débuté les quatre
plus belles années. de ma vie.
Le concile, ce
n'est pas seulement la production de seize
documents. Le concile a été pour moi une
expérience extraordinaire
Une expérience
spirituelle d'abord. Une manifestation de
l'Esprit aux dimensions de l'Église universelle.
Comme prêtre, dans mon ministère, j'avais
souvent été témoin de la présence de l'Esprit à
l'œuvre dans des personnes privilégiées ou
encore dans des petits groupes que nous appelons
« spirituels » ou « charismatiques ». Cette
fois, au concile, c'est à la tête de l'Église,
dans le corps des évêques du monde entier
rassemblés que l'Esprit se manifestait… Et
j'étais là. C'était grisant.
Une expérience
ecclésiale unique aussi. Avant de décrire
l'Église comme communion, nous, les évêques,
nous en avons vécu la réalité. Pendant quatre
ans, nous avons vécu ensemble, prié ensemble,
travaillé ensemble. Personnellement, je vivais
avec trois compagnons-évêques québécois, à la
maison généralice des Frères de Saint-Gabriel :
Mgr Percival Caza, mon ancien accompagnateur
spirituel lorsque j'étais étudiant au petit
séminaire de Ste-Thérèse, Mgr Émilien Frenette,
mon ancien évêque à St-Jérôme, dans mes
premières années de presbytériat et Mgr
Gérard-Marie Coderre, le grand converti du
concile. Et j'étais le « jeunot » au milieu de
ces trois aînés, mes maîtres. Je me souviens de
nos longues promenades sur le toit de la maison
généralice, le soir, où ensemble nous revisions
nos journées de travail. J'ai appris aussi à
connaître des confrères-évêques d'autres pays,
même d'Orient. À travers les évêques, les
Églises locales sont entrées en communion, non
plus dans le seul lien au pape, mais dans la
fraternité des évêques.
Troisièmement,
une expérience intellectuelle. J'ai pu refaire
ma théologie. Finie la théologie philosophiste!
Finie la scolastique desséchante! Vatican II a
été pour moi un immense recentrage évangélique.
Retrouver la fraîcheur de la Parole de Dieu.
Toutes nos après-midi étaient libres. Je courais
les conférences données par les grands
théologiens : Congar, Chenu, de Lubac. Ils me
faisaient entrer dans une théologie qui prenait
sa source dans la Parole de Dieu et les Pères de
l'Église. Je n'oublie pas le Père Tillard
d'Ottawa. Il a été le grand maître de la
théologie nouvelle pour les évêques canadiens
durant le concile. Nous étions tous les deux de
vieilles connaissances, deux bons amis : nous
étions voisins, lui à Ottawa et moi à Hull.
Pendant le concile, il m'a aidé à déchiffrer les
textes conciliaires et à produire deux
interventions, une sur les prêtres et l'autre
sur les laïcs.
Le concile, les
quatre plus belles années de ma vie!!!
Prêtre et
Pasteur:
Enthousiaste durant vos quatre années du
concile, après cinquante ans, l'êtes-vous encore
autant dans l'Église d'aujourd'hui? Comment vous
y sentez-vous?
Mgr Charbonneau:
J'ai gardé, je pense, mon enthousiasme dans mon
ministère d'évêque. Le feu est toujours là. Par
ailleurs une grande peine se mêle à mon
enthousiasme. C'est de constater que le concile
est oublié. Vatican II, un bel avenir oublié! À
votre question je réponds: aujourdhui, dans mon
Église, je me sens mal l'aise, perplexe et
impatient.
Mal à l'aise,
car je ne ressens plus cette belle liberté de
parole que j'avais durant le concile. Cette
liberté de parole, à l'image de celle du
cardinal Frings d'Allemagne — dont le théologien
personnel s'appelait l'abbé Joseph Ratzinger —
qui disait en pleine salle conciliaire, le 9
novembre 1963: « Les congrégations romaines sont
un scandale dans l'Église et dans le monde ».
Une intervention suivie d'une longue salve
d'applaudissements, la plus longue de tout le
concile, dans ce lieu vénérable.
Perplexe. À
certains jours, je me demande dans quelle Église
on veut me voir vivre. Dans une Église qui fait
des clins d'œil bienveillants aux anciens
Lefebvristes, hostiles au concile, à qui on
assigne une paroisse dans un diocèse de France
sans en parler à l'évêque du lieu? Dans une
Église qui accueille des évêques et des prêtres
anglicans en dissension interne avec leur
Église? Je me retrouve alors dans une Église
traditionnelle de « récupération ». Et je me
sens loin, bien loin de l'aggiornamento de
Vatican II.
Impatient. Ma
grande impatience, c'est de passer d'une Église
cléricale à une Église peuple de Dieu, peuple
des baptisés, telle que voulue par le concile
Pour moi, dans le déroulement et le travail du
concile Vatican II, l'initiative la plus
décisive, l'initiative la plus chargée d'avenir
a été l'introduction entre le chapitre premier
du document sur l'Église et son chapitre
troisième consacré à la hiérarchie,
l'introduction d'un chapitre deuxième sur le
peuple de Dieu.
À 88 ans, je
n'ai pas le goût d'entrer en guerre avec la
curie romaine. Je n'ai pas le goût de croiser le
fer avec les mouvements intégristes du Québec.
Je n'ai pas le goût de jouer à l'évêque rebelle.
J'ai tout simplement le goût d'être vrai, d'être
positif et d'annoncer à temps et à contre-temps
ce que le concile Vatican II désire de son
Église. Depuis un an, j'ai repris le bâton du
pèlerin et j'en serai bientôt à ma 38e rencontre
à travers le Québec pour remettre mes soeurs et
frères chrétiens à l'école de Vatican II, pour
les re-concilier. Depuis un an, j'ai échangé
avec des milliers de laïcs et de religieuses,
avec des centaines de prêtres, pour apprendre
leurs déceptions et aussi et surtout leurs
grands désirs.
C'est ainsi que
je me situe dans mon Église d'aujourd'hui.
Prêtre et
Pasteur:
Quels sont, à votre avis, les deux ou trois
documents les plus importants produits par le
concile? Pour quelles raisons leur accordez-vous
cette importance?
Mgr Charbonneau:
Je mettrais, en premier lieu, le document sur
l'Église, la constitution « Lumen Gentium ».
Notre Église traverse une période douloureuse:
nombreuses critiques, abandon de la pratique
religieuse, panique devant ce qu'on appelle la
crise des vocations sacerdotales et religieuses
(j'espère pouvoir revenir sur ce dernier point).
L'Église a besoin d'être revue à la lumière de
« Lumen Gentium », en prenant bien soin de dire
que la « Lumen Gentium », ce n'est pas l'Église,
mais le Christ. D'ailleurs les premiers mots de
ce premier document sont : « Le Christ, la
lumière du monde ». Et la constitution sur
l'Église insiste pour dire que l'Église, c'est
le peuple de Dieu. Il y a donc une urgence
urgente à dire à tous les baptisés qu'ils sont
l'Église. Peut-être, recommenceront-ils à
l'aimer cette pauvre Église. Le numéro 30 du
document sur l'Église est très explicite : « Les
pasteurs savent parfaitement qu'eux-mêmes n'ont
pas été institués par le Christ pour assumer à
eux seuls la mission salvatrice de l'Église
envers le monde, mais qu'ils ont la charge
sublime de bien reconnaître chez les fidèles les
ministères et les charismes, de telle sorte que
tous coopèrent à leur mesure et d'un même coeur
à l'oeuvre commune ». Et le numéro 33 est encore
plus clair : « L'apostolat des laïcs est une
participation à la mission salvatrice de
l'Église elle-même. Cet apostolat, tous y sont
destinés par le Seigneur en vertu de leur
baptême et de leur confirmation ». Il y a donc
urgence à faire de nos laïcs, non seulement des
croyants, non seulement des pratiquants, mais
des participants.
En deuxième lieu
d'importance, je mettrais le document sur la
Parole de Dieu, la constitution dogmatique « Dei
Verbum ». Pourquoi? C'est pour répondre à cette
soif que nos chrétiens manifestent pour la
Parole de Dieu. On voit avec joie se multiplier
des groupes bibliques. C'est peut-être l'avenir
de demain pour l'Église: des gens qui se
regroupent pour écouter ensemble la Parole, pour
se dire cette Parole, pour l'actualiser dans
leur vie quotidienne. L'étude du document « Dei
Verbum » est primordiale pour éclairer les
chrétiens sur la Parole de Dieu, afin d'éviter
une possible dérive dans le fondamentalisme.
En troisième
lieu (j'aurais pu le mettre en deuxième lieu),
c'est le document sur l'Église dans le monde de
ce temps, la constitution pastorale « Gaudium et
spes ». Le concile n'a pas été convoqué pour
défendre une institution menacée, mais pour
confronter la Parole de Dieu avec le dynamisme
de l'histoire. Vatican Il s'est voulu attentif
aux « signes des temps ». C'était le grand désir
de Jean XXIII. Être attentif aux nouveautés, à
ce qui évolue dans le monde, aux changements,
aux lieux vivants, aux plus démunis. L'Église
fait route avec l'humanité et contribue à
humaniser toujours plus la famille humaine et
son histoire. Le numéro 40 de « Gaudium et
spes » est un des beaux numéros à relire.
Prêtre et
Pasteur:
Quand vous êtes revenu du concile, selon vous,
quelles idées maîtresses devaient orienter les
efforts à accomplir pour répondre aux attentes
des Québécois catholiques de cette époque?
Mgr Charbonneau:
Je crois que nos chrétiens avaient comme
première attente une liturgie renouvelée. Une
attente clairement exprimée. Le concile pour nos
Québécois c'était : « Le concile, c'est le
changement dans la messe ». C'est d'ailleurs ce
qu'ils avaient retenu du concile. Et ils ont été
comblés sur ce point : beaucoup et d'heureux
efforts ont été faits pour répondre à cette
attente.
Mais ii est une
autre attente, peu exprimée, une attente, je
dirais, silencieuse mais bien réelle : celle
d'être reconnu dans l'Église, d'avoir une place
dans l'Église. Je viens de dire que pour
plusieurs, le concile c'était la liturgie. II
faut ajouter qu'on avait aussi retenu une
expression célèbre du concile : « le peuple de
Dieu ».
Dans les années
précédant le concile, les militants d'Action
Catholique réclamaient leur place dans l'Église.
Je revois encore cette jeune militante de la
J.A.C. qui me dit avec du feu dans les yeux,
lors d'une réunion des responsables d'Action
Catholique : « Monseigneur, quand est-ce que
vous allez nous lâcher "lousses"? » Ils étaient
une minorité. Aujourd'hui ce sont des milliers
de baptisés, appelons-les des « laïcs libérés »,
qui veulent vraiment passer d'une Église
cléricale à une Église peuple Dieu et qui sont
prêts à prendre des responsabilités. Ce sont ces
laïcs et ces religieuses que j'ai rencontrés
dans mes pérégrinations depuis un an. Ils ont
des questions à poser, des déceptions à
souligner, et aussi de grands désirs à exprimer.
Par ailleurs, je
constate que la hiérarchie et le clergé, nous
sommes encore attachés à notre Église cléricale.
Nous nous entêtons à conserver le modèle
constantinien au lieu de passer au modèle
proposé par Vatican II, inspiré des trois
premiers siècles où la conscience des chrétiens,
disciples du Christ, d'être le peuple de Dieu
était prédominante. Nous sommes préoccupés par
le manque de prêtres et nous recourons à des
prêtres de Pologne ou d'Afrique pour colmater
les brèches. Évidemment si nous tenons au modèle
de l'Église cléricale, nous manquerons de
prêtres et nous paniquerons pour l'avenir. Si
nous relevons le défi d'édifier une Église,
peuple de Dieu, une Église des baptisés, en
reconnaissant le sacerdoce commun des fidèles,
nous vivrons sans panique, dans une Église
remodelée, rebâtie selon les désirs de Vatican
II. Au fond, nous ne vivons pas une crise du
sacerdoce, mais une crise de baptêmes endormis.
J'oserais dire — et je me cache la figure — que
c'est parce que nous avions trop de prêtres que
depuis seize siècles nous avons gardé le modèle
d'une Église cléricale. Depuis Constantin au
quatrième siècle. Jean XXIII disait à
l'ambassadeur de France au Vatican, en 1963,
alors qu'il se mourait : « J'ai voulu secouer la
poussière impériale qu'il y a depuis Constantin
sur le trône de Pierre ».
Je reviens donc
à mon impatience : passer d'une Église cléricale
à une Église, peuple des baptisés. C'est la
grande urgence aujourd'hui.
Prêtre et
Pasteur:
Que devient le rôle du prêtre dans l'Église,
peuple de Dieu?
Mgr Charbonneau:
Il y a, dans le prêtre du « toujours » et du
« pas toujours », de l'évolutif. II sera
toujours l'homme de l'Eucharistie et du
sacrement de la réconciliation. Il aura toujours
à être le grand priant dans l'Église.
Mais son
ministère évoluera en fonction de la
compréhension que l'Église a du monde et de sa
mission. Aujourd'hui le prêtre n'est plus
l'unique animateur de la communauté, mais il
demeure le signe de Celui qui la rassemble. Son
ministère prend une forme plus itinérante. Il
conseille, encourage, appelle, aide au
discernement, réconcilie, mais il n'est plus le
départ obligé de chaque initiative pastorale.
Le Frère Marie
Victorin, en 1941, vingt ans avant le concile,
écrivait à un de ses jeunes amis qui s'apprêtait
à devenir prêtre : « Le monde enfante dans la
douleur un ordre nouveau, et le prêtre de ta
génération va avoir la redoutable mission de
régénérer un christianisme qui s'affadissait. Je
pense qu'il est fini le temps où le prêtre
canadien, béni et honoré de tous, était un petit
roi dans une paroisse rurale qui ignorait le
grand bruit que fait le vaste monde. Les prêtres
de ta génération seront des "SACS-AU-DOS" ». Des
«sacs-au-dos». Prophète, le Frère Marie
Victorin! Pas seulement docteur en fleurs et en
bibites!!!
Responsables
aujourd'hui de deux, trois, quatre paroisses,
les prêtres sont vraiment des prêtres
sacs-au-dos.
L'Église n'a pas
besoin de prêtres parce qu'elle en manque. Mais
elle a besoin de prêtres pour se souvenir
qu'elle participe au sacerdoce du Christ et que
c'est à ce titre qu'elle annonce l'Évangile en
servant ce monde.
Prêtre et
Pasteur:
Étant donné tout ce qui est survenu dans
l'Église et dans le monde depuis les années
conciliaires, ne conviendrait-il pas de
convoquer un nouveau concile?
Mgr Charbonneau:
Il y a quelques années, je prônais la nécessité
d'un nouveau concile. Je croyais que c'était la
seule façon de remettre les Congrégations
romaines à leur véritable fonction, leur
fonction de service et non d'autorité. Je
souhaitais même que ce nouveau concile soit tenu
à Jérusalem et non à Rome.
J'ai changé
d'idée. Je crois que le moment n'est pas
opportun. Et ce, pour trois raisons. La première
c'est qu'il manquerait l'effet-surprise de
l'annonce. Jean XXIII avait secoué le monde
entier par son annonce inattendue. Personne
n'attendait un tel événement. Aujourd'hui, ce
serait vu comme un geste normal, même banal dans
l'Église. Une deuxième raison: je craindrais un
recul au lieu d'un aggiornamento de l'Église
dans sa mission, les évêques nommés par le pape
Jean-Paul II étant de tendance plutôt
conservatrice. La troisième raison: je crois que
nous n'avons pas aujourd'hui la même qualité de
théologiens que dans les années 1960. Et l'on
sait l'importance des théologiens dans un
concile.
Prêtre et
Pasteur:
Si un concile
n'est pas souhaitable, les synodes des évêques
permettent-ils à l'Église de mieux faire face
aux défis qui se posent présentement?
Mgr Charbonneau:
Longue le pape Paul VI, après le concile, a
établi les Synodes des évêques à Rome, il
voulait assurer que le concile puisse avoir un
suivi. Hélas! Il a manqué à tous ces grands
synodes un Cardinal Liénart qui, comme il
l'avait fait au premier jour du concile, s'était
levé pour mettre les pendules à l'heure, pour
protester de la mainmise de la curie romaine sur
le concile. Pour rappeler aux congrégations
romaines qu'elles ne sont qu'un simple organe
d'exécution et non de régie. Aux synodes, la
curie romaine a réussi à reprendre le
leadership.
Y aurait-il deux
générations, deux styles d'évêques : « les
évêques du concile » qui se tiennent « deboute »
pour reprendre les mots de l'un d'eux, et « les
évêques du synode »?
Pour conclure
sur une note joyeuse et « espérante », je
reproduis la fin d'un écrit de Mgr Jacques
Noyer, évêque émérite d'Amiens. Il y a quelques
mois il écrivait un papier intitulé « La baleine
et le papillon ». Après avoir exprimé, comme moi
aujourd'hui, ses doléances et ses espoirs il
concluait :
« Un cri comme
celui-ci, vers qui le faire entendre? Une
prière, comme celle-ci, vers quel saint
l'adresser? À quelle adresse poster ce courrier?
Y a-t-il une chance de changer quelque chose? La
lourdeur de l'administration vaticane – ce n’est
pas un mammouth mais une énorme baleine échouée
sur le sable – donne l'impression que rien ne
peut la réveiller. Mes mots ne feront pas plus
de bruit que l'aile sur le dos de la baleine.
Mais, après tout, on sait qu'un vol de papillons
dans l'hémisphère nord peut engendrer une
tempête dans l'hémisphère sud. Et puis dans le
vent qu'ils font souffle aussi l'Esprit.
Pourquoi ne seraient-ils pas capables de
réveiller la baleine: une grande marée et un
petit ouragan et la voilà remise à l'eau ».
Revue Prêtre et Pasteur, juin 2011, «Vatican II… respecté ou trahi», p. 322-329.
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