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Comment vivre sa foi aujourd’hui ?
André Naud, théologien
professeur honoraire
à l'Université de Montréal


1. L’option Dieu

La question qui fait l'objet de ce dossier est redoutable. Peut-être n'est-il possible et légitime de l'aborder que sur le mode du témoi­gnage, un peu comme le faisait Fernand Dumont dans son beau livre Une foi partagée. Il n'y a pas aujourd'hui deux chemins identiques vers la foi, ni deux manières de la vivre qu'on puisse dire pareilles.

Dans la question posée, je note le mot «aujourd'hui». Il me rappelle que toute foi suppose une constante reconsidération et mise à jour. Personne ne peut croire aujourd'hui comme il y a quarante ans. Il y a mutation partout, y compris en matière de foi: chez soi, chez les autres, dans la réflexion disponible, dans la vie. Sans être complètement changées, les problématiques et les questions ne peuvent qu'être abordées autrement qu'on le faisait. Pour ma part, réfléchissant sur la manière de vivre sa foi aujourd'hui, quatre thèmes considérables s'imposent à moi. Ils sont comme autant de cas. Il y a le cas de Dieu, le cas de Jésus, le cas de l'Église et celui que posent les redoutables mots « comment vivre? ».

Abordons le cas de Dieu. Pas de foi chrétienne sans foi en Dieu. « Je crois en Dieu » est le premier article du Credo. Sur ce sujet, j'ouvrirai tout de suite mon jeu. Pas question selon moi de rester logé dans l'incertitude concer­nant la question de l'existence de Dieu. On doit trancher. Peut‑être est-ce là une question d'honnêteté intellectuelle et une condition pour mener correctement toute réflexion sur sa propre vie. C'est certainement, en tout cas, une condition pour vivre en santé dans la foi. Je n' imagine pas qu'on puisse prier et entrer en contact étroit et intime avec un être dont on ne sait pas s'il existe. Chacun connaît la célèbre question de Bernard Pivot: « Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous qu'il vous dise quand vous arriverez près de lui? » À cette question je répondrais: « Dieu existe, j'en suis sûr, et il n'aura sans doute pas besoin de me rien dire. »

Il y a toutefois un prérequis pour une telle attitude de sereine affirmation: il faut savoir distinguer entre la question de l'existence de Dieu et celle de sa nature intime. C'est d'ailleurs là une distinction de toujours et, pour le dire franchement, il me semble qu'elle relève du bon sens. On peut affirmer l'existence d'un être dont le mystère nous échappe. C'est le cas du moi, par exemple. Quel naïf que celui qui oserait prétendre savoir ce que c'est qu'un être humain et ce que c'est qu'un « Je » quand un « Je » parle et aime !

Parlerons-nous d'une « preuve » de l'existence de Dieu? Ce mot est inutilement prétentieux. Parlons plutôt d'une ouverture naturelle à cette transcendance. Celle-ci se découvre dès qu'on pose la fameuse question que se posait à sa manière le philosophe Martin Heidegger: « Pourquoi y a-t-il de l'être et non pas rien? » On ne peut éviter cette cruciale question. On se la pose, ouvertement ou secrètement, toute sa vie.

Avouerai-je l'esprit d'enfance qui m'habite? Je ne hais point les mots que le poète Charles Péguy mettait dans la bouche de Dieu au début de son Porche du mystère de la seconde vertu : « La foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l'espérance. La foi ça ne m'étonne pas. Ce n'est pas étonnant. J'éclate tellement dans ma création. » Et Péguy de se lancer dans un hymne à la création parmi les plus beaux qui soient. Le poète-philosophe avait raison, car plus la science progresse, plus Dieu éclate dans les dimensions étonnantes et la beauté cachée que la science révèle. Je suis sensible à cette approche. Il est vrai que pour moi Dieu est Éclat, justement. N’est-il pas l'Au-delà de tout, Intelligence suprême, Générosité sans frontières? Quand je m'arrête au Dieu qui est au bout de la question de Heidegger, il me fascine. Quand je l'oublie, je ne me sens plus que comme un simple mammifère, avec ses sensations et ses émotions. Dieu, parce qu'il existe, est, partie de ma modeste grandeur. J'aime beaucoup également cette longue phrase qu'on trouve dans le livre que le théologien Hans Küng a consacré au Credo: « Croire dans le créateur du monde signifie affirmer, dans un mouvement de confiance éclairée, que le monde et l'homme ne restent pas inexplicables dans leur origine dernière, que le monde et l'homme ne sont pas absurdement arrachés au néant pour y retourner, mais que, dans leur totalité, ils ont sens et valeur, qu'ils ne sont pas seulement chaos mais cosmos, parce qu'ils trouvent ancrage originel et ultime en Dieu, leur fondement, leur auteur, leur créateur. »

Mais aborder le « cas de Dieu », est-ce possible sans considérer le problème du mal, de la souffrance des justes, des enfants surtout, comme on le souligne souvent après Camus et tant d'autres? C'est vrai que ce n'est pas possible. Mais ici encore il faut trancher. Non pas en prétendant épuiser ce troublant mystère, mais en découvrant pour soi-­même une judicieuse modestie. Il faut se dire, me semble-t-il: « Qui suis-je pour me mettre à la place de Dieu et lui demander des comptes ? » C'est là, on le sait, la dernière attitude de Job. J’aime par-dessus tout cette humilité de l'esprit. C'est l'attitude la plus honnête et la plus réaliste. Il me semble qu'elle mène plus loin que l'orgueil dans lequel nous versons si facilement avec nos petits savoirs, jusqu'au moment où les questions ultimes nous assaillent et où un peu de sérieux nous arrive. Cette attitude conduit à reconnaître et respecter ne serait-ce que l'existence du domaine du mystère. Elle seule permet d'affirmer Dieu. Car pour reprendre les mots de Jean Bottéro: « Je n'ai pas besoin d'un Dieu que je comprends. »

Nous parlons du cas de Dieu. Il y a un autre aspect à ce cas pour le chrétien. Il s'agit des allures étranges que prend, ici ou là, le Dieu de l'Ancien Testament. Il est présenté comme avide de punitions, de vengeances, comme s'intéressant à un peuple en particulier. Et ces allures de Dieu traînent parfois jusque dans notre subconscient de chrétiens. Tout cela m'a hanté longtemps. J'ai trouvé ma tranquillité – est-ce permis? – dans la considération qu'il faut regarder ces livres comme porteurs de témoignages émouvants mais imparfaits d'hommes à la recherche de Dieu. Et lorsque, même dans les discours chrétiens sur Dieu, cette idée d'un Dieu vengeur prend trop de place, je me rappelle l'enseignement de Jésus, et je la repousse sans hésitation.

Décidément, pour ce qui concerne l'existence de Dieu, on ne me classera pas parmi les hésitants. Mais qu'on ne s'y méprenne pas: quand il s'agit de la nature de Dieu, je suis de ceux qui ne consentent à en parler que comme d'un mystère fascinant. Je tiens seulement à considérer Dieu comme une personne, comme un « Tu » à qui je puis m' adresser et le faire avec confiance, tout comme je suis une personne moi-même dans mon mystère et comme le sont autour de moi tous les êtres humains. Je dois à Jésus surtout d'approcher Dieu comme un « Tu ».

2. Le cas Jésus

Abordons le « cas Jésus ». Ici tout spécialement il ne s'agira pour moi que d'un témoignage. Je ne puis que dire comment je vois les choses et comment je les vis.

Des dogmes anciens dominent toute l’histoire de l'Église concernant Jésus. Ils ont été élaborés lors des premiers conciles œcuméniques, de Nicée à Chalcédoine. Ces conciles ont abordé les grandes questions qui demeurent les nôtres aujourd'hui dès qu'on s'intéresse au cas Jésus: quels étaient les rapports à Dieu de l'homme Jésus? Les réponses que ces conciles ont apportées sont vénérables. Je les fais miennes de la même manière que je le fais pour les autres conciles. C'est-à-dire que j'en retiens l'intention fondamentale, tout en reconnaissant que les formulations verbales et conceptuelles pourraient changer.

De quelque manière que je prenne les choses, je comprends que les grands conciles christologiques m'enseignent d’une manière tout à fait principale deux choses : Jésus était vrai Dieu et il était vrai homme. Le Credo de Nicée-Constantinople en témoigne. Vrai Dieu et vrai homme : je prends ces deux grandes affirmations avec le plus grand sérieux. Non sans y mettre quelque réserve en écrivant ces mots, je crois savoir ce que c'est qu'un homme. J'en suis un et j'en rencontre quotidiennement. S'il a été vrai homme, Jésus l'a été comme moi et comme toi, lecteur attentif. Pour ce qui est de Dieu, je me suis déjà exprimé sur le savoir que nous en avons. On peut l'appeler l’Indicible. On pourrait aussi l'appeler l'Étonnant, celui qui fait et peut faire des choses qui nous dépassent et nous étonnent.

Si je fais miennes sans réserve les deux grandes affirmations des premiers conciles, je dois avouer une certaine réserve concernant la manière dont on essaie d'imaginer leur articulation. Je n'ai jamais eu un grand intérêt pour les spéculations concernant la manière dont se ferait en Jésus l'articulation entre divinité et humanité. Je n'en ai pas davantage aujourd'hui. Je pense, en effet, qu'il faut être plus que discret quand il s'agit des choses de Dieu et je redoute systématiquement les « dogmes » que j'appellerais « indiscrets ». Ayant dit cela, peut-être ai-je dit l'essentiel de ma pensée. Je n'en ajouterai pas moins certaines petites choses en tenant compte, justement, de cette dualité que les premiers conciles ont affirmée en Jésus en disant qu'il est vrai homme et vrai Dieu.

Une sorte de consensus s'établit de plus en plus chez plusieurs théologiens pour reconnaître que l'approche qui fut privilégiée lors des premiers conciles est le plus souvent incapable de dire comment croire en Jésus aujourd'hui et comment avoir accès à lui dans la foi. Cette approche appartient trop au monde grec d'alors, à la spéculation qui y avait cours, à des distinctions conceptuelles qui échappent maintenant au plus grand nombre, à la langue elle­même. Deux natures en une seule personne en Jésus. Trois personnes en une seule nature en Dieu. Tout cela est difficile pour l'homme contemporain: ces mots ont changé de sens et ne lui parlent plus guère. Aussi doit-on accepter l’idée qu'un aggiornamento est nécessaire dans la manière d'aborder le cas de Jésus.

De nombreux théologiens parmi les plus grands et les plus sérieux s'adonnent à cette tâche à laquelle Jean XXIII les avait conviés dès l'ouverture du premier concile. Ils voient la christologie des premiers conciles comme une christologie d'en haut, partant de Dieu. Sans la renier, ils préconisent plutôt une christologie d'en bas. Celle-ci consiste à partir modestement de l'homme Jésus, tel qu'il fut, tel qu'il a vécu. On s'interroge alors sur le destin de cet homme, sur son histoire propre très concrète, sur son milieu, sur ses combats, sur ses enseignements. De la même manière, on s'interroge sur ses relations avec Dieu, qu'il appelait son Père, auquel il référait constamment, qu'il priait de la manière à laquelle il a voulu nous initier, à qui il adressa sur la croix ces mots terribles: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » Pour plusieurs raisons, je partage totalement le point de vue de ces théologiens. Ce chemin vers la connaissance et la découverte de Jésus est le plus normal et le plus naturel. Ce fut celui des disciples et des Apôtres. C'est celui que suivirent les Évangélistes. C'est un chemin qui réserve de constantes découvertes et qui nous permet de bien connaître Jésus de Nazareth, vrai homme. Pour cette raison, c'est le plus « nourrissant ». Pour qui veut vivre sa foi aujourd'hui et la nourrir, j'estime donc que c'est le chemin le plus adapté et celui qu'il est préférable de prendre.

Entrant dans ce chemin, je me donne un objectif essentiel auquel s'ajoute une conviction que je dirais « de nature intellectuelle ». L'objectif est simple. Il s'agit de laisser émerger les enseignements véritables de Jésus, car c'est cela qui importe le plus. Ces enseignements émaneront des discours que Jésus a tenus ou qu' on lui prête, mais aussi de sa vie, de ses comportements, de ses luttes, de son destin. Laisser percer ces enseignements d'une manière authentique n'est pas simple. Maintes déformations ou fausses interprétations sont possibles. C'est pourquoi on fait bien de se méfier de tous les raconteurs d'histoires à bon marché et de ne s'en remettre qu'aux historiens, aux exégètes, aux savants les plus sérieux. Ne cherche-t-on pas, lorsqu'on est malade, le service des meilleurs spécialistes ?

J'ai parlé d'une conviction « intellectuelle » qui est mienne. Elle peut être exprimée en quelques mots: tout en étant prudent, il ne faut pas avoir peur des remises en question. Et cela vaut un peu pour tout, qu'il s'agisse de l'authenticité de tel ou tel passage, de tel ou tel miracle, de la non-convergence de certaines affirmations qu'on trouve dans les divers Évangiles, des influences qui ont pu jouer sur les témoins et rendre plus douteux leur témoignage. Je tiens cette conviction « intellectuelle » du dernier concile. Il n'a pas craint de reconsidérer et de formuler d'une manière très ouverte la fameuse doctrine qu' on appelait autrefois l'« inerrance biblique ». Le concile invite à comprendre la vérité de l'Écriture en tenant compte de la vraie nature des documents qu'on y trouve et surtout de leur visée véritable. Je n'ai donc pas en ces matières une foi ou une intelligence nerveuse et inquiète.

« Divinité de Jésus », « Résurrection » : ces mots font partie de la foi chrétienne. Les affirmer ne se fait que par un acte de foi, fût-il raisonnable, ce qui est tout à fait possible. Les nier ou même simplement les considérer avec négligence, c'est vider le Credo de sa fibre essentielle et de l'aliment qu'il peut fournir. Affirmée, la divinité de Jésus transforme tout le contenu de la pensée sur Dieu, sur l'homme, sur leurs mutuelles relations. Certes, comme on s'interroge devant le cosmos, on se demande: Jésus, vrai Dieu et vrai homme, comment cela se fait-il? Mais l'interrogation s'épuise dans l'étonnement. Aussi faut-il accueillir cette doctrine comme une Musique. Elle fera moins l'objet d'interminables débats que d'admiration. Est-il nécessaire de connaître les secrets du Compositeur?

La Résurrection nous concerne d'une manière spéciale. Si Jésus est ressuscité, c'est pour être le premier d'une foule innombrable. Il est le garant de notre Espérance. Si quelqu'un n'a pas cette Espérance qui court, cachée, tout au long du Credo, on peut dire comme saint Paul que sa foi est vaine. Tout comme il serait vain de vouloir se représenter ce que sera la rencontre d'un ressuscité avec le Jésus de la gloire, « assis à la droite du Père ».

3. Le problème Église

Quand on pense Dieu, on n'est qu'adoration; quand on s' intéresse à Jésus, on n'est qu'admiration inconditionnelle. Cela n'est pas le cas quand on pense l'Église. Certes, l'Église c'est l'action de l'Esprit, mais c'est nous également. Aussi a-t-elle deux faces: l'une rayonnante, l'autre sombre.

La face rayonnante de l'Église tient d'abord au fait qu'elle est, pour le croyant, le lieu de la progressive découverte de Dieu et de Jésus. Sur ce terrain délicat, la communauté de foi avec sa nécessaire autorité est un guide précieux, irremplaçable même: elle prémunit contre les déformations qui seraient et sont si faciles. Mais il y a beaucoup plus. De multiples manières, elle est source d'inspiration. C'est notamment le cas par ses saints. Il y en eut toujours et il y en a encore. Que de générosités, de dons de soi, de soucis pour les plus pauvres et les plus malheureux, de capacité de pardon sont suggérés par la foi chrétienne vécue dans la communauté des croyants ! A la face rayonnante de l'Église appartiennent encore l'aide et l'enrichissement qu'elle apporte à la prière par sa riche tradition liturgique et sacramentaire. C'est lorsqu'on pense à ces choses qu'on est amené à parler de l'Église comme d'une mère. C'est vrai qu'elle nous enfante dans la foi et qu'elle s'offre à la nourrir.

La face sombre de l'Église, au contraire, c'est l'Église qui déçoit, l'Église pécheresse, l'Église scandale même. Cette face est particulièrement facile à décrire. Chacun pourrait ajouter son mot en pensant à toutes ces déceptions qu'il a éprouvées, à toutes les tentations dans lesquelles la communauté de foi que nous constituons peut tomber. C'est l'Église du cléricalisme, de la papolâtrie, des certitudes trop grandes, des prises de position contestables, d'une espèce d'idolâtrie de la tradition. Retards, centralisme exagéré, médiocrité de beaucoup d'intelligences et de beaucoup de discours, abus de pouvoir et infantilisation, juridisme exagéré, timidité devant les requêtes de l'avenir et même devant celles du présent, lâchetés, scandales, peur des débats c'est tout cela aussi l'Église et la liste pourrait s' allonger. La face sombre de l'Église, ce sont encore les erreurs commises, la difficulté à les reconnaître, à ne pas les répéter, y compris dans le présent; c'est le message de Jésus non vécu, non compris, contredit même, parfois. La face sombre, c'est peut­être surtout l'Église du triomphalisme. Même Vatican II, qui fut pourtant un concile modeste, n'a pas réussi à bien reconnaître et bien dire la face sombre de l'Église. Non sans rencontrer des résistances, Jean-Paul II invite à corriger ce manque d'humilité contraire à la vérité de l'Église, à celle de l'histoire, et même à celle de la réalité présente.

Face lumineuse, face sombre: l'Église est donc une réalité extrêmement ambivalente. Il n'est pas étonnant qu'elle suscite une espèce de relation « love-hate »: admiration et détestation, gratitude et action de grâces mais aussi ressentiment. Dans ces conditions, qui serait surpris qu' on veuille bien s' intéresser à Jésus, mais qu'on ne soit pas très porté vers l'Église! II y a vraiment un « cas Église ». C'est pourquoi définir une correcte attitude devant l'Église, c'est cela aussi dire comment croire aujourd'hui. Que dire cependant pour décrire cette correcte attitude? On ne peut que rassembler quelques réflexions qui seraient comme des mots d'ordre qu' on se donnerait.

Bien sûr, le premier élément d'une correcte attitude, c'est d'accueillir avec reconnaissance tout ce qui appartient à la face rayonnante et lumineuse de l'Église. Cette attitude devrait aller de soi pour le croyant, mais elle n'est pas toujours facile pour les raisons que nous avons évoquées. Il est surtout nécessaire de souligner qu'elle est nécessaire à la foi. Sous peine de s'ef­fondrer, de se vider ou de se détériorer, la foi ne peut se vivre qu'en Église et donc dans un climat de joyeuse reconnaissance envers celle-ci. Osons ces mots difficiles: il faut aimer l'Église, cette grande communauté matrice de la foi, cette lourdaude institution. N'a-t-on pas de l'amour pour ses parents dont on découvre pourtant les limites?

Un deuxième élément pourrait se dire ainsi: il faut comprendre la difficulté dans laquelle se trouve nécessairement l'Église, communauté des croyants. Si l'Église c'est nous, elle ne peut être que pauvre et imparfaite, comme nous le sommes, devant les défis à relever. Une certaine sagesse du cœur devrait conduire à comprendre et à accepter facilement ce fait élémentaire.

Le troisième élément pourrait surprendre. Je voudrais inviter à bien lire le Credo. Quand celui-ci est correctement traduit de sa source latine, il souligne qu'on croit en Dieu, en Jésus­Christ, il ne dit pas qu'on croit en l'Église; il se contente de dire qu'on croit à l'Église, tout comme on croit aussi à la résurrection des morts et à la vie éternelle. Le lecteur comprend le sens de cette précision sémantique. Il serait facile de montrer que celle-ci remonte aux premiers temps de l'Église elle-même. Elle est lourde de signification. Elle invite à voir l'Église comme ce grand mystère collectif qu'elle est, mais elle invite aussi à une attitude d'adulte en face des enseignements nombreux qui viennent des autorités de l'Église, et de Rome notamment. Une telle attitude conjugue une grande capacité d' accueil à une volonté d' examiner les choses. Tous les enseignements de l'Église n'ont ni le même poids, ni la même certitude, ni la même autorité. Il n'y a plus de foi possible aujourd'hui sans qu'on soit initié ou sans qu'on s'initie à bien comprendre comment accueillir les enseignements et les décisions des autorités de l'Église en tenant compte des degrés d'engagement. Contrairement à ce qu'on pense trop souvent, cette initiation ne peut pas être réservée aux spécialistes. Elle importe pour chacun. On ne devient une intelligence adulte dans l'Église qu'en passant par elle.

J'ajouterai un quatrième élément. Il me semble en effet qu'il faut savoir convertir ou transmuer l' admission des fautes et même des erreurs de l'Église en volonté d'aider. Devant les déceptions nombreuses, la tentation est grande et fréquente de laisser aller les choses, de se renfermer en soi-même, de décider de mener seul son affaire. Décider d'aider, c' est d'abord décider de participer. En tout premier lieu, de participer aux débats. Ils surabondent ceux qui réclament aujourd'hui une active participation. Il y a la question mal réglée et mal pensée des divorcés réengagés. Il y a la question de l'accès des femmes à l'ordination, encore trop peu étudiée. Il y a la capitale question de la collégialité épiscopale, encore mal aménagée et vécue dune façon plus que décevante. Il y a la question si célèbre de la contraception qui réclame depuis si longtemps un nouvel examen. Il y a la question de la liberté d'expression et de pensée dans la foi et dans l'Église, encore bien mal formulée. Il y a la question si importante et urgente d'un aggiornamento de l'administration du sacrement de Pénitence. Sur toutes ces questions, un silence excessif et néfaste plane sur l'Église. Vivre sa foi dans l'Église réclame parfois de parler. Selon sa compétence, certes, mais « sans redouter de gêner l' apologétique » (Yves Congar).

4. La foi et la vie

Comment vivre sa foi aujourd'hui? Ce qui a été dit jusqu'à présent constitue déjà une réponse. Dieu, Jésus, l'Église, ce sont là les trois rencontres essentielles du chré­tien. Les bien formuler, les bien vivre, c'est déjà vivre sa foi. Et cela parle d'Espérance. Car la rencontre de Dieu et de Jésus, l'entrée de l'Église dans sa phase glorieuse, c'est bien cela l'objet de l'espérance.

Faut-il ajouter à tout ce qui a été dit jusqu'à maintenant? J'ai pensé un instant y ajouter en effet en suivant un chemin qui m'était familier. Vivre sa foi, me suis-je dit, c'est se faire disciple de Jésus. Une excellente manière d'y parvenir, c'est d'essayer d'incarner dans sa propre vie les valeurs de Jésus le type de relations qu'il a entretenues avec Dieu, son extraordinaire liberté, l'« amour tout autre » qu'il a proposé, les valeurs qu'il a préconisées en regard de l'argent, cette chose si accaparante. J'avais déjà exploré tous ces thèmes dans une longue et besogneuse étude sur les valeurs chrétiennes, recherche qui m'a beaucoup appris sur Jésus, me l'a fait aimer et admirer plus que jamais, et m'a beaucoup suggéré sur ce que c'est que d'être chrétien.

L'idée de proposer à mon lecteur cette approche de Jésus et de la pensée chrétienne était séduisante. Le langage des valeurs est celui d'aujourd'hui. Se dire ses valeurs et les clarifier est, pour chacun, un besoin indéniable. Le faire, c'est trouver le sens et l'inspiration qu'on donnera à sa vie, à son action, à ses engagements. On parle parfois de morale chrétienne, mais on peut douter que Jésus ait été un moraliste au sens qu'on donne aujourd'hui à ce terme. Approcher l'enseignement et l'action de Jésus par le biais des valeurs, n'est-ce pas un complément souhaitable par lequel on peut espérer dire quelque chose d'utile sur ce que c'est que vivre sa foi? C'était là de fort bonnes raisons. Pourtant, si séduisante qu'elle ait été, j'ai dû renoncer à l'idée qui m' était venue. C' est que j'ai eu l' occasion d' apprendre que le discours sur les valeurs chrétiennes réclame beaucoup d'espace, sous peine d'être mal compris ou qu'on se paye de mots fort beaux mais qui risquent de demeurer assez creux. En suivant cette piste dans un court dossier, je courrais le risque de devoir m'en tenir à une pensée abstraite et donc peu utile. Les mots « comment » et « aujourd'hui » de notre question n'eussent pas été assez pris en considération.

Une autre piste pouvait s'offrir: donner des orientations ou des conseils sur la manière d'incarner la foi dans la vie. J'ai décidé d'y renoncer. Il y a vraiment trop de situations diverses dans lesquelles on peut vivre sa foi : je risquerais, cette fois encore, de verser dans l'abstraction. Chacun est unique, chacun doit vivre sa foi à sa manière, en son lieu, avec ses grâces propres. Quand on veut pousser un peu loin la question, chacun doit répondre pour lui-même. La réponse qu'il se donnera changera d'ailleurs pendant toute sa vie, tant sont toujours nouvelles et variées les situations et les exigences rencontrées. Tout au plus, me suis-je dit, pourrais-je donner deux conseils généraux qui tiendraient en bien peu de mots : engagez­vous; agissez et parlez.

J'ai donc choisi une autre voie, la plus adaptée à mon rôle de théologien, aux expériences qui sont miennes et dont je puis espérer qu'elles pourraient être utiles. Devant les difficultés de croire et les obstacles qu'on met souvent à la foi et à la présentation de la foi, je vais interpeller une nouvelle fois mon Église, si importante et si précieuse pour la foi, si fréquemment obstacle pour elle. Même aujourd'hui, trop souvent obstacle à la foi.

Un mot de Péguy, lancé il y a près d'un siècle, me revient à l'esprit: « Une morale souple n'est pas moins une morale qu'une morale raide. » Ce mot s'adressait à l'Église. Il pourrait être repris. Il parlait de morale et il vaut encore à ce titre, mais il vaut aussi pour la foi. Une foi simple et profonde n'est pas moins une foi qu'une foi qu'on voudrait étendre à une litanie inter­minable de points de doctrine souvent discutables !

Devant les difficultés de croire aujourd'hui, identifiables à tant de signes, s'étendant à tant d'enseignements trop assurés, ce mot de Péguy m'est inspiration. Je pense alors à cette inertie et à cette raideur insecouables de notre Église, issues d'un centralisme exagéré, qu'on pourrait bien appeler « un nouvel impérialisme romain ». Je pense à toutes les réformes avortées qui sont un scandale pour tant de gens, qui constituent tant d'espoirs déçus. Monte alors en moi, en premier lieu, l' image de la collégialité épiscopale, tellement au centre et comme à la clé de tout ce qu'a voulu le concile Vatican Il. Je pense à ce danger pour la foi que comporterait une Église où, sur tant de sujets difiiciles et complexes, ne s'exprimerait plus qu'une seule voix avec une autorité trop grande. Je pense à la liberté de la pensée dans la foi et dans l'Église, ce thème qui m'est cher depuis longtemps. Sans circulation d'une pensée sérieuse mais libre, comment réaliser ces aggiornamento que Jean XXIII désirait, qui restent toujours si nécessaires, qui sont parfois d'une grande urgence ? Je pense à ce goût im­modéré pour les solutions « définitives », qui semble prévaloir, qui est si manifestement inapproprié en un temps comme le nôtre où tant de changements dans la réalité du monde et dans le savoir obligent à de courageuses et imprévisibles reconsidérations. Je pense à cette incapacité à remettre en cause le mot « infaillible », qui fait tellement scandale, qui exprime si mal la pensée, somme toute modérée et raisonnable, que le concile Vatican I avait voulu exprimer. Je songe à cette incorrigible maladie de l'Église qui consiste à n'être pas capable de reconnaître s'être parfois trompée. Nous avons besoin d'une Église soucieuse de fidélité, avons-nous besoin d'une Église qui ne se trompe jamais ? Je pense à ce goût immodéré pour la tradition, pour l'accumulation des enseignements considérés irréversibles, qui s'empilent tout au long de l'histoire, rendant si difficile et souvent impossible la révision de ce qui mérite d'être révisé. Je pense à toutes les questions majeures mal problématisées ou mal réglées qui attendent une meilleure solution. Je pense à tout ce que cela représente d'obstacles pour tant de gens: obstacles à la foi, mais obstacles aussi à la présentation et à la pastorale de la foi.

Il nous faut donc infatigablement dire et redire à Rome: laissez-nous respirer dans la foi. Laissez-nous innover un peu. Laissez-nous oublier des choses non essentielles. Acceptez, devant les grands mystères de la foi chrétienne, qu'on ne pense pas toujours comme vous. Faites vôtre la doctrine dite de la « hiérarchie des certitudes » que Vatican II nous a si opportunément rappelée: tout s'imposerait-il avec le même poids d' autorité, de la même manière absolue, inconditionnelle, définitive ? Des questions aux implications très graves ne sont pas encore mûres: ne les déclarez pas définitivement réglées. Sur bien des questions morales, nous nous sommes de bonne foi trompés ou nous n'avons pu fournir que des directives incertaines: reconnaissons-le. Ne sommes-nous pas capables de cette humilité? À cette heure où tant de choses nouvelles s'amorcent, laissez-nous retourner, d’une certaine manière, à la fraîcheur et à la simplicité des débuts de la foi. Laissez une foi neuve rencontrer les nouveautés qui surgissent.

Voilà ce qu'aujourd'hui, m'interrogeant sur la foi et songeant à tous ceux qui voudraient croire en Jésus-Christ et accueillir son message, je sens le besoin et l’audace de dire aux autorités de mon Église. Mais je m'empresse d'ajouter: il est bien beau d'interpeller les autres et il est certainement légitime d'interpeller les autorités de son Église, mais il faut aussi s'interpeller soi-même. Devant les difficultés de croire aujourd'hui, la question que nous nous posons dans ces pages doit revenir et revient sous une forme qui nous interpelle tous : dans cette zone de forte turbulence que nous traversons tous, comment croire ?

M'adressant cette question, je me suis d'abord rappelé qu'il n'y a pas lieu de s'étonner devant la présence de difficultés. Il n'y a jamais eu de foi chrétienne vraiment tranquille. La tourmente a commencé avec Jésus; elle n'a jamais connu de cesse. Les difficultés que rencontre la foi aujourd'hui sont donc là pour durer, peut-être même pour s'accroître. Il ne faut certainement pas rêver, comme on le faisait autrefois, d’une Église triomphante et d’une foi au Christ rendue facile.

Mais il importe tout de suite d'apporter une précision concernant une tentation qui court ici ou là. Devant les reculs et les épreuves que connaît la foi chez nous, il ne faut pas céder à la tentation de se consoler par les progrès qu'elle pourrait connaître ailleurs. Ce serait là une pensée indécente: des personnes réelles sont en cause et elles sont ici. Il faut donc avec une patience et une espérance indomptables mener une lutte ardente à tout ce qui est entrave à la foi. Cela vient parfois de l'Église elle-même, à la fois mère des croyants et pécheresse si souvent impénitente.

Quand tant de questions sont posées autour du message chrétien et de son histoire d’une manière qui échappe désormais aux possibilités de contrôle de chacun et même de tous, est-il encore possible de croire? Nous sommes ici devant la question qui est au fond de tout croyant. Elle m'habite et je ne sais que la réponse que je me donne.

La foi n'arrive pas au terme dune démonstration. Elle laisse place à de multiples doutes, elle charrie dans sa tradition beaucoup de scories, mais elle est aussi une certitude concernant l'essentiel. Il n'y a donc pas lieu de craindre les interrogations, les remises en question, les évolutions, les révisions doctrinales, mais il faut tenir avec la plus grande fermeté à l'essentiel. Car c'est l'essentiel, lui seul, qui est précieux. Et l'essentiel a la beauté du mystère : Dieu qu' on ne peut qu'adorer et attendre dans un émerveillement anticipé; Jésus, homme admirable et sans défaut, mais Fils de Dieu aussi; mort, mais premier ressuscité d’une innombrable multitude. L'essentiel, n’est-ce pas assez? Vivre sa foi aujourd'hui, c'est vivre le Credo dans la confiance la plus absolue, sans l'allonger. C'est ce qu'avait compris Jean XXIII lors de la convocation du concile Vatican II. C'est la réponse que je me donne aujourd'hui quand je me demande comment je crois.

 

(Texte paru dans RND, au mois de juin 1999)

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