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1.
L’option Dieu
La question qui
fait l'objet de ce dossier est redoutable. Peut-être
n'est-il possible et légitime de l'aborder que
sur le mode du témoignage, un peu comme le
faisait Fernand Dumont dans son beau livre Une foi partagée. Il
n'y a pas aujourd'hui deux chemins identiques
vers la foi, ni deux manières de la vivre qu'on
puisse dire pareilles.
Dans
la question posée, je note le mot «aujourd'hui».
Il me rappelle que toute foi suppose une constante
reconsidération et mise à jour. Personne ne peut
croire aujourd'hui comme il y a quarante ans. Il y
a mutation partout, y compris en matière de foi:
chez soi, chez les autres, dans la réflexion
disponible, dans la vie. Sans être complètement
changées, les problématiques et les questions ne
peuvent qu'être abordées autrement qu'on le
faisait. Pour ma part, réfléchissant sur la manière
de vivre sa foi aujourd'hui, quatre thèmes considérables
s'imposent à moi. Ils sont comme autant de cas.
Il y a le cas de Dieu, le cas de Jésus, le cas de
l'Église et celui que posent les redoutables mots
« comment vivre? ».
Abordons
le cas de Dieu. Pas de foi chrétienne sans foi en
Dieu. « Je crois en Dieu » est le premier
article du Credo. Sur ce sujet, j'ouvrirai tout de
suite mon jeu. Pas question selon moi de rester
logé dans l'incertitude concernant la question
de l'existence de Dieu. On doit trancher.
Peut‑être est-ce là une question d'honnêteté
intellectuelle et une condition pour mener
correctement toute réflexion sur sa propre vie.
C'est certainement, en tout cas, une condition
pour vivre en santé dans la foi. Je n' imagine
pas qu'on puisse prier et entrer en contact étroit
et intime avec un être dont on ne sait pas s'il
existe. Chacun connaît la célèbre question de
Bernard Pivot: « Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous
qu'il vous dise quand vous arriverez près de lui?
» À cette question je répondrais: « Dieu
existe, j'en suis sûr, et il n'aura sans doute
pas besoin de me rien dire. »
Il y a toutefois
un prérequis pour une telle attitude de sereine
affirmation: il faut savoir distinguer entre la
question de l'existence de Dieu et celle de sa
nature intime. C'est d'ailleurs là une
distinction de toujours et, pour le dire
franchement, il me semble qu'elle relève du bon
sens. On peut affirmer l'existence d'un être dont
le mystère nous échappe. C'est le cas du moi,
par exemple. Quel naïf que celui qui oserait prétendre
savoir ce que c'est qu'un être humain et ce que
c'est qu'un « Je » quand un « Je » parle et
aime !
Parlerons-nous
d'une « preuve » de l'existence de Dieu? Ce mot
est inutilement prétentieux. Parlons plutôt
d'une ouverture naturelle à cette transcendance.
Celle-ci se découvre dès qu'on pose la fameuse
question que se posait à sa manière le
philosophe Martin Heidegger: « Pourquoi y a-t-il
de l'être et non pas rien? » On ne peut éviter
cette cruciale question. On se la pose,
ouvertement ou secrètement, toute sa vie.
Avouerai-je
l'esprit d'enfance qui m'habite? Je ne hais point
les mots que le poète Charles Péguy mettait dans
la bouche de Dieu au début de son Porche
du mystère de la seconde vertu : « La foi
que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l'espérance.
La foi ça ne m'étonne pas. Ce n'est pas étonnant.
J'éclate tellement dans ma création. » Et Péguy
de se lancer dans un hymne à la création parmi
les plus beaux qui soient. Le poète-philosophe
avait raison, car plus la science progresse, plus
Dieu éclate dans les dimensions étonnantes et la
beauté cachée que la science révèle. Je suis
sensible à cette approche. Il est vrai que pour
moi Dieu est Éclat, justement. N’est-il pas
l'Au-delà de tout, Intelligence suprême, Générosité
sans frontières? Quand je m'arrête au Dieu qui
est au bout de la question de Heidegger, il me
fascine. Quand je l'oublie, je ne me sens plus que
comme un simple mammifère, avec ses sensations et
ses émotions. Dieu, parce qu'il existe, est,
partie de ma modeste grandeur. J'aime beaucoup également
cette longue phrase qu'on trouve dans le livre que
le théologien Hans Küng a consacré au Credo: «
Croire dans le créateur du monde signifie
affirmer, dans un mouvement de confiance éclairée,
que le monde et l'homme ne restent pas
inexplicables dans leur origine dernière, que le
monde et l'homme ne sont pas absurdement arrachés
au néant pour y retourner, mais que, dans leur
totalité, ils ont sens et valeur, qu'ils ne sont
pas seulement chaos mais cosmos, parce qu'ils
trouvent ancrage originel et ultime en Dieu, leur
fondement, leur auteur, leur créateur. »
Mais aborder le
« cas de Dieu », est-ce possible sans considérer
le problème du mal, de la souffrance des justes,
des enfants surtout, comme on le souligne souvent
après Camus et tant d'autres? C'est vrai que ce
n'est pas possible. Mais ici encore il faut
trancher. Non pas en prétendant épuiser ce
troublant mystère, mais en découvrant pour soi-même
une judicieuse modestie. Il faut se dire, me
semble-t-il: « Qui suis-je pour me mettre à la
place de Dieu et lui demander des comptes ? »
C'est là, on le sait, la dernière attitude de
Job. J’aime par-dessus tout cette humilité de
l'esprit. C'est l'attitude la plus honnête et la
plus réaliste. Il me semble qu'elle mène plus
loin que l'orgueil dans lequel nous versons si
facilement avec nos petits savoirs, jusqu'au
moment où les questions ultimes nous assaillent
et où un peu de sérieux nous arrive. Cette
attitude conduit à reconnaître et respecter ne
serait-ce que l'existence
du domaine du mystère. Elle seule permet
d'affirmer Dieu. Car pour reprendre les mots de
Jean Bottéro: « Je n'ai pas besoin d'un Dieu que
je comprends. »
Nous parlons du
cas de Dieu. Il y a un autre aspect à ce cas pour
le chrétien. Il s'agit des allures étranges que
prend, ici ou là, le Dieu de l'Ancien Testament.
Il est présenté comme avide de punitions, de
vengeances, comme s'intéressant à un peuple en
particulier. Et ces allures de Dieu traînent
parfois jusque dans notre subconscient de chrétiens.
Tout cela m'a hanté longtemps. J'ai trouvé ma
tranquillité – est-ce permis? – dans la
considération qu'il faut regarder ces livres
comme porteurs de témoignages émouvants mais
imparfaits d'hommes à la recherche de Dieu. Et
lorsque, même dans les discours chrétiens sur
Dieu, cette idée d'un Dieu vengeur prend trop de
place, je me rappelle l'enseignement de Jésus, et
je la repousse sans hésitation.
Décidément,
pour ce qui concerne l'existence de Dieu, on ne me
classera pas parmi les hésitants. Mais qu'on ne
s'y méprenne pas: quand il s'agit de la nature de
Dieu, je suis de ceux qui ne consentent à en
parler que comme d'un mystère fascinant. Je tiens
seulement à considérer Dieu comme une personne,
comme un « Tu » à qui je puis m' adresser et le
faire avec confiance, tout comme je suis une
personne moi-même dans mon mystère et comme le
sont autour de moi tous les êtres humains. Je
dois à Jésus surtout d'approcher Dieu comme un
« Tu ».
2.
Le cas Jésus
Abordons le «
cas Jésus ». Ici tout spécialement il ne
s'agira pour moi que d'un témoignage. Je ne puis
que dire comment je vois les choses et comment je
les vis.
Des
dogmes anciens dominent toute l’histoire de l'Église
concernant Jésus. Ils ont été élaborés lors
des premiers conciles œcuméniques, de Nicée à
Chalcédoine. Ces conciles ont abordé les grandes
questions qui demeurent les nôtres aujourd'hui dès
qu'on s'intéresse au cas Jésus: quels étaient
les rapports à Dieu de l'homme Jésus? Les réponses
que ces conciles ont apportées sont vénérables.
Je les fais miennes de la même manière que je le
fais pour les autres conciles. C'est-à-dire que
j'en retiens l'intention fondamentale, tout en
reconnaissant que les formulations verbales et
conceptuelles pourraient changer.
De quelque manière
que je prenne les choses, je comprends que les
grands conciles christologiques m'enseignent
d’une manière tout à fait principale deux
choses : Jésus était vrai Dieu et il était vrai
homme. Le Credo de Nicée-Constantinople en témoigne.
Vrai Dieu et
vrai homme : je prends ces deux grandes
affirmations avec le plus grand sérieux. Non sans
y mettre quelque réserve en écrivant ces mots,
je crois savoir ce que c'est qu'un homme. J'en
suis un et j'en rencontre quotidiennement. S'il a
été vrai homme, Jésus l'a été comme moi et
comme toi, lecteur attentif. Pour ce qui est de
Dieu, je me suis déjà exprimé sur le savoir que
nous en avons. On peut l'appeler l’Indicible. On
pourrait aussi l'appeler l'Étonnant, celui qui
fait et peut faire des choses qui nous dépassent
et nous étonnent.
Si
je fais miennes sans réserve les deux grandes
affirmations des premiers conciles, je dois avouer
une certaine réserve concernant la manière dont
on essaie d'imaginer leur articulation. Je n'ai
jamais eu un grand intérêt pour les spéculations
concernant la manière dont se ferait en Jésus
l'articulation entre divinité et humanité. Je
n'en ai pas davantage aujourd'hui. Je pense, en
effet, qu'il faut être plus que discret quand il
s'agit des choses de Dieu et je redoute systématiquement
les « dogmes » que j'appellerais « indiscrets ».
Ayant dit cela, peut-être ai-je dit l'essentiel
de ma pensée. Je n'en ajouterai pas moins
certaines petites choses en tenant compte,
justement, de cette dualité que les premiers
conciles ont affirmée en Jésus en disant qu'il
est vrai homme et vrai Dieu.
Une sorte de
consensus s'établit de plus en plus chez
plusieurs théologiens pour reconnaître que
l'approche qui fut privilégiée lors des premiers
conciles est le plus souvent incapable de dire
comment croire en Jésus aujourd'hui et comment
avoir accès à lui dans la foi. Cette approche
appartient trop au monde grec d'alors, à la spéculation
qui y avait cours, à des distinctions
conceptuelles qui échappent maintenant au plus
grand nombre, à la langue ellemême. Deux
natures en une seule personne en Jésus. Trois
personnes en une seule nature en Dieu. Tout cela
est difficile pour l'homme contemporain: ces mots
ont changé de sens et ne lui parlent plus guère.
Aussi doit-on accepter l’idée qu'un aggiornamento
est nécessaire dans la manière d'aborder le
cas de Jésus.
De
nombreux théologiens parmi les plus grands et les
plus sérieux s'adonnent à cette tâche à
laquelle Jean XXIII les avait conviés dès
l'ouverture du premier concile. Ils voient la
christologie des premiers conciles comme une
christologie d'en haut, partant de Dieu. Sans la
renier, ils préconisent plutôt une christologie
d'en bas. Celle-ci consiste à partir modestement
de l'homme Jésus, tel qu'il fut, tel qu'il a vécu.
On s'interroge alors sur le destin de cet homme,
sur son histoire propre très concrète, sur son
milieu, sur ses combats, sur ses enseignements. De
la même manière, on s'interroge sur ses
relations avec Dieu, qu'il appelait son Père,
auquel il référait constamment, qu'il priait de
la manière à laquelle il a voulu nous initier,
à qui il adressa sur la croix ces mots terribles:
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
abandonné? » Pour plusieurs raisons, je
partage totalement le point de vue de ces théologiens.
Ce chemin vers la connaissance et la découverte
de Jésus est le plus normal et le plus naturel.
Ce fut celui des disciples et des Apôtres. C'est
celui que suivirent les Évangélistes. C'est un
chemin qui réserve de constantes découvertes et
qui nous permet de bien connaître Jésus de
Nazareth, vrai homme. Pour cette raison, c'est le
plus « nourrissant ». Pour qui veut
vivre sa foi aujourd'hui et la nourrir, j'estime
donc que c'est le chemin le plus adapté et celui
qu'il est préférable de prendre.
Entrant dans ce
chemin, je me donne un objectif essentiel auquel
s'ajoute une conviction que je dirais « de
nature intellectuelle ». L'objectif est
simple. Il s'agit de laisser émerger les
enseignements véritables de Jésus, car c'est
cela qui importe le plus. Ces enseignements émaneront
des discours que Jésus a tenus ou qu' on lui prête,
mais aussi de sa vie, de ses comportements, de ses
luttes, de son destin. Laisser percer ces
enseignements d'une manière authentique n'est pas
simple. Maintes déformations ou fausses interprétations
sont possibles. C'est pourquoi on fait bien de se
méfier de tous les raconteurs d'histoires à bon
marché et de ne s'en remettre qu'aux historiens,
aux exégètes, aux savants les plus sérieux. Ne
cherche-t-on pas, lorsqu'on est malade, le service
des meilleurs spécialistes ?
J'ai parlé
d'une conviction « intellectuelle » qui est
mienne. Elle peut être exprimée en quelques
mots: tout en étant prudent, il ne faut pas avoir
peur des remises en question. Et cela vaut un peu
pour tout, qu'il s'agisse de l'authenticité de
tel ou tel passage, de tel ou tel miracle, de la
non-convergence de certaines affirmations qu'on
trouve dans les divers Évangiles, des influences
qui ont pu jouer sur les témoins et rendre plus
douteux leur témoignage. Je tiens cette
conviction « intellectuelle » du
dernier concile. Il n'a pas craint de reconsidérer
et de formuler d'une manière très ouverte la
fameuse doctrine qu' on appelait autrefois l'« inerrance
biblique ». Le concile invite à comprendre
la vérité de l'Écriture en tenant compte de la
vraie nature des documents qu'on y trouve et
surtout de leur visée véritable. Je n'ai donc
pas en ces matières une foi ou une intelligence
nerveuse et inquiète.
« Divinité de
Jésus », « Résurrection » : ces mots font
partie de la foi chrétienne. Les affirmer ne se
fait que par un acte de foi, fût-il raisonnable,
ce qui est tout à fait possible. Les nier ou même
simplement les considérer avec négligence, c'est
vider le Credo de sa fibre essentielle et de
l'aliment qu'il peut fournir. Affirmée, la
divinité de Jésus transforme tout le contenu de
la pensée sur Dieu, sur l'homme, sur leurs
mutuelles relations. Certes, comme on s'interroge
devant le cosmos, on se demande: Jésus, vrai Dieu
et vrai homme, comment cela se fait-il? Mais
l'interrogation s'épuise dans l'étonnement.
Aussi faut-il accueillir cette doctrine comme une
Musique. Elle fera moins l'objet d'interminables débats
que d'admiration. Est-il nécessaire de connaître
les secrets du Compositeur?
La Résurrection
nous concerne d'une manière spéciale. Si Jésus
est ressuscité, c'est pour être le premier d'une
foule innombrable. Il est le garant de notre Espérance.
Si quelqu'un n'a pas cette Espérance qui court,
cachée, tout au long du Credo, on peut dire comme
saint Paul que sa foi est vaine. Tout comme il
serait vain de vouloir se représenter ce que sera
la rencontre d'un ressuscité avec le Jésus de la
gloire, « assis à la droite du Père ».
3. Le problème Église
Quand
on pense Dieu, on n'est qu'adoration; quand on s'
intéresse à Jésus, on n'est qu'admiration
inconditionnelle. Cela n'est pas le cas quand on
pense l'Église. Certes, l'Église c'est l'action
de l'Esprit, mais c'est nous également. Aussi a-t-elle
deux faces: l'une rayonnante, l'autre sombre.
La face
rayonnante de l'Église tient d'abord au fait
qu'elle est, pour le croyant, le lieu de la
progressive découverte de Dieu et de Jésus. Sur
ce terrain délicat, la communauté de foi avec sa
nécessaire autorité est un guide précieux,
irremplaçable même: elle prémunit contre les déformations
qui seraient et sont si faciles. Mais il y a
beaucoup plus. De multiples manières, elle est
source d'inspiration. C'est notamment le cas par
ses saints. Il y en eut toujours et il y en a
encore. Que de générosités, de dons de soi, de
soucis pour les plus pauvres et les plus
malheureux, de capacité de pardon sont suggérés
par la foi chrétienne vécue dans la communauté
des croyants ! A la face rayonnante de l'Église
appartiennent encore l'aide et l'enrichissement
qu'elle apporte à la prière par sa riche
tradition liturgique et sacramentaire. C'est
lorsqu'on pense à ces choses qu'on est amené à
parler de l'Église comme d'une mère. C'est vrai
qu'elle nous enfante dans la foi et qu'elle
s'offre à la nourrir.
La face sombre
de l'Église, au contraire, c'est l'Église qui déçoit,
l'Église pécheresse, l'Église scandale même.
Cette face est particulièrement facile à décrire.
Chacun pourrait ajouter son mot en pensant à
toutes ces déceptions qu'il a éprouvées, à
toutes les tentations dans lesquelles la communauté
de foi que nous constituons peut tomber. C'est l'Église
du cléricalisme, de la papolâtrie, des
certitudes trop grandes, des prises de position
contestables, d'une espèce d'idolâtrie de la
tradition. Retards, centralisme exagéré, médiocrité
de beaucoup d'intelligences et de beaucoup de
discours, abus de pouvoir et infantilisation,
juridisme exagéré, timidité devant les requêtes
de l'avenir et même devant celles du présent, lâchetés,
scandales, peur des débats c'est tout cela aussi
l'Église et la liste pourrait s' allonger. La
face sombre de l'Église, ce sont encore les
erreurs commises, la difficulté à les reconnaître,
à ne pas les répéter, y compris dans le présent;
c'est le message de Jésus non vécu, non compris,
contredit même, parfois. La face sombre, c'est
peutêtre surtout l'Église du triomphalisme. Même
Vatican II, qui fut pourtant un concile modeste,
n'a pas réussi à bien reconnaître et bien dire
la face sombre de l'Église. Non sans rencontrer
des résistances, Jean-Paul II invite à corriger
ce manque d'humilité contraire à la vérité de
l'Église, à celle de l'histoire, et même à
celle de la réalité présente.
Face lumineuse,
face sombre: l'Église est donc une réalité extrêmement
ambivalente. Il n'est pas étonnant qu'elle
suscite une espèce de relation « love-hate »:
admiration et détestation, gratitude et action de
grâces mais aussi ressentiment. Dans ces
conditions, qui serait surpris qu' on veuille bien
s' intéresser à Jésus, mais qu'on ne soit pas
très porté vers l'Église! II y a vraiment un
« cas Église ». C'est pourquoi définir
une correcte attitude devant l'Église, c'est cela
aussi dire comment croire aujourd'hui. Que dire
cependant pour décrire cette correcte attitude?
On ne peut que rassembler quelques réflexions qui
seraient comme des mots d'ordre qu' on se
donnerait.
Bien sûr, le
premier élément d'une correcte attitude, c'est
d'accueillir avec reconnaissance tout ce qui
appartient à la face rayonnante et lumineuse de
l'Église. Cette attitude devrait aller de soi
pour le croyant, mais elle n'est pas toujours
facile pour les raisons que nous avons évoquées.
Il est surtout nécessaire de souligner qu'elle
est nécessaire à la foi. Sous peine de s'effondrer,
de se vider ou de se détériorer, la foi ne peut
se vivre qu'en Église et donc dans un climat de
joyeuse reconnaissance envers celle-ci. Osons ces
mots difficiles: il faut aimer l'Église, cette
grande communauté matrice de la foi, cette
lourdaude institution. N'a-t-on pas de l'amour
pour ses parents dont on découvre pourtant les
limites?
Un deuxième élément
pourrait se dire ainsi: il faut comprendre la difficulté dans laquelle se trouve nécessairement l'Église,
communauté des croyants. Si l'Église c'est nous,
elle ne peut être que pauvre et imparfaite, comme
nous le sommes, devant les défis à relever. Une
certaine sagesse du cœur devrait conduire à
comprendre et à accepter facilement ce fait élémentaire.
Le
troisième élément pourrait surprendre. Je
voudrais inviter à bien lire le Credo. Quand
celui-ci est correctement traduit de sa source
latine, il souligne qu'on croit en Dieu, en JésusChrist,
il ne dit pas qu'on croit en
l'Église; il se contente de dire qu'on croit
à l'Église, tout comme on croit aussi à la résurrection
des morts et à la vie éternelle. Le lecteur
comprend le sens de cette précision sémantique.
Il serait facile de montrer que celle-ci remonte
aux premiers temps de l'Église elle-même. Elle
est lourde de signification. Elle invite à voir
l'Église comme ce grand mystère collectif
qu'elle est, mais elle invite aussi à une
attitude d'adulte en face des enseignements
nombreux qui viennent des autorités de l'Église,
et de Rome notamment. Une telle attitude conjugue
une grande capacité d' accueil à une volonté d'
examiner les choses. Tous les enseignements de l'Église
n'ont ni le même poids, ni la même certitude, ni
la même autorité. Il n'y a plus de foi possible
aujourd'hui sans qu'on soit initié ou sans qu'on
s'initie à bien comprendre comment accueillir les
enseignements et les décisions des autorités de
l'Église en tenant compte des degrés
d'engagement. Contrairement à ce qu'on pense trop
souvent, cette initiation ne peut pas être réservée
aux spécialistes. Elle importe pour chacun. On ne
devient une intelligence adulte dans l'Église
qu'en passant par elle.
J'ajouterai
un quatrième élément. Il me semble en effet
qu'il faut savoir convertir ou transmuer l'
admission des fautes et même des erreurs de l'Église
en volonté d'aider. Devant les déceptions
nombreuses, la tentation est grande et fréquente
de laisser aller les choses, de se renfermer en
soi-même, de décider de mener seul son affaire.
Décider d'aider, c' est d'abord décider de
participer. En tout premier lieu, de participer
aux débats. Ils surabondent ceux qui réclament
aujourd'hui une active participation. Il y a la
question mal réglée et mal pensée des divorcés
réengagés. Il y a la question de l'accès des
femmes à l'ordination, encore trop peu étudiée.
Il y a la capitale question de la collégialité
épiscopale, encore mal aménagée et vécue dune
façon plus que décevante. Il y a la question si
célèbre de la contraception qui réclame depuis
si longtemps un nouvel examen. Il y a la question
de la liberté d'expression et de pensée dans la
foi et dans l'Église, encore bien mal formulée.
Il y a la question si importante et urgente d'un aggiornamento
de l'administration du sacrement de Pénitence.
Sur toutes ces questions, un silence excessif et néfaste
plane sur l'Église. Vivre sa foi dans l'Église réclame
parfois de parler. Selon sa compétence, certes,
mais « sans redouter de gêner l' apologétique
» (Yves Congar).
4.
La foi et la vie
Comment
vivre sa foi aujourd'hui? Ce qui a été dit
jusqu'à présent constitue déjà une réponse.
Dieu, Jésus, l'Église, ce sont là les trois
rencontres essentielles du chrétien. Les bien
formuler, les bien vivre, c'est déjà vivre sa
foi. Et cela parle d'Espérance. Car la rencontre
de Dieu et de Jésus, l'entrée de l'Église dans
sa phase glorieuse, c'est bien cela l'objet de
l'espérance.
Faut-il
ajouter à tout ce qui a été dit jusqu'à
maintenant? J'ai pensé un instant y ajouter en
effet en suivant un chemin qui m'était familier.
Vivre sa foi, me suis-je dit, c'est se faire
disciple de Jésus. Une excellente manière d'y
parvenir, c'est d'essayer d'incarner dans sa
propre vie les valeurs de Jésus le type de
relations qu'il a entretenues avec Dieu, son
extraordinaire liberté, l'« amour tout
autre » qu'il a proposé, les valeurs qu'il
a préconisées en regard de l'argent, cette chose
si accaparante. J'avais déjà exploré tous ces
thèmes dans une longue et besogneuse étude sur
les valeurs chrétiennes, recherche qui m'a
beaucoup appris sur Jésus, me l'a fait aimer et
admirer plus que jamais, et m'a beaucoup suggéré
sur ce que c'est que d'être chrétien.
L'idée
de proposer à mon lecteur cette approche de Jésus
et de la pensée chrétienne était séduisante.
Le langage des valeurs est celui d'aujourd'hui. Se
dire ses valeurs et les clarifier est, pour
chacun, un besoin indéniable. Le faire, c'est
trouver le sens et l'inspiration qu'on donnera à
sa vie, à son action, à ses engagements. On
parle parfois de morale chrétienne, mais on peut
douter que Jésus ait été un moraliste au sens
qu'on donne aujourd'hui à ce terme. Approcher
l'enseignement et l'action de Jésus par le biais
des valeurs, n'est-ce pas un complément
souhaitable par lequel on peut espérer dire
quelque chose d'utile sur ce que c'est que vivre
sa foi? C'était là de fort bonnes raisons.
Pourtant, si séduisante qu'elle ait été, j'ai dû
renoncer à l'idée qui m' était venue. C' est
que j'ai eu l' occasion d' apprendre que le
discours sur les valeurs chrétiennes réclame
beaucoup d'espace, sous peine d'être mal compris
ou qu'on se paye de mots fort beaux mais qui
risquent de demeurer assez creux. En suivant cette
piste dans un court dossier, je courrais le risque
de devoir m'en tenir à une pensée abstraite et
donc peu utile. Les mots « comment »
et « aujourd'hui » de notre question
n'eussent pas été assez pris en considération.
Une
autre piste pouvait s'offrir: donner des
orientations ou des conseils sur la manière
d'incarner la foi dans la vie. J'ai décidé d'y
renoncer. Il y a vraiment trop de situations
diverses dans lesquelles on peut vivre sa foi :
je risquerais, cette fois encore, de verser dans
l'abstraction. Chacun est unique, chacun doit
vivre sa foi à sa manière, en son lieu, avec ses
grâces propres. Quand on veut pousser un peu loin
la question, chacun doit répondre pour lui-même.
La réponse qu'il se donnera changera d'ailleurs
pendant toute sa vie, tant sont toujours nouvelles
et variées les situations et les exigences
rencontrées. Tout au plus, me suis-je dit,
pourrais-je donner deux conseils généraux qui
tiendraient en bien peu de mots : engagezvous;
agissez et parlez.
J'ai
donc choisi une autre voie, la plus adaptée à
mon rôle de théologien, aux expériences qui
sont miennes et dont je puis espérer qu'elles
pourraient être utiles. Devant les difficultés
de croire et les obstacles qu'on met souvent à la
foi et à la présentation de la foi, je vais
interpeller une nouvelle fois mon Église, si
importante et si précieuse pour la foi, si fréquemment
obstacle pour elle. Même aujourd'hui, trop
souvent obstacle à la foi.
Un
mot de Péguy, lancé il y a près d'un siècle,
me revient à l'esprit: « Une morale souple
n'est pas moins une morale qu'une morale raide. »
Ce mot s'adressait à l'Église. Il pourrait être
repris. Il parlait de morale et il vaut encore à
ce titre, mais il vaut aussi pour la foi. Une foi
simple et profonde n'est pas moins une foi qu'une
foi qu'on voudrait étendre à une litanie interminable
de points de doctrine souvent discutables !
Devant
les difficultés de croire aujourd'hui,
identifiables à tant de signes, s'étendant à
tant d'enseignements trop assurés, ce mot de Péguy
m'est inspiration. Je pense alors à cette inertie
et à cette raideur insecouables de notre Église,
issues d'un centralisme exagéré, qu'on pourrait
bien appeler « un nouvel impérialisme
romain ». Je pense à toutes les réformes
avortées qui sont un scandale pour tant de gens,
qui constituent tant d'espoirs déçus. Monte
alors en moi, en premier lieu, l' image de la collégialité
épiscopale, tellement au centre et comme à la clé
de tout ce qu'a voulu le concile Vatican Il. Je
pense à ce danger pour la foi que comporterait
une Église où, sur tant de sujets difiiciles et
complexes, ne s'exprimerait plus qu'une seule voix
avec une autorité trop grande. Je pense à la
liberté de la pensée dans la foi et dans l'Église,
ce thème qui m'est cher depuis longtemps. Sans
circulation d'une pensée sérieuse mais libre,
comment réaliser ces aggiornamento
que Jean XXIII désirait, qui restent toujours
si nécessaires, qui sont parfois d'une grande
urgence ? Je pense à ce goût immodéré pour
les solutions « définitives », qui
semble prévaloir, qui est si manifestement
inapproprié en un temps comme le nôtre où tant
de changements dans la réalité du monde et dans
le savoir obligent à de courageuses et imprévisibles
reconsidérations. Je pense à cette incapacité
à remettre en cause le mot « infaillible »,
qui fait tellement scandale, qui exprime si mal la
pensée, somme toute modérée et raisonnable, que
le concile Vatican I avait voulu exprimer. Je
songe à cette incorrigible maladie de l'Église
qui consiste à n'être pas capable de reconnaître
s'être parfois trompée. Nous avons besoin d'une
Église soucieuse de fidélité, avons-nous besoin
d'une Église qui ne se trompe jamais ? Je pense
à ce goût immodéré pour la tradition, pour
l'accumulation des enseignements considérés irréversibles,
qui s'empilent tout au long de l'histoire, rendant
si difficile et souvent impossible la révision de
ce qui mérite d'être révisé. Je pense à
toutes les questions majeures mal problématisées
ou mal réglées qui attendent une meilleure
solution. Je pense à tout ce que cela représente
d'obstacles pour tant de gens: obstacles à la
foi, mais obstacles aussi à la présentation et
à la pastorale de la foi.
Il
nous faut donc infatigablement dire et redire à
Rome: laissez-nous respirer dans la foi. Laissez-nous
innover un peu. Laissez-nous oublier des choses
non essentielles. Acceptez, devant les grands mystères
de la foi chrétienne, qu'on ne pense pas toujours
comme vous. Faites vôtre la doctrine dite de la
« hiérarchie des certitudes » que
Vatican II nous a si opportunément rappelée:
tout s'imposerait-il avec le même poids d'
autorité, de la même manière absolue,
inconditionnelle, définitive ? Des questions aux
implications très graves ne sont pas encore mûres:
ne les déclarez pas définitivement réglées.
Sur bien des questions morales, nous nous sommes
de bonne foi trompés ou nous n'avons pu fournir
que des directives incertaines: reconnaissons-le.
Ne sommes-nous pas capables de cette humilité? À
cette heure où tant de choses nouvelles
s'amorcent, laissez-nous retourner, d’une
certaine manière, à la fraîcheur et à la
simplicité des débuts de la foi. Laissez une foi
neuve rencontrer les nouveautés qui surgissent.
Voilà
ce qu'aujourd'hui, m'interrogeant sur la foi et
songeant à tous ceux qui voudraient croire en Jésus-Christ
et accueillir son message, je sens le besoin et
l’audace de dire aux autorités de mon Église.
Mais je m'empresse d'ajouter: il est bien beau
d'interpeller les autres et il est certainement légitime
d'interpeller les autorités de son Église, mais
il faut aussi s'interpeller soi-même. Devant les
difficultés de croire aujourd'hui, la question
que nous nous posons dans ces pages doit revenir
et revient sous une forme qui nous interpelle tous
: dans cette zone de forte turbulence que nous
traversons tous, comment croire ?
M'adressant
cette question, je me suis d'abord rappelé qu'il
n'y a pas lieu de s'étonner devant la présence
de difficultés. Il n'y a jamais eu de foi chrétienne
vraiment tranquille. La tourmente a commencé avec
Jésus; elle n'a jamais connu de cesse. Les
difficultés que rencontre la foi aujourd'hui sont
donc là pour durer, peut-être même pour s'accroître.
Il ne faut certainement pas rêver, comme on le
faisait autrefois, d’une Église triomphante et
d’une foi au Christ rendue facile.
Mais
il importe tout de suite d'apporter une précision
concernant une tentation qui court ici ou là.
Devant les reculs et les épreuves que connaît la
foi chez nous, il ne faut pas céder à la
tentation de se consoler par les progrès qu'elle
pourrait connaître ailleurs. Ce serait là une
pensée indécente: des personnes réelles sont en
cause et elles sont ici. Il faut donc avec une
patience et une espérance indomptables mener une
lutte ardente à tout ce qui est entrave à la
foi. Cela vient parfois de l'Église elle-même,
à la fois mère des croyants et pécheresse si
souvent impénitente.
Quand
tant de questions sont posées autour du message
chrétien et de son histoire d’une manière qui
échappe désormais aux possibilités de contrôle
de chacun et même de tous, est-il encore possible
de croire? Nous sommes ici devant la question qui
est au fond de tout croyant. Elle m'habite et je
ne sais que la réponse que je me donne.
La
foi n'arrive pas au terme dune démonstration.
Elle laisse place à de multiples doutes, elle
charrie dans sa tradition beaucoup de scories,
mais elle est aussi une certitude concernant
l'essentiel. Il n'y a donc pas lieu de craindre
les interrogations, les remises en question, les
évolutions, les révisions doctrinales, mais il
faut tenir avec la plus grande fermeté à
l'essentiel. Car c'est l'essentiel, lui seul, qui
est précieux. Et l'essentiel a la beauté du mystère :
Dieu qu' on ne peut qu'adorer et attendre dans un
émerveillement anticipé; Jésus, homme admirable
et sans défaut, mais Fils de Dieu aussi; mort,
mais premier ressuscité d’une innombrable
multitude. L'essentiel, n’est-ce pas assez?
Vivre sa foi aujourd'hui, c'est vivre le Credo
dans la confiance la plus absolue, sans
l'allonger. C'est ce qu'avait compris Jean XXIII
lors de la convocation du concile Vatican II.
C'est la réponse que je me donne aujourd'hui
quand je me demande comment je crois.
(Texte
paru dans RND, au mois de juin 1999)
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