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Oser l’espérance dans notre pastorale
Normand Provencher, o.m.i.

 

 

On a pris le risque d’inviter l’auteur du livre Trop tard ? L’avenir de l’Église d’ici (Novalis, 2002) qui a la réputation d’être alarmiste et provoquant. Dès le début de mon exposé, je tiens à vous rassurer : il n’est pas encore trop tard pour réfléchir et mettre en oeuvre l’espérance dans notre pastorale.

L’avenir de l’Église, comme aussi celui de la société et de la planète, nous inquiète et nous fascine. Il nous est inconnu : «Nous n’en savons décidément qu’une chose : c’est qu’il sera autre que ce que nous sommes en mesure de nous représenter [1]Même si nous ne pouvons pas dessiner avec précision l’avenir de l’Église qui «ne sera pas qu’un aujourd’hui agrandi et meilleur», nous en sommes pour une large part les responsables et les artisans, tout en croyant qu’il est dans les mains de Dieu qui tient à la réussite de sa création, au bonheur de tous les humains et à la vitalité de l’Église.

En ces temps teintés de pessimisme et de résignation, je voudrais vous partager la conviction qui m’habite : une attitude sereinement critique peut se conjoindre avec ce qui se fait trop rare de nos jours : l’espérance. Dans la société et dans l’Église, «la petite fille espérance» (Péguy) fait timidement son apparition sur la scène. Jean-Claude Guillebaud ambitionne de donner à la société le goût de l’avenir (Le goût de l’avenir, Paris, Seuil, 2003) et Bernard Émond ne laisse personne indifférent par son film «Contre toute espérance». Le titre du récent ouvrage de Barack Obama, L’audace d’espérer. Une nouvelle conception de la politique américaine, (Presse de la Cité, 2008) est tout un programme. Dans l’Église, en plus de l’encyclique Spe salvi de Benoît XVI, en 2007, la réflexion théologique et pastorale aborde de plus en plus le thème de l’espérance : la revue Relations d’août 2007;  l’ouvrage de Gilles Routhier, 40 ans après Vatican II. Espérer ! (Novalis, 2007); Un goût d’espérance d’Albert Rouet, (Bayard, 2008); Passeurs d’Évangile, Autour d’une pastorale d’engendrement, sous la direction de Philippe Back et Christoph Theobald, (Lumen Vitae / Novalis, 2008).

Un chantier immense s’ouvre. Plusieurs d’entre nous sommes prêts à réaliser ce que Jésus demandait à Pierre, qui avait passé toute la nuit sans rien prendre : «Avance en eau profonde et jetez vos filets pour attraper du poisson» (Luc 5, 4). Comme pour Abraham, l’ancêtre des croyants, il nous est demandé de quitter une réalisation d’Église qui nous est familière, d’aller vers l’inconnu et de faire confiance au Dieu des promesses et des surprises qui, dans sa fidélité, tient toujours à venir habiter chez nous, pas nécessairement de la manière que nous prévoyons. «Si Dieu est Dieu, écrit Maurice Bellet, il a bien le droit d’être où il veut et quand il veut, tout à fait en dehors de nos discours sur Lui, de nos piétés, de nos rites, de nos savoirs [2]

Plus qu’un déclin, plus qu’une crise…

Peut-on parler de la situation présente de l’Église d’ici en terme de «crise»? Ce mot doit être employé avec prudence.  On peut y discerner deux significations. Tout d’abord dans le sens courant, le sens plus habituel, la crise est un moment difficile que l’on traverse, mais habituellement il est de courte durée et on a l’espoir de s’en sortir en prenant les moyens adéquats. Notre Église n’est pas seulement en train de traverser un moment difficile qui sera bientôt résorbé ou encore une épreuve passagère qu’elle surmontera avec un peu de courage et de bonne volonté. Nous vivons une profonde mutation sociale et culturelle qui comporte des impacts profonds et inédits sur l’Église. De plus en plus de gens d’ici, notamment les jeunes, ne se reconnaissent plus dans les pratiques régulières et le message de l’Église. Aurait-elle donc fait son temps? La «vraie vie» semble se dérouler ailleurs! Il s’agit donc plus que d’un déclin passager, plus qu’une crise.

Un moment de grâce

Il me semble important de rejoindre le sens originel du mot «crise», qui vient du grec krisis, «décision».  Il ne désigne pas seulement effondrement, catastrophe, moment périlleux, mais plutôt un moment de décision, un tournant très prononcé. La crise apparaît dès lors comme une interpellation, comme un moment opportun : un kairos, c’est-à-dire un temps donné par Dieu pour que nous le saisissions à nouveau et autrement. En d’autres mots, la situation actuelle de l’Église, qualifiée de crise, peut être interprétée comme un moment de renouveau, une «refondation» (Jean-Claude Guillebaud), un nouveau départ.

Or, au lieu d’entretenir la nostalgie pour une situation d’Église qui ne reviendra plus, pourquoi ne pas admettre que nous avons la responsabilité et la mission de faire entendre et vivre l’Évangile d’une manière nouvelle, de susciter de nouveaux modèles de communautés et de rassemblement, de mettre en œuvre des façons inédites de célébrer le rassemblement du dimanche, les sacrements et les moments de prière, de créer des institutions et des ministères pour les gens d’ici et d’aujourd’hui ? Pourquoi ne considérons-nous pas le monde moderne et la situation pastorale actuelle comme une chance, mieux une grâce et une voie d’avenir pour la foi chrétienne? On connaît les résistances de bien des catholiques aux façons de faire et de penser héritées du passé. À titre d’exemples. Les résistances à la pratique de la confession privée; aux conditions d’accès au presbytérat, aux étapes conduisant au mariage sacramentel, à l’éthique sexuelle, au baptême des petits enfants, à la célébration de la messe et à la prédication... Il est nécessaire de faire une «lecture théologique» de ces résistances qui sont peut-être des «signes des temps». N’y aurait-il pas une manière positive de saisir ces résistances comme un appel à inventer des formes originales de penser, de vivre et de célébrer, qui rendraient le christianisme à nouveau praticable et désirable?

Devant le monde moderne et les difficultés qu’il entraîne, la tentation est grande pour des chrétiens et chrétiennes, de moins en moins nombreux toutefois, de se réfugier au désert, c’est-à-dire de quitter ce monde, pour créer un milieu où ils seront plus à l’aise entre eux en reprenant des façons de penser et de faire d’un autre âge, mais révolues. Ils rêvent d’une restauration, c’est-à-dire d’un retour à l’Église d’autrefois que souvent ils connaissent mal et qu’ils idéalisent. Ils pensent qu’avec plus de ferveur, de prière et d’adoration les églises vont se remplir à nouveau et que les vocations presbytérales et religieuses seront nombreuses.  Ils réagissent violemment contre ceux et celles qui tentent de faire entendre dans des mots nouveaux le message libérateur de Jésus, qui valorisent une morale de l’authenticité et de la responsabilité et qui cherchent à faire surgir de nouvelles réalisations d’Église. Les chemins prometteurs d’avenir ne sont  pas dans le retour en arrière. On peut évoquer ici la femme de Lot qui se retourne pour regarder le monde qu’elle laisse et, ce faisant, est transformée en statue de sel, incapable donc d’avancer (Gen 19, 26). Le seul regard vers le passé qui est toujours nécessaire et éclairant est celui que nous portons sur l’événement fondateur du christianisme : Jésus Christ.

Des chemins d’avenir

Quelles seraient  les voies d’avenir et les approches qui peuvent préparer l’avenir et susciter l’espérance? Dans une homélie, Jean-Paul II, lors d’un voyage en France en septembre 1996, affirmait: «L'Église est toujours une Église du temps présent. Elle ne regarde pas son héritage comme le trésor d'un passé révolu, mais comme une puissance d'inspiration pour avancer dans le pèlerinage de la foi sur des chemins toujours nouveaux […] Il faut déchiffrer notre vocation chrétienne en fonction de notre temps [3]Ce message, il est temps de le traduire dans des attitudes et des gestes.

Il est déplorable que les forces de l’Église, pourtant si amoindries, soient divisées, à la base et aussi au sommet de la pyramide. Des autorités, nous recevons des messages et des orientations qui ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde. Comme exemples : la reconnaissance récente de la messe tridentine comme forme extraordinaire ou encore les restrictions apportées à la pratique du sacrement du pardon selon le Rituel de Paul VI, le seul rituel toujours en vigueur [4]. Ce tiraillement ne favorise pas la présence de l’Église dans la société moderne et gruge les énergies des personnes engagées dans la pastorale. D’où l’importance d’œuvrer dans l’unité, tout en admettant la diversité, mais vers un même but clairement défini et promu. Je ressens des malaises dans l’exercice du leadership dans l’Église du fait que les autorités n’arrivent pas à promouvoir une vision claire, articulée, fondée et adaptée de la mission ou de la pastorale. Depuis au moins vingt ans, on a promu une pastorale de l’évangélisation, mais en pratique nous continuons à investir dans une pastorale d’entretien qui rejoint surtout les gens qui viennent et qui se font de moins en moins nombreux et nous ne formons pas des ministres de l’Évangile et des missionnaires pour le monde d’aujourd’hui.

Pour revitaliser le présent et préparer demain, l’Église doit rejoindre les personnes impliquées dans la société, celles du monde de la politique, des finances et des syndicats, et aussi les penseurs, les artistes, les communicateurs qui pourraient par leurs compétences, leurs œuvres et leur présence dans la société faire entendre et faire voir l’Évangile. L'Église d'ici est devenue frileuse. Elle ne peut plus se laisser enfermer dans le «religieux», comme trop ont tendance à le faire, sans comprendre la nature du «religieux chrétien». Dès le début de son pontificat, dans sa première encyclique Le Rédempteur de l'homme (mars 1979), Jean-Paul II martelait l'idée que l'homme concret avec tous ses problèmes «est la première route et la route fondamentale» (14a) que l’Église doit prendre. Ainsi les catholiques, aussi bien au nom de leur responsabilité sociale qu’au nom de leur foi, doivent entrer en discussion avec la société sur des problèmes concrets comme les soins de santé, l’éducation, le monde des jeunes, la famille, le développement économique, l’écologie, la mondialisation, la façon d’accueillir la vie et la mort, et bien d’autres réalités. Il est nécessaire d’investir temps et énergie dans la compréhension des enjeux de la société moderne et de nous rendre présents sur la place publique, non pas en prétendant que nous avons la réponse adéquate sur tout, mais parce que nous pensons pouvoir aider la société d’aujourd’hui à s’engendrer dans plus de justice et de vérité. En conséquence, l’Église d’ici a la mission d’aménager des espaces nécessaires à la délibération réfléchie, à la discussion responsable et à la mise en œuvre de projets. Le message chrétien, qui concerne l’être humain et la société, n’aura de portée que s’il se fait entendre dans les lieux de débat et de prise de décision. Envisagée ainsi, la présence de l’Église au monde est une voie d’avenir et certainement l’une des plus prometteuses : au lieu d’entretenir la nostalgie et la peur de la culture moderne, elle stimule le courage, la créativité et elle prend part à l’avenir de la société. Pour accomplir sa mission dans le monde d’aujourd’hui, l’Église doit accepter de se remettre en question. Benoît XVI, dans Spe salvi, s’exprime en ces termes : «Il convient que, à l’autocritique de l’ère moderne, soit associée aussi une autocritique du christianisme moderne, qui doit toujours de nouveau apprendre à se comprendre lui-même à partir de ses propres racines» (no 22).

Semer, un acte d’espérance

L’Église d’ici est très pauvre. N’est-ce pas une grâce? Elle n’a plus le personnel et les moyens pour entreprendre des chantiers d’envergure ; au contraire, ses projets ne peuvent être que modestes, un peu comme semer dans un petit potager. On bêche la terre, on met de l’engrais, on arrose, mais surtout on fait confiance à la semence. Semer est toujours un geste d’espérance. C’est comme donner la vie. Dans l’Église d’ici, le temps des semailles est arrivé, le véritable temps de l’espérance.  Nous ne manquons pas de semence de première qualité. C’est le message de Jésus, une force discrète, mais pleine de promesse de vie et d’avenir. Par bonheur, il y a encore plein de bonne terre, le plus souvent à l’abandon et en friche.

À certains jours, lors de mes randonnées pastorales, je constate que l’avenir de l’Église de demain est déjà commencé. Il se prépare discrètement, et parfois, il faut en convenir, loin des décisions officielles. Il est possible que nous vivions un retour d’exil, mais non un retour à l’Église que nous connaissons : elle sera tout autre que l’image qu’évoque aujourd’hui le mot Église. Avec les siècles, l’Église s’est chargée d’un fardeau de choses qui ne sont pas vraiment les siennes. Lorsqu’elle en sera dépouillée, certains pourront déclarer, sur les seules apparences, qu’elle a cessé de vivre. En fait, elle se retrouvera. L’universitaire devenu paysan pour mener une vie chrétienne plus intense, Marcel Légaut, a acquis la conviction, dès les années 70, que l’heure des changements longtemps refusés approche et qu’il «ne restera au christianisme que ce qu’il est essentiellement, grâce à la valeur spirituelle de ses membres, disciples de Jésus de Nazareth». Il lance cet appel : «Que l’Église sache encore se reconnaître et ne pas perdre cœur quand elle se verra nue et écorchée, car c’est alors qu’elle attirera à elle tous les êtres dignes de leur humanité [5]Je ne sais quel visage aura l’Église du IIIe millénaire. Malgré les tentations de scepticisme ou même de défaitisme, ne perdons pas espoir. L’Église qui se lève d’en bas finira bien par se répandre et s’épanouir vers le haut. Elle est déjà en train de germer ici. Nous avons toutes les raisons d’espérer, car «celui qui croit en moi, dit Jésus, fera, lui aussi, les œuvres que je fais : il en fera même de plus grandes, parce que je vais au Père» (Jean 14, 12). 

Selon les données de l’histoire, l’Église est entrée plus d’une fois à reculons dans l’avenir, en se fixant sur le passé pour être sûre de lui rester fidèle. Cette attitude ne faisait pas tellement problème à un moment où tout allait plus lentement qu’aujourd’hui. Mais dans la modernité, les changements se succèdent à une cadence accélérée. L’Église finit toujours par changer, mais ce n’est pas sans trébucher et sans être en retard. Elle a peine à se désinstaller de ses sécurités, à accepter la dynamique du provisoire, selon la belle expression de Roger Schutz, le fondateur de Taizé, à admettre que les contemporains sont devenus des pèlerins ou des nomades selon Danielle Hervieu-Léger, c’est-à-dire ils ne sont plus fixés à un territoire, mais toujours en marche à la recherche de leurs nourritures dans des endroits différents et imprévus.

C’est l’heure de l'espérance chrétienne

Plusieurs données actuelles sur l'Église d'ici peuvent nous amener à nous résigner à son déclin. Nous tentons bien de le ralentir par des efforts de restauration et des projets de réaménagements pastoraux précipités qui sont trop souvent à courte vue, sans souffle missionnaire et sans solutions nouvelles. Concrètement, nous gardons les mêmes meubles, nous limitant à les changer de place. Cette attitude montre que nous ne mettons pas totalement notre espérance dans le Dieu révélé en Jésus qui peut accomplir l’improbable, l’objet de l’espérance. De fait, l'improbable s’est accompli à plus d'un moment de l'histoire et même récemment.

Il est éclairant d’évoquer quelques événements de l’histoire. À la fin du IVe et au Ve siècles, les chrétiens crurent que la fin du monde était arrivée : l’invasion des Barbares. En 410, l’armée des Wisigoths, avec Alaric, incendie Rome, même la basilique du pape. Les chrétiens se demandent alors pourquoi les Apôtres et les martyrs, dont les tombeaux sont à Rome, n’ont pas protégé la ville. En 430, les Vandales assiègent Hippone, la ville d’Augustin. Ce dernier meurt, le 29 août, en pensant que c’est vraiment  la fin de la civilisation et de l’Église. En 451, c’est au tour des Huns, avec Attila, de déferler sur l’Occident. On avait toutes les raisons de croire à la fin de l’Église, mais ce furent les débuts d’une étape marquante de l’histoire aussi bien pour l’Église que pour la société occidentale. L’improbable arriva : les Barbares se convertirent à l’Évangile et l’Église prit un nouveau visage. Au XIIIe siècle, qui aurait pu imaginer que François, le pauvre d’Assise, avec quelques compagnons itinérants, serait l’inspirateur d’un nouveau type de vie religieuse et missionnaire et d’une spiritualité toujours d’actualité? Au XIVe siècle, pouvait-on s’attendre à ce que les papes, réfugiés à Avignon de 1309 à 1376, retourneraient à Rome sous la pression du peuple chrétien et à la suite des demandes pressantes et audacieuses de Catherine de Sienne, tertiaire dominicaine? Au moment de l’arrivée des Européens en Amérique au XVe et XVIe siècle, qui aurait pu prévoir que les pays catholiques les plus populeux de nos jours seraient le Brésil, le Mexique et les États-Unis? Qui aurait pu prévoir en 1940 que les quelques protestants qui s’installèrent modestement à Taizé auraient mis en branle un mouvement de renouveau évangélique, s’adressant surtout aux jeunes, qui est rayonnant maintenant dans les diverses Églises chrétiennes, aussi bien en Asie, en Amérique, en Afrique qu’en Europe? En 1958, qui aurait pensé que le nouveau pape, âgé et sans trop d’expérience de la curie romaine, aurait l’audace de convoquer un concile œcuménique d’aggiornamento? Qui aurait imaginé, en 1950, qu’un Journée pastorale diocésaine réunirait plus de laïcs, hommes et femmes, que de prêtres? Tout au long de son histoire, l’Église semble mourante plus d’une fois; elle ne meurt pas, elle change d’adresse [6].

Aujourd'hui, il peut paraître improbable que nos communautés chrétiennes se rajeunissent et qu'elles se prennent en main, que nous retrouvions le sens du dimanche, que les chrétiens et les chrétiennes soient heureux de croire, que la foi chrétienne inspire notre agir social et politique, que l'Église renouvelle ses ministères et ses institutions et qu'elle démocratise ses institutions. Il peut paraître improbable que l’Église d’ici connaisse un nouveau printemps et qu’elle se donne un autre visage. Pourtant avec l'espérance chrétienne, nous pouvons nous attendre à la réalisation de l'improbable.

Nous savons, dans la foi, que ce ne sont pas les possibilités humaines encore inexploitées, ni la seule logique des événements qui fondent l'espérance chrétienne, mais l'inespéré qui se joua à Pâques en Jésus mourant en croix [7]. N'oublions pas que Pâques ouvre à toute l’humanité un nouvel horizon, car l'unique Dieu vivant est celui qui, en Jésus, fait de la mort, lieu du désespoir, le terrain d'où surgit la vie nouvelle.  Depuis Pâques, l'inespéré est le fruit de l'Esprit qui nous est donné.  Sa présence et son action prennent parfois des formes spectaculaires, comme à la Pentecôte, mais le plus souvent, l’Esprit est discret comme une brise légère, un murmure intérieur, un silence.

Ces réflexions tiennent compte du mystère de l’Église, qui s’inscrit, comme toute réalité chrétienne, dans le mystère de Pâques, mystère de mort et de résurrection. La parole de Jésus «Qui cherchera à conserver sa vie la perdra et qui la perdra la sauvegardera» (Luc 17, 33) s’adresse aussi à l’Église et à toutes les communautés qui la constituent. Tout refus de mourir – concrètement de changer ses institutions, ses rites, son fonctionnement, son discours – relève d’un manque de confiance en la force du Dieu «qui fait vivre les morts et appelle à l’existence ce qui n’existe pas» (Romains 4, 17). Dans bien des situations, la peur de la nouveauté et le soupçon à l’égard de l’inédit sont concrètement un oubli de la résurrection de Jésus et du don de l’Esprit.

Si nous mettons notre confiance en Dieu qui a ressuscité Jésus, nous ne pouvons plus nous contenter que de ralentir le déclin de l’Église d’ici. Au contraire, en étant présents de façon lucide et critique aux enjeux de notre société moderne, en nous rangeant du côté de ceux et celles qui souffrent, en nous préoccupant plus de la cause de l'Évangile que de la survie de nos institutions, nous pouvons contribuer à faire entendre dans des mots nouveaux le message libérateur de Jésus de Nazareth et à faire surgir une nouvelle réalisation d'Église.

En refusant de changer, une institution, fût-elle vénérable, peut en venir à contredire ce qui faisait sa raison d'être. Il est temps que notre Église d'ici mette en œuvre l'un ou l'autre projet nouveau, mobilisant ceux et celles qui mettent leur espérance en Dieu qui a ressuscité Jésus. «Dieu est toujours déjà là, écrit Maurice Zundel, c’est nous qui sommes absents [8] Et nous pouvons ajouter que c’est nous qui baissons les bras comme si tout allait vers une dérive irréversible, et pourtant une nouvelle manière d’être Église est en train de germer. L’heure n’est pas à la nostalgie ni à la rêverie, mais à la créativité, avec la fidélité et la liberté qui caractérisent tous ceux et celles qui sont les disciples de Jésus.

Conclusion

1. L’espérance chrétienne se vit dans l’épreuve, non sans souffrance, celle de l’enfantement (Romains 8, 18-25). Puisque nous vivons un moment de mise au monde d’une réalisation nouvelle d’Église, il faut nous attendre à souffrir. Oui, nous sommes confrontés aux épreuves, mais non à la peur qui est toujours mauvaise conseillère et qui, selon François de Sales, «fait plus de mal que le mal». La peur existe dans l’Église et elle y prend de multiples formes : le souci de colmater indéfiniment le présent sans inventer l’avenir; le choix, pour gouverner, d’hommes dévoués et soumis, mais non novateurs; le refus d’aller à l’essentiel et de poser les vraies questions en favorisant plutôt la générosité et l’uniformité; le durcissement crispé devant les nouvelles façons de penser la foi et les initiatives pastorales. N’oublions pas ce que Paul écrit à Timothée : «Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi» (2 Tim 1, 7). Il est urgent d’exorciser nos peurs. On n’a plus peur quand on accepte de voir et de résoudre les problèmes réels et qu’on met ensemble la main à la pâte. Alors se lève l’espérance, non pas l’espérance qui fait rêver et qui nous dispense de nous impliquer, mais l’espérance soutenue, réfléchie, courageuse et créatrice. Le courage de l’espérance!

2. La réflexion théologique s’arrête trop souvent à l’espérance comme vertu ou attitude personnelle. Le moment est venu de donner à l’espérance des pratiques communautaires, ou d’ensemble. La foi a trouvé ses expressions communautaires dans les Credo, les dogmes, les catéchismes, les témoignages, les célébrations des sacrements et les prières.. De même la charité, dans les institutions des soins de santé et d’éducation, dans les services aussi bien à l’intérieur de la communauté qu’à l’extérieur. Dans l’Église d’ici, il est devenu urgent de mettre en œuvre l’espérance chrétienne qui s’exprimera dans des projets modestes, mais qui auront un effet d’entraînement et qui éclipseront la morosité et le défaitisme qui nous guettent. Comme on est soucieux de l’inculturation de la foi, pourquoi ne pas se soucier de l’inculturation de l’espérance?

Dans son encyclique Spe salvi, Benoît XVI  parle des «lieux» d’apprentissage et d’exercice de l’espérance, sans aborder cependant les «lieux» ecclésiaux (nos. 32-49).  De nouveaux projets sont tout à fait nécessaires, car il faut donner à l’espérance des mains et des pieds qui lui assurent une certaine visibilité contagieuse. D’où l’importance de ne pas exclure les visionnaires qui dérangent nos façons de faire et de penser, d’encourager les semeurs, même si leurs jardins sont modestes, de susciter des leaders de l’espérance qui peuvent communiquer le goût de l’avenir et ouvrir des chemins vers des horizons prometteurs. La lucidité et la recherche des fondements de l’espérance libèrent l’audace en vue d’une pastorale d’engendrement, la pastorale à promouvoir dans un temps d’espérance. Voulons-nous vraiment des enfants? Voulons-nous engendrer, susciter des chrétiens et des chrétiennes autonomes et différents de nous? Les parents acceptent de mettre au monde des enfants qui partagent une certaine ressemblance avec eux, mais qui seront différents et qui auront leur propre personnalité et leur manière de penser et de vivre. J’ai l’impression parfois que nous optons pour le clonage, c’est-à-dire reproduire du semblable [9]. Nous ne pouvons plus investir uniquement dans une pastorale d’entretien, même renouvelée. Il nous faut opter pour une «pastorale de l’engendrement», une pastorale qui cherche à faire vivre humainement selon l’Évangile [10]. Ainsi, nous devenons, selon Benoît XVI,  «ministres de l’espérance pour les autres : l’espérance dans le sens chrétien est toujours aussi une espérance pour les autres». Il continue : «Et elle est une espérance active, par laquelle nous luttons pour que les choses n’aillent pas vers ‘une issue perverse’. Elle est aussi une espérance active dans le sens que nous maintenons le monde ouvert à Dieu. C’est seulement dans cette perspective qu’elle demeure également une espérance véritablement humaine» (Spe salvi, no. 34).

3. De même que l’avenir de notre planète est menacé par les changements climatiques, l’avenir de la société par la crise financière, de même l’avenir de l’Église est menacé dans l’ère post-chrétienté, marquée par une certaine rationalité étroite, par la recherche des réussites mesurables et à courte vue, par l’incroyance et le refus de toute transcendance. L’Église est déjà sur une autre planète, la société moderne, et elle doit apprendre à y vivre, à y être à l’aise, à l’aimer et à y faire retentir la Bonne Nouvelle. Seule l’espérance lui permettra de réaliser sa mission, car l’espérance n’est pas la confiance dans nos seules énergies et nos possibilités, mais en Celui qui a rendu féconds Abraham et Sara alors qu’ils étaient âgés et en Celui qui a libéré le Crucifié de la mort. En ce moment de crise, et plus précisément d’une certaine mort, que nous traversons, c’est en ce Dieu que nous mettons notre confiance et notre espérance. C’est le moment, le kairos, d’espérer ensemble et il n’est pas encore trop tard.

 


 

[1]  Marcel GAUCHET, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985, p. 267.

[2]  Maurice BELLET, Le Dieu sauvage. Pour une foi critique, Paris, Bayard, 2007, p.179.

[3]  Homélie prononcée à Reims le 22 septembre 1996, dans Documentation catholique, no 2146, 1996, p. 873.

[4]  À la suite de la publication du Rituel de la pénitence et de la réconciliation par Paul VI en 1973, plusieurs diocèses ont commencé la célébration communautaire du pardon avec l’absolution collective. Dans notre diocèse, Mgr Plourde, l’évêque d’alors, en faisait la promotion. Il se rendait lui-même dans des paroisses pour présider cette manière de célébrer le pardon, en plus de le faire à la cathédrale.

[5]  Marcel LÉGAUT, Introduction à l’intelligence du passé et de l’avenir du christianisme, Paris Aubier Montaigne, 1970, p. 400-401. Nous avons encore beaucoup à apprendre de cet auteur. Voir Pierre GOUDREAULT, L’Église de demain dans l’œuvre de Marcel Légaut. Les communautés de foi, Montréal, Fides, 1999, p. 23-64.

[6]  En l’adaptant, j’emprunte cette formule de Odon VALLET, Dieu a changé d’adresse. Propos d’un pharisien libéré, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, p. 126-127.

[7]  Voir Christian DUQUOC, «L’inespéré. La croix n’est pas le dernier mot de Dieu», dans Spiritus, 1996, no 142, p. 69-76;  ID. «Signes d’espérance dans l’Église et la mission», dans Spiritus, 1993, no 132, p. 251-258.

[8]  Maurice ZUNDEL, Ton visage, ma lumière, Paris, Desclée, 1989, p. 141.

[9]   Sur les conditions requises pour enfanter de nouveaux chrétiens et sur le renouveau de la catéchèse, voir Gilles ROUTHIER, Le devenir de la catéchèse, Montréal, Médiaspaul, 2003.

[10]  Voir Ph. BACQ et Ch. THEOBALD (sous la dir.), Une nouvelle chance pour l’Évangile. Vers une pastorale d’engendrement (Coll. Théologies pratiques), Bruxelles/Montréal/Paris, Lumen Vitae/Novalis/Les Éditions de l’Atelier, 2004; Passeurs d’Évangile. Autour d’une pastorale d’engendrement (Coll. Théologies pratiques) Bruxelles/Montréal/ Paris, Lumen Vitae, Novalis, Les Éditions de l’Atelier, 2008.

 

Normand Provencher est professeur émérite à la Faculté de théologie de l’Université Saint-Paul (Ottawa). Il a prononcé cette conférence à  la Journée de pastorale du diocèse d’Ottawa le 22 octobre 2008.

 

 

 

 

 

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