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On a pris le risque d’inviter l’auteur du livre Trop
tard ? L’avenir de l’Église d’ici (Novalis,
2002) qui a la réputation d’être alarmiste et
provoquant. Dès le début de mon exposé, je tiens
à vous rassurer : il n’est pas encore trop tard
pour réfléchir et mettre en oeuvre l’espérance
dans notre pastorale.
L’avenir de l’Église, comme aussi celui de la société et de
la planète, nous inquiète et nous fascine. Il
nous est inconnu : «Nous n’en savons décidément
qu’une chose : c’est qu’il sera autre que
ce que nous sommes en mesure de nous représenter
[1].» Même
si nous ne pouvons pas dessiner avec précision
l’avenir de l’Église qui «ne sera pas qu’un
aujourd’hui agrandi et meilleur», nous en sommes
pour une large part les responsables et les
artisans, tout en croyant qu’il est dans les
mains de Dieu qui tient à la réussite de sa
création, au bonheur de tous les humains et à la
vitalité de l’Église.
En ces temps teintés de pessimisme et de résignation, je
voudrais vous partager la conviction qui
m’habite : une attitude sereinement critique
peut se conjoindre avec ce qui se fait trop rare
de nos jours : l’espérance. Dans la société et
dans l’Église, «la petite fille espérance»
(Péguy) fait timidement son apparition sur la
scène. Jean-Claude Guillebaud ambitionne de
donner à la société le goût de l’avenir (Le
goût de l’avenir, Paris, Seuil, 2003) et
Bernard Émond ne laisse personne indifférent par
son film «Contre toute espérance». Le titre du
récent ouvrage de Barack Obama, L’audace
d’espérer. Une nouvelle conception de la
politique américaine, (Presse de
la Cité, 2008) est tout un programme.
Dans l’Église, en plus de l’encyclique Spe
salvi de Benoît XVI, en 2007, la réflexion
théologique et pastorale aborde de plus en plus
le thème de l’espérance : la revue Relations
d’août 2007; l’ouvrage de Gilles Routhier,
40 ans après Vatican II. Espérer !
(Novalis, 2007); Un goût d’espérance
d’Albert Rouet, (Bayard, 2008); Passeurs
d’Évangile, Autour d’une pastorale
d’engendrement, sous la direction de
Philippe Back et Christoph Theobald, (Lumen
Vitae / Novalis, 2008).
Un chantier immense s’ouvre. Plusieurs d’entre nous sommes
prêts à réaliser ce que Jésus demandait à
Pierre, qui avait passé toute la nuit sans rien
prendre : «Avance en eau profonde et jetez vos
filets pour attraper du poisson» (Luc 5, 4).
Comme pour Abraham, l’ancêtre des croyants, il
nous est demandé de quitter une réalisation
d’Église qui nous est familière, d’aller vers
l’inconnu et de faire confiance au Dieu des
promesses et des surprises qui, dans sa
fidélité, tient toujours à venir habiter chez
nous, pas nécessairement de la manière que nous
prévoyons. «Si Dieu est Dieu, écrit Maurice
Bellet, il a bien le droit d’être où il veut et
quand il veut, tout à fait en dehors de nos
discours sur Lui, de nos piétés, de nos rites,
de nos savoirs [2].»
Plus qu’un déclin, plus qu’une crise…
Peut-on parler de la situation présente de l’Église d’ici en
terme de «crise»? Ce mot doit être employé avec
prudence. On peut y discerner deux
significations. Tout d’abord dans le sens
courant, le sens plus habituel, la crise est un
moment difficile que l’on traverse, mais
habituellement il est de courte durée et on a
l’espoir de s’en sortir en prenant les moyens
adéquats. Notre Église n’est pas seulement en
train de traverser un moment difficile qui sera
bientôt résorbé ou encore une épreuve passagère
qu’elle surmontera avec un peu de courage et de
bonne volonté. Nous vivons une profonde mutation
sociale et culturelle qui comporte des impacts
profonds et inédits sur l’Église. De plus en
plus de gens d’ici, notamment les jeunes, ne se
reconnaissent plus dans les pratiques régulières
et le message de l’Église. Aurait-elle donc fait
son temps? La «vraie vie» semble se dérouler
ailleurs! Il s’agit donc plus que d’un déclin
passager, plus qu’une crise.
Un moment de grâce
Il me semble important de rejoindre le sens originel du mot
«crise», qui vient du grec krisis,
«décision». Il ne désigne pas seulement
effondrement, catastrophe, moment périlleux,
mais plutôt un moment de décision, un tournant
très prononcé. La crise apparaît dès lors comme
une interpellation, comme un moment opportun :
un kairos, c’est-à-dire un temps donné
par Dieu pour que nous le saisissions à nouveau
et autrement. En d’autres mots, la situation
actuelle de l’Église, qualifiée de crise, peut
être interprétée comme un moment de renouveau,
une «refondation» (Jean-Claude Guillebaud), un
nouveau départ.
Or, au lieu d’entretenir la nostalgie pour une situation
d’Église qui ne reviendra plus, pourquoi ne pas
admettre que nous avons la responsabilité et la
mission de faire entendre et vivre l’Évangile
d’une manière nouvelle, de susciter de nouveaux
modèles de communautés et de rassemblement, de
mettre en œuvre des façons inédites de célébrer
le rassemblement du dimanche, les sacrements et
les moments de prière, de créer des institutions
et des ministères pour les gens d’ici et
d’aujourd’hui ? Pourquoi ne considérons-nous pas
le monde moderne et la situation pastorale
actuelle comme une chance, mieux une grâce et
une voie d’avenir pour la foi chrétienne? On
connaît les résistances de bien des catholiques
aux façons de faire et de penser héritées du
passé. À titre d’exemples. Les résistances à la
pratique de la confession privée; aux conditions
d’accès au presbytérat, aux étapes conduisant au
mariage sacramentel, à l’éthique sexuelle, au
baptême des petits enfants, à la célébration de
la messe et à la prédication... Il est
nécessaire de faire une «lecture théologique» de
ces résistances qui sont peut-être des «signes
des temps». N’y aurait-il pas une manière
positive de saisir ces résistances comme un
appel à inventer des formes originales de
penser, de vivre et de célébrer, qui rendraient
le christianisme à nouveau praticable et
désirable?
Devant le monde moderne et les difficultés qu’il entraîne, la
tentation est grande pour des chrétiens et
chrétiennes, de moins en moins nombreux
toutefois, de se réfugier au désert,
c’est-à-dire de quitter ce monde, pour créer un
milieu où ils seront plus à l’aise entre eux en
reprenant des façons de penser et de faire d’un
autre âge, mais révolues. Ils rêvent d’une
restauration, c’est-à-dire d’un retour à
l’Église d’autrefois que souvent ils connaissent
mal et qu’ils idéalisent. Ils pensent qu’avec
plus de ferveur, de prière et d’adoration les
églises vont se remplir à nouveau et que les
vocations presbytérales et religieuses seront
nombreuses. Ils réagissent violemment contre
ceux et celles qui tentent de faire entendre
dans des mots nouveaux le message libérateur de
Jésus, qui valorisent une morale de
l’authenticité et de la responsabilité et qui
cherchent à faire surgir de nouvelles
réalisations d’Église. Les chemins prometteurs
d’avenir ne sont pas dans le retour en arrière.
On peut évoquer ici la femme de Lot qui se
retourne pour regarder le monde qu’elle laisse
et, ce faisant, est transformée en statue de
sel, incapable donc d’avancer (Gen 19,
26). Le seul regard vers le passé qui est
toujours nécessaire et éclairant est celui que
nous portons sur l’événement fondateur du
christianisme : Jésus Christ.
Des chemins d’avenir
Quelles seraient les voies d’avenir et les approches qui
peuvent préparer l’avenir et susciter
l’espérance? Dans une homélie, Jean-Paul II,
lors d’un voyage en France en septembre
1996, affirmait: «L'Église est toujours une
Église du temps présent. Elle ne regarde pas son
héritage comme le trésor d'un passé révolu, mais
comme une puissance d'inspiration pour avancer
dans le pèlerinage de la foi sur des chemins
toujours nouveaux […] Il faut déchiffrer notre
vocation chrétienne en fonction de notre temps
[3].» Ce
message, il est temps de le traduire dans des
attitudes et des gestes.
Il est déplorable que les forces de l’Église, pourtant si
amoindries, soient divisées, à la base et aussi
au sommet de la pyramide. Des autorités, nous
recevons des messages et des orientations qui ne
sont pas toujours sur la même longueur d’onde.
Comme exemples : la reconnaissance récente de la
messe tridentine comme forme extraordinaire
ou encore les restrictions apportées à la
pratique du sacrement du pardon selon le Rituel
de Paul VI, le seul rituel toujours en vigueur
[4]. Ce
tiraillement ne favorise pas la présence de
l’Église dans la société moderne et gruge les
énergies des personnes engagées dans la
pastorale. D’où l’importance d’œuvrer dans
l’unité, tout en admettant la diversité, mais
vers un même but clairement défini et promu. Je
ressens des malaises dans l’exercice du
leadership dans l’Église du fait que les
autorités n’arrivent pas à promouvoir une vision
claire, articulée, fondée et adaptée de la
mission ou de la pastorale. Depuis au moins
vingt ans, on a promu une pastorale de
l’évangélisation, mais en pratique nous
continuons à investir dans une pastorale
d’entretien qui rejoint surtout les gens qui
viennent et qui se font de moins en moins
nombreux et nous ne formons pas des ministres de
l’Évangile et des missionnaires pour le monde
d’aujourd’hui.
Pour revitaliser le présent et préparer demain, l’Église doit
rejoindre les personnes impliquées dans la
société, celles du monde de la politique, des
finances et des syndicats, et aussi les
penseurs, les artistes, les communicateurs qui
pourraient par leurs compétences, leurs œuvres
et leur présence dans la société faire entendre
et faire voir l’Évangile. L'Église d'ici est
devenue frileuse. Elle ne peut plus se laisser
enfermer dans le «religieux», comme trop ont
tendance à le faire, sans comprendre la nature
du «religieux chrétien». Dès le début de son
pontificat, dans sa première encyclique Le
Rédempteur de l'homme (mars 1979), Jean-Paul
II martelait l'idée que l'homme concret avec
tous ses problèmes «est la première route et la
route fondamentale» (14a) que l’Église doit
prendre. Ainsi les catholiques, aussi bien au
nom de leur responsabilité sociale qu’au nom de
leur foi, doivent entrer en discussion avec la
société sur des problèmes concrets comme les
soins de santé, l’éducation, le monde des
jeunes, la famille, le développement économique,
l’écologie, la mondialisation, la façon
d’accueillir la vie et la mort, et bien d’autres
réalités. Il est nécessaire d’investir temps et
énergie dans la compréhension des enjeux de la
société moderne et de nous rendre présents sur
la place publique, non pas en prétendant que
nous avons la réponse adéquate sur tout, mais
parce que nous pensons pouvoir aider la société
d’aujourd’hui à s’engendrer dans plus de justice
et de vérité. En conséquence, l’Église d’ici a
la mission d’aménager des espaces nécessaires à
la délibération réfléchie, à la discussion
responsable et à la mise en œuvre de projets. Le
message chrétien, qui concerne l’être humain et
la société, n’aura de portée que s’il se fait
entendre dans les lieux de débat et de prise de
décision. Envisagée ainsi, la présence de
l’Église au monde est une voie d’avenir et
certainement l’une des plus prometteuses : au
lieu d’entretenir la nostalgie et la peur de la
culture moderne, elle stimule le courage, la
créativité et elle prend part à l’avenir de la
société. Pour accomplir sa mission dans le monde
d’aujourd’hui, l’Église doit accepter de se
remettre en question. Benoît XVI, dans Spe
salvi, s’exprime en ces termes : «Il
convient que, à l’autocritique de l’ère moderne,
soit associée aussi une autocritique du
christianisme moderne, qui doit toujours de
nouveau apprendre à se comprendre lui-même à
partir de ses propres racines» (no 22).
Semer, un acte d’espérance
L’Église d’ici est très pauvre. N’est-ce pas une
grâce? Elle n’a plus le personnel et les moyens
pour entreprendre des chantiers d’envergure ; au
contraire, ses projets ne peuvent être que
modestes, un peu comme semer dans un petit
potager. On bêche la terre, on met de l’engrais,
on arrose, mais surtout on fait confiance à la
semence. Semer est toujours un geste
d’espérance. C’est comme donner la vie. Dans
l’Église d’ici, le temps des semailles est
arrivé, le véritable temps de l’espérance. Nous
ne manquons pas de semence de première qualité.
C’est le message de Jésus, une force discrète,
mais pleine de promesse de vie et d’avenir. Par
bonheur, il y a encore plein de bonne terre, le
plus souvent à l’abandon et en friche.
À certains jours, lors de mes randonnées pastorales, je
constate que l’avenir de l’Église de demain est
déjà commencé. Il se prépare discrètement, et
parfois, il faut en convenir, loin des décisions
officielles. Il est possible que nous vivions un
retour d’exil, mais non un retour à l’Église que
nous connaissons : elle sera tout autre que
l’image qu’évoque aujourd’hui le mot Église.
Avec les siècles, l’Église s’est chargée d’un
fardeau de choses qui ne sont pas vraiment les
siennes. Lorsqu’elle en sera dépouillée,
certains pourront déclarer, sur les seules
apparences, qu’elle a cessé de vivre. En fait,
elle se retrouvera. L’universitaire devenu
paysan pour mener une vie chrétienne plus
intense, Marcel Légaut, a acquis la conviction,
dès les années 70, que l’heure des changements
longtemps refusés approche et qu’il «ne restera
au christianisme que ce qu’il est
essentiellement, grâce à la valeur spirituelle
de ses membres, disciples de Jésus de Nazareth».
Il lance cet appel : «Que l’Église sache encore
se reconnaître et ne pas perdre cœur quand elle
se verra nue et écorchée, car c’est alors
qu’elle attirera à elle tous les êtres dignes de
leur humanité [5].»
Je ne sais quel visage aura
l’Église du IIIe millénaire. Malgré les
tentations de scepticisme ou même de défaitisme,
ne perdons pas espoir. L’Église qui se lève d’en
bas finira bien par se répandre et s’épanouir
vers le haut. Elle est déjà en train de germer
ici. Nous avons toutes les raisons d’espérer,
car «celui qui croit en moi, dit Jésus, fera,
lui aussi, les œuvres que je fais : il en fera
même de plus grandes, parce que je vais au Père»
(Jean 14, 12).
Selon les données de l’histoire, l’Église est entrée plus
d’une fois à reculons dans l’avenir, en se
fixant sur le passé pour être sûre de lui rester
fidèle. Cette attitude ne faisait pas tellement
problème à un moment où tout allait plus
lentement qu’aujourd’hui. Mais dans la
modernité, les changements se succèdent à une
cadence accélérée. L’Église finit toujours par
changer, mais ce n’est pas sans trébucher et
sans être en retard. Elle a peine à se
désinstaller de ses sécurités, à accepter la
dynamique du provisoire, selon la belle
expression de Roger Schutz, le fondateur de
Taizé, à admettre que les contemporains sont
devenus des pèlerins ou des nomades selon
Danielle Hervieu-Léger, c’est-à-dire ils ne sont
plus fixés à un territoire, mais toujours en
marche à la recherche de leurs nourritures dans
des endroits différents et imprévus.
C’est l’heure de l'espérance chrétienne
Plusieurs données actuelles sur l'Église d'ici
peuvent nous amener à nous résigner à son
déclin. Nous tentons bien de le ralentir par des
efforts de restauration et des projets de
réaménagements pastoraux précipités qui sont
trop souvent à courte vue, sans souffle
missionnaire et sans solutions nouvelles.
Concrètement, nous gardons les mêmes meubles,
nous limitant à les changer de place. Cette
attitude montre que nous ne mettons pas
totalement notre espérance dans le Dieu révélé
en Jésus qui peut accomplir l’improbable,
l’objet de l’espérance. De fait, l'improbable
s’est accompli à plus d'un moment de l'histoire
et même récemment.
Il est éclairant d’évoquer quelques événements
de l’histoire. À la fin du IVe et au Ve siècles,
les chrétiens crurent que la fin du monde était
arrivée : l’invasion des Barbares. En 410,
l’armée des Wisigoths, avec Alaric, incendie
Rome, même la basilique du pape. Les chrétiens
se demandent alors pourquoi les Apôtres et les
martyrs, dont les tombeaux sont à Rome, n’ont
pas protégé la ville. En 430, les Vandales
assiègent Hippone, la ville d’Augustin. Ce
dernier meurt, le 29 août, en pensant que c’est
vraiment la fin de la civilisation et de
l’Église. En 451, c’est au tour des Huns, avec
Attila, de déferler sur l’Occident. On avait
toutes les raisons de croire à la fin de
l’Église, mais ce furent les débuts d’une étape
marquante de l’histoire aussi bien pour l’Église
que pour la société occidentale. L’improbable
arriva : les Barbares se convertirent à
l’Évangile et l’Église prit un nouveau visage.
Au XIIIe siècle, qui aurait pu imaginer que
François, le pauvre d’Assise, avec quelques
compagnons itinérants, serait l’inspirateur d’un
nouveau type de vie religieuse et missionnaire
et d’une spiritualité toujours d’actualité? Au
XIVe siècle, pouvait-on s’attendre à ce
que les papes, réfugiés à Avignon de 1309
à 1376, retourneraient à Rome sous la pression
du peuple chrétien et à la suite des demandes
pressantes et audacieuses de Catherine de
Sienne, tertiaire dominicaine? Au moment de
l’arrivée des Européens en Amérique au XVe et
XVIe siècle, qui aurait pu prévoir que les pays
catholiques les plus populeux de nos jours
seraient le Brésil, le Mexique et les
États-Unis? Qui aurait pu prévoir en 1940 que
les quelques protestants qui s’installèrent
modestement à Taizé auraient mis en branle un
mouvement de renouveau évangélique, s’adressant
surtout aux jeunes, qui est rayonnant maintenant
dans les diverses Églises chrétiennes, aussi
bien en Asie, en Amérique, en Afrique qu’en
Europe? En 1958, qui aurait pensé que le nouveau
pape, âgé et sans trop d’expérience de la curie
romaine, aurait l’audace de convoquer un concile
œcuménique d’aggiornamento? Qui aurait
imaginé, en 1950, qu’un Journée pastorale
diocésaine réunirait plus de laïcs, hommes et
femmes, que de prêtres? Tout au long de son
histoire, l’Église semble mourante plus d’une
fois; elle ne meurt pas, elle change d’adresse
[6].
Aujourd'hui, il peut paraître
improbable que nos communautés chrétiennes se
rajeunissent et qu'elles se prennent en main,
que nous retrouvions le sens du dimanche, que
les chrétiens et les chrétiennes soient heureux
de croire, que la foi chrétienne inspire notre
agir social et politique, que l'Église
renouvelle ses ministères et ses institutions et
qu'elle démocratise ses institutions. Il peut
paraître improbable que l’Église d’ici connaisse
un nouveau printemps et qu’elle se donne un
autre visage. Pourtant avec l'espérance
chrétienne, nous pouvons nous attendre à la
réalisation de l'improbable.
Nous savons, dans la foi, que ce ne sont pas les
possibilités humaines encore inexploitées, ni la
seule logique des événements qui fondent
l'espérance chrétienne, mais l'inespéré
qui se joua à Pâques en Jésus mourant en croix
[7].
N'oublions pas que Pâques ouvre à toute
l’humanité un nouvel horizon, car l'unique Dieu
vivant est celui qui, en Jésus, fait de la mort,
lieu du désespoir, le terrain d'où surgit la vie
nouvelle. Depuis Pâques, l'inespéré est le
fruit de l'Esprit qui nous est donné. Sa
présence et son action prennent parfois des
formes spectaculaires, comme à la Pentecôte,
mais le plus souvent, l’Esprit est discret comme
une brise légère, un murmure intérieur, un
silence.
Ces réflexions tiennent compte du mystère de
l’Église, qui s’inscrit, comme toute réalité
chrétienne, dans le mystère de Pâques, mystère
de mort et de résurrection. La parole de Jésus
«Qui cherchera à conserver sa vie la perdra et
qui la perdra la sauvegardera» (Luc 17, 33)
s’adresse aussi à l’Église et à toutes les
communautés qui la constituent. Tout refus de
mourir – concrètement de changer ses
institutions, ses rites, son fonctionnement, son
discours – relève d’un manque de confiance en la
force du Dieu «qui fait vivre les morts et
appelle à l’existence ce qui n’existe pas»
(Romains 4, 17). Dans bien des situations, la
peur de la nouveauté et le soupçon à l’égard de
l’inédit sont concrètement un oubli de la
résurrection de Jésus et du don de l’Esprit.
Si nous mettons notre confiance en Dieu qui a
ressuscité Jésus, nous ne pouvons plus nous
contenter que de ralentir le déclin de l’Église
d’ici. Au contraire, en étant présents de façon
lucide et critique aux enjeux de notre société
moderne, en nous rangeant du côté de ceux et
celles qui souffrent, en nous préoccupant plus
de la cause de l'Évangile que de la survie de
nos institutions, nous pouvons contribuer à
faire entendre dans des mots nouveaux le message
libérateur de Jésus de Nazareth et à faire
surgir une nouvelle réalisation d'Église.
En refusant de changer, une institution,
fût-elle vénérable, peut en venir à contredire
ce qui faisait sa raison d'être. Il est temps
que notre Église d'ici mette en œuvre l'un ou
l'autre projet nouveau, mobilisant ceux et
celles qui mettent leur espérance en Dieu qui a
ressuscité Jésus. «Dieu est toujours déjà là,
écrit Maurice Zundel, c’est nous qui sommes
absents [8].»
Et nous pouvons ajouter que c’est nous qui
baissons les bras comme si tout allait vers une
dérive irréversible, et pourtant une nouvelle
manière d’être Église est en train de germer.
L’heure n’est pas à la nostalgie ni à la
rêverie, mais à la créativité, avec la fidélité
et la liberté qui caractérisent tous ceux et
celles qui sont les disciples de Jésus.
Conclusion
1. L’espérance chrétienne se vit dans l’épreuve,
non sans souffrance, celle de l’enfantement
(Romains 8, 18-25). Puisque nous vivons un
moment de mise au monde d’une réalisation
nouvelle d’Église, il faut nous attendre à
souffrir. Oui, nous sommes confrontés aux
épreuves, mais non à la peur qui est toujours
mauvaise conseillère et qui, selon François de
Sales, «fait plus de mal que le mal». La peur
existe dans l’Église et elle y prend de
multiples formes : le souci de colmater
indéfiniment le présent sans inventer l’avenir;
le choix, pour gouverner, d’hommes dévoués et
soumis, mais non novateurs; le refus d’aller à
l’essentiel et de poser les vraies questions en
favorisant plutôt la générosité et l’uniformité;
le durcissement crispé devant les nouvelles
façons de penser la foi et les initiatives
pastorales. N’oublions pas ce que Paul écrit à
Timothée : «Ce n’est pas un esprit de peur que
Dieu nous a donné, mais un esprit de force,
d’amour et de maîtrise de soi» (2 Tim 1, 7). Il
est urgent d’exorciser nos peurs. On n’a plus
peur quand on accepte de voir et de résoudre les
problèmes réels et qu’on met ensemble la main à
la pâte. Alors se lève l’espérance, non pas
l’espérance qui fait rêver et qui nous dispense
de nous impliquer, mais l’espérance soutenue,
réfléchie, courageuse et créatrice. Le courage
de l’espérance!
2. La réflexion théologique s’arrête trop
souvent à l’espérance comme vertu ou attitude
personnelle. Le moment est venu de donner à
l’espérance des pratiques communautaires, ou
d’ensemble. La foi a trouvé ses expressions
communautaires dans les Credo, les dogmes, les
catéchismes, les témoignages, les célébrations
des sacrements et les prières.. De même la
charité, dans les institutions des soins de
santé et d’éducation, dans les services aussi
bien à l’intérieur de la communauté qu’à
l’extérieur. Dans l’Église d’ici, il est devenu
urgent de mettre en œuvre l’espérance chrétienne
qui s’exprimera dans des projets modestes, mais
qui auront un effet d’entraînement et qui
éclipseront la morosité et le défaitisme qui
nous guettent. Comme on est soucieux de
l’inculturation de la foi, pourquoi ne pas se
soucier de l’inculturation de l’espérance?
Dans son encyclique Spe salvi, Benoît XVI
parle des «lieux» d’apprentissage et d’exercice
de l’espérance, sans aborder cependant les
«lieux» ecclésiaux (nos. 32-49). De nouveaux
projets sont tout à fait nécessaires, car il
faut donner à l’espérance des mains et des pieds
qui lui assurent une certaine visibilité
contagieuse. D’où l’importance de ne pas exclure
les visionnaires qui dérangent nos façons de
faire et de penser, d’encourager les semeurs,
même si leurs jardins sont modestes, de susciter
des leaders de l’espérance qui peuvent
communiquer le goût de l’avenir et ouvrir des
chemins vers des horizons prometteurs. La
lucidité et la recherche des fondements de
l’espérance libèrent l’audace en vue d’une
pastorale d’engendrement, la pastorale à
promouvoir dans un temps d’espérance.
Voulons-nous vraiment des enfants? Voulons-nous
engendrer, susciter des chrétiens et des
chrétiennes autonomes et différents de nous? Les
parents acceptent de mettre au monde des enfants
qui partagent une certaine ressemblance avec
eux, mais qui seront différents et qui auront
leur propre personnalité et leur manière de
penser et de vivre. J’ai l’impression parfois
que nous optons pour le clonage, c’est-à-dire
reproduire du semblable [9].
Nous ne pouvons plus investir
uniquement dans une pastorale d’entretien, même
renouvelée. Il nous faut opter pour une
«pastorale de l’engendrement», une pastorale qui
cherche à faire vivre humainement selon
l’Évangile [10].
Ainsi, nous devenons, selon
Benoît XVI, «ministres de l’espérance pour les
autres : l’espérance dans le sens chrétien est
toujours aussi une espérance pour les autres».
Il continue : «Et elle est une espérance active,
par laquelle nous luttons pour que les choses
n’aillent pas vers ‘une issue perverse’. Elle
est aussi une espérance active dans le sens que
nous maintenons le monde ouvert à Dieu. C’est
seulement dans cette perspective qu’elle demeure
également une espérance véritablement humaine» (Spe
salvi, no. 34).
3. De même que l’avenir de notre planète est
menacé par les changements climatiques, l’avenir
de la société par la crise financière, de même
l’avenir de l’Église est menacé dans l’ère
post-chrétienté, marquée par une certaine
rationalité étroite, par la recherche des
réussites mesurables et à courte vue, par
l’incroyance et le refus de toute transcendance.
L’Église est déjà sur une autre planète, la
société moderne, et elle doit apprendre à y
vivre, à y être à l’aise, à l’aimer et à y faire
retentir la Bonne Nouvelle. Seule l’espérance
lui permettra de réaliser sa mission, car
l’espérance n’est pas la confiance dans nos
seules énergies et nos possibilités, mais en
Celui qui a rendu féconds Abraham et Sara alors
qu’ils étaient âgés et en Celui qui a libéré le
Crucifié de la mort. En ce moment de crise, et
plus précisément d’une certaine mort, que nous
traversons, c’est en ce Dieu que nous mettons
notre confiance et notre espérance. C’est le
moment, le kairos, d’espérer ensemble et
il n’est pas encore trop tard.
[1] Marcel
GAUCHET, Le désenchantement du monde. Une
histoire politique de la religion, Paris,
Gallimard, 1985, p. 267.
[2] Maurice
BELLET, Le Dieu sauvage. Pour une foi
critique, Paris, Bayard, 2007, p.179.
[3] Homélie
prononcée à Reims le 22 septembre 1996, dans
Documentation catholique, no 2146, 1996, p.
873.
[4] À la suite de
la publication du Rituel de la pénitence et de
la réconciliation par Paul VI en 1973, plusieurs
diocèses ont commencé la célébration
communautaire du pardon avec l’absolution
collective. Dans notre diocèse, Mgr Plourde,
l’évêque d’alors, en faisait la promotion. Il se
rendait lui-même dans des paroisses pour
présider cette manière de célébrer le pardon, en
plus de le faire à la cathédrale.
[5] Marcel LÉGAUT,
Introduction à l’intelligence du passé et de
l’avenir du christianisme, Paris Aubier
Montaigne, 1970, p. 400-401. Nous avons encore
beaucoup à apprendre de cet auteur. Voir Pierre
GOUDREAULT, L’Église de demain dans l’œuvre
de Marcel Légaut. Les communautés de foi,
Montréal, Fides, 1999, p. 23-64.
[6] En
l’adaptant, j’emprunte cette formule de Odon
VALLET, Dieu a changé d’adresse. Propos d’un
pharisien libéré, Paris, Desclée de Brouwer,
2001, p. 126-127.
[7] Voir
Christian DUQUOC, «L’inespéré. La croix n’est
pas le dernier mot de Dieu», dans Spiritus,
1996, no 142, p. 69-76; ID. «Signes d’espérance
dans l’Église et la mission», dans Spiritus,
1993, no 132, p. 251-258.
[8] Maurice
ZUNDEL, Ton visage, ma lumière, Paris,
Desclée, 1989, p. 141.
[9]
Sur les conditions requises
pour enfanter de nouveaux chrétiens et sur le
renouveau de la catéchèse, voir Gilles ROUTHIER,
Le devenir de la catéchèse, Montréal,
Médiaspaul, 2003.
[10] Voir Ph.
BACQ et Ch. THEOBALD (sous la dir.), Une
nouvelle chance pour l’Évangile. Vers une
pastorale d’engendrement (Coll.
Théologies pratiques),
Bruxelles/Montréal/Paris, Lumen
Vitae/Novalis/Les Éditions de l’Atelier, 2004;
Passeurs d’Évangile. Autour d’une pastorale
d’engendrement (Coll. Théologies pratiques)
Bruxelles/Montréal/ Paris, Lumen Vitae, Novalis,
Les Éditions de l’Atelier, 2008.
Normand Provencher est professeur émérite à la Faculté
de théologie de l’Université Saint-Paul
(Ottawa). Il a prononcé cette conférence à la
Journée de pastorale du diocèse d’Ottawa le 22
octobre 2008.
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