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Réflexions du théologien Pierre de Locht lors de
l'assemblée générale de
Nous Sommes Aussi l'Église en juin 1998 :
importance du vécu à la base et nécessité de se
libérer d'une sorte de « dépendance
hiérarchique » que peut révéler paradoxalement
une certaine forme de contestation…
Au lendemain d’une très intéressante et
stimulante assemblée, je me suis fait quelques
réflexions, que j’aimerais vous communiquer.
Il est impressionnant de voir avec quel
dynamisme les participants, et spécialement les
femmes, refusant l’esprit peu évangélique de
tant de prises de position officielles de notre
Église, militent pour de tout autres
comportements. Spécialement à l’égard des
divorcés remariés, des prêtres qui s’ouvrent à
un amour humain, des homosexuels...
Je garde cependant un peu la crainte que, pour
un certain nombre, il s’agisse avant tout
d’obtenir de la hiérarchie qu’elle modifie son
regard et sa manière de faire. N’est ce pas
donner encore trop d’importance à l’autorité,
comme si les maturations et évolutions dans
l’Église étaient conditionnées par l’attitude
des évêques ?
Légitime transgression
On n’a pas besoin d’autorisation pour refuser
personnellement et en communauté des manières
d’être que l’on perçoit comme anti évangéliques
et pour se mettre à adopter des attitudes que
l’on croit autrement plus conformes à
l’inspiration de Jésus. Sachant bien,
d’ailleurs, que les évolutions germent
pratiquement toujours à la base.
La transgression n’est pas une opposition. Elle
est une manière d’être qu’on adopte en soi et
pour soi, car on la considère comme davantage
conforme à l’Évangile. Faut-il une
autorisation pour faire ce que l’on croit
mieux ? Transgresser, ce n’est pas s’opposer,
c’est avancer au delà des normes actuellement
établies, afin de mieux répondre aux exigences
humaines et évangéliques. Et lorsqu’on constate
avec étonnement que les « autorités » ne
perçoivent guère ou pas le sens de ces
indispensables modifications, on ne peut laisser
tomber les bras et attendre leur autorisation
pour agir selon ce que l’on croit devoir faire.
Et cela d’autant plus que n’existe pas de
dialogue ouvert et confiant entre l’autorité et
le peuple chrétien.
Encore trop marqués par une
obéissance-soumission qu’on nous a inculquée
comme vertu majeure du chrétien, beaucoup
n’osent pas encore être eux-mêmes.
C’est pourtant la manière d’être des chrétiens
de la base, entre autres vis-à-vis des divorcés
remariés, des homosexuels ou des prêtres qui se
marient, comme la manière de célébrer
l’Eucharistie, qui feront le plus efficacement
changer le mentalités et peu à peu les
structures, mais ces dernières à un rythme plus
lent car les législations sont toujours en
retard sur la vie.
Le vécu à la base, condition d’une contestation
crédible et efficace
Les énergies ne doivent donc pas être investies
d’abord, me semble-t-il, dans la lutte pour
faire changer l’autre, et spécialement les
autorités religieuses, mais pour vivre à la base
d’autres manières de penser et d’être.
Et cela, au besoin dans l’incompréhension des
autorités. Telle est l’exigence de la
transgression comme avancée indispensable.
Le plus urgent n’est donc pas de demander à
l’autorité ces transformations; il s’agit de les
susciter à la base, de les instaurer, de les
vivre, au besoin en marge des normes établies,
lorsque celles-ci sont figées et qu’un vrai
dialogue est impossible.
Les stratégies à l’égard de l’autorité, si importantes soient-elles, je les crois secondes (non pas
secondaires ni accessoires). Elles n’engendrent
ni densité ni force, si elles n’émanent pas d’un
vécu à la base. Ces stratégies se mèneront du
reste dans un tout autre esprit si elles ne sont
pas avant tout revendicatives, mais le cri de ce
qui se pense, se vit, se réalise déjà à sa
mesure à la base.
Tant à l’égard des divorcés remariés que des
homosexuels, un climat de non jugement et
d’accueil s’est peu à peu instauré dans les
communautés. Ces changements de mentalité, dont
nous sommes tous agents actifs, sont
primordiaux. Sans eux, les modifications
structurelles n’auraient guère de poids.
Pourquoi ne pas instaurer, dès maintenant, à
l’égard de prêtres qui se marient, des attitudes
constructives et même comme cela se réalise déjà
à plus d’un endroit, des pratiques qui ne les
qualifient pas.
Ne pas surestimer l’importance de la hiérarchie
Cela n’empêche nullement de militer pour que
l’ensemble de la communauté participe aux choix
des évêques. A la condition de ne pas laisser
croire ou se persuader que la vitalité d’une
communauté tient avant tout à la qualité de sa
hiérarchie. Ce serait encore en majorer
l’importance. Mais il est clair que celle-ci
n’est nullement négligeable. Cependant, le
climat de confiance, de collaboration, de
dynamisme joyeux, ne dépend pas seulement de
l’évêque, mais de tout ce qui est suscité à la
base.
La revendication des chrétiens de la base (laïcs
et ministres divers), d’être partie prenante
dans le choix de ses dirigeants, est beaucoup
plus qu’une exigence de rendement et
d’efficacité. Elle tient à la dignité foncière
des baptisés, également et solidairement
responsables du devenir du message chrétien dans
l’aujourd’hui. Ce sont des raisons théologiques
fondamentales qui appellent à refuser la
conception d’une Église dans laquelle les
fidèles ne seraient que les exécutants d’une
hiérarchie dépositrice privilégiée de la grâce
et des dons de l’Esprit, et relais indispensable
entre Dieu et les humains.
La vérité de l’Église, c’est d’abord ce que les
chrétiens vivent à la base
Ceci m’amène à une dernière réflexion. La
participation indispensable du tout venant
chrétien n’est pas seulement une question
d’efficacité dans l’organisation de l’Église.
C’est l’apport de chacun, avec sa manière
personnelle d’accueillir l’inspiration
évangélique et de l’incarner dans la réalité
présente, qui constitue l’Église. Quel
appauvrissement du rayonnement évangélique
lorsque cette effervescence de l’Esprit, ce
« souffle de sainteté », suivant l’expression de
Chouraqui, est paralysée parce que domine une
organisation pyramidale et dictatoriale ! Il est
entre autre indispensable à la vérité de la
communauté ecclésiale que la perception féminine
du message de Jésus Christ, loin d’être
contrecarrée, puisse se déployer pleinement.
Si le peuple chrétien revendique, à juste titre,
sa participation dans tous les rouages
d’organisation de l’Église, c’est parce qu’il
doit être présent dans la réflexion doctrinale,
l’élaboration morale, la sensibilité
sacramentelle... C’est ce que pense, cherche,
vit le peuple chrétien qui fait la vérité et la
vitalité de l’Église.
Pierre De Locht est décédé le 9 mars 2007. Pour nous il était une voix
d’évangile, proche,
stimulante… Nos amis belges de PAVÉS lui
ont rendu
un bel hommage dans leur bulletin de juin
2007. Signalons quelques-uns de ses
livres au ton libérateur :
La foi décantée (Desclée de Brouwer 1998),
Oser être chrétien aujourd'hui (Desclée de
Brouwer 2000),
Et si
j’étais nommé évêque (Mols 2002), et
tout récemment Chrétiens aujourd’hui : un engagement contradictoire? (Éditions Luc Pire
2007)).
En 2003, on a publié
un livre collectif sur la pensée et l'action
de Pierre de Locht.
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