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Je suis né dans un univers où «la vérité» m'a
été donnée toute entière en commençant. Une
vérité d'autant plus satisfaisante qu'elle
alliait le ciel et la terre. Que ce soit dans
une famille agnostique ou «croyante», celui qui
s'éveille à l'existence ne baigne-t-il pas dans
la sécurité d'une sagesse de vie portée par le
milieu où il grandit? Aux uns comme aux autres,
une certaine philosophie de l'existence est
offerte dès le départ, comme allant de soi,
vécue par l'entourage, là au moins où l'enfant a
le bonheur de naître dans un milieu doté d'une
suffisante cohérence et stabilité.
Il me semble cependant avoir été marqué d'abord,
non par des «vérités» ou des «principes», mais
par des comportements, des manières d'être et de
se conduire dans la vie de tous les jours.
Valeurs morales nécessaires pour s'intégrer dans
un monde déjà organisé par ceux qui nous ont
précédés. Exigences de droiture, de justice,
d'attention aux autres... probablement assez
semblables dans un monde agnostique ou croyant.
Avec toutefois une caractéristique propre aux
milieux religieux, celle de référer à Dieu les
normes et le sens de l'existence. Et dès lors
d'attribuer aux principes moraux et vérités à
croire un sceau d'absolu. Tout cela se situant
en même temps dans un certain contexte de
merveilleux, alimenté par l'Histoire Sainte (Noé
sauvé des eaux, la tour de Babel, le passage de
la mer Rouge, la manne dans le désert...), où se
dessine l'image d'un Dieu qui, dans sa
toute-puissance, nous entoure de son amour.
L' absolu de Dieu a souvent été utilisé au
service d'une morale culpabilisante. Je n'ai
guère connu cela. Fait rarissime à l'époque,
toute mon enfance s'est passée dans un collège
catholique où il n'y avait pas de messe
obligatoire.
En grandissant, c'est progressivement la figure
de Jésus de Nazareth qui a été pour moi
dominante: Jésus, Dieu incarné, comme le
proclame notre Credo. Comment un long itinéraire
m'a amené progressivement à fonder de plus en
plus ma foi de chrétien, non sur la divinité du
Christ, mais sur son humanité, c'est ce que je
vais tenter de dire, et avant tout de
m'expliciter à moi-même.
À l'épreuve du réel
Il me faut d'abord préciser comment une foi
religieuse se déploie, ou en tout cas s'est
déployée en moi au cours des événements toujours
inédits de l'existence.
Si j'ai adhéré dès mon enfance aux pratiques
religieuses et au Credo de l'Église catholique,
si j'ai voulu m'engager à son service, j'ai été,
assez vite au seuil de l'âge adulte, éveillé à
une certaine intelligence de la foi.
C'est-à-dire au souci d'essayer de comprendre,
de décrypter de l'intérieur le contenu des
pratiques imposées, des normes édictées, des
dogmes établis. Attitude que je considérais
comme allant de soi, qu'appelait aussi bien la
recherche humaine que l'intériorisation de la
foi reçue. Tout cela cependant dans un contexte
de dépendance quasi filiale à mon évêque et
d'adhésion spontanée à l'enseignement et aux
directives de l'autorité religieuse.
Jeune prêtre, j'ai eu le privilège d'être mis en
contact dès le début de mon ministère avec les
réalités vécues par les jeunes ménages de
l'immédiat après-guerre. C'est là que les
premières questions se sont posées à moi,
lorsque j'ai commencé à prendre conscience d'une
distance entre ce que la hiérarchie enseignait
et ce qu'il était possible de vivre concrètement
dans le réalisme de l'existence quotidienne.
Cette tension entre la vie et les principes
enseignés, je n'ai nullement été tenté de
l'attribuer, comme on le fait malheureusement
trop souvent, au manque de foi ou de générosité,
voire au laisser-aller ou à l'aveuglement de ces
couples. Attitude trop facile de non-écoute, qui
désamorce d'emblée toute interpellation
déconcertante. Je percevais suffisamment leurs
conditions et modalités de vie ; je connaissais
aussi leur droiture, leur souci évangélique et
leur fidélité à l'Église pour me rendre compte
du bien fondé de leur désarroi.
Cette prise de distance critique à l'égard de
l'enseignement du magistère n'est nullement née
d'une opposition, mais d'une insertion dans la
réalité vécue. En vivant l'enseignement reçu
apparaissent des nuances, des prolongements, des
éléments de réalité qui peuvent seuls conférer à
ce qui est enseigné sa densité humaine. La mise
en œuvre dans le concret de l'existence, loin
d'être en soi une détérioration, confère aux
principes théoriques et nécessairement
abstraits, une indispensable dimension
d'incarnation. Passage incontournable, qui
apporte un surplus qu'aucune approche théorique
ne peut atteindre.
Lorsqu'à travers les tâtonnements du quotidien
s'élaborent ainsi des solutions de vie et
qu'apparaissent certains élargissements, on
s'aperçoit avec étonnement que ce qu'on vivait
comme un approfondissement de l'enseignement
reçu suscite l'opposition. C'est alors que
devrait s'établir, entre l'autorité religieuse
et les membres de la communauté, un dialogue
ouvert et franc, dégagé de suspicion. Car il
s'agit, non de détracteurs de l'ordre établi,
mais d'artisans du quotidien et peut-être de
pionniers.
Une telle ouverture à l'écoute et au dialogue
suppose la conviction que l'enseignement donné,
même s'il est entièrement valable, ne suffit pas
à rejoindre la vie réelle dans toute sa
complexité. Et par conséquent que les hommes et
les femmes artisans d'incarnation ont une tâche
irremplaçable dans l'élaboration de ce surplus
que confère à l'enseignement donné la réalité
vécue.
Comme bien d'autres, j'ai souffert parfois
durement d'être considéré comme infidèle à ma
tâche et aux responsabilités qui m'avaient été
données, lorsque j'exprimais les interrogations
nées du vécu de celles et ceux dont mon travail
me rendait très proche.
La dynamique de la foi
Si ce fut d'abord à propos de la morale, et plus
particulièrement de tout ce qui concerne la vie
intime du couple, à l'époque lieu privilégié de
l'enseignement magistériel et du zèle des
confesseurs, c'est peu à peu le contenu du Credo
qui a suscité en moi des interrogations
concernant le message chrétien. Pourquoi faut-il
que quiconque, en élaborant loyalement sa
cohérence intérieure, soit perçu comme insoumis
et destructeur alors que germent ces nuances
propres à une foi personnelle? Est-ce au Credo
officiel qu'il faut avant tout être fidèle, ou
au cheminement intérieur de sa foi? À la
condition que cette élaboration personnelle,
forgée jour après jour à travers les méandres de
l'existence, reste à l'écoute de la foi de la
communauté, et dès lors en dialogue permanent.
Donner la priorité au mûrissement personnel de
sa philosophie de l'existence, c'est se vouloir
humain et non grégaire. C'est revendiquer – pour
soi comme pour les autres – d'habiter sa vie.
C'est forger pas à pas sa cohérence intérieure,
indispensable pour que les orientations et choix
que l'on donne à son existence émanent d'un être
humain, c'est-à-dire d'un être personnel.
J'ai souvent été déconcerté, voire troublé, en
découvrant en moi une distance entre ce que je
pensais ou croyais devoir faire, et le discours
officiel de mon Église. Devais-je pour autant
renoncer à cette maturation intérieure ou
accepter d'être vivant, d'une vie personnelle,
animé d'une foi qui est mienne, au cœur d'une
Église dont la vitalité tient en dernière
analyse à la densité de toutes ces recherches et
adhésions très personnalisées? Une communauté de
foi ne peut être vivante sans cet apport du
cheminement personnel des fidèles. Et pourquoi
la foi de l'Église, qui s'est élaborée jadis au
départ des convictions vécues par les chrétiens
des premiers siècles, devrait-elle rester figée
sur le passé, récusant la maturation du message
de Jésus-Christ dans «l'aujourd'hui de Dieu»?
Pour que ma foi chrétienne colle à ma vie, je ne
puis me contenter de répéter le Credo officiel.
En présence de celui-ci, il me faut me situer de
manière personnelle. N'est-ce d'ailleurs pas le
meilleur service que je puis rendre à mon
Église? Attitude difficile, risquée, seule digne
pourtant d'un être humain. Mais il n'est pas
aisé de se dégager de la culpabilité d'exister
au-delà d'une conformité grégaire. Et cela, dans
une Église qui fait de la soumission à
l'autorité religieuse une vertu majeure, et qui
identifie ses décisions et définitions à la
pensée et au vouloir de Dieu.
Fils de l'humain
Tout en restant marqué par le mystère d'un
au-delà de l'humain, par la perspective d'un
Dieu en relation d'alliance avec nous, ma foi
s'est de plus en plus centrée sur Jésus de
Nazareth. Un contact plus direct avec la Bible
en fut le point de départ. Je suis inséré dans
plusieurs petites communautés de «partage
d'Évangile». À ces ressourcements réguliers à la
lumière de la Bible, s'ajoutent les nombreuses
«Routes en Terre Sainte», à la découverte du
terreau où Jésus a vécu et annoncé sa Bonne
Nouvelle. Là où se perçoit mieux l'étroite
connexion entre le Premier et le Second
Testament, entre les racines juives et le
message chrétien. Quel rafraîchissement, pour
une foi un peu encombrée doctrinalement, de
cheminer en devisant à travers la fraîcheur des
récits évangéliques si proches des réalités de
la vie commune.
Incarnés dans le quotidien, les récits bibliques
nous font mieux prendre conscience que, ne
sachant guère qui est Dieu, nous ne pouvons que
projeter sur Lui nos perceptions de ce qu'il
devrait être, de ce que nous souhaiterions qu'il
soit. Projections qui ne sont pas sans
significations, tant elles émanent du plus
profond de nous-mêmes. Particulièrement
impressionnante est, à travers toute l'histoire
humaine, cette aspiration à chercher vers un
au-delà de l'humain les sources du besoin de
pérennité et d'infini qui nous taraude.
En même temps, les contacts et engagements en
solidarité avec les laïques, pour qui
l'attention porte exclusivement sur une
condition humaine se suffisant à elle-même,
m'ont montré l'importance de fonder tout
questionnement et toute recherche ultérieure sur
notre être en humanité, là où nous sommes situés
et d'où part toute interrogation. J'ai dès lors
mieux perçu combien il était regrettable de se
construire et d'engager son existence au départ
de ce qui nous sépare, «croyants» et
agnostiques, et non avant tout sur cet
extraordinaire patrimoine d'humanité, qui nous
est commun. L'insécurité amène souvent à nous
situer d'abord en nous opposant, alors que notre
identité se forgerait de manière moins
réactionnaire et plus constructive sur le fonds
de réalité partagée. Nos différences peuvent
alors être perçues, moins comme menace que comme
enrichissement et apports mutuels. Cette prise
de conscience, réalisée en moi assez
tardivement, alors que j'étais déjà très
largement engagé dans la vie adulte, m'aurait
évité bien des méconnaissances et rejets
factices.
Ce faisant, c'est ma foi chrétienne elle-même
qui se déplaçait. Mon adhésion au message de
Jésus Christ et à sa personne ne se fondait plus
sur l'autorité de ceux qui en affirmaient la
valeur, voire la nécessité, mais sur mon propre
cheminement. La foi reçue, avec son ensemble de
pratiques et de vérités, ne peut acquérir une
réalité et une densité réellement humaines que
si elle s'offre peu à peu comme un choix
réellement ouvert, permettant soit un rejet
motivé, soit une adhésion personnellement
assumée. «Venez et voyez», disait Jésus à ceux
qui, intrigués par son mode d'être, cherchaient
à comprendre ce qui l'habitait, le faisait vivre
et agir. C'est dans son comportement d'homme,
incarné dans son milieu et les contingences de
son époque, que je peux me découvrir en
connivence avec lui. Entraîné d'abord par la foi
de mon milieu, une adhésion personnelle s'est
peu à peu éveillée en moi. Démarche
indispensable, qui n'implique pas de s'isoler
dans son monde intérieur. Au cours de ma vie, je
n'ai guère été tenté de chercher en Dieu à
échapper quelque peu à la rigueur et aux
exigences de la vie concrète. Je crois cependant
que le risque est réel, et que certains s'y
laissent prendre, tant l'insertion dans
l'humain, avec ses aléas et ses tragédies, dont
nous prenons de plus en plus conscience, peut
paraître menaçante.
Quoi qu'il en soit, ma foi est ce qu'elle est
actuellement. Je ne puis me forcer, même comme
prêtre, à croire autre chose que ce qui est
parlant et vivifiant pour moi, au stade où j'en
suis aujourd'hui. Inutile d'essayer à coup de
volonté de croire autre chose que ce que je
crois. Je cesserais d'être moi-même et de
pouvoir, au départ de ce que je suis maintenant,
continuer à être et à me construire. Cette
élaboration de sens – que l'on soit agnostique
ou croyant – est le centre vital de son être, à
chaque étape de son cheminement. C'est à ce nœud
crucial que je dois être fidèle pour exister
personnellement aujourd'hui et continuer à me
déployer. Pas de foi réellement intériorisée
sans cette fidélité primordiale, qui conditionne
toutes les autres.
La foi de l'Église
Toutefois, je n'existe que comme être en
relation. Ma cohérence foncière est sans cesse
alertée et stimulée par ce que sont et vivent
les autres. La «foi de l'Église» m'est dès lors
indispensable et précieuse.
Mais, quelle est donc cette «foi de l'Église»,
dont il est dit dans une prière adressée à Dieu
au cours de la messe : «Ne regarde pas nos
péchés, mais la foi de ton Église»? Est-ce le
Credo officiel, cet ensemble doctrinal élaboré
il y a de nombreux siècles, avec les mots et les
approches culturels d'un autre âge, ou plutôt le
dynamisme de foi qui anime, actuellement, la
communauté chrétienne: cette adhésion à la Bonne
Nouvelle de Jésus Christ, telle qu'elle se
concrétise aujourd'hui chez les chrétiens, à la
base. C'est là que vit essentiellement l'Église.
C'est de ce peuple en marche, de cette
communauté qui essaie d'incarner l'Évangile dans
sa vie concrète, que je me sens solidaire.
Le Credo doctrinal, en tant qu'expression
théorique formulée dans le passé, peut
constituer une référence et un garde-fou utiles.
Est autrement plus stimulant ce que vivent les
fidèles dans le monde présent; cette foi vécue
qui incarne l'Évangile dans l'actualité; le
dynamisme des diverses communautés chrétiennes,
qui devrait contribuer à revivifier constamment
l'expression, voire même le contenu du Credo
doctrinal de l'Église.
Il me paraît dès lors important de distinguer
trois niveaux de foi: celle qui anime de manière
personnelle chacun de ceux qui se réfèrent à
Jésus de Nazareth; celle au nom de laquelle se
réunissent et que célèbrent les communautés
chrétiennes; et enfin la formulation doctrinale
des grands axes de l'Alliance entre Dieu et
nous, telle qu'elle a été perçue au cours des
siècles et transmise en des termes à revivifier
constamment.
La foi d'un séparé
Ma formation cléricale m'a inculqué l'idée qu'on
s'approchait davantage de Dieu en prenant de la
hauteur, en s'isolant quelque peu des
contingences terrestres. Le prêtre serait mieux
apte à donner valeur et intériorité aux services
et responsabilités d'Église parce qu'il est un
séparé. Aussi, ai-je durant de longues années
cultivé une spiritualité de mise à l'écart,
pensant pouvoir ainsi remplir plus valablement
les tâches qui m'étaient confiées.
Davantage mêlé aux réalités de la vie des jeunes
en recherche, des conjoints et parents dans le
bonheur comme dans l'épreuve, aux équipes de la
Fraternité des veuves, aux couples en difficulté
ou en crise, dans le cadre de la Pastorale du
couple et de la famille dont j'étais chargé,
j'ai perçu peu à peu à quel point la foi se
vivait au départ des aléas multiples de
l'existence. Il me fallait bien constater
combien la place de la prière, le cri vers Dieu,
la référence à l'Évangile, le recours aux
sacrements... avaient une autre tonalité au cœur
des situations heureuses et souvent poignantes,
qui font le quotidien des femmes et des hommes
au service desquels nous voulons être. Une autre
tonalité... et probablement une autre densité?
Quant à moi, je me rends compte que, dans la
mesure où ma vie s'incarnait davantage dans le
réalisme de la condition humaine, ma foi
religieuse s'en trouvait enrichie. En même
temps, je prenais conscience que, comme être
séparé, il m'était difficile, voire impossible,
malgré ma proximité, de bien comprendre de
l'intérieur certaines réalités fondamentales de
l'existence humaine. Je pense en particulier au
lien vital, viscéral, des parents avec les
enfants qu'ils engendrent, à l'arrachement à
eux-mêmes que constitue la mort d'un enfant, le
décès d'un conjoint, au drame des êtres,
nombreux, qui ne se sont jamais sentis aimés
pour eux-mêmes...
Et j'en arrive à me demander si, de manière
habituelle, la vie spirituelle d'un séparé
permet d'être réellement présent à la condition
commune, dans toute sa complexité. D'où la
conviction qu'en réservant toutes les
responsabilités d'Église uniquement à des
séparés, et parmi ceux-ci à la seule catégorie
masculine, on suscite inévitablement l'hiatus
grandissant qui ronge l'Église romaine.
Heureusement que commencent davantage à
s'exprimer des hommes et des femmes du tout
venant dans leurs recherches et approches de
Dieu, nées du plus profond de leur insertion
humaine.
La foi religieuse serait-elle une
manière rétrograde d'assumer son humanité?
Si la rencontre avec Jésus «fils de l'humain»,
pleinement solidaire de notre condition, est
primordiale dans ma foi de chrétien, je dois
constater que cette humanité, que je découvre
particulièrement affinée en Jésus, est en même
temps ouverte sur une transcendance. La
référence à Dieu, discrète mais indéniable,
telle qu'elle est présentée par les Évangiles,
inspire et anime indubitablement Jésus de
Nazareth. Fait troublant, irritant peut-être,
mais que je ne puis écarter sans plus.
Cette relation à Dieu, je ne l'aborde plus au
départ d'une révélation transmise par le milieu
dans lequel j'ai grandi, mais comme une
interrogation qui colle à ma condition humaine.
Car je ne puis nier cette tension de tout
instant en moi, et que je pressens en chacun,
entre l'infiniment petit et l'infiniment grand
qui m'habite, comme elle habite chacun.
Ce désir de pérennité, d'infini, de plénitude un
jour possible pour moi et pour tous, je puis
m'en détourner comme d'un rêve trop beau qui
m'empêcherait d'assumer un quotidien plus terre
à terre. Je puis le laisser se détériorer par
tant de mièvreries ou d'impératifs dont on l'a
affublé: récompense qui fausserait
l'authenticité des engagements présents, recours
trop facile à l'intervention divine, crainte des
tortures de l'enfer...
N'empêche que subsiste en moi le besoin de
participer à la construction d'un mieux-être
qu'aucune limite ne peut satisfaire;
l'incapacité pour le vivant que je suis, doué de
conscience, de consentir au néant, et même de le
concevoir. À la lumière de ce que les humains
sont et essaient de réaliser, nous pouvons
entrevoir ce que serait un monde ayant enfin
libéré tout ce possible dont il se sent porteur,
et qui suscite son dynamisme. Comme la personne
n'existe et ne se déploie que dans un réseau de
relations qui lui donnent son ampleur et sa
densité, un lien avec un au-delà de l'humain
explique, seul peut-être, cet infini qui nous
tiraille.
Ouvert sur le divin
Et voici qu'un des nôtres, Jésus de Nazareth,
partageant entièrement avec nous la condition
humaine, nous dévoile sa relation avec un être
supérieur, force d'amour et de vie au-delà de
l'humain. La parole et le mode d'être de Jésus
en relation avec le divin ne me parlent et ne me
touchent que parce qu'ils émanent d'un humain
pleinement inséré dans notre condition. Être
amené à l'écouter parce qu'il est Dieu, c'est
être mû principalement par l'autorité hautement
qualifiée de celui qui me parle. L'accompagner
au nom de la condition humaine que nous
partageons avec lui, c'est m'avancer en raison
du contenu et de la densité humaine du mode
d'être dont il témoigne. Plus que l'affirmation
de sa divinité, dont nous sommes incapables de
comprendre ce que cela veut dire, c'est
l'affirmation de la totale et entière humanité
de Jésus qui m'est indispensable.
Ce Dieu qui m'a été enseigné, j'ai dû
progressivement le dépouiller de bien des
scories inévitables, pour retrouver la sobriété
de l'Évangile. Le libérer d'une toute puissance
sans cesse mise en question par sa
non-intervention dans nos drames humains,
personnels et collectifs. Réajuster sa
paternité, utilisée pour étayer les multiples
paternalismes cléricaux. Accueillir autrement le
Souffle de l'Esprit mis au service de tant
d'impérialismes sur les consciences et
d'atteintes à la liberté, pourtant essentielle à
la personne humaine... Ces décantations
s'opèrent, non à coup d'efforts et de
déblaiements volontaristes, mais dans une
simplification à laquelle nous convie la
perspective évangélique.
Et l'on retrouve alors une espérance foncière;
une confiance accrue dans l'homme et dans sa
responsabilité, une sensibilisation affinée aux
forces de vie et d'amour à l'œuvre discrètement
jusque dans les situations les plus dramatiques;
la conscience diffuse d'une présence mystérieuse
et discrète; une foi inébranlable dans l'être
humain, au cœur d'une béance. Les questions, les
doutes, les interrogations restent entiers, mais
sur un fond de confiance dans l'humain et dans
son devenir.
Puisque je ne vois pas en quoi ma foi religieuse
ampute quoi que ce soit de mon engagement et de
ma responsabilité, comme elle ne m'isole pas de
tous ceux qu'anime un égal respect de nos
identités différentes, comme elle accroît ma
confiance dans l'humain, comme elle situe mon
cheminement dans un halo d'espérance, je reste
attaché à l'option religieuse, combien
bousculée, qui a traversé ma vie.
Puis-je être en recherche en tant
que prêtre?
Voilà où j'en suis par rapport à ma foi! Cela
étant, ai-je le droit, est-il opportun comme
prêtre de m'exprimer tel que je suis, avec mes
interrogations, mes doutes, mes découvertes, mes
contestations? Ne devrais-je pas rester
simplement le porte-parole de la foi immuable de
l'Église, ou quitter le ministère?
J'ai peine à croire qu'une Église puisse rester
vivante à travers un cadre presbytéral qui
n'aurait d'autre tâche que de transmettre de
manière impersonnelle ce qui se pense et se
décide en haut-lieu, par un magistère seul
habilité à actualiser et vivifier le message de
Jésus Christ. J'ai également peine à croire que
c'est cela qu'attend une part importante, et
probablement la plus vivante, de la communauté
chrétienne. Mais accepter un rôle créatif des
cadres intermédiaires, eux-mêmes le reflet des
mouvances et de la créativité du peuple, c'est
s'engager dans le relatif.
Installés dans l'absolu
La crise profonde et probablement inédite qui
taraude aujourd'hui l'Église catholique tient
avant tout, me semble-t-il, au fait que le
magistère romain s'est installé
inconditionnellement dans l'absolu. Perdant dès
lors de plus en plus contact avec les hommes et
les femmes de la base, qui vivent nécessairement
et heureusement au cœur du relatif. Absolu dont
la hiérarchie veut non seulement être le
porte-parole, mais auquel elle est même tentée
de s'assimiler. Ce que Rome énonce, elle
l'attribue à Dieu lui-même. Tel ce cardinal
revenant du conclave qui avait élu Jean-Paul I
et qui déclarait: «L'Esprit-Saint a choisi comme
pape Albino Luciani».
Ainsi, s'identifiant entièrement à Dieu, ou même
identifiant Dieu à ses propres choix et
décisions, la distance qui sépare, qui distingue
le fini de l'infini est comblée par un magistère
doté de la plénitude de l'Esprit.
L'infaillibilité se situe dans la pleine logique
de cette fusion entre une caste consacrée et
l'Éternel. Le pardon donné par le prêtre engage
Dieu, de même que l'absolution refusée au
pénitent jugé sans contrition. C'est Dieu
lui-même qui, par la voix autorisée de ses
représentants, écarte de la table de communion
les divorcés remariés. Les prescriptions morales
de l'Église deviennent intangibles, pour tous
les temps, puisqu'elles sont l'expression de la
volonté divine. Rien n'est discutable, aucun
enseignement n'est modifiable ni perfectible,
puisqu'il émane de Dieu lui-même par révélation
directe ou inspiration privilégiée de
l'Esprit-Saint. C'est dans cette même
perspective qu'une prise de position vaticane
est considérée comme irréformable, qu'un refus,
tel celui du sacerdoce féminin, est déclaré
définitif.
Ainsi donc, à l'absolu de Dieu on entend
identifier l'absolu du Verbe, que son insertion
dans l'humain ne modifierait en rien. Ce même
absolu, on l'attribue à l'Église,
«inséparablement unie à son Seigneur... Église
du Christ qui continue à exister en plénitude
dans la seule Église catholique» (Dominus Jesus,
n.16). Ce qui justifiera que le successeur de
Pierre et les évêques en communion avec lui
peuvent à leur tour se mouvoir dans le même
absolu. Aucune différence, aucun hiatus entre
ces différents degrés d'appartenance à l'absolu
de Dieu. En définitive, toute distance est
franchie, sans altération aucune, voire abolie,
entre le Pontife Romain et l'Absolu divin. Dans
cette logique, il n'y a d'autre salut pour le
chrétien catholique qu'une adhésion
inconditionnelle au magistère. Si on n'adhère
pas totalement, «on risque de transformer le
Royaume en un objectif purement humain» (idem,
n.18).
Cet absolu, par lequel la hiérarchie entend
conférer une autorité incontestable à ses
énoncés et prises de position, lui interdit tout
dialogue réellement ouvert, celui-ci n'étant
possible que dans la reconnaissance de ses
propres limites. Limites qui sont aussi nos
frontières, c'est-à-dire nos portes d'accès à la
vérité de l'autre. L'absolu isole, en se situant
dans la sphère de l'intouchable, de
l'indiscutable. Le relatif ouvre à la rencontre,
à l'écoute, à l'échange, à la relation ouverte.
Qu'est devenu le peuple de Dieu ?
Les gardiens de l'absolu deviennent peu à peu
une tranche d'humanité mise à part, au-dessus du
lot, détentrice de perceptions que la masse
n'aurait pas. Leur emprise sur «les autres, non
bien sûr comme privilège mais comme service»,
dépossède progressivement les fidèles de leur
autonomie. C'est-à-dire de leur capacité de
s'auto-gérer. L'obéissance-soumission, inculquée
comme vertu majeure, sape la dignité de l'homme
debout, responsable et solidaire.
Ainsi s'établit progressivement et se fige une
distinction, une séparation, une différence
déclarée même essentielle entre magistère et
peuple fidèle, entre prêtres et laïcs, entre
détenteurs de pouvoirs sacramentels et la masse
des chrétiens. Masse que beaucoup désertent, car
ces hommes et ces femmes, chargés de
responsabilités multiples dans la vie courante,
acceptent de moins en moins de n'être que des
chrétiens de seconde zone, auxquels on dénie la
capacité d'être adultes dans l'Église. La
multiplication des rappels à l'ordre, comme les
déclarations péremptoires du magistère, loin de
rétablir la communion, ne font qu'accentuer la
crise et écarter de l'Église officielle tant de
bonnes volontés. Quel avenir à moyen terme pour
une institution qui interpelle de moins en moins
les forces vives d'un univers en pleine
mutation?
La réaction d'une partie importante du peuple
chrétien peut être interprétée comme la révolte
adolescente de l'esprit moderne qui refuse tout
ce qui est difficile et exigeant.
N'exprimerait-elle pas, plus fondamentalement,
l'exigence humaine de s'assumer, d'être
créateur, d'oser être responsable, même à
l'égard et vis-à-vis de Dieu? Exigence
probablement autrement plus difficile, plus
risquée, que la soumission inconditionnelle à
une autorité sacralisée.
Est-ce l'homme debout, en dialogue avec son
Dieu, que l'athée récuse? Peut-être. II refuse
en tout cas tout ce qui dans la religion suppose
l'homme prostré, téléguidé, soumis, «obéissant
jusqu'à la mort». Personnellement, je suis tout
autant enclin à le refuser au nom de ma dignité
humaine, mais également au nom de ma foi de
chrétien. Un des fils conducteurs du
comportement de Jésus, tel que les évangiles le
décrivent, est la manière dont à tout moment et
à l'égard de chacun, si paralysé ou aveugle
soit-il, il l'invite, il l'aide à se mettre
debout. Se construire comme «fils» requiert de
quitter l'obéissance-soumission. l'adhésion
fusionnelle avec Dieu et, plus difficile encore,
avec «ses représentants sur terre, le corps
épiscopal».
La foi religieuse au cœur de
l'humain
La dimension religieuse reste au centre de la
quête de sens et de la cohérence qu'acquiert
davantage ma vie, en avançant en âge. Une option
religieuse, qui cependant ne tombe plus du ciel,
ni a fortiori des hautes sphères de l'Église,
mais qui émerge de notre condition humaine.
L'humanité a été de tout temps marquée d'une
aspiration d'infini qui vient peut-être
d'ailleurs, mais que je ne puis percevoir qu'au
cœur de l'épaisseur de notre condition
terrestre, et avec nos ressources humaines,
toujours limitées. Donc, dans le relatif et le
contingent.
Dans un univers dont on mesure de plus en plus
l'avancée difficile et souvent dramatique, c'est
en solidarité active avec tous, de quelques
horizons soient-ils, que je me sens impliqué. Là
où, au nom de ce qui nous distingue et grâce à
nos apports différents, nous nous engageons dans
cette tâche commune de nous rendre, et de rendre
les hommes et les femmes un peu plus humains.
C'est là que s'incarne authentiquement, me
semble-t-il, l'aspiration religieuse. Insertion
autrement plus difficile, car sans cesse mise en
question par un univers aux multiples et
diverses sagesses de vie, qu'en s'isolant dans
une sphère religieuse quelque peu enfermée dans
ses propres ressources.
Être présent, loyalement, activement, dans
l'humain mais sans y être enfermé, est-ce
possible? Par ailleurs, en cherchant à se
suffire à elle-même, la condition humaine
rend-elle compte de tout ce qu'elle porte en
elle de possibilités et d'aspirations? Et s'il
faut un monde laïque agnostique et athée pour
nous ramener sans cesse à l'humain, ne faut-il
pas tout autant des «croyants» apportant dans
l'effort commun l'interrogation religieuse,
voire même la saisie d'une béance, d'une
présence autre, transcendante?
Cependant, il importe à tout prix que les
religions cessent de vouloir régenter le monde
au nom d'une autorité sur-naturelle, dont elles
seraient les porte-parole patentés. Comment ne
se rend-on pas compte de l'indécence, voire du
ridicule qu'il y a à prétendre posséder seul
toute la vérité, ou à se déclarer soi-même
infaillible? Ce ne sont pas les proclamations
auto-construites, mais la réalité vécue qui peut
seule montrer ce qu'il en est. Les faits parlent
d'eux-mêmes, et un simple regard sur l'histoire
devrait rendre infiniment plus modeste.
J'attends certes de mon Église qu'elle ait, à
l'occasion, une parole concernant les grandes
interpellations éthiques de notre époque. À la
condition que ce soit une parole émanant de
l'Église, résultant d'une large confrontation à
l'intérieur de la communauté des fidèles.
Confrontation stimulée par un magistère
conscient de l'apport indispensable des
chrétiens insérés le plus intimement dans les
situations concernées, les mieux aptes à porter
un regard d'Évangile sur les questions en
litige. Parole d'autant plus pertinente qu'elle
est modeste, qu'elle approfondit le
questionnement, plutôt que d'apporter des
réponses catégoriques au nom d'une autorité
venue d'ailleurs. Parole qui se situerait alors
en dialogue véritable, sur pied d'égalité, avec
les autres instances morales ayant tout autant
voix au chapitre.
Cependant, bien au-delà des interventions
morales, j'attends des religions, et en
particulier de mon Église – et ce devrait être
leur apport spécifique – une parole de foi. Une
parole qui contribue à faire sens, qui donne du
souffle, qui élargit l'horizon, qui étaye la
confiance et l'espérance. Ici encore, ce ne sera
une parole d'Église que si elle est faite, non
de formules, mais de la densité de ce que vit la
communauté fidèle, communauté de ceux qui
tentent, dans leur existence concrète, de
vivifier dans l'aujourd'hui la Bonne Nouvelle de
Jésus-Christ.
Extrait de
Rue de la Pré-Voyance: Essais sur la pensée de
Pierre de Locht, publié
aux éditions Feuilles Familiales en 2003.
Lorsqu’il a rédigé ce
texte sur l'évolution de sa
foi, Pierre de Locht n’avait pas
connaissance des diverses contributions de ce
livre collectif dont on trouvera une
présentation détaillée
sur le site de Couples et Familles.
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