X.
Les deux Pierre
Au cours d'une interview télévisée, on me
demanda un jour: "Quelle est la force de l'Église
catholique?" Ma première réponse fut: le
pape. Le pape, parce que j'étais en train de réfléchir
sur la manière dont le concile du Vatican avait
surgi. L'Église et le monde subissent aujourd'hui
des crises très graves et très sérieuses. Tous
les deux traversent un changement culturel
profond. Mais l'Église catholique se trouverait
dans une situation encore plus grave et plus
chaotique, si le pape Jean XXIII n'avait pas
convoqué le concile du Vatican et fourni à l'Église
une boussole pour notre époque de turbulences.
Le concile Vatican II est un témoignage
de l'importance du pape pour l'existence et le
bien-être de l'Église. S'il n'y avait pas eu de
pape, les évêques du monde, il y a trente ans,
ne se seraient jamais réunis d'eux-mêmes, les prêtres
du monde n’auraient pas demandé un concile et
encore moins les laïcs. Ce fut la vision d'un
pape investi d'autorité qui convoqua le concile.
Je crois très probable, aussi, que nous n'aurions
jamais eu d'encyclique comme Ut Unum Sint, avec
sa candeur et son ouverture, s'il n'y avait pas eu
de concile.
Ni les sources de la Révélation,
ni les faits de l'histoire ne nous présentent un
pape idéalisé, privé de toutes limites et de
toutes faiblesses humaines. Bien plutôt, le
Nouveau Testament, la théologie et l'art chrétien
offrent deux portraits de Pierre: Pierre l'apôtre,
Pierre, premier parmi les apôtres; et Pierre, l'être
humain faible, Pierre, le pénitent. Tandis que
les dialogues oecuméniques ont tendu à traiter
avec le premier, aspect plus doctrinal de Pierre,
le second aspect, l'aspect humain, ne devrait pas
être négligé. Quand on parle des dimensions
humaines du détenteur de la charge de Pierre, on
ne parle pas nécessairement d'une faute morale
comme dans le cas du reniement de Pierre: on parle
de ce que signifie, en soi, le fait d'être
humain, et cela veut dire être limité. Même si
nous devions dire que tel ou tel pape était un être
parfait et un chrétien parfait, ce pape
demeurerait un être humain limité qui ne
pourrait tout savoir ni plaire à tout le monde37.
Le célèbre expert des
écritures, Raymond Brown, a observé que nous ne
cessons jamais d'être scandalisés de ce que le
mystère du salut ait été placé entre des mains
humaines.
Considérant la charge papale et
l'appel à l'unité des chrétiens, nous avons à
faire face à la vérité interpellante selon
laquelle il n'est pas permis d'accéder à l'unité,
tant que nous n'aurons pas un pape qui puisse
satisfaire les attentes et les desseins de tout le
monde. Nous ne pouvons tenir l'unité en otage
jusqu'à ce que nous ayons un pape parfait dans
une Église parfaite. L'unité des chrétiens
exigera des sacrifices. Mais elle ne peut
signifier que tous les sacrifices doivent être
faits par ceux qui désirent une pleine communion
avec l'Église catholique, tandis que l'Église
catholique elle-même ne ferait aucun sacrifice
d'importance. Du chrétien individuel l'Écriture
dit: "Tu as été racheté à prix38."
De même, nous avons
tous à faire face au fait que l'unité des chrétiens
sera acquise à prix. Tout le monde aura à
consentir des sacrifices. Si nous sommes sérieux
à propos de l'objectif de l'unité, nous devons
également être sérieux à propos du prix de
cette unité.
Gustavo Gutierrez fut critiqué
par Rome pour une partie de son œuvre sur la théologie
de la libération. Lorsque les médias lui demandèrent
sa réaction, il répondit: "Je cheminerais
plutôt avec l'Église qu'avec ma théologie."
Il révélait ainsi son amour profond de l'Église,
même alors qu'elle le faisait souffrir. Ignace de
Loyola se rendit à Rome avec ses premiers
compagnons pour s'offrir avec eux au pape pour
n'importe quelle mission qu'il pourrait désirer
leur confier. Il ne put voir le pape à ce
moment-là, parce que Paul II était à Nice, en
train de traiter d'affaires politiques et
d'arranger le mariage de son petit-fils, Octavio
Farnese, à la fille du saint empereur romain.
Mais Ignace et les premiers pères attendirent le
retour du pape, puis remirent entre ses mains
leurs talents, leur avenir et leur vie. Ils témoignèrent
de leur foi et firent montre de fidélité à la
papauté, face aux graves défauts personnels du
pape39 .
Il n’y a que quelques exemples, dans la longue
histoire de l'Église, d'une acception de l'Église
faite de grand coeur et d'une vénération dans la
foi de celle-ci, de la personne du pape et de sa
charge.
Et tandis que nos pensées explorent les exemples
spécifiques que j'ai apportés aujourd'hui, il
est clair qu'il existe une question sous-jacente
qui a besoin d'être traitée. Le pape Eugène III
avait été moine sous saint Bernard, à
Clairvaux. Dans la longue lettre qu'il écrivit à
Eugène à propos de son élection, Bernard
l'admoneste en lui disant: "Vous avez été
bien plus le successeur de Constantin que le
successeur de Pierre40
.”
Cette admonition de saint Bernard faisait allusion
à la pompe et aux ornements des apparitions
publiques du pape. Tandis que le concile du
Vatican a apporté une plus grande simplicité à
la papauté moderne et que Jean-Paul II a
introduit d'autres simplifications, le commentaire
de Bernard nous rappelle la tension qui existe
entre le modèle politique et le modèle ecclésial
à l'œuvre dans l'Église. Le souci fondamental
du modèle politique est la communion, et par conséquent
le discernement dans la foi de la diversité des
dons et des œuvres de l'Esprit. Les exigences du
discernement et celles de l'ordre doivent toujours
coexister, puisque aussi bien l'un ne peut être
embrassé tandis que l'autre est rejeté. Tous les
deux doivent exister en tension. Mais c'est
toujours une mauvaise chose que les exigences du
discernement soient éliminées en faveur des
exigences de l'ordre, faisant par là du contrôle
et du modèle politique le bien suprême.
Mais au bout du compte, la
question véritable n'est pas sur le style, ni sur
"les formes" ou "la manière
d'exercer" la charge papale, tout critiques
et importants que ces modes puissent être. En
effet, dans l'encyclique sur l'unité des chrétiens,
Ut Unum Sint, il y a une question non
exprimée qui régit tout le reste. L'ultime
question que le pape – et tous ceux parmi nous
qui recherchons l'unité des chrétiens – doit
se poser avant et après tout, c'est: "Quelle
est la volonté de Dieu?" La question
qu'il nous faut aborder n'est pas, en dernière
analyse, une question d'administration; ce n'est
pas la question de savoir comment concilier les
différences ou résoudre les disputes. La
question est la suivante: "Quelle est la
volonté de Dieu sur Pierre?" Voilà la
courageuse question que le pape Jean-Paul II a
soulevée, la question avec laquelle il admet
qu'il se bat et à laquelle il ne peut répondre
tout seul.
Newman, qui a été fort
maltraité par les évêques et par Rome pendant
plusieurs années, est un exemple de la recherche
de la volonté de Dieu face à ses grandes
souffrances personnelles aux mains de l'Église et
face aux indéniables défauts de ses ministres.
Quand on lui demandait s'il avait trouvé dans l'Église
catholique ce qu'il espérait, il répondait:
"Ai-je
trouvé, me demandez-vous, dans l'Église
catholique ce que j'espérais et ce à quoi
j'aspirais?"... Je n'espérais aucune
"paix ni satisfaction", ni n'y aspirais,
selon votre expression; je n'espérais aucune
illumination ou succès, ni n'y aspirais. Je n'espérais
rien, je n'aspirais à rien d'autre que de faire
la volonté de Dieu41...
Le défi que lance Jean-Paul II de rechercher en
tant que frères et sœurs une manière nouvelle
de façonner la papauté, au moment où nous
sommes presque à l'aube du nouveau millénaire,
est un signe du Christ, Vainqueur du péché, de
la mort et de la division. C'est un signe de Celui
qui est le commencement et la fin de toute
l'histoire humaine et qui dit: "Voilà que je
fais toutes choses nouvelles42."
Le Christ, en tant que
Seigneur, fait toutes choses nouvelles: un ciel
nouveau, une terce nouvelle, une humanité
nouvelle. Il nous entraîne tous vers l'avenir par
l'Esprit de la nouvelle alliance d'amour. Nous-mêmes
avec l'ensemble de la création peinons vers
l'avenir que Dieu a préparé pour ceux qui
l'aiment et font sa vo1onté.
Je suis conscient que ce que
j'ai dit ici aujourd'hui dans l'Oxford de Newman
fournit matière à des rapports déformés et à
une appropriation déformée de la part de divers
extrémistes avec leurs propres programmes. Ces
programmes ne sont pas les miens. Je parle en
toute fidélité à l'Église, une et catholique.
À la vérité, au concile Vatican II, beaucoup de
cardinaux et d'évêques ont dit une grande partie
de ce que j'ai dit ici aujourd'hui.
Mes réflexions, alors,
s'offrent comme une réponse au pape par
quelqu’un qui désire cheminer avec lui dans une
infrangible communion de foi et d'amour dans le coûteux
voyage de découverte au cours duquel ensemble
nous recherchons la volonté de Dieu. C'est la réponse
de quelqu'un qui respecte la charge papale et la
personne du pape, qui aime l'Église, qui est né
en son sein par le baptême, qui a reçu le nom du
Christ de ses lèvres.
Le plus important, c'est que
c'est la réponse de quelqu'un qui prie le Christ
chaque jour, comme faisait Newman, "... afin
que je puisse recevoir le don de la persévérance
et mourir, comme je désire vivre, dans ta foi,
dans ton Église, à ton service et dans ton amour43."
John
R. Quinn
37.
Jean-Paul II, ibid., n. 91-93.
38.
1 Co 6, 20.
39.
Voir John W. O'Malley, S.
J., The First Jesuits, Harvard University
Press, Cambridge, Massachussetts, 1993, p. 71 et
191; André Ravier, S. J., Saint Ignatius
Loyola and the Founding of the Society of Jesus, Ignatius
Press, San Francisco, 1987, p.29-35; André
Ravier, S. J., Les Chroniques Saint Ignace de
Loyola, Nouvelle Librairie de France, 1973, p.
40.
40.
S. Bernard, De
Consideratione, Roma, Editiones Cistercienses,
1963, livre IV, c. III, p. 453.
41.
John R. Page, ibid.,
c. 2, p. 122.
42.
Apoc. 21, 5.
43.
J. H. Newman, Meditations
and Devotions, Christian Classics Inc., 1975, Prayer
for a Happy Death.
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