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L'exercice de la primauté
Le prix à payer pour l'unité des chrétiens (fin)
Mgr John R. Quinn

X. Les deux Pierre

            Au cours d'une interview télévisée, on me demanda un jour: "Quelle est la force de l'Église catholique?" Ma première réponse fut: le pape. Le pape, parce que j'étais en train de réfléchir sur la manière dont le concile du Vatican avait surgi. L'Église et le monde subissent aujourd'hui des crises très graves et très sérieuses. Tous les deux traversent un changement culturel profond. Mais l'Église catholique se trouverait dans une situation encore plus grave et plus chaotique, si le pape Jean XXIII n'avait pas convoqué le concile du Vatican et fourni à l'Église une boussole pour notre époque de turbulences.

Le concile Vatican II est un témoignage de l'importance du pape pour l'existence et le bien-être de l'Église. S'il n'y avait pas eu de pape, les évêques du monde, il y a trente ans, ne se seraient jamais réunis d'eux-mêmes, les prêtres du monde n’auraient pas demandé un concile et encore moins les laïcs. Ce fut la vision d'un pape investi d'autorité qui convoqua le concile. Je crois très probable, aussi, que nous n'aurions jamais eu d'encyclique comme Ut Unum Sint, avec sa candeur et son ouverture, s'il n'y avait pas eu de concile.

Ni les sources de la Révélation, ni les faits de l'histoire ne nous présentent un pape idéalisé, privé de toutes limites et de toutes faiblesses humaines. Bien plutôt, le Nouveau Testament, la théologie et l'art chrétien offrent deux portraits de Pierre: Pierre l'apôtre, Pierre, premier parmi les apôtres; et Pierre, l'être humain faible, Pierre, le pénitent. Tandis que les dialogues oecuméniques ont tendu à traiter avec le premier, aspect plus doctrinal de Pierre, le second aspect, l'aspect humain, ne devrait pas être négligé. Quand on parle des dimensions humaines du détenteur de la charge de Pierre, on ne parle pas nécessairement d'une faute morale comme dans le cas du reniement de Pierre: on parle de ce que signifie, en soi, le fait d'être humain, et cela veut dire être limité. Même si nous devions dire que tel ou tel pape était un être parfait et un chrétien parfait, ce pape demeurerait un être humain limité qui ne pourrait tout savoir ni plaire à tout le monde37. Le célèbre expert des écritures, Raymond Brown, a observé que nous ne cessons jamais d'être scandalisés de ce que le mystère du salut ait été placé entre des mains humaines.

Considérant la charge papale et l'appel à l'unité des chrétiens, nous avons à faire face à la vérité interpellante selon laquelle il n'est pas permis d'accéder à l'unité, tant que nous n'aurons pas un pape qui puisse satisfaire les attentes et les desseins de tout le monde. Nous ne pouvons tenir l'unité en otage jusqu'à ce que nous ayons un pape parfait dans une Église parfaite. L'unité des chrétiens exigera des sacrifices. Mais elle ne peut signifier que tous les sacrifices doivent être faits par ceux qui désirent une pleine communion avec l'Église catholique, tandis que l'Église catholique elle-même ne ferait aucun sacrifice d'importance. Du chrétien individuel l'Écriture dit: "Tu as été racheté à prix38." De même, nous avons tous à faire face au fait que l'unité des chrétiens sera acquise à prix. Tout le monde aura à consentir des sacrifices. Si nous sommes sérieux à propos de l'objectif de l'unité, nous devons également être sérieux à propos du prix de cette unité.

Gustavo Gutierrez fut critiqué par Rome pour une partie de son œuvre sur la théologie de la libération. Lorsque les médias lui demandèrent sa réaction, il répondit: "Je cheminerais plutôt avec l'Église qu'avec ma théologie." Il révélait ainsi son amour profond de l'Église, même alors qu'elle le faisait souffrir. Ignace de Loyola se rendit à Rome avec ses premiers compagnons pour s'offrir avec eux au pape pour n'importe quelle mission qu'il pourrait désirer leur confier. Il ne put voir le pape à ce moment-là, parce que Paul II était à Nice, en train de traiter d'affaires politiques et d'arranger le mariage de son petit-fils, Octavio Farnese, à la fille du saint empereur romain. Mais Ignace et les premiers pères attendirent le retour du pape, puis remirent entre ses mains leurs talents, leur avenir et leur vie. Ils témoignèrent de leur foi et firent montre de fidélité à la papauté, face aux graves défauts personnels du pape39 . Il n’y a que quelques exemples, dans la longue histoire de l'Église, d'une acception de l'Église faite de grand coeur et d'une vénération dans la foi de celle-ci, de la personne du pape et de sa charge.

            Et tandis que nos pensées explorent les exemples spécifiques que j'ai apportés aujourd'hui, il est clair qu'il existe une question sous-jacente qui a besoin d'être traitée. Le pape Eugène III avait été moine sous saint Bernard, à Clairvaux. Dans la longue lettre qu'il écrivit à Eugène à propos de son élection, Bernard l'admoneste en lui disant: "Vous avez été bien plus le successeur de Constantin que le successeur de Pierre40 .”

            Cette admonition de saint Bernard faisait allusion à la pompe et aux ornements des apparitions publiques du pape. Tandis que le concile du Vatican a apporté une plus grande simplicité à la papauté moderne et que Jean-Paul II a introduit d'autres simplifications, le commentaire de Bernard nous rappelle la tension qui existe entre le modèle politique et le modèle ecclésial à l'œuvre dans l'Église. Le souci fondamental du modèle politique est la communion, et par conséquent le discernement dans la foi de la diversité des dons et des œuvres de l'Esprit. Les exigences du discernement et celles de l'ordre doivent toujours coexister, puisque aussi bien l'un ne peut être embrassé tandis que l'autre est rejeté. Tous les deux doivent exister en tension. Mais c'est toujours une mauvaise chose que les exigences du discernement soient éliminées en faveur des exigences de l'ordre, faisant par là du contrôle et du modèle politique le bien suprême.

Mais au bout du compte, la question véritable n'est pas sur le style, ni sur "les formes" ou "la manière d'exercer" la charge papale, tout critiques et importants que ces modes puissent être. En effet, dans l'encyclique sur l'unité des chrétiens, Ut Unum Sint, il y a une question non exprimée qui régit tout le reste. L'ultime question que le pape – et tous ceux parmi nous qui recherchons l'unité des chrétiens – doit se poser avant et après tout, c'est: "Quelle est la volonté de Dieu?" La question qu'il nous faut aborder n'est pas, en dernière analyse, une question d'administration; ce n'est pas la question de savoir comment concilier les différences ou résoudre les disputes. La question est la suivante: "Quelle est la volonté de Dieu sur Pierre?" Voilà la courageuse question que le pape Jean-Paul II a soulevée, la question avec laquelle il admet qu'il se bat et à laquelle il ne peut répondre tout seul.

Newman, qui a été fort maltraité par les évêques et par Rome pendant plusieurs années, est un exemple de la recherche de la volonté de Dieu face à ses grandes souffrances personnelles aux mains de l'Église et face aux indéniables défauts de ses ministres. Quand on lui demandait s'il avait trouvé dans l'Église catholique ce qu'il espérait, il répondait:

"Ai-je trouvé, me demandez-vous, dans l'Église catholique ce que j'espérais et ce à quoi j'aspirais?"... Je n'espérais aucune "paix ni satisfaction", ni n'y aspirais, selon votre expression; je n'espérais aucune illumination ou succès, ni n'y aspirais. Je n'espérais rien, je n'aspirais à rien d'autre que de faire la volonté de Dieu41...

           Le défi que lance Jean-Paul II de rechercher en tant que frères et sœurs une manière nouvelle de façonner la papauté, au moment où nous sommes presque à l'aube du nouveau millénaire, est un signe du Christ, Vainqueur du péché, de la mort et de la division. C'est un signe de Celui qui est le commencement et la fin de toute l'histoire humaine et qui dit: "Voilà que je fais toutes choses nouvelles42." Le Christ, en tant que Seigneur, fait toutes choses nouvelles: un ciel nouveau, une terce nouvelle, une humanité nouvelle. Il nous entraîne tous vers l'avenir par l'Esprit de la nouvelle alliance d'amour. Nous-mêmes avec l'ensemble de la création peinons vers l'avenir que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment et font sa vo1onté.

Je suis conscient que ce que j'ai dit ici aujourd'hui dans l'Oxford de Newman fournit matière à des rapports déformés et à une appropriation déformée de la part de divers extrémistes avec leurs propres programmes. Ces programmes ne sont pas les miens. Je parle en toute fidélité à l'Église, une et catholique. À la vérité, au concile Vatican II, beaucoup de cardinaux et d'évêques ont dit une grande partie de ce que j'ai dit ici aujourd'hui.

Mes réflexions, alors, s'offrent comme une réponse au pape par quelqu’un qui désire cheminer avec lui dans une infrangible communion de foi et d'amour dans le coûteux voyage de découverte au cours duquel ensemble nous recherchons la volonté de Dieu. C'est la réponse de quelqu'un qui respecte la charge papale et la personne du pape, qui aime l'Église, qui est né en son sein par le baptême, qui a reçu le nom du Christ de ses lèvres.

Le plus important, c'est que c'est la réponse de quelqu'un qui prie le Christ chaque jour, comme faisait Newman, "... afin que je puisse recevoir le don de la persévérance et mourir, comme je désire vivre, dans ta foi, dans ton Église, à ton service et dans ton amour43."

                                           John R. Quinn

37. Jean-Paul II, ibid., n. 91-93.

38. 1 Co 6, 20.

39. Voir John W. O'Malley, S. J., The First Jesuits, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts, 1993, p. 71 et 191; André Ravier, S. J., Saint Ignatius Loyola and the Founding of the Society of Jesus, Ignatius Press, San Francisco, 1987, p.29-35; André Ravier, S. J., Les Chroniques Saint Ignace de Loyola, Nouvelle Librairie de France, 1973, p. 40.

40. S. Bernard, De Consideratione, Roma, Editiones Cistercienses, 1963, livre IV, c. III, p. 453.

41. John R. Page, ibid., c. 2, p. 122.

42. Apoc. 21, 5.

43. J. H. Newman, Meditations and Devotions, Christian Classics Inc., 1975, Prayer for a Happy Death.

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