L’Église, hors les murs Robert Hotte, diacre
Au-dessus du pape en tant qu’expression de l’autorité ecclésiale, il y a la conscience à laquelle il faut d’abord obéir, au besoin même à l’encontre des demandes de l’autorité de l’Église.
(Joseph Ratzinger alias Benoît XVI, 1967)
Lors de la rédaction de mon mémoire de maîtrise, je posais, comme hypothèse, les deux questions suivantes : «Où est le seuil? Où est la frontière?» en relation avec la pastorale des communautés. Ces questions provenaient de ma recherche et visaient avant tout à présenter une orientation en vue de passer d’un ministère diaconal axé sur les services pastoraux à rendre à l’intérieur d’une Église de «pratiquants» à une démarche vers une pratique en réponse aux besoins pastoraux de notre temps là où ils se situent. Ce questionnement survenait au moment de ma pratique ministérielle en pastoral du baptême à la paroisse Ste-Catherine-de-Sienne. Je n’avais pas choisi cette activité comme démarche diaconale mais je répondais à l’appel de mon curé débordé par les demandes de baptême.
Durant cette période je rencontrai, en préparation au baptême, plus de 1000 parents en entrevues personnelles et en rencontres collectives. Mais la presque totalité de ces gens ne venaient pas aux célébrations de la communauté. Alors j’en vins à la conclusion que nous avions des chrétiens (ils faisaient baptiser leurs enfants) qui vivaient en marge de la démarche religieuse de la communauté. Ils se situaient donc au seuil ou encore à la frontière de notre communauté. Ces limites de seuil et de frontière ne se situent pas dans l’espace, mais dans le cœur des personnes. J’en déduis donc qu’être au seuil ou au-delà de la frontière de la communauté est une attitude de cheminement qui se traduit dans un comportement. Pierre Léger disait en 1994: «Le diacre n’est-il pas l’un des agents de la construction de l’Église en train de se faire, celle des seuils, des marges et des frontières.»
Puis toujours à l’intérieur de ma recherche de maîtrise, je découvris Eugène Lapointe (À ce monde aimé de Dieu proclamer l’Évangile, 1997) qui affirme que le Québec est un pays de mission. Nous avons à le découvrir et accepter de risquer l’avenir disait-il. Se pourrait-il que l’Église existante ne soit plus pertinente à la situation, en particulier dans sa structure et sa pratique? Mon auteur relève un fait sociologique important : la génération de l’après-guerre (celle de 1939-45) a tout simplement refusé de transmettre sa foi. Et il proposait des enjeux actuels pour remédier à la situation à partir du livre Risquer l’avenir (1992) de l’AÉQ. Peu de ces suggestions ont été mises en œuvre. D’ailleurs, j’ai appris depuis que la foi, ça se communique beaucoup plus que ça se transmet.
Où est-il donc le lieu de la foi? Sur mon chemin de réflexion, j’ai rencontré André Myre (Pour l’avenir du Monde, Fides, 2007) et j’ai identifié un lieu de la foi hors les murs de l’Église existante. Je dois le texte qui suit à ce livre dans une section intitulé justement « Hors les murs ». André Myre fait en premier lieu l’historique sociologique de la non communication de la foi après 1960 à partir de l’exemple du vécu d’un couple qui s’éloigne peu à peu d’une pratique religieuse désuète pour se rapprocher de la vie et ainsi «ils s’étaient dits catholiques, puis chrétiens, et maintenant ils ne savaient plus trop comment se définir. Ils étaient rendus ailleurs.» Pourtant, on n’efface pas le passé. Ce couple souffrait de la non pertinence de sa religion de jadis mais il avait le désir d’un quelque chose dont il ignorait la nature. Je cite intégralement la conséquence qu’en tire l’auteur : «Ce couple – avec quiconque lui ressemble – est en quelque sorte l’Église d’aujourd’hui. L’Église, la vraie Église, celle qui comprend la majorité des croyants (démocratie oblige!) est depuis quelques années hors des murs. C’est au dehors qu’elle vit, qu’elle respire, qu’elle se cherche, qu’elle se laisse transformer par la vie, qu’elle ose entendre les questions troublantes qui semblent ne pas trouver encore de réponses. C’est l’Église vivante, mais non rassemblée, parce que constituée de frères et de sœurs qui ne sont pas encore reconnus. C’est l’Église authentique, mais qui ignore qu’elle existe. L’Église de Jésus Christ, fille de l’autre, mais qui vit à l’ombre de sa mère. Je sais bien que la réalité de cette Église ne correspond pas à la définition qu’on en donne souvent, soit celle d’un corps rassemblé. Mais comme la vie a souvent le défaut de ne pas suivre les définitions, ce sont ces dernières qui doivent s’adapter et non pas la vie.» Il me fallait porter à votre attention ces paroles même si la citation est longue.
André Myre n’encourage personne à quitter l’Église existante mais à prendre conscience que «l’ancien monde est en train de mourir, et le nouveau n’est pas encore». Mais certains entendent l’appel à changer les choses de l’intérieur et c’est correct comme ça. L’auteur de ce livre nous dit toutefois qu’il a la conviction que «mon Église, depuis quelques décennies, est à sortir de l’institution dans laquelle elle s’est exprimée depuis près de deux millénaires». Il faut aller ailleurs c’est-à-dire hors les murs. Il choisit, lui, de parler à l’Église hors les murs, la sienne, qui est issue de l’autre pour qu’elle prenne conscience d’elle-même et ainsi la rassurer dans sa démarche hors les murs. Car «ils ont décidé au fond d’eux-mêmes d’être croyants autrement dans l’histoire en mouvement» sans pour autant nier à une minorité le droit de poursuivre à l’intérieur des murs. Par ailleurs, cette minorité dans l’Église se demande : «Comment décrocher de cette vision de «fonctionnaires de Dieu» pour mieux relativiser l’effritement normal d’une structure qui a fait son temps et qui a peut-être pris trop de place au détriment du service d’une mission que la hantise de sauver les meubles a mise en veilleuse» (Zoël Saulnier dans le Prions en Église de la Pentecôte, le 11 mai 2008). L’Église hors les murs existe parce que la majorité des croyants ont perçu depuis plus ou moins longtemps que dans l’Église existante la loi prime sur l’Évangile.
Je conclus mon article par une réflexion personnelle qui voudrait faire voir le gouffre entre ces deux Églises et je prends comme exemple le Décret de la CECC en vue de l’abolition des célébrations communautaires du pardon pour revenir à la confession individuelle des péchés. L’Église existante ne solutionnera pas le problème des murs qui la séparent de l’autre qui vit dans le monde en promulguant des décrets visant à abolir les rencontres communautaires avec absolution collective. J’ai sondé les reins et les cœurs des gens de mon entourage, et ils sont assez nombreux, et je n’ai pas trouvé une seule personne qui veut revenir en arrière et revivre le sacrement du pardon selon ce Décret. Pourtant la grande majorité de ces personnes se situent à l’intérieur des murs de l’Église existante. Que penser de l’opinion de ceux et celles qui demeurent avec l’Église hors les murs ?
Ce que j’écris actuellement ne servira à rien d’autre qu’à exprimer ma profonde désillusion pour ne pas dire davantage à la suite de la lecture du texte approuvé par la majorité des évêques canadiens et pour une part certainement québécois sur le «Sacrement de Pénitence» comme ils l’appellent. Ce texte pose question à mon intelligence pour sa compréhension et à ma conscience dans son application. Quand j’y pense, pas une seule fois dans ce texte ai-je lu le mot «miséricorde» si ce n’est dans le titre en latin de la lettre apostolique «Misericordia Dei» et encore moins le mot «amour». Il n’y a que des péchés et surtout des péchés mortels et les moyens pour les «effacer». Ce que nous aimerions c’est une Église qui se veut évangélique et non pas juridique. Le salut vient de l’amour et non de la loi. J’adhère aussi à cette affirmation d’André Myre : «Si Dieu ou son Christ ont décidé de faire pousser l’Église hors les murs, qui peut s’y opposer ? ou déclarer savoir de source sûre que tel n’est pas le cas.»
Dans le même Prions en Église du 11 mai dernier Zoël Saulnier pose des questions pertinentes : «Comment donc faire le passage d’une Église cléricale à une Église de baptisés ? Comment libérer l’Esprit, redonner à l’action de l’Église audace et générosité ?» Si l’Église ne devient pas autre, il y a péril dans la demeure… Je n’aime pas les hivers qui n’annoncent pas de printemps conclut Zoël Saulnier. Voilà des propos qui amènent une sérieuse réflexion à tout baptisé(e) qui se pose des questions en son âme et conscience.
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