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Le monothéisme : réflexions d’une musulmane
Samia Amor

 


 

Samia Amor est doctorante à la Faculté de droit de l’Université de Montréal. Sa recherche porte sur le pluralisme juridique au Québec.

 

Je dois l’avouer, la croyante en moi est un petit peu indisposée par la question-thème de la rencontre, qui est, je vous le rappelle : « Les trois monothéismes : message d’ouverture et de dialogue, ou message de fermeture et d’intransigeance ? ».

Pourquoi suis-je indisposée ? Simplement parce que, a priori, le monothéisme est représenté sous forme de triade, notion qui me fascine par ailleurs, parce que je fais de la médiation et donc c’est quelque chose qui m’attire. Mais dans le cadre religieux ça m’incommode vraiment. Pourquoi ça m’incommode ? Parce que le terme se compose du grec monos (un seul) et theos (Dieu), ce qui veut dire qu’il renvoie à une unicité, c’est-à-dire à un Dieu unique. Or, parler de monothéisme dans une forme plurielle relève, dans ma croyance de musulmane, de l’association, ce à quoi je ne puis souscrire, pour quelques raisons.

  • D’abord, toute ma croyance est fondée sur l’idée d’un Dieu unique.

  • Ensuite, ce Dieu unique s’est manifesté antérieurement à l’islam. Il l’a fait à travers l’alliance conclue avec Abraham et renouvelée avec Moïse, il l’a fait également à travers la Parole donnée à Jésus, et finalement à  travers la dictée de la Loi à Mohammed.

  • Ce monothéisme s’appuie sur un message divin transmis à différentes étapes de l’histoire de l’humanité, dans des formes variées qui se résument en trois textes : l’Ancien Testament (la Torah), le Nouveau Testament (l’Évangile) et, pour moi (je parle en mon nom), le Coran, qui serait le dernier testament.

  • Finalement, chacune des trois traditions de foi renferme le message divin qui s’inscrit dans la tradition abrahamique.

Pour toutes ces raisons il ne peut y avoir qu’un seul monothéisme, et des pratiques multiples. Donc je ne peux pas comprendre le titre, qui traite de trois monothéismes.

Après cette clarification sur le messager, je m’attarde sur le contenu du message. Le titre énonce une alternative : le message peut être soit d’ouverture et de dialogue, soit de fermeture et d’intransigeance. Dans cette formulation, l’alternative fait penser à un procès dans lequel il faut se situer, soit du côté de l’accusation, soit du côté de la défense. Puisque je me suis présentée comme croyante, je vais faire l’exercice de me porter à la défense du monothéisme et d’affirmer qu’il est porteur d’un message d’ouverture et de dialogue. J’assure cette défense à partir d’une perspective musulmane qui est inclusive des deux autres traditions de foi, c’est-à-dire le judaïsme et le christianisme.

Dans cette démarche de défense, il y aura des admissions, des réfutations et, si le temps le permet, une tentative de démonstration que le monothéisme, présenté sous l’angle de l’islam, est porteur d’un message d’ouverture et de dialogue.

Ces admissions et réfutations se feront à partir de quelques thèmes qui font la une des couvertures médiatiques, c’est-à-dire la corrélation entre islam et violence, l’égalité — ou l’inégalité — des sexes et la question du foulard. Par contre, pour ce qui est de l’essence du message divin, je vais puiser à la source, dans le texte sacré lui-même, c’est-à-dire le Coran.

Islam et violence

Pour ce qui est de la violence, effectivement, pour reprendre les mots du conférencier qui m’a précédée, Monsieur Baum, il y a des passages très durs dans le Coran. J’en prends pour exemple les versets 190 et 192 de la sourate de la Vache (el Bak ara) :

Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui luttent contre vous. Ne soyez pas agresseurs; Dieu n’aime pas les agresseurs; tuez-les partout où vous les rencontrez; et chassez-les des lieux d’où ils vous ont chassés. La sédition est pire que le meurtre. S’ils s’arrêtent, sachez alors que Dieu est celui qui pardonne. Il est miséricordieux.

A priori, c’est un passage très dur (il est très dur pour moi en tant que musulmane), mais il est également plein d’enseignements. Pourquoi ?

Parce qu’il nous apprend d’abord que le recours à la violence est une réponse à une atteinte envers le croyant. Donc, la violence revêt beaucoup plus la forme d’un moyen de légitime défense. De ce fait, elle ne peut être considérée comme étant une obligation pour le croyant, elle est une exception. Ceci est d’autant plus envisageable que le texte nous informe des sentiments de Dieu envers les agresseurs : Dieu n’aime pas les agresseurs.

Ainsi, toute corrélation entre l’islam et la violence se trouve dénuée de fondement. C’est d’autant plus vrai que cet extrait s’insère dans une sourate qui met en application les objectifs mêmes de l’islam, définis dans la première sourate : la sourate de l’ouverture, la sourate el Fatiha. Ces objectifs se résument à trois critères : la croyance en un Dieu unique, le culte de ce Dieu et le mode de vie ou système de vie de tout croyant en un Dieu unique.

L’extrait que je vous ai lu se trouve dans la sourate el Bakara, qui est la deuxième sourate; c’est la sourate de la Vache, qui reprend dans le détail un aspect de ce mode de vie. Le thème même de cette sourate — c’est cela qui est très intéressant — est le vicariat de l’homme sur la terre, qui consiste à préserver celle-ci (quelque part, il y a un petit peu d’écologie dans le Coran). Donc, Dieu nous demande de préserver la terre, de la conserver et d’éviter de la corrompre.

Ainsi, si la violence est intrinsèque à l’islam, elle serait en porte-à-faux avec cette sourate, qui traite justement de la terre et de la préservation de la terre (et de ce qui s’y trouve, en l’occurrence les créatures de Dieu).

Par ailleurs, cet extrait ne peut se lire de manière isolée et décontextualisée. En effet, la sourate el Bakara contient à la fois un rappel historique de ce qui a précédé l’avènement de l’islam (c’est-à-dire tout ce qui a été révélé auparavant, autant dans le judaïsme que dans le christianisme) et l’énumération des figures religieuses qui servent de modèles à suivre (tel Abraham, pour son obéissance) ou de modèles à éviter (tel Adam, pour sa désobéissance au moment où Dieu lui a demandé de ne pas toucher au pommier). En fait, cette sourate dessine, de manière générale, la ligne de conduite du croyant sur terre et, de manière spécifique, son comportement aux débuts de l’avènement de l’islam, à un moment où le prophète s’est trouvé contraint de s’exiler. Manifestement, ce passage sur la violence s’adresse aux croyants pourchassés par leurs adversaires, les bédouins.

Et là je pose la question : un cas précis peut-il servir de référence pour une généralisation ? Est-il toujours d’actualité ?

L’inégalité des sexes

Pour ce qui est du deuxième point, c’est-à-dire l’inégalité des sexes, je commence par une réfutation. Je réfute l’idée que le Coran prône l’inégalité des sexes. Nulle part le Coran ne mentionne l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, et encore moins une inégalité entre eux. Néanmoins, le verset 34 de la sourate IV (les Femmes) est souvent invoqué comme preuve d’inégalité. Je vous cite ce verset :

Les hommes ont autorité [quawamoun] sur les femmes, en raison des faveurs [faddalla] que Dieu accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes, et protègent ce qui doit être protégé pendant l’absence de leurs époux, avec la protection de Dieu. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance [nuchuz], exhortez-les [faiidouhouna], éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les [daraba].

Le verset 34 dans l’architecture du Coran

Comment comprendre ce passage ? D’abord, il faut le situer dans l’architecture du Coran. C’est la quatrième sourate révélée à Médine, c’est-à-dire pendant la période d’exil du prophète. Les sourates de cette période sont celles qui définissent le système de vie du croyant, du musulman. Dans leur classement chronologique, il se révèle qu’il y a une logique reliée à la responsabilité des croyants. Ainsi, nous pouvons constater par exemple que :

  • La sourate II (la Vache) souligne la responsabilité du croyant vis-à-vis de la nature créée par Dieu.

  • La sourate III (Imran) s’adresse à l’individu et porte sur sa responsabilité individuelle quant au choix de ses actes (le croyant dispose d’un libre arbitre dont il doit assumer les conséquences).

  • Dans cette logique, la sourate IV (les Femmes), qui nous intéresse particulièrement, traite de la responsabilité du croyant envers autrui, à commencer par les personnes qui lui sont proches, c’est-à-dire sa femme et ses parents, puis les membres de son voisinage (orphelins, incapables, esclaves, non-musulmans et étrangers de passage). Cette sourate, qui comporte 175 versets, porte sur les droits sociaux des uns et des autres et met en garde les hommes (particulièrement les hommes) contre le non-respect de ces droits. Elle débute d’ailleurs par une injonction adressée aux hommes :

    Ô vous les hommes, craignez votre Seigneur qui vous a créés d’un seul être et a créé de celui-ci son épouse !

    S’ensuit une série de recommandations sur la justice, l’équité, la compassion et la miséricorde : être juste, par exemple envers les orphelins; être équitable envers les personnes incapables; instaurer le droit de la femme; être équitable envers ses parents;  protéger ses enfants; et être équitable au moment de l’héritage.

Après cette brève mise en perspective, je peux revenir sur le fait que le verset 34 a été souvent associé à l’idée d’infériorité de la femme par rapport à l’homme, tant dans une lecture musulmane que dans une lecture occidentale. Toutefois, j’aimerais, à l’instar de celles qui se sentent concernées par ce verset, faire écho aux voix féministes musulmanes qui prônent une relecture, non pas du Coran, mais de son interprétation.

Des travaux sont faits par de nombreuses croyantes qui vivent aussi bien dans les pays musulmans qu’en Occident. Ceux d’Amina Wadud [1] sont particulièrement rigoureux. L’intérêt de sa démarche est qu’elle part d’une évidence : les interprétations du Coran sont l’œuvre des hommes. Or, toute interprétation renferme une part de subjectivité reliée aux valeurs du contexte et aux intérêts de l’interprète. En ce qui concerne le verset 34, la première interprétation, qui a été suivie sans aucune critique depuis, remonte au dixième siècle (calendrier grégorien). Elle émane de l’exégète perse Tabari.

À partir de ce constat, Amina Wadud se situe dans une approche herméneutique qui tient compte de trois dimensions : le contexte externe (ou historique) du texte, son contexte interne (sa localisation), et finalement son contenu (l’aspect grammatical et linguistique), pour interpréter les mots clés (comme « daraba », traduit par « frapper ») et essayer de comprendre [2]. Elle s’attarde sur la racine et la polysémie (les multiples sens) du mot.

« Les hommes ont autorité sur les femmes »

Je reviens au texte que je vous ai lu en français, pour reprendre certains termes arabes. « Les hommes ont autorité sur les femmes ». En arabe, « autorité » se dit quawamun. Ce mot est souvent interprété au sens de « force » : les hommes seraient physiquement et moralement plus forts que les femmes. Or, si on essaie de comprendre le mot en arabe et sa racine, on constate que quawamun provient du verbe quama, qui signifie « se lever ». Ce verbe est attaché à une action, à une obligation de faire. De quelle obligation s’agit-il ? Tout simplement de la responsabilité, celle de subvenir aux besoins de la femme.

Pour ma part, j’irais un peu plus loin que la réflexion d’Amina Wadud, en me demandant de quelle femme il s’agit. À l’époque de la révélation de la sourate, les femmes avaient le droit de travailler et d’exercer une activité commerciale. Ainsi, l’épouse du prophète était une grande marchande de l’époque. Compte tenu de ce contexte-là, compte tenu de l’esprit même de la sourate, qui est celui de la responsabilité de l’homme vis-à-vis d’autrui, je pense qu’il s’agit d’une responsabilité de l’homme envers la femme, mais la femme démunie sur le plan financier [3]. Ça ne peut pas être n’importe quelle femme, c’est uniquement la femme démunie. Autrement dit, c’est une obligation qui n’est pas absolue pour l’homme, comme semblent l’interpréter, à leur convenance, de nombreuses personnes, notamment des femmes musulmanes, qui pensent que même si elles travaillent, l’homme a toujours l’obligation de prendre en charge les besoins de la famille. Tout homme croyant a effectivement l’obligation de pourvoir aux besoins de sa femme qui ne travaille pas. Pour celle qui travaille, il a le choix, soit de l’aider, soit de ne pas l’aider.

Je replace cette compréhension par rapport au texte initial : « les hommes ont autorité sur les femmes », ça veut dire que les hommes ont l’obligation de subvenir aux besoins de la femme démunie. Et je la replace dans un contexte contemporain : des femmes monoparentales se retrouvent, sans aucune ressource, avec des enfants. Eh bien l’homme musulman serait normalement responsable de sa femme et de ses enfants, même s’il est séparé ou divorcé.

Les faveurs accordées aux hommes

Un deuxième terme porte également à équivoque. Je poursuis la lecture du verset : « Les hommes ont autorité sur les femmes en raison des faveurs [faddala] que Dieu accorde à ceux-là sur celles-ci ». Faddala est souvent traduit par « préférés les uns par rapport aux autres » : une catégorie sociale par rapport à une autre, un homme par rapport à une femme… Il est également associé à une incapacité de la femme et à sa mise sous tutelle par l’homme. Or ce terme, qui s’accompagne de l’expression ba’d ala ba’d, c’est-à-dire « ceux-là sur celles-ci », fait essentiellement référence à un avantage, et c’est le seul avantage qui est accordé par Dieu aux hommes et non pas aux femmes, celui de disposer d’une part d’héritage supérieure à celle de la femme.

Cette répartition, qui serait a priori inégale, doit être associée à l’obligation dont traite le paragraphe précédent, celle de l’homme de subvenir aux besoins de sa femme démunie. Donc, parce qu’il a une responsabilité financière, l’homme a une part d’héritage supérieure à celle de la femme. Cela ne signifie nullement qu’il y ait une préférence pour une classe par rapport à une autre ou une préférence de l’homme par rapport à la femme.

À mon avis, s’il en était autrement, il y aurait eu une contradiction interne patente dans la sourate IV qui traite de la responsabilité envers autrui, à commencer par les proches. De plus, dans le cadre de cette responsabilité envers autrui, le mot faddala revêt le sens de « désigné » — parce qu’« avantagé » matériellement — pour faire quelque chose : prendre en charge financièrement la femme démunie.

Et là, je pose la question, par rapport à ma religion : si actuellement les femmes travaillent, est-ce qu’il est nécessaire que les règles de l’héritage restent telles qu’elles étaient à l’époque ? C’est une question qui doit être discutée par les exégètes musulmans.

Désobéissance ?

Un troisième mot prête à confusion : nuchuz. Je reprends le texte :

Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs que Dieu accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes, et protègent ce qui doit être protégé pendant l’absence de leurs époux, avec la protection de Dieu. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance [nuchuz], exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les [daraba].

Nuchuz est interprété comme étant la désobéissance de la femme envers son mari. Or ce terme, en arabe, désigne plutôt l’incompatibilité au sein du couple. Et que faut-il faire dans ce cas ? Dieu propose un éventail de solutions, dans un ordre hiérarchique : il y a d’abord la communication (donc, essayer de s’entendre, se parler). Ensuite, la séparation. Et, finalement « daraba » qui est interprété par « frappez-les ».

Daraba

Or, « Frappez-les », c’est la traduction de l’arabe daraba. Que signifie ce terme?

Daraba est interprété comme étant une violence physique faite sur la femme. Or il a connu, comme tant de termes de la langue arabe, une mutation tout au long de l’histoire. En arabe ancien, à l’époque où il y a eu la révélation du Coran, daraba pouvait avoir deux significations : « donner un exemple » et « partir ».

Autrement dit (si on revient à l’explication du texte coranique), si le couple est en désaccord profond, il est suggéré à l’homme de partir et donc de rompre, voire de divorcer, et c’est à lui de partir. Et cela entrerait dans la suite logique des solutions suggérées par Dieu en cas de désaccord dans le couple, soit la communication, la séparation de corps et ensuite le départ, la rupture de la relation matrimoniale.

Tout le verset tourne autour du comportement de l’homme envers la femme : il doit la soutenir financièrement et, en cas de mésentente, à défaut de compréhension et de réconciliation, éviter de la contraindre à rester dans les liens du mariage, et prendre l’initiative de rompre le lien conjugal.

Si l’inégalité ne figure pas dans le texte coranique, pourquoi les premiers exégètes l’ont-ils introduite ? C’est la question que je me pose.

Le port du voile

Le troisième point que je voulais aborder est le port du voile, une question qui est vraiment d’actualité ici au Québec. Deux textes du Coran traitent du voile : le verset 31 de la sourate Ennour, qui est la sourate Lumière (XXIV), et le verset 59 de la sourate les Factions (XXXIII). Je lis la première. Dieu dit à Mohammed, son prophète :

Dis aux croyantes de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles sur leurs poitrines, de ne montrer leurs atours qu’à leurs époux, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs époux.

Et il y a toute une suite, par rapport aux hommes qui sont interdits à la femme, c’est-à-dire qu’elle ne pourrait pas épouser. Dans le deuxième verset, il est dit :

Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs voiles : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées. Dieu est celui qui pardonne, il est miséricordieux.

Que veulent dire ces passages ? En ce qui me concerne, mettre le voile ne signifie pas se couvrir la tête. Ce n’est pas dit dans le texte. Il est question des atours, de la poitrine, mais pas des cheveux. Mettre le voile c’est surtout préserver sa pudeur. Si on se replace dans le contexte de l’époque, parce que c’est ça qui est intéressant, on voit que, dans la période préislamique, les femmes étaient agressées sexuellement dans la rue (etaaroud). Et il fallait un signe distinctif pour distinguer les femmes musulmanes de celles qui ne l’étaient pas. Ce signe distinctif, c’était de mettre un voile sur leur poitrine, qui à l’époque était dénudée.

Donc, le premier verset traite de la pudeur, et le second vient renforcer le signe distinctif, qui est celui de la reconnaissance, reconnaissance pour ne pas être confondue et agressée.

Si on essaie de jumeler ces deux notions, la pudeur et la protection, je pose la question : pourquoi est-ce que certaines femmes tiennent à porter le voile dans une société où elles n’ont pas besoin d’être distinguées ? Elles peuvent ne pas le porter; mais par contre, je leur donne quand même la possibilité de choisir d’être pudiques. Pour moi, c’est une situation cohérente. Elles ont la possibilité de le faire, pourquoi elles ne le font pas ?

Entre parenthèses, tout le tapage qui a été fait autour du foulard est un peu contradictoire avec la position des féministes qui se sont battues pour ce droit des femmes de choisir ce qu’elles veulent. Comment se fait-il que certaines contestent ou dénient ce droit de choisir aux femmes musulmanes ? C’est une question sur laquelle on pourrait revenir.

Le message du monothéisme

Après ce détour, je reviens au thème d’aujourd’hui : est-ce que le message monothéiste est un message de dialogue et de paix ? Et j’affirme que c’est un message de dialogue et de paix. Pourquoi ? Je prends tout simplement la première sourate, la sourate El Fatiha, qui est un véritable dialogue entre le croyant et Dieu. C’est un dialogue au quotidien. Il est fait obligation aux musulmans de faire leur prière cinq fois par jour, donc de dialoguer cinq fois par jour avec Dieu, d’être coupés de la vie terrestre au moins cinq fois par jour, pour pouvoir se recentrer sur eux-mêmes et renouer avec Dieu.

Donc, à partir du moment où le Coran est considéré par les musulmans comme un guide, et que dans ce guide, dès la première sourate, il est fait mention d’un dialogue, et que tout le Coran est basé sur le dialogue, autant avec Dieu qu’avec autrui, il me semble très clair que le dialogue est la règle fondamentale pour les musulmans. Il sert donc de modèle dans la vie quotidienne.

Seulement, c’est bien beau de parler de dialogue, mais comment le faire ? Là encore, on se réfère au Coran, qui nous dit quelles sont les règles du dialogue.

Les règles du dialogue

Il faut d’abord trouver les points communs. J’ai beaucoup apprécié, tout à l’heure, quand Sharon a parlé de « vérités communes ». Oui, il faut revenir à ces vérités communes, pour pouvoir dialoguer. Je vous cite un passage du Coran que j’aime bien et qui parle du dialogue avec les non-musulmans, avec les personnes croyantes des autres traditions (les gens du Livre sont les juifs et les chrétiens, autant que les musulmans) :

Dis : « Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions qu’Allah, sans rien Lui associer, et que nous ne nous prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors d’Allah ». Puis, s’ils vous tournent le dos, dites : « Soyez témoins que nous, nous sommes soumis à Dieu » (Sourate Amran, verset 64).

Le point commun, ou la vérité commune, comme disait Sharon, c’est l’unicité de Dieu, le monothéisme : la croyance en un Dieu unique.

La croyance en ce qui a précédé le Coran et qui est dans les autres textes sacrés est aussi un point commun. Nous avons l’obligation en tant que musulmans de croire ce qui a été révélé avant l’islam, c’est-à-dire en ce qui a été révélé à Moïse à travers la Torah et à Jésus à travers l’Évangile. Je vous cite un verset :

Dis : « Nous croyons en Allah, à ce qu’on a fait descendre sur nous, à ce qu’on a fait descendre sur Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les Tribus, et à ce qui a été apporté à Moïse, à Jésus et aux prophètes, de la part de leur Seigneur : nous ne faisons aucune différence entre eux; c’est à Lui que nous sommes Soumis » (Sourate Amran, verset 84).

Une autre règle, dictée par Dieu, est l’équité, l’équité et la modération dans la discussion. Je vous cite un verset :

Mais ils ne sont pas tous pareils. Il est, parmi les gens du Livre, une communauté droite qui, aux heures de la nuit, récite les versets d’Allah en se prosternant (verset 113).

Et parmi les gens du Livre, il y en a qui, si tu leur confies un qintâr, te le rendent. Mais il y en a aussi qui, si tu leur confies un dinar, ne te le rendront que si tu les y contrains sans relâche (verset 75).

Cela veut dire, simplement, qu’il faut faire une distinction entre les gens croyants et les gens qui ne le sont pas, et ne pas considérer tout le monde de la même façon. Il ne faut pas partir de généralisations.

À partir de ces règles, il est possible de voir et de croire que le message du monothéisme est un message d’ouverture et de dialogue.

Comment expliquer les fanatismes et les dérives sectaires ?

Je voudrais aussi répondre aux deux autres questions. Comment s’expliquent les fanatismes, les dérives sectaires ? À mon avis, par l’ignorance, d’abord. L’ignorance, chez beaucoup de musulmans. Ce qui est paradoxal, c’est que tout le Coran est basé sur le savoir et la connaissance. Le premier mot qui a été dicté au prophète Mohammed a été : « Lis. Lis ». Deux fois il a été prononcé. Mais les musulmans l’ont écarté, du moins certains musulmans.

Apprendre c’est aller en quête d’un savoir et d’une connaissance. Aller vers l’autre et comprendre. Cela permettrait d’éviter certains fanatismes, parce qu’on serait amené à entrer dans l’univers de l’autre et à comprendre ce qu’il est en train de penser, ce qu’il est en train de dire et ce qui motive son comportement. Cela nous permettrait de mieux nous rapprocher.

L’autre raison, à mon avis, qui expliquerait le fanatisme et les dérives sectaires, ce sont les frustrations, autant internes qu’externes. Internes, c’est ce qui existe dans beaucoup de pays musulmans : le chômage, l’absence de perspectives d’avenir, la précarité, tout un ensemble qui est relié a une modernité qui a été exportée, qui ne vient pas de l’intérieur et qui rend difficile la cohésion entre la tradition vécue et la modernité (qui n’est pas bien expliquée, bien appropriée, bien intériorisée). Externes, c’est le sentiment d’injustice. Un sentiment d’injustice, alors que le Coran est basé sur la notion de justice. Il est dit aux musulmans d’être justes, autant dans leurs propos que dans leur comportement. Même si ce commandement n’est pas suivi… je le crois, je le vois également. Il y a un sentiment d’injustice… Sharon a évoqué ce matin l’État d’Israël, et c’est vrai, cela fait partie d’un grand problème ressenti comme une injustice par beaucoup de musulmans. Ça alimente beaucoup de frustrations. On pourrait revenir sur ça, je ne voudrais pas m’étaler.

Que peuvent faire les croyants ?

Je passe donc à la troisième question : est-ce qu’il y a des actions possibles pour les croyants aujourd’hui ? Oui, je le crois, il y a des actions possibles, et elles passent par le dialogue. Pour avoir vécu une expérience de dialogue interreligieux (puisque, cet été, nous sommes allés à Jérusalem, dans le cadre du dialogue interreligieux), j’en ai tiré comme leçon que le dialogue ne devrait pas être un dialogue qui banalise le dialogue, ou qui neutralise le dialogue, mais un dialogue vrai, basé sur la sincérité d’aller vers l’autre. Et cette sincérité d’aller vers l’autre, il me semble qu’elle doit commencer par un dialogue interne, un dialogue avec soi. Un dialogue qui permet justement d’identifier toutes les représentations fausses qu’on a d’autrui, tous les préjugés que nous glanons un peu partout à travers nos différentes socialisations.

Une fois qu’elle est là, cette identification des préjugés, cette prise de conscience nous permet de trouver une place pour que l’autre puisse s’installer, venir nous visiter en quelque sorte, et comprendre ce qu’il est en train de vivre. Le dialogue ne peut se faire que s’il y a, justement, cette hospitalité, l’hospitalité qu’on a d’abord en soi pour que l’autre puisse venir.

Donc, oui, je crois au dialogue. Je crois qu’il y a des choses qui pourraient être faites.

Monsieur Baum a parlé également d’une chose à laquelle je souscris totalement, c’est l’égalité. On ne peut pas aller en dialogue avec quelqu’un tout en ayant une idée de pouvoir. Prendre l’autre comme égal à soi, c’est vraiment le considérer de la même façon que soi. Ne pas se dire : je viens d’une civilisation moderne, d’une civilisation qui montre à l’autre son infériorité. Ce n’est pas possible de parvenir à un dialogue quand il y a déjà ce rapport de force. Déjà, dans toute relation il y a un rapport qui est intrinsèque.

Si on n’arrive pas à prendre en considération cette donnée-là et à continuer à la développer dans la relation, il ne peut vraiment pas y avoir de dialogue. D’après mon expérience de cet été, il y a effectivement quelque chose qui est fatal pour le dialogue, c’est de penser qu’on va dans un dialogue pour convertir l’autre. C’est impossible. On ne fait pas son éducation ou sa rééducation, et on ne le convertit pas. On essaie tout simplement de le comprendre, d’entrer dans son univers de pensée. De trouver des vérités communes, des valeurs communes. De faire émerger, grâce au dialogue, probablement parce qu’il y a ces différences, quelque chose de commun qui permettrait de créer des représentations communes dans lesquelles les uns et les autres peuvent se retrouver.

Je voulais souligner un autre point, en ce qui concerne les actions possibles pour les croyants, ce serait d’établir un nouveau code de vie. Je ne parle pas de cela par rapport à Hérouxville… Tout simplement, si on a envie de vivre dans une société plurielle comme la société québécoise (où on est différent, et chacun très riche dans ce qu’il est, et où il n’y a pas de cohésion dans la société du fait que nous sommes tellement divergents), nous pourrions créer tous ensemble un code de vie qui nous permettrait de vivre ensemble sans être obligés de nous exclure mutuellement. Voilà. Merci.

 

NOTES


[1]  Amina WADUD, Qur’an and Woman. Rereading the Sacred Text from a Woman’s Perspective, New York et Oxford, Oxford University Press, 1999, 118 pages.

[2]  Voir notamment les pages 70 et suivantes de Qur’an and Woman.

[3]  Comment expliquer alors l’inégalité dans l’héritage, notamment si la femme travaille ? En effet, que l’homme dispose de deux parts par rapport à la femme parce qu’il pourvoit aux besoins de la famille sans qu’elle contribue est assez compréhensible lorsqu’elle ne dispose pas d’un travail ou de moyens. Mais si elle travaille ? Si elle a des moyens ? Quelle est la signification de cette seule référence de l’inégalité ?

 

 

 

 

 

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