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Je dois l’avouer, la croyante en
moi est un petit peu indisposée par la
question-thème de la rencontre, qui est, je vous
le rappelle : « Les trois monothéismes : message
d’ouverture et de dialogue, ou message de
fermeture et d’intransigeance ? ».
Pourquoi suis-je indisposée ?
Simplement parce que, a priori, le monothéisme
est représenté sous forme de triade, notion qui
me fascine par ailleurs, parce que je fais de la
médiation et donc c’est quelque chose qui
m’attire. Mais dans le cadre religieux ça
m’incommode vraiment. Pourquoi ça m’incommode ?
Parce que le terme se compose du grec monos
(un seul) et theos (Dieu), ce qui veut
dire qu’il renvoie à une unicité, c’est-à-dire à
un Dieu unique. Or, parler de monothéisme dans
une forme plurielle relève, dans ma croyance de
musulmane, de l’association, ce à quoi je ne
puis souscrire, pour quelques raisons.
-
D’abord, toute ma croyance
est fondée sur l’idée d’un Dieu unique.
-
Ensuite, ce Dieu unique s’est
manifesté antérieurement à l’islam. Il l’a
fait à travers l’alliance conclue avec
Abraham et renouvelée avec Moïse, il l’a
fait également à travers la Parole donnée à
Jésus, et finalement à travers la dictée de
la Loi à Mohammed.
-
Ce monothéisme s’appuie sur
un message divin transmis à différentes
étapes de l’histoire de l’humanité, dans des
formes variées qui se résument en trois
textes : l’Ancien Testament (la Torah), le
Nouveau Testament (l’Évangile) et, pour moi
(je parle en mon nom), le Coran, qui serait
le dernier testament.
-
Finalement, chacune des trois
traditions de foi renferme le message divin
qui s’inscrit dans la tradition abrahamique.
Pour toutes ces raisons il ne
peut y avoir qu’un seul monothéisme, et des
pratiques multiples. Donc je ne peux pas
comprendre le titre, qui traite de trois
monothéismes.
Après cette clarification sur le
messager, je m’attarde sur le contenu du
message. Le titre énonce une alternative : le
message peut être soit d’ouverture et de
dialogue, soit de fermeture et d’intransigeance.
Dans cette formulation, l’alternative fait
penser à un procès dans lequel il faut se
situer, soit du côté de l’accusation, soit du
côté de la défense. Puisque je me suis présentée
comme croyante, je vais faire l’exercice de me
porter à la défense du monothéisme et d’affirmer
qu’il est porteur d’un message d’ouverture et de
dialogue. J’assure cette défense à partir d’une
perspective musulmane qui est inclusive des deux
autres traditions de foi, c’est-à-dire le
judaïsme et le christianisme.
Dans cette démarche de défense,
il y aura des admissions, des réfutations et, si
le temps le permet, une tentative
de démonstration
que le monothéisme, présenté sous l’angle de
l’islam, est porteur d’un message d’ouverture et
de dialogue.
Ces admissions et réfutations se
feront à partir de quelques thèmes qui font la
une des couvertures médiatiques, c’est-à-dire la
corrélation entre islam et violence, l’égalité —
ou l’inégalité — des sexes et la question du
foulard. Par contre, pour ce qui est de
l’essence du message divin, je vais puiser à la
source, dans le texte sacré lui-même,
c’est-à-dire le Coran.
Islam et violence
Pour ce qui est de la violence,
effectivement, pour reprendre les mots du
conférencier qui m’a précédée, Monsieur Baum, il
y a des passages très durs dans le Coran. J’en
prends pour exemple les versets 190 et 192 de la
sourate de la Vache (el Bak ara) :
Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui luttent contre
vous. Ne soyez pas agresseurs; Dieu n’aime pas
les agresseurs; tuez-les partout où vous les
rencontrez; et chassez-les des lieux d’où ils
vous ont chassés. La sédition est pire que le
meurtre. S’ils s’arrêtent, sachez alors que Dieu
est celui qui pardonne. Il est miséricordieux.
A
priori, c’est un passage très dur (il est très
dur pour moi en tant que musulmane), mais il est
également plein d’enseignements. Pourquoi ?
Parce qu’il nous apprend d’abord
que le recours à la violence est une réponse à
une atteinte envers le croyant. Donc, la
violence revêt beaucoup plus la forme d’un
moyen de légitime défense. De ce fait, elle ne
peut être considérée comme étant une obligation
pour le croyant, elle est une exception. Ceci
est d’autant plus envisageable que le texte nous
informe des sentiments de Dieu envers les
agresseurs : Dieu n’aime pas les agresseurs.
Ainsi, toute corrélation entre
l’islam et la violence se trouve dénuée de
fondement. C’est d’autant plus vrai que cet
extrait s’insère dans une sourate qui met en
application les objectifs mêmes de l’islam,
définis dans la première sourate : la sourate de
l’ouverture, la sourate el Fatiha. Ces objectifs
se résument à trois critères : la croyance en un
Dieu unique, le culte de ce Dieu et le mode de
vie ou système de vie de tout croyant en un Dieu
unique.
L’extrait que je vous ai lu se
trouve dans la sourate el Bakara, qui est la
deuxième sourate; c’est la sourate de la Vache,
qui reprend dans le détail un aspect de ce mode
de vie. Le thème même de cette sourate — c’est
cela qui est très intéressant — est le vicariat
de l’homme sur la terre, qui consiste à
préserver celle-ci (quelque part, il y a un
petit peu d’écologie dans le Coran). Donc, Dieu
nous demande de préserver la terre, de la
conserver et d’éviter de la corrompre.
Ainsi, si la violence est
intrinsèque à l’islam, elle serait en
porte-à-faux avec cette sourate, qui traite
justement de la terre et de la préservation de
la terre (et de ce qui s’y trouve, en
l’occurrence les créatures de Dieu).
Par ailleurs, cet extrait ne peut
se lire de manière isolée et décontextualisée.
En effet, la sourate el Bakara contient à la
fois un rappel historique de ce qui a précédé
l’avènement de l’islam (c’est-à-dire tout ce qui
a été révélé auparavant, autant dans le judaïsme
que dans le christianisme) et l’énumération des
figures religieuses qui servent de modèles à
suivre (tel Abraham, pour son obéissance) ou de
modèles à éviter (tel Adam, pour sa
désobéissance au moment où Dieu lui a demandé de
ne pas toucher au pommier). En fait, cette
sourate dessine, de manière générale, la ligne
de conduite du croyant sur terre et, de manière
spécifique, son comportement aux débuts de
l’avènement de l’islam, à un moment où le
prophète s’est trouvé contraint de s’exiler.
Manifestement, ce passage sur la violence
s’adresse aux croyants pourchassés par leurs
adversaires, les bédouins.
Et là je pose la question : un
cas précis peut-il servir de référence pour une
généralisation ? Est-il toujours d’actualité ?
L’inégalité des sexes
Pour ce qui est du deuxième
point, c’est-à-dire l’inégalité des sexes, je
commence par une réfutation. Je réfute l’idée
que le Coran prône l’inégalité des sexes. Nulle
part le Coran ne mentionne l’infériorité des
femmes par rapport aux hommes, et encore moins
une inégalité entre eux. Néanmoins, le verset 34
de la sourate IV
(les Femmes) est souvent invoqué
comme preuve d’inégalité. Je vous cite ce
verset :
Les hommes ont autorité [quawamoun] sur les femmes, en raison
des faveurs [faddalla] que Dieu accorde à
ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des
dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes
vertueuses sont obéissantes, et protègent ce qui
doit être protégé pendant l’absence de leurs
époux, avec la protection de Dieu. Et quant à
celles dont vous craignez la désobéissance [nuchuz],
exhortez-les [faiidouhouna], éloignez-vous
d’elles dans leurs lits et frappez-les [daraba].
Le verset 34 dans
l’architecture du Coran
Comment comprendre ce passage ?
D’abord, il faut le situer dans l’architecture
du Coran. C’est la quatrième sourate révélée à
Médine, c’est-à-dire pendant la période d’exil
du prophète. Les sourates de cette période sont
celles qui définissent le système de vie du
croyant, du musulman. Dans leur classement
chronologique, il se révèle qu’il y a une
logique reliée à la responsabilité des croyants.
Ainsi, nous pouvons constater par exemple que :
-
La sourate
II
(la Vache) souligne la
responsabilité du croyant vis-à-vis de la
nature créée par Dieu.
-
La sourate
III
(Imran) s’adresse à
l’individu et porte sur sa responsabilité
individuelle quant au choix de ses actes (le
croyant dispose d’un libre arbitre dont il
doit assumer les conséquences).
-
Dans cette logique, la
sourate
IV
(les Femmes), qui nous
intéresse particulièrement, traite de la
responsabilité du croyant envers autrui, à
commencer par les personnes qui lui sont
proches, c’est-à-dire sa femme et ses
parents, puis les membres de son voisinage
(orphelins, incapables, esclaves,
non-musulmans et étrangers de passage).
Cette sourate, qui comporte 175 versets,
porte sur les droits sociaux des uns et des
autres et met en garde les hommes
(particulièrement les hommes) contre le
non-respect de ces droits. Elle débute
d’ailleurs par une injonction adressée aux
hommes :
Ô vous les hommes, craignez votre Seigneur qui vous a créés
d’un seul être et a créé de celui-ci son
épouse !
S’ensuit une série de recommandations sur la
justice, l’équité, la compassion et la
miséricorde : être juste, par exemple envers les
orphelins; être équitable envers les personnes
incapables; instaurer le droit de la femme; être
équitable envers ses parents; protéger ses
enfants; et être équitable au moment de
l’héritage.
Après cette brève mise en
perspective, je peux revenir sur le fait que le
verset 34 a été souvent associé à l’idée
d’infériorité de la femme par rapport à l’homme,
tant dans une lecture musulmane que dans une
lecture occidentale. Toutefois, j’aimerais, à
l’instar de celles qui se sentent concernées par
ce verset, faire écho aux voix féministes
musulmanes qui prônent une relecture, non pas du
Coran, mais de son interprétation.
Des travaux sont faits par de
nombreuses croyantes qui vivent aussi bien dans
les pays musulmans qu’en Occident. Ceux d’Amina
Wadud [1]
sont particulièrement
rigoureux. L’intérêt de sa démarche est qu’elle
part d’une évidence : les interprétations du
Coran sont l’œuvre des hommes. Or, toute
interprétation renferme une part de subjectivité
reliée aux valeurs du contexte et aux intérêts
de l’interprète. En ce qui concerne le verset
34, la première interprétation, qui a été suivie
sans aucune critique depuis, remonte au dixième
siècle (calendrier grégorien). Elle émane de
l’exégète perse Tabari.
À partir de ce constat, Amina
Wadud se situe dans une approche herméneutique
qui tient compte de trois dimensions : le
contexte externe (ou historique) du texte, son
contexte interne (sa localisation), et
finalement son contenu (l’aspect grammatical et
linguistique), pour interpréter les mots clés
(comme « daraba », traduit par « frapper ») et
essayer de comprendre
[2].
Elle s’attarde sur la racine et la polysémie
(les multiples sens) du mot.
« Les hommes ont
autorité sur les femmes »
Je reviens au texte que je vous
ai lu en français, pour reprendre certains
termes arabes. « Les hommes ont autorité
sur les femmes ». En arabe, « autorité » se dit
quawamun. Ce mot est souvent interprété
au sens de « force » : les hommes seraient
physiquement et moralement plus forts que les
femmes. Or, si on essaie de comprendre le mot en
arabe et sa racine, on constate que quawamun
provient du verbe quama, qui signifie
« se lever ». Ce verbe est attaché à une action,
à une obligation de faire. De quelle obligation
s’agit-il ? Tout simplement de la
responsabilité, celle de subvenir aux besoins de
la femme.
Pour ma part, j’irais un peu plus
loin que la réflexion d’Amina Wadud, en me
demandant de quelle femme il s’agit. À l’époque
de la révélation de la sourate, les femmes
avaient le droit de travailler et d’exercer une
activité commerciale. Ainsi, l’épouse du
prophète était une grande marchande de l’époque.
Compte tenu de ce contexte-là, compte tenu de
l’esprit même de la sourate, qui est celui de la
responsabilité de l’homme vis-à-vis d’autrui, je
pense qu’il s’agit d’une responsabilité de
l’homme envers la femme, mais la femme
démunie sur le plan financier
[3].
Ça ne peut pas être n’importe quelle femme,
c’est uniquement la femme démunie. Autrement
dit, c’est une obligation qui n’est pas absolue
pour l’homme, comme semblent l’interpréter, à
leur convenance, de nombreuses personnes,
notamment des femmes musulmanes, qui pensent que
même si elles travaillent, l’homme a toujours
l’obligation de prendre en charge les besoins de
la famille. Tout homme croyant a effectivement
l’obligation de pourvoir aux besoins de sa femme
qui ne travaille pas. Pour celle qui travaille,
il a le choix, soit de l’aider, soit de ne pas
l’aider.
Je replace cette compréhension
par rapport au texte initial : « les hommes ont
autorité sur les femmes », ça veut dire que les
hommes ont l’obligation de subvenir aux besoins
de la femme démunie. Et je la replace dans un
contexte contemporain : des femmes
monoparentales se retrouvent, sans aucune
ressource, avec des enfants. Eh bien l’homme
musulman serait normalement responsable de sa
femme et de ses enfants, même s’il est séparé ou
divorcé.
Les faveurs accordées
aux hommes
Un deuxième terme porte également
à équivoque. Je poursuis la lecture du verset :
« Les hommes ont autorité sur les femmes en
raison des faveurs [faddala] que Dieu
accorde à ceux-là sur celles-ci ». Faddala
est souvent traduit par « préférés les uns par
rapport aux autres » : une catégorie sociale par
rapport à une autre, un homme par rapport à une
femme… Il est également associé à une incapacité
de la femme et à sa mise sous tutelle par
l’homme. Or ce terme, qui s’accompagne de
l’expression ba’d ala ba’d, c’est-à-dire
« ceux-là sur celles-ci », fait essentiellement
référence à un avantage, et c’est le seul
avantage qui est accordé par Dieu aux hommes et
non pas aux femmes, celui de disposer d’une part
d’héritage supérieure à celle de la femme.
Cette répartition, qui serait a
priori inégale, doit être associée à
l’obligation dont traite le paragraphe
précédent, celle de l’homme de subvenir aux
besoins de sa femme démunie. Donc, parce qu’il a
une responsabilité financière, l’homme a une
part d’héritage supérieure à celle de la femme.
Cela ne signifie nullement qu’il y ait une
préférence pour une classe par rapport à une
autre ou une préférence de l’homme par rapport à
la femme.
À mon avis, s’il en était
autrement, il y aurait eu une contradiction
interne patente dans la sourate IV
qui traite de la responsabilité
envers autrui, à commencer par les proches. De
plus, dans le cadre de cette responsabilité
envers autrui, le mot faddala revêt le
sens de « désigné » — parce qu’« avantagé »
matériellement — pour faire quelque chose :
prendre en charge financièrement la femme
démunie.
Et là, je pose la question, par
rapport à ma religion : si actuellement les
femmes travaillent, est-ce qu’il est nécessaire
que les règles de l’héritage restent telles
qu’elles étaient à l’époque ? C’est une question
qui doit être discutée par les exégètes
musulmans.
Désobéissance ?
Un troisième mot prête à
confusion : nuchuz. Je reprends le
texte :
Les hommes ont autorité sur les femmes, en
raison des faveurs que Dieu accorde à
ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des
dépenses qu’ils font de leurs biens. Les
femmes vertueuses sont obéissantes, et
protègent ce qui doit être protégé pendant
l’absence de leurs époux, avec la protection
de Dieu. Et quant à celles dont vous
craignez la désobéissance [nuchuz],
exhortez-les, éloignez-vous d’elles
dans leurs lits et frappez-les [daraba].
Nuchuz
est interprété comme étant la désobéissance
de la femme envers son mari. Or ce terme, en
arabe, désigne plutôt l’incompatibilité au
sein du couple. Et que faut-il faire dans ce
cas ? Dieu propose un éventail de solutions,
dans un ordre hiérarchique : il y a d’abord
la communication (donc, essayer de
s’entendre, se parler). Ensuite, la
séparation. Et, finalement « daraba » qui
est interprété par « frappez-les ».
Daraba
Or, « Frappez-les », c’est la
traduction de l’arabe daraba. Que
signifie ce terme?
Daraba
est interprété comme étant
une violence physique faite sur la femme. Or
il a connu, comme tant de termes de la
langue arabe, une mutation tout au long de
l’histoire. En arabe ancien, à l’époque où
il y a eu la révélation du Coran, daraba
pouvait avoir deux significations : « donner
un exemple » et « partir ».
Autrement dit (si on revient
à l’explication du texte coranique), si le
couple est en désaccord profond, il est
suggéré à l’homme de partir et donc de
rompre, voire de divorcer, et c’est à lui de
partir. Et cela entrerait dans la suite
logique des solutions suggérées par Dieu en
cas de désaccord dans le couple, soit la
communication, la séparation de corps et
ensuite le départ, la rupture de la relation
matrimoniale.
Tout le verset tourne autour
du comportement de l’homme envers la femme :
il doit la soutenir financièrement et, en
cas de mésentente, à défaut de compréhension
et de réconciliation, éviter de la
contraindre à rester dans les liens du
mariage, et prendre l’initiative de rompre
le lien conjugal.
Si l’inégalité ne figure pas
dans le texte coranique, pourquoi les
premiers exégètes l’ont-ils introduite ?
C’est la question que je me pose.
Le port du voile
Le troisième point que je
voulais aborder est le port du voile, une
question qui est vraiment d’actualité ici au
Québec. Deux textes du Coran traitent du
voile : le verset 31 de la sourate Ennour,
qui est la sourate Lumière (XXIV), et le
verset 59 de la sourate les Factions
(XXXIII). Je lis la première. Dieu dit à
Mohammed, son prophète :
Dis aux croyantes de baisser leurs regards, d’être chastes,
de ne montrer que l’extérieur de leurs
atours, de rabattre leurs voiles sur leurs
poitrines, de ne montrer leurs atours qu’à
leurs époux, ou à leurs pères, ou aux pères
de leurs époux.
Et il y a toute une suite,
par rapport aux hommes qui sont interdits à
la femme, c’est-à-dire qu’elle ne pourrait
pas épouser. Dans le deuxième verset, il est
dit :
Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de
se couvrir de leurs voiles : c’est pour
elles le meilleur moyen de se faire
connaître et de ne pas être offensées. Dieu
est celui qui pardonne, il est
miséricordieux.
Que veulent dire ces
passages ? En ce qui me concerne, mettre le
voile ne signifie pas se couvrir la tête. Ce
n’est pas dit dans le texte. Il est question
des atours, de la poitrine, mais pas des
cheveux. Mettre le voile c’est surtout
préserver sa pudeur. Si on se replace dans
le contexte de l’époque, parce que c’est ça
qui est intéressant, on voit que, dans la
période préislamique, les femmes étaient
agressées sexuellement dans la rue
(etaaroud). Et il fallait un signe
distinctif pour distinguer les femmes
musulmanes de celles qui ne l’étaient pas.
Ce signe distinctif, c’était de mettre un
voile sur leur poitrine, qui à l’époque
était dénudée.
Donc, le premier verset
traite de la pudeur, et le second vient
renforcer le signe distinctif, qui est celui
de la reconnaissance, reconnaissance pour ne
pas être confondue et agressée.
Si on essaie de jumeler ces
deux notions, la pudeur et la protection, je
pose la question : pourquoi est-ce que
certaines femmes tiennent à porter le voile
dans une société où elles n’ont pas besoin
d’être distinguées ? Elles peuvent ne pas le
porter; mais par contre, je leur donne quand
même la possibilité de choisir d’être
pudiques. Pour moi, c’est une situation
cohérente. Elles ont la possibilité de le
faire, pourquoi elles ne le font pas ?
Entre parenthèses, tout le
tapage qui a été fait autour du foulard est
un peu contradictoire avec la position des
féministes qui se sont battues pour ce droit
des femmes de choisir ce qu’elles veulent.
Comment se fait-il que certaines contestent
ou dénient ce droit de choisir aux femmes
musulmanes ? C’est une question sur laquelle
on pourrait revenir.
Le message du monothéisme
Après ce détour, je reviens
au thème d’aujourd’hui : est-ce que le
message monothéiste est un message de
dialogue et de paix ? Et j’affirme que c’est
un message de dialogue et de paix.
Pourquoi ? Je prends tout simplement la
première sourate, la sourate El Fatiha, qui
est un véritable dialogue entre le croyant
et Dieu. C’est un dialogue au quotidien. Il
est fait obligation aux musulmans de faire
leur prière cinq fois par jour, donc de
dialoguer cinq fois par jour avec Dieu,
d’être coupés de la vie terrestre au moins
cinq fois par jour, pour pouvoir se
recentrer sur eux-mêmes et renouer avec
Dieu.
Donc,
à partir du moment où le Coran est considéré
par les musulmans comme un guide, et que
dans ce guide, dès la première sourate, il
est fait mention d’un dialogue, et que tout
le Coran est basé sur le dialogue, autant
avec Dieu qu’avec autrui, il me semble très
clair que le dialogue est la règle
fondamentale pour les musulmans. Il sert
donc de modèle dans la vie quotidienne.
Seulement, c’est bien beau de
parler de dialogue, mais comment le faire ?
Là encore, on se réfère au Coran, qui nous
dit quelles sont les règles du dialogue.
Les règles du dialogue
Il faut d’abord trouver
les points communs. J’ai beaucoup
apprécié, tout à l’heure, quand Sharon a
parlé de « vérités communes ». Oui, il faut
revenir à ces vérités communes, pour pouvoir
dialoguer. Je vous cite un passage du Coran
que j’aime bien et qui parle du dialogue
avec les non-musulmans, avec les personnes
croyantes des autres traditions (les gens du
Livre sont les juifs et les chrétiens,
autant que les musulmans) :
Dis : « Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre
nous et vous : que nous n’adorions qu’Allah,
sans rien Lui associer, et que nous ne nous
prenions point les uns les autres pour
seigneurs en dehors d’Allah ». Puis, s’ils
vous tournent le dos, dites : « Soyez
témoins que nous, nous sommes soumis à
Dieu » (Sourate Amran, verset 64).
Le point commun, ou la vérité
commune, comme disait Sharon, c’est
l’unicité de Dieu, le monothéisme : la
croyance en un Dieu unique.
La croyance en ce qui a précédé le Coran et qui est dans les
autres textes sacrés est aussi un point
commun. Nous avons l’obligation en tant que
musulmans de croire ce qui a été révélé
avant l’islam, c’est-à-dire en ce qui a été
révélé à Moïse à travers la Torah et à Jésus
à travers l’Évangile. Je vous cite un
verset :
Dis : « Nous croyons en Allah, à ce qu’on a fait descendre
sur nous, à ce qu’on a fait descendre sur
Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les Tribus,
et à ce qui a été apporté à Moïse, à Jésus
et aux prophètes, de la part de leur
Seigneur : nous ne faisons aucune différence
entre eux; c’est à Lui que nous sommes
Soumis » (Sourate Amran, verset 84).
Une autre règle, dictée par
Dieu, est l’équité, l’équité et la
modération dans la discussion. Je vous cite
un verset :
Mais ils ne sont pas tous pareils. Il est, parmi les gens du
Livre, une communauté droite qui, aux heures
de la nuit, récite les versets d’Allah en se
prosternant (verset 113).
Et parmi les gens du Livre, il y en a qui, si tu leur confies
un qintâr, te le rendent. Mais il y en a
aussi qui, si tu leur confies un dinar, ne
te le rendront que si tu les y contrains
sans relâche (verset 75).
Cela
veut dire, simplement, qu’il faut faire une
distinction entre les gens croyants et les
gens qui ne le sont pas, et ne pas
considérer tout le monde de la même façon.
Il ne faut pas partir de généralisations.
À
partir de ces règles, il est possible de
voir et de croire que le message du
monothéisme est un message d’ouverture et de
dialogue.
Comment expliquer les fanatismes et
les dérives sectaires ?
Je voudrais aussi répondre aux
deux autres questions. Comment s’expliquent
les fanatismes, les dérives sectaires ? À
mon avis, par l’ignorance, d’abord.
L’ignorance, chez beaucoup de musulmans. Ce
qui est paradoxal, c’est que tout le Coran
est basé sur le savoir et la connaissance.
Le premier mot qui a été dicté au prophète
Mohammed a été : « Lis. Lis ». Deux fois il
a été prononcé. Mais les musulmans l’ont
écarté, du moins certains musulmans.
Apprendre c’est aller en
quête d’un savoir et d’une connaissance.
Aller vers l’autre et comprendre. Cela
permettrait d’éviter certains fanatismes,
parce qu’on serait amené à entrer dans
l’univers de l’autre et à comprendre ce
qu’il est en train de penser, ce qu’il est
en train de dire et ce qui motive son
comportement. Cela nous permettrait de mieux
nous rapprocher.
L’autre raison, à mon avis,
qui expliquerait le fanatisme et les dérives
sectaires, ce sont les frustrations,
autant internes qu’externes. Internes, c’est
ce qui existe dans beaucoup de pays
musulmans : le chômage, l’absence de
perspectives d’avenir, la précarité, tout un
ensemble qui est relié a une modernité qui a
été exportée, qui ne vient pas de
l’intérieur et qui rend difficile la
cohésion entre la tradition vécue et la
modernité (qui n’est pas bien expliquée,
bien appropriée, bien intériorisée).
Externes, c’est le sentiment d’injustice. Un
sentiment d’injustice, alors que le Coran
est basé sur la notion de justice. Il est
dit aux musulmans d’être justes, autant dans
leurs propos que dans leur comportement.
Même si ce commandement n’est pas suivi… je
le crois, je le vois également. Il y a un
sentiment d’injustice… Sharon a évoqué ce
matin l’État d’Israël, et c’est vrai, cela
fait partie d’un grand problème ressenti
comme une injustice par beaucoup de
musulmans. Ça alimente beaucoup de
frustrations. On pourrait revenir sur ça, je
ne voudrais pas m’étaler.
Que peuvent faire les croyants ?
Je passe donc à la troisième
question : est-ce qu’il y a des actions
possibles pour les croyants aujourd’hui ?
Oui, je le crois, il y a des actions
possibles, et elles passent par le dialogue.
Pour avoir vécu une expérience de dialogue
interreligieux (puisque, cet été, nous
sommes allés à Jérusalem, dans le cadre du
dialogue interreligieux), j’en ai tiré comme
leçon que le dialogue ne devrait pas être un
dialogue qui banalise le dialogue, ou qui
neutralise le dialogue, mais un dialogue
vrai, basé sur la sincérité d’aller vers
l’autre. Et cette sincérité d’aller vers
l’autre, il me semble qu’elle doit commencer
par un dialogue interne, un dialogue avec
soi. Un dialogue qui permet justement
d’identifier toutes les représentations
fausses qu’on a d’autrui, tous les préjugés
que nous glanons un peu partout à travers
nos différentes socialisations.
Une fois qu’elle est là,
cette identification des préjugés, cette
prise de conscience nous permet de trouver
une place pour que l’autre puisse
s’installer, venir nous visiter en quelque
sorte, et comprendre ce qu’il est en train
de vivre. Le dialogue ne peut se faire que
s’il y a, justement, cette hospitalité,
l’hospitalité qu’on a d’abord en soi pour
que l’autre puisse venir.
Donc, oui, je crois au
dialogue. Je crois qu’il y a des choses qui
pourraient être faites.
Monsieur Baum a parlé
également d’une chose à laquelle je souscris
totalement, c’est l’égalité. On ne peut pas
aller en dialogue avec quelqu’un tout en
ayant une idée de pouvoir. Prendre l’autre
comme égal à soi, c’est vraiment le
considérer de la même façon que soi. Ne pas
se dire : je viens d’une civilisation
moderne, d’une civilisation qui montre à
l’autre son infériorité. Ce n’est pas
possible de parvenir à un dialogue quand il
y a déjà ce rapport de force. Déjà, dans
toute relation il y a un rapport qui est
intrinsèque.
Si on n’arrive pas à prendre
en considération cette donnée-là et à
continuer à la développer dans la relation,
il ne peut vraiment pas y avoir de dialogue.
D’après mon expérience de cet été, il y a
effectivement quelque chose qui est fatal
pour le dialogue, c’est de penser qu’on va
dans un dialogue pour convertir l’autre.
C’est impossible. On ne fait pas son
éducation ou sa rééducation, et on ne le
convertit pas. On essaie tout simplement de
le comprendre, d’entrer dans son univers de
pensée. De trouver des vérités communes, des
valeurs communes. De faire émerger, grâce au
dialogue, probablement parce qu’il y a ces
différences, quelque chose de commun qui
permettrait de créer des représentations
communes dans lesquelles les uns et les
autres peuvent se retrouver.
Je voulais souligner un autre
point, en ce qui concerne les actions
possibles pour les croyants, ce serait
d’établir un nouveau code de vie. Je ne
parle pas de cela par rapport à Hérouxville…
Tout simplement, si on a envie de vivre dans
une société plurielle comme la société
québécoise (où on est différent, et chacun
très riche dans ce qu’il est, et où il n’y a
pas de cohésion dans la société du fait que
nous sommes tellement divergents), nous
pourrions créer tous ensemble un code de vie
qui nous permettrait de vivre ensemble sans
être obligés de nous
exclure mutuellement.
Voilà. Merci.
NOTES
[1] Amina
WADUD, Qur’an and Woman. Rereading
the Sacred Text from a Woman’s
Perspective, New York et Oxford,
Oxford University Press, 1999, 118
pages.
[2]
Voir notamment les
pages 70 et suivantes de
Qur’an and Woman.
[3]
Comment expliquer
alors l’inégalité dans l’héritage,
notamment si la femme travaille ? En
effet, que l’homme dispose de deux parts
par rapport à la femme parce qu’il
pourvoit aux besoins de la famille sans
qu’elle contribue est assez
compréhensible lorsqu’elle ne dispose
pas d’un travail ou de moyens. Mais si
elle travaille ? Si elle a des moyens ?
Quelle est la signification de cette
seule référence de l’inégalité ?
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