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Le 22 décembre
2008, le Cardinal Franc Rodé,
préfet de la Congrégation pour les Instituts de
Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique,
déclenchait une
enquête sur la qualité de la vie des religieuses
aux États-Unis par un décret qui nommait Mère
Mary Clare Millea visiteuse apostolique des
principaux Instituts religieux de femmes aux
États-Unis. Le 20 février 2009, le Cardinal
Levada (un Américain), préfet de la
Congrégation pour la Doctrine de la Foi,
déclenchait une enquête
parallèle sur les
positions doctrinales des Supérieures membres de
la LCWR (Leadership Conference of Women
Religious), qui représente plus de 80% de ces
Instituts. Par contre nulle enquête sur le
clergé américain, ni sur les religieux… ni sur
les moniales. Vu la nostalgie du Concile de
Trente au Vatican, ces enquêtes font peur. Voilà
pourquoi le Réseau Culture et Foi vous présente
la traduction d’un article de sœur Schneiders
qui place magistralement en perspective les options ministérielles des religieuses
américaines et le caractère
inacceptable du retour vers le passé qu'on
voudra sans doute leur imposer.
L’inquiétude et
l’agitation causées par l’enquête du Vatican sur
les religieuses américaines ont fait surgir, en
divers termes, une question à laquelle on
apporte parfois des « réponses » dogmatiques
sans connaître la vie religieuse par une
expérience personnelle ou par des travaux
d'étude et de recherche. Sur un sujet de cette
importance, une information inexacte ne rend pas
service aux religieuses ni aux nombreux laïcs,
amis, collègues ou relations, qui s’inquiètent
pour elles.
La question porte,
au fond, sur ce qui fait l’essence de la vie
religieuse. Elle cible en général trois aspects
du mode de vie religieux : le port de l’habit (à
la fois uniforme et vêtement culturellement
distinctif); la vie commune en un lieu dont les
membres de la communauté ne sortent que par
nécessité et où ils sont seuls autorisés à
pénétrer (la clôture monastique); la soumission
à un horaire quotidien qui prévoit que soient
vécus en commun les repas, le travail et
spécialement la récitation orale, plusieurs fois
par jour, de textes et prières imposés, tels
l’office divin et les litanies.
«Ces trois éléments sont-ils
essentiels à la vie religieuse
catholique?», c’est la
question. En un mot, la réponse est non. Mais il
convient de l’expliciter, par un retour sur
l’histoire, l’Écriture et la théologie.
Brève histoire de la vie
religieuse
L’habit, la clôture,
l'horaire quotidien
communautaire ne sont pas des traits
caractéristiques (ni, a fortiori, des traits
essentiels) de la vie religieuse, ce sont des
modalités de l’une de ses formes, le monachisme.
Il faut savoir que presque toutes les traditions
spirituelles ou religieuses qui ont laissé des
traces écrites dans le monde au cours de
l’histoire comportent une forme quelconque de
vie monastique, et que celle-ci a existé des
milliers d’années avant le christianisme.
L’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme, le
judaïsme (on pense aux thérapeutes), certaines
traditions philosophiques et religieuses
grecques classiques, l’islam (avec le soufisme),
tous comportent une forme de monachisme, et de
même le protestantisme, l’anglicanisme et les
religions orthodoxes, ainsi que certains
mouvements chrétiens œcuméniques, à l’instar du
catholicisme.
Dans toutes les
formes de monachisme, des éléments comme le
costume (tunique jaune orangé, voile et
scapulaire, robe des derviches, crâne rasé), la
clôture (vie retirée dans un couvent, un
monastère), l'horaire
quotidien communautaire (récitation
chantée de sutras, psaumes, prières, avec repas
et travail en commun) et certaines pratiques
spirituelles (méditation et prière, pauvreté,
ascèse, célibat) soutiennent la progression des
moines et moniales vers un état (appelé, suivant les
traditions, illumination, nirvana,
sanctification, contemplation, union mystique
avec Dieu, retour à l’Un…) dont l’atteinte est
censée supposer le retrait du monde et la
fidélité à des observances spirituelles et
religieuses.
Pour ce qui est de
la chrétienté, le monachisme s’est développé aux
quatrième et cinquième siècles de notre ère dans
la tradition orientale (avec Pacôme en Égypte,
Basile en Asie mineure, Cassien en Gaule) et au
sixième siècle en Occident, avec Benoît de
Nursie (480-547). Ce dernier a rédigé,
probablement entre 530 et 560, la règle qui porte son
nom et dont sont inspirées la plupart des
fondations monastiques chrétiennes d’Occident.
Mais il avait existé auparavant d’autres formes,
non monastiques, de vie religieuse (par exemple
femmes et hommes ayant fait vœu de virginité et
demeurant au sein des premières communautés
chrétiennes; ermites retirés dans la solitude du
désert).
Une fois établi dans
la chrétienté occidentale, le monachisme y
devient, du sixième au seizième siècle, la forme
de vie religieuse la plus répandue, mais non la
seule : le Moyen Âge voit en effet naître les
ordres de religieux
chevaliers et
hospitaliers, puis les ordres mendiants. Ce ne
sont pas des ordres monastiques au sens strict,
puisque leurs membres sont appelés à parcourir
les routes (et les mers) pour accomplir ce que
nous appellerions aujourd’hui leur apostolat ou
leur ministère, donc à franchir la clôture
monastique pour annoncer l’amour de Dieu par le
service du prochain.
La stabilité
monastique, nécessitée et manifestée par la
clôture et les heures, perd alors de son
caractère absolu car il faut laisser templiers,
franciscains et autres nouveaux religieux courir
le monde pour soigner les malades, protéger les
pèlerins, enseigner dans les nouvelles
universités, conseiller les rois et tout le
peuple de Dieu, évangéliser les villes et les
campagnes, combattre l’hérésie, convertir les
«païens» et ainsi de suite.
Le plus grand
changement par rapport au modèle monastique
suit, à partir du seizième siècle, l’apparition
de groupements masculins de religieux réguliers
voués à l’action, comme la Compagnie de Jésus et
(plus tard) la Congrégation du Très Saint
Rédempteur. Ce sont les jésuites qui posent le
geste le plus décisif, en renonçant à se réunir
plusieurs fois par jour pour chanter l’office
divin parce que cette pratique n’est pas
compatible avec leur mission apostolique. Et
déjà, au sein du clergé régulier, on a commencé
à substituer à l’habit religieux traditionnel un
costume simplifié voire une tenue laïque, ou à
ne porter l’habit qu’à l’intérieur des murs. On
délaisse aussi le monastère et la clôture, au
profit de résidences entre lesquelles les
religieux vont et viennent, se fixant pour un
temps en fonction du ministère qui leur est
confié.
À la même époque,
les femmes ressentent avec force un appel à
participer, comme les hommes, à l’expansion de
la mission de l’Église en Europe, en Extrême
Orient et dans le Nouveau Monde. Mais les
efforts de quelques hommes et femmes désireux de
fonder des communautés féminines apostoliques
sont mis en échec par la bulle « Pericoloso » du
pape Boniface VIII (1298), confirmée par le
concile de Trente: l’ordre est formel, toutes
les religieuses doivent rester dans le cloître
sous peine d’excommunication. Autrement dit la
vie monastique est la seule forme légitime de
vie religieuse pour les femmes selon l’Église.
L’idée que les
femmes ont besoin d’une tutelle masculine
(tutelle du père, du mari ou d’un homme
d’Église), ne doivent pas paraître seules ni
agir en public, ne peuvent s’occuper de
questions d’argent sans supervision, et sont
même inaptes à la vie spirituelle sans un
directeur de conscience est présentée, avec le
renfort de la théologie, comme la volonté de
Dieu à l’égard du sexe faible: il leur faut une
protection physique, sociale et spirituelle,
pour leur bien et pour celui des hommes qui
pourraient s’égarer à leur contact.
Mais cette volonté
patriarcale de mainmise était simplement une
forme « baptisée » d’oppression fondée sur le
sexe, explicable dans le contexte culturel du
Moyen Âge et vouée à disparaître au fil de
l’histoire. Or les traces de cette misogynie
subsistent, et sans doute ne sont-elles nulle
part plus visibles, en Occident, qu’au sein de
l’Église catholique. En tout cas bien des gens
ont interprété dans ce sens l’enquête en cours
auprès des communautés religieuses féminines
américaines non cloîtrées.
La règle de la
clôture va figer le développement de communautés
religieuses apostoliques féminines, sans
l’empêcher complètement. Certains fondateurs,
comme Vincent de Paul et Louise de Marillac
(Filles de la Charité) acceptent que leurs sœurs
ne portent pas le nom de « religieuses » et
soient ainsi libres de sortir pour s’occuper des
pauvres et des malades. Dans de nombreux autres
cas, illustrés par les fondations d’Angèle
Mérici (Ursulines), Jeanne de Chantal et
François de Sales (Visitandines), Jean-Pierre
Médaille (Sœurs de saint Joseph), Mary Ward
(Institute of the Blessed Virgin ou Loreto
Sisters), Nano Nargle (Presentation Sisters),
Catherine McAuley (Sisters of Mercy) et Mary
McKillop (Sisters of St. Joseph of the Sacred
Heart), les sœurs vont vivre comme des
religieuses et tenter d’être reconnues comme
telles sans jamais renoncer au ministère auquel
elles s’estiment appelées par Dieu.
Certaines de ces
pionnières d’exception seront accusées
d’immoralité, jetées en prison, frappées
d’interdits, excommuniées même. Des ordres
religieux seront supprimés (parfois pour
renaître ultérieurement), d’autres se verront
imposer une réorientation en même temps que la
clôture. Mais, nonobstant l’opposition tenace
des autorités ecclésiales, ces femmes,
conscientes d’être de vraies religieuses, et
aimées et acceptées à ce titre par ceux pour qui
elles se dévouent, vont persister dans la vie
religieuse et dans leur apostolat, à travers les
obstacles.
Finalement, en 1900,
par la constitution apostolique «Conditæ a
Christo», Léon XIII reconnaît les instituts
apostoliques non cloîtrés comme authentiquement
religieux. La hiérarchie ecclésiastique n’innove
en rien: elle accepte publiquement le fruit
d’une évolution entamée depuis quatre cents ans,
une forme de vie religieuse féminine accueillie
depuis longtemps par le peuple de Dieu et par le
pouvoir temporel (l’État accorde souvent aux
groupements apostoliques les mêmes privilèges et
exemptions qu’aux monastères) et elle admet que
l’Église institutionnelle doit, de même, en
reconnaître la validité.
Pour les religieuses
actives, les sempiternelles discussions autour
de la clôture et autres reliques monastiques
(habit, heures…) aboutissent à faire de la vie
religieuse un lourd amalgame. Jusqu’aux années
1950, elles mènent de front deux vies: à
(presque) toutes les prescriptions monastiques,
qui règlent la vie au couvent, s’ajoute le
ministère individuel à plein temps. Ainsi, avant
Vatican II, au fil de sa journée de dix-sept
heures (lever à cinq heures, coucher à
vingt-deux heures), la religieuse moderne —
perdue dans les plis et bouillons de sa robe
longue, de sa guimpe, de sa cornette et de son
voile, telle une noble ou une paysanne du
dix-septième ou dix-huitième siècle — aligne
sans dérougir messe, méditation, prières en
chœur, examen de conscience, bréviaire,
adoration du Saint Sacrement, rosaire, chemin de
Croix, lecture spirituelle prescrite, plus sa
part quotidienne des travaux domestiques du
couvent.
En outre, trois fois
par jour, elle mange (habituellement en silence)
en compagnie de ses sœurs, contribue de quelque
manière à la préparation du repas ainsi qu’au
nettoyage et au rangement, puis demeure avec le
groupe pour une récréation d’une heure, au cours
de laquelle elle peut se livrer à une activité
manuelle, au reprisage, à des travaux scolaires
ou à quelque tâche au profit de la paroisse ou
de la communauté. Le même jour, la religieuse
livre sa pleine prestation d’enseignante ou
d’infirmière ou accomplit son service au sein
d’une autre institution catholique. Souvent
aussi, elle enseigne le catéchisme durant le
week-end et donne des cours privés pour arrondir
les revenus de la communauté. En somme, la
religieuse d’alors porte le fardeau de la vie
monastique sans bénéficier comme le moine
et la moniale de
périodes consacrées à la prière intime, à la lectio divina, à une vie communautaire et à des
loisirs véritables, et elle assume une pleine
charge apostolique sans recevoir la formation
professionnelle ou les privilèges accordés au
clergé.
Entre 1900, année de
la reconnaissance officielle des religieuses
actives, et 1950, année où Pie XII lance le
processus qui va déboucher sur les
transformations réalisées après Vatican II, le
poids de cette double exigence augmente. De plus
en plus, les religieuses doivent posséder une
formation avancée, et les institutions
catholiques dont le fonctionnement repose sur
elles se multiplient. Au cours des années 1950,
Pie XII presse les supérieures d’entamer la
modernisation des communautés. Il s’agit
notamment d’abolir les coutumes obsolètes,
d’humaniser le mode de vie, d’améliorer la
formation professionnelle et culturelle des
sœurs et de réformer les pratiques contraires à
leur santé ou susceptibles de les isoler du
monde contemporain. Pie XII encourage
spécifiquement les supérieures à modifier
l’habit, non seulement démodé, mais souvent peu
hygiénique, coûteux et difficile d’entretien.
C’est alors qu’aux
États-Unis le Sister Formation Movement se lance
dans le projet, longtemps reporté, d’offrir aux
religieuses une formation intégrée —
spirituelle, intellectuelle, psychologique — par
l’étude de la théologie, de la philosophie et
des humanités, par une formation professionnelle
poussée permettant l’exercice compétent d’un
ministère dans le monde actuel et par
l’approfondissement et une appropriation
personnelle accrue de leur spiritualité propre.
Ce dernier objectif est appuyé par le House of
Prayer Movement, dont les communautés de femmes
sont les premières promotrices, et concorde avec
les efforts des jésuites, relayés avec
enthousiasme par les religieuses, pour répandre
la pratique des retraites dirigées.
À Vatican II, des
pères du concile, tel le cardinal Léon Suenens,
appuient avec vigueur le projet de réforme des
communautés religieuses féminines. Elles sont
incitées à revenir aux racines bibliques et aux
charismes de leur fondateur ou fondatrice
(c’est-à-dire à leurs grâces particulières),
souvent liés au projet apostolique et aux
ministères envisagés aux origines.
Ce renouveau est
censé favoriser l’engagement des religieuses
dans le monde actuel. On souhaite que ces femmes
modernes et instruites ne se limitent pas au
soin des enfants, des malades et des mourants,
mais mettent leurs dons d’exception au service
du royaume de Dieu en participant activement à
la vie de la société et en exerçant une
influence dans toutes les sphères (sociale,
économique, politique, intellectuelle,
artistique) où prend forme la réalité culturelle
de demain, post-moderne et mondialisée.
Les religieuses se
lancent dans le processus avec énergie et
détermination, comme toujours, et en quarante
ans à peine parviennent à faire le pont entre
leur héritage européen de l’aube des temps
modernes et la réalité culturelle et ecclésiale
américaine imprégnée de post-modernité. Eu égard
à la lenteur de la plupart des changements qui
se produisent dans l’Église, tant de rapidité ne
laisse pas de surprendre et même de choquer, à
l’intérieur des communautés comme à l’extérieur.
Pourtant, la chute de hautes barrières
(monastiques ou culturelles) laisse seulement
paraître en pleine lumière une forme de vie
religieuse qui se développait dans leur ombre
depuis près de quatre siècles, soit la vie
religieuse féminine à caractère apostolique
plutôt que monastique.
À la demande du
concile, presque toutes les congrégations
religieuses vont tenir un chapitre (réunion
officielle convoquée pour les décisions
importantes) afin d’engager le processus de
réforme. Elles révisent leurs constitutions
(leur règle de vie) en profondeur et obtiennent
en général du Vatican l’approbation du nouveau
document. Traditionnellement, la règle dit d’une
manière ou d’une autre que le but premier de la
vie religieuse est la sanctification ou
l’atteinte de la perfection par le retrait du
monde et la fidélité à certaines pratiques
religieuses, ce qui revient à dire : la vie
monastique. Le but second, énoncé ensuite, est
l’accomplissement d’un ministère apostolique,
par exemple l’éducation chrétienne de la
jeunesse ou le soin des mourants. Les
constitutions révisées à la demande du concile
présentent habituellement le but de la vie
religieuse comme un tout, dans une formulation
qui en intègre les divers aspects et peut
ressembler à ceci: «Animées par l’amour de Jésus
et sous la motion de l’Esprit Saint, les sœurs
se vouent entièrement à Dieu et leur
consécration s’incarne dans la promotion du
Royaume de Dieu par l’exercice de ministères qui
répondent aux besoins de l’Église et de la
société». Suit une description de la manière
dont cet apostolat ancré dans la contemplation
est vécu par les sœurs, collectivement et
individuellement.
Les décisions
rapides prises par les sœurs à l’égard de leur
tenue vestimentaire sont sans doute l’expression
la plus visible, sinon la plus fondamentale, de
leur volonté de renouveler la vie religieuse en
profondeur. Le port de l’habit était (et demeure
dans de nombreux cas) un élément de la vie
monastique destiné à gommer les particularités
et à combattre le désir de paraître, la vanité
et l’esprit de compétition (avant le concile,
jeter un regard dans un miroir ou sur une
surface réfléchissante était une faute
sérieuse!); ainsi les membres de la communauté
peuvent-ils vivre ensemble sans attirer
l’attention les uns des autres et sans se
complaire en eux-mêmes, cheminer inaperçus,
«cachés en Dieu avec le Christ».
Une fois les
religieuses sorties du couvent et entrées dans
le siècle, plus elles se mêlent à la vie, plus
l’habit, par son étrangeté, produit un effet
contraire au but qui lui est assigné: on se
retourne sur leur passage, on leur accorde ici
ou là un traitement particulier, et avec la
masse des gens des relations égalitaires
normales leur sont difficiles sinon impossibles.
Comment pourraient-elles, ainsi accoutrées,
passer inaperçues dans une épicerie, une salle
de cours, un bureau!?
Les éléments les
plus saisissants de la tenue traditionnelle —
robes ou traînes balayant le sol, manches et
coiffes monumentales — ont tôt fait de
disparaître, selon le vœu du concile. Durant une
période assez brève, la plupart des
congrégations font essayer aux religieuses une
version modifiée de leur habit qui souvent les
fait apparaître (et se sentir) comme des
écolières attardées.
Or si Vatican II a voulu que le nouveau costume
réponde à des critères d’hygiène, de pauvreté et
de simplicité, il a clairement dit aussi qu'il
devait être agréable à voir. Les sœurs qui travaillent à l’extérieur
du couvent mettent en doute à la fois l’élégance
du nouvel uniforme et l’opportunité d’un tel
témoignage de mauvais goût, en milieu
professionnel surtout.
En peu de temps, et
non sans erreurs de jugement gênantes, la
plupart des congrégations qui ont entrepris de
se renouveler trouvent la manière de s’habiller
simplement et de manière adaptée à leur époque
ainsi qu’à la diversité des situations qu’elles
vivent. Les sœurs constatent que les vêtements
n’ont en eux-mêmes rien de religieux ou de
séculier, de saint ou de mondain, et qu’ils
reflètent simplement la personne, son attitude
et son comportement. Par expérience, elles
découvrent qu’en s’habillant convenablement,
avec simplicité et sans affectation, comme tout
le monde, elles peuvent témoigner comme elles le
souhaitent de leurs sentiments d’égalité et de
respect envers leurs compagnes et de leur désir
sincère de s’insérer pleinement dans la culture
actuelle sans céder à la tyrannie de la mode et
du consumérisme.
À ce stade, malgré
l’agitation parfois hystérique de quelques
traditionalistes, la question de l’habit ne se
pose plus guère dans les communautés. La plupart
des religieuses américaines sont « en civil » et
les laïcs n’y trouvent rien à redire. Personne,
non plus, ne s’oppose à ce qu’une communauté ou
une religieuse porte l’habit traditionnel ou un
habit modifié, si tel est son désir.
L’attention souvent
passionnée accordée au changement de costume a
pu le faire apparaître comme l’élément principal
de la réforme, mais c’est en vérité le
ministère, redéfini de façon plus large et placé
au centre de l’engagement religieux, affranchi
enfin des contraintes monastiques, qui en
constitue le noyau spirituel. Une mutation
s’opère : les œuvres apostoliques d’autrefois,
déléguées et chapeautées par les autorités
ecclésiales et accomplies pour des catholiques
dans des institutions catholiques liées à des
couvents de tradition monastique, cèdent la
place à des ministères plus individualisés,
adaptés aux besoins, sans égard à la religion ou
irréligion des personnes visées, ni à leur
solvabilité ou à leur respectabilité.
Les sœurs assument
la fonction d’aumônier d’hôpital ou de prison,
s’initient au droit pour défendre les pauvres et
les immigrants, exercent toute la gamme des
professions de la santé. Elles œuvrent dans les
paroisses, qui sont de plus en plus touchées par
le manque de prêtres. Elles enseignent l’anglais
à des jeunes et à des adultes «à risque». Elles
prennent soin des personnes âgées, s’engagent
dans les organisations de défense des droits et
les ONG, militent pour la paix, prennent la tête
de mouvements de défense des droits des femmes,
siègent au conseil d’administration
d’organisations sans but lucratif, s’occupent
des sans-abri. Elles deviennent compétentes en
accompagnement spirituel et animation de
retraites, dirigent des centres de spiritualité
ou y travaillent. Elles fondent des écoles
spécialisées pour les enfants affligés de
handicaps, se consacrent aux sidéens, aux
itinérants, aux drogués et à tous les délaissés
de la société ou de l’Église. Elles se font
théologiennes, artistes, scientifiques,
chercheuses. Le lieu où elles habitent (couvent
ou monastère) ne détermine plus leur ministère,
c’est plutôt leur ministère qui commence à
influencer leur lieu et leur mode de vie. (Nous
allons voir que c’est là un changement
profondément évangélique.)
Le fait que les
religieuses vivent seules, ou en communautés
interreliées ou en petits groupes mobiles, en
fonction de leur ministère, contribue au recul
du mode de vie monastique. L’apostolat de ces
religieuses
s’accommode mal de la clôture et de
l’horaire communautaire, qui les retiendraient
longuement au couvent avec leurs sœurs,
plusieurs fois par jour.
L’abandon de la
routine des prières vocales en commun et de la
vie dévotionnelle uniforme oblige chaque
religieuse à prendre au sérieux et à assumer
personnellement son engagement à une vie de
prière contemplative et partagée. Sans l’appui
d’une discipline et d’un contenu prédéfinis, il
lui faut se construire une vie de prière
suffisamment profonde et intense pour nourrir sa
mission apostolique désormais plus exigeante
ainsi que sa relation à Dieu, relation qui fonde
cette mission et s’y exprime.
De nouvelles
manières de faire communauté se développent et
se substituent à l’ancienne « vie en
communauté » tributaire de la proximité physique
et géographique, dont on a appris qu’elle ne
garantit nullement un vrai partage de la vie, ni
dans les faits et gestes, ni au plan affectif.
Au bout du compte la
transformation a été radicale, au sens qu’elle
est allée à la racine de la vie religieuse, et
extrêmement difficile. Certains problèmes n’ont
pas trouvé de solution idéale, c’est sûr. Mais
la plupart des congrégations qui ont suivi le
mouvement et la plupart des religieuses qui ont
serré les rangs durant ces décennies riches en
perturbations sont persuadées que, peu importe
l’ampleur des défis ou les erreurs commises pour
les relever, la forme de vie religieuse qui est
devenue la leur est celle à laquelle elles sont
et ont été appelées depuis qu’elle est née, il y
a des siècles. La fidélité évangélique à leur
vocation leur commande de refuser de revenir en
arrière, refuser de chercher peureusement la
sécurité dans un retour au modèle monastique,
refuser de céder aux dérives autoritaires
externes ou internes, quelle qu’en soit
l’origine.
L’exercice d’un
ministère n’est plus un objectif périphérique,
secondaire de la vie religieuse, une
« retombée » limitée, encadrée, de l’objectif
premier, monastique. Il est aujourd’hui au cœur
de l’engagement des religieuses et de leur
compréhension d’elles-mêmes. Le premier et le
deuxième commandement de la charité ne font plus
qu’un pour elles. Le projet d’aimer Dieu et
celui de servir le peuple de Dieu avec amour ont
cessé d’être des objectifs concurrents qui se
disputent leur temps et leur énergie. Ils sont
les deux temps d’une respiration, la pulsation
d’une vie religieuse à Dieu par la profession
religieuse et donnée à chaque minute, au long
d’un ministère qui ne s’accomplit pas seulement
en prière et en pensée ni même par le service
commandé au sein d’institutions catholiques.
Le ministère apostolique selon
l’Écriture et la théologie
Il importe, sans
doute, de prendre conscience de ce que n’est pas
la vie religieuse apostolique : ce n’est pas la
vie monastique, ni une combinaison de la vie
monastique et de services délégués par les
autorités ecclésiales aux personnes qui l’ont
embrassée. Il n’importe pas moins de cerner ce
qui, en conséquence, ne lui est pas essentiel:
les attributs monastiques, en particulier
l’habit, la clôture et
l’horaire quotidien communautaire. Mais il
importe bien davantage de comprendre ce qu’elle
est.
Contrairement à la
vie religieuse monastique, présente dans presque
toutes les traditions religieuses ou
spirituelles connues, la vie religieuse
apostolique est propre au christianisme. Il
n’existe rien d’analogue en dehors de lui. Les
religions en général prescrivent à chacun
d’aider son prochain à la mesure de ses moyens,
mais seul le christianisme a engendré un mode de
vie tel que, en prononçant des vœux perpétuels
qui engagent intégralement sa vie à l’exclusion
de tout autre projet comme la famille ou la
carrière, une personne se consacre à l’amour de
Dieu et exprime cet amour en se donnant
totalement à son prochain.
Le
christianisme se veut la poursuite de la vie de
Jésus, qui est venu donner sa vie pour sauver le
monde et inaugurer le règne de Dieu « sur la
terre comme au ciel ». Son originalité,
pourrait-on dire, consiste à unir dans le même
élan les deux grands commandements de la loi
juive : aime Dieu de tout ton être, aime ton
prochain comme toi-même, non pour faire le bien
dans une perspective humanitaire, mais pour
œuvrer à l’accomplissement du dessein de Dieu en
Jésus. «Dieu a tellement aimé le monde qu'il a
donné son Fils unique», afin que tous aient la
vie éternelle (voir Jn 3,15-16).*
La vie religieuse
apostolique est ainsi une forme originale de vie
chrétienne radicalement centrée sur l’avènement
du royaume de Dieu, et non la version chrétienne
d’un phénomène religieux plus large de
dépassement de soi. (Par ailleurs, la forme
chrétienne du monachisme est chrétienne en tant
que le désir de contribuer au projet
sotériologique de Jésus réside au cœur de la vie
de prière des moines et
moniales. Mais ce n’est pas notre
sujet.)
Pour
comprendre la vie religieuse apostolique, il
faut se tourner vers le Nouveau Testament. Elle
est une manière de suivre Jésus. Tous les
disciples de Jésus sont appelés à participer
d’une manière ou d’une autre à sa mission, qui
est de transfigurer en Dieu l’humanité et
l’ensemble de la création. Avant Pâques, les
disciples ne sont pas tous pareils. Ainsi,
Marthe, Marie et leur frère Lazare forment à
Béthanie une famille unie, amie de Jésus (Lc
10,38-42; Jn 11,5). Zachée est un collecteur
d’impôts qui se met à la suite de Jésus en
décidant d’exercer son activité avec justice et
générosité (Lc 19,2-9); de même, on le suppose,
pour l’officier royal de Capharnaüm (Jn
4,46-54). Mais Jésus est suivi de près par un
petit groupe de femmes et d’hommes (Lc 8,1-3).
C’est eux et elles qu’il appelle à tout quitter, maison,
famille, biens, travail, pour être avec lui, le
suivre sur les routes, annoncer la bonne
nouvelle à toute heure, en paroles et en actes,
sans avoir toujours le temps de manger (Mc 6,31). Ils
font auprès de lui l’apprentissage nécessaire
pour être ses envoyés et, comme lui, enseigner,
guérir, libérer et donner la vie (Lc 10,1-11; Mc
6,7-13). Après la Résurrection, ils vont marcher
sur ses traces et poursuivre sa mission jusqu’à
y laisser leur vie (Mt 28,16-20; Jn 20, 21; Ac
1,7-8.12-14; Mc 16,14-18; Lc 24, 36-49).
Le nom de certains
membres de ce petit groupe nous est connu :
Marie de Magdala, Simon Pierre, Suzanne,
Jacques, Jean, de même que d’autres membres
arrivés plus tard qui furent assimilés à ce
groupe, tels Paul et Barnabé. Nous trouvons là
le premier modèle biblique de vie religieuse
apostolique.
On peut relever,
dans les textes, certaines des caractéristiques
de ce mode de vie appris de Jésus lui-même et
conservé après sa mort et sa résurrection, pour
en discerner plus clairement les contours
théologiques. Il est intéressant de comparer ces
caractéristiques avec celles d’autres manières
de suivre Jésus, afin de faire ressortir la
spécificité de la vie religieuse apostolique (et
non sa supériorité).
Jésus n’a pas
proposé cette vie à tout le monde. Jean le
Baptiste est resté dans le désert; les
bien-aimés Marthe, Marie et Lazare ont poursuivi
leur vie familiale à Béthanie; une fois guéri,
le possédé de Gérasa (Lc 8, 26-39) a été renvoyé
témoigner chez les siens, ceux-là mêmes qui,
apeurés, demandaient à Jésus de s’en aller.
Parmi ceux à qui Jésus a offert de le suivre, le
jeune homme riche a refusé (Mt 19,16-22); un
autre homme a accepté, mais a fini par trahir
Jésus en voulant faire échouer son projet.
Il existe bien des
manières d’être disciple, ne l’oublions pas, et
aucune n’est supérieure à l’autre (le célibat
n’est pas meilleur que le couple et la famille,
la vie monastique que la vie apostolique, l’état
laïque que le sacerdoce). Seules l’estime
mutuelle, la complémentarité et la collaboration
entre les disciples appelés à suivre Jésus de
mille et une manières vont permettre à l’Église
d’être et de faire ce qui est attendu d’elle
pour servir et sauver ce monde que Dieu a tant
aimé.
Mais ce qui nous
intéresse ici, c’est le mode de vie de Jésus,
qui est devenu celui de son petit groupe de
compagnons tandis qu’ils parcouraient les routes
et l’est demeuré après son départ, car c’est le
modèle dont s’inspirent aujourd’hui
les
religieuses qui consacrent leur vie au ministère
apostolique.
Jésus a inauguré son
ministère par une retraite de quarante jours au
désert, durant laquelle il a renoncé à Satan et
embrassé la vocation messianique voulue par
Dieu. Rentré du désert (où il retournait de
temps en temps chercher du réconfort dans la
prière), il a entrepris un ministère ardu,
constamment tourné vers les besoins des foules
qui se pressaient autour de lui en attente de
nourriture, de guérison, de parole, de pardon
des péchés et même de vie éternelle. Jésus et
son petit groupe tentaient d’aller se reposer à
l’écart, mais les gens les suivaient et Jésus,
pris de pitié «parce qu'ils ressemblaient à un
troupeau sans berger», se prodiguait à eux (Mc
6, 30-56).
Jésus observait le
sabbat (Mt 13, 54; Mc 6, 2; Lc 4,16; Jn 6, 59)
et montait à Jérusalem pour les grandes fêtes
(Jn 2,13; 5, 1; 10, 22; 12,12). Il connaissait
l’Écriture et la citait souvent, dans des
réparties incisives. Les psaumes lui venaient
spontanément aux lèvres, mais la joie, la peine
ou la douleur lui ont dicté aussi des prières
plus personnelles. Il priait seul des nuits
entières ou au point du jour, s’adressant à
celui qu’il appelait «abba» (voir notamment Mc
1, 35; Lc 6,12; Mt 14, 23; Mc 6, 46). Jésus
fêtait avec ses disciples, mais également avec
ses amis. Il mangeait avec des notables
religieux, avec des riches, mais aussi avec les
pauvres, les publicains et les pécheurs, voire
avec ses ennemis. Il parlait de Dieu en termes
simples et ses paraboles, puisées dans la vie
courante, mettaient en scène des gens du peuple.
Son ministère s’adressait à ses compatriotes
d’abord, mais non exclusivement (Jn 4, 46-54; Mt
15, 21-28). En somme, il avait choisi une vie à
la fois de prière et d’action : prière
personnelle et prière communautaire
(liturgique); action prenant la forme d’un
ministère incessant, public, destiné à tous,
juifs ou non-juifs, en règle ou non avec le
pouvoir religieux, hommes ou femmes.
Jésus était un
ministre itinérant. Il n’appartenait à aucune
des communautés monastiques qui existaient dans
le judaïsme de son époque (on étudie d’ailleurs
l’hypothèse qu’il ait séjourné dans l’une
d’elles avant d’entreprendre sa vie publique).
En mouvement entre les villes d’Israël où
l’amenait sa mission (Mc 1, 38-39), il n’a pas
voulu se fixer, avoir une maison à lui,
organisée à sa guise. À la fin de la journée
aucun foyer ne l’attendait, aucune communauté
stable, ni surtout cloîtrée, avec horaire de
prière et de travail assurant une régularité,
aucun repas, aucune garantie de solitude ou de
silence. Contrairement aux oiseaux qui ont un
nid, aux renards qui ont une tanière, il n’avait
pas une pierre où poser sa tête (Mt 8, 20).
Les personnes qu’il
a appelées à partager cette vie étaient placées
devant le même choix: quitter maison,
gagne-pain, carrière, biens, famille et amis
pour partager sa vie itinérante (voir par
exemple Mc 1, 16-20; Mt 19, 27-29). Lorsqu’il a
commencé à les envoyer à leur tour accomplir
eux-mêmes sa mission, l’itinérance faisait
explicitement partie du mandat : « Ne prenez
rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain,
ni argent; n'ayez pas chacun deux tuniques »; ne
vous demandez pas où vous habiterez, demeurez là
où on vous accueille, mangez ce qu’on vous sert
et travaillez gratuitement, car vous avez reçu
gratuitement (Lc 9, 2-6 et par.). Ce n’était pas
une vocation pour tout le monde ni pour le plus
grand nombre. Mais pour ceux qui y étaient
appelés, elle consistait à imiter étroitement le
mode de vie de Jésus.
Jésus et ses
compagnons de route n’avaient pas de revenus
stables car aucun n’occupait d’emploi rémunéré.
Jésus ne leur avait-il pas demandé d’abandonner
ce qu’ils faisaient auparavant et même de se
dépouiller de leurs biens? De toute évidence ils
partageaient tout, avaient une bourse commune
(Jn 13, 29) et ne possédaient rien en propre.
Ils étaient vraisemblablement soutenus par des
sympathisants et invités à manger chez les gens.
En tout cas l’Évangile ne les montre pas dans la
misère ou occupés par l’argent, qu’il s’agisse
d’en gagner ou de le dépenser. Mais ils
n’avaient, à coup sûr, rien d’une entreprise à
but lucratif.
Célibataire, Jésus
s’est fait « eunuque pour le royaume des cieux »
(Mt 19, 10-12). Ayant quitté sa famille, il a
résisté aux tentatives de ses proches pour le
faire revenir de gré ou de force (Mc 3, 21). Il
ne s’est pas marié (mais il avait des amies
proches), n’a pas fondé de famille (mais il
aimait la sienne et se mêlait à celle des
autres), n’a pas eu d’enfants (mais on voit
qu’il aimait les enfants).
Jésus ne portait ni
vêtements ni insignes distinctifs. Contrairement
au Baptiste, il n’était pas vêtu en prophète ou
en ascète; et contrairement à l’élite
sacerdotale de Jérusalem, il n’était pas vêtu en
prêtre ou en dignitaire. Il ne semble pas que la
petite troupe ait jamais eu l’air suspect ou
incorrect chez les pauvres ou aux banquets des
riches, et personne dans l’Évangile ne passe de
remarques sur son apparence (mais on reproche à
Jésus d’aimer la bonne chère : voir Mt 11, 19).
Jésus avait sur les
marques de statut des opinions bien arrêtées.
Certes, en Mt 23, 1-12, le Jésus historique vise
les scribes et les pharisiens de son temps,
tandis que l’évangéliste pense aux autorités
juives qu’il connaît; mais ce passage concerne
également la communauté judéo-chrétienne de
Matthieu et ses chefs. Assez rudement, Jésus met
ses disciples et la foule en garde contre les
signes religieux ostentatoires. Il blâme les
scribes et les pharisiens d’élargir leurs
phylactères et d’allonger leurs franges pour
être salués respectueusement sur les places
publiques et se faire appeler rabbi, père ou
docteur; il leur reproche de s’exhiber en train
de prier ou de jeûner afin de faire admirer leur
piété (voir Mt 6, 5); il les désapprouve de
prendre les premiers sièges à la synagogue, le
premier divan dans les dîners : il faut choisir
la dernière place (Lc 14,10), insiste-t-il, par
solidarité avec les pauvres et les pécheurs.
Jésus ne dit rien de
la manière dont les disciples doivent vivre aux
yeux du monde compte tenu de leur âge et de leur
culture. Il oppose simplement la sincérité à
l’hypocrisie, l’humilité à l’orgueil, la
simplicité à la vanité. Tous les disciples sont
appelés à la prière personnelle et à la prière
liturgique, à l’étude de l’Écriture, au service
de leur prochain, à un mode de vie simple et à
l’humilité dans leurs relations, invités à
éviter l’exclusion et à pratiquer la générosité.
Dans sa propre vie,
Jésus a donné une place et une expression
particulières à ces éléments, et il a voulu
rassembler autour de lui des femmes et des
hommes qu’il a initiés à ce modèle. À travers
les âges, divers groupes se sont sentis appelés
à le vivre aussi, intérieurement et en esprit,
mais également pour le traduire en réalité
historique. Il y a toujours eu dans l’Église des
membres désireux de suivre Jésus dans cette
voie : au premier petit groupe de disciples ont
succédé les vierges consacrés des deux sexes
mêlés aux premières communautés chrétiennes, les
ordres mendiants du Moyen Âge, les congrégations
apostoliques d’hommes et de femmes des temps
modernes,
les religieuses qui consacrent leur vie au
ministère apostolique d’aujourd’hui.
Les éléments
principaux de ce modèle viennent de la vie de
Jésus lui-même tel qu’on le voit avant Pâques.
La personne qui y adhère se consacre à Dieu
totalement et définitivement en renonçant à tout
autre projet de vie important (vœux perpétuels);
allie intimement une vie contemplative nourrie
de prière personnelle et de prière communautaire
à un engagement enthousiaste dans un ministère
public à plein temps au service du royaume de
Dieu; vit la communauté dans la mission (plutôt
que dans le partage de lieux de vie immuables);
renonce, par ce choix, à fonder une famille et
un foyer (célibat consacré), accepte de ne rien
posséder et de vivre dans l’interdépendance
(pauvreté évangélique) et consacre tout son
temps à son ministère (obéissance prophétique
dans la mission). Dans le cas des sœurs en
particulier, par la volonté des autorités
ecclésiastiques, il est arrivé qu’en outre la
vie religieuse s’accompagne de règles comme la
clôture monastique, de titres et de vêtements
spéciaux, de façons précises de prier, manger et
travailler en communauté, mais rien de cela ne
lui est inhérent ou nécessaire.
Il suffit de
regarder vivre les religieuses
qui consacrent leur vie au
ministère apostolique aux
États-Unis aujourd’hui pour se rendre compte
qu’elles ont choisi et mis au cœur de leur
engagement le modèle de vie auquel Jésus a
appelé le petit groupe de disciples qui a
parcouru les routes avec lui. Elles ont
parfaitement conscience de la difficulté de
vivre l’idéal évangélique dans le cadre du
« premier monde ». Et, dans une culture saturée
de sexualité où les relations humaines sont
banalisées et l’infidélité omniprésente, le défi
d’attirer les femmes vers le célibat consacré
perpétuel et de les préparer à le vivre avec foi
et fécondité est colossal.
Le rôle de l’argent
a beaucoup évolué depuis le temps de Jésus.
Comment assurer notre subsistance, prendre en
charge les nouvelles sœurs et celles qui
prennent de l’âge, continuer d’exercer librement
notre ministère comme Jésus nous l’a prescrit :
voilà un problème énorme et non résolu, même si
nous avons fait beaucoup de progrès à cet égard
depuis quatre décennies. Les religieuses sont
très attachées, en général, au caractère
égalitaire, non autoritaire et collégial des
rapports d’autorité et d’obéissance instaurés
par Jésus au sein de son petit groupe de
disciples, mais nous vivons et servons au sein
d’une Église pétrifiée dans sa hiérarchie, qui
fonctionne comme une monarchie de droit divin
dans laquelle l’autorité, confondue avec la
coercition, appartient aux hommes. La vie dans
une culture urbaine du premier monde ne favorise
pas la souplesse et la mobilité dont une
communauté a besoin pour la mission et ne
facilite pas le partage spirituel. De plus en
plus les célébrations liturgiques sont
déprimantes, quand elles existent. Le soutien
matériel ou moral de l’Église est rare (au
mieux), sauf de la part d’autres communautés
religieuses et de laïcs.
Dans tout cela, les
religieuses discernent leur appel, la vie vers
laquelle elles tendent. Elles ne savent
peut-être pas toujours comment faire, mais la
plupart d’entre elles disent très clairement que
la solution ne consiste pas à dénaturer leur
vie. Jamais Jésus n’a promis à ses disciples
sécurité, approbation, certitude ou confort. Ce
qu’il a promis, c’est que ceux qui auront laissé
« maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou
champs »à cause de lui et à cause de l'Évangile
recevront « au centuple maintenant, en ce
temps-ci, maisons, frères, sœurs, mères, enfants
et champs, avec des persécutions, et dans le
monde à venir la vie éternelle » (Mc 10, 29-30).
Les sœurs qui ont
persévéré parmi les épreuves de la réforme
post-conciliaire sont soutenues par leur
expérience intérieure, mystérieuse mais
palpable, du centuple promis. Elles ne
souhaitent certes pas la persécution, surtout en
ce moment… Mais elles croient à la vie
éternelle, qui est déjà leur « en ce temps-ci »
et qui les attend en plénitude « dans le monde à
venir ». Pour elles, la vie éternelle porte un
Nom.
National
Catholic Reporter, 11 septembre 2009
http://ncronline.org/news/discerning-ministerial-religious-life-today
Traduction : Johanne Archambault
Sandra M.
Schneiders, religieuse de la Congrégation des
Sœurs servantes du Cœur immaculé de Marie de
Monroe, Michigan, est professeur en Études
néotestamentaires et Spiritualité chrétienne à
la faculté de théologie jésuite de l’université
de la Californie à Berkeley.Deux autres textes
de Sandra Schneiders ont été publiés
précédemment sur NCRonline.org :
* La
version française des textes du Nouveau
Testament provient du portail
www.interbible.org évangiles de l’ACÉBAC (NDLT).
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