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Vie religieuse et ministère apostolique aujourd’hui :
qu’est-ce qu’une religieuse ?

Sandra M. Schneiders

 

 

 

Le 22 décembre 2008, le Cardinal Franc Rodé, préfet de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique, déclenchait une enquête sur la qualité de la vie des religieuses aux États-Unis par un décret qui nommait Mère Mary Clare Millea visiteuse apostolique des principaux Instituts religieux de femmes aux États-Unis. Le 20 février 2009, le Cardinal Levada (un Américain), préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, déclenchait une enquête parallèle sur les positions doctrinales des Supérieures membres de la LCWR (Leadership Conference of Women Religious), qui représente plus de 80% de ces Instituts. Par contre nulle enquête sur le clergé américain, ni sur les religieux… ni sur les moniales. Vu la nostalgie du Concile de Trente au Vatican, ces enquêtes font peur. Voilà pourquoi le Réseau Culture et Foi vous présente la traduction d’un article de sœur Schneiders qui place magistralement en perspective les options ministérielles des religieuses américaines et le caractère inacceptable du retour vers le passé qu'on voudra sans doute leur imposer.

L’inquiétude et l’agitation causées par l’enquête du Vatican sur les religieuses américaines ont fait surgir, en divers termes, une question à laquelle on apporte parfois des « réponses » dogmatiques sans connaître la vie religieuse par une expérience personnelle ou par des travaux d'étude et de recherche. Sur un sujet de cette importance, une information inexacte ne rend pas service aux religieuses ni aux nombreux laïcs, amis, collègues ou relations, qui s’inquiètent pour elles.

La question porte, au fond, sur ce qui fait l’essence de la vie religieuse. Elle cible en général trois aspects du mode de vie religieux : le port de l’habit (à la fois uniforme et vêtement culturellement distinctif); la vie commune en un lieu dont les membres de la communauté ne sortent que par nécessité et où ils sont seuls autorisés à pénétrer (la clôture monastique); la soumission à un horaire quotidien qui prévoit que soient vécus en commun les repas, le travail et spécialement la récitation orale, plusieurs fois par jour, de textes et prières imposés, tels l’office divin et les litanies.

«Ces trois éléments sont-ils essentiels à la vie religieuse catholique?», c’est la question. En un mot, la réponse est non. Mais il convient de l’expliciter, par un retour sur l’histoire, l’Écriture et la théologie.

Brève histoire de la vie religieuse

L’habit, la clôture, l'horaire quotidien communautaire ne sont pas des traits caractéristiques (ni, a fortiori, des traits essentiels) de la vie religieuse, ce sont des modalités de l’une de ses formes, le monachisme. Il faut savoir que presque toutes les traditions spirituelles ou religieuses qui ont laissé des traces écrites dans le monde au cours de l’histoire comportent une forme quelconque de vie monastique, et que celle-ci a existé des milliers d’années avant le christianisme. L’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme, le judaïsme (on pense aux thérapeutes), certaines traditions philosophiques et religieuses grecques classiques, l’islam (avec le soufisme), tous comportent une forme de monachisme, et de même le protestantisme, l’anglicanisme et les religions orthodoxes, ainsi que certains mouvements chrétiens œcuméniques, à l’instar du catholicisme.

Dans toutes les formes de monachisme, des éléments comme le costume (tunique jaune orangé, voile et scapulaire, robe des derviches, crâne rasé), la clôture (vie retirée dans un couvent, un monastère), l'horaire quotidien communautaire (récitation chantée de sutras, psaumes, prières, avec repas et travail en commun) et certaines pratiques spirituelles (méditation et prière, pauvreté, ascèse, célibat) soutiennent la progression des moines et moniales vers un état (appelé, suivant les traditions, illumination, nirvana, sanctification, contemplation, union mystique avec Dieu, retour à l’Un…) dont l’atteinte est censée supposer le retrait du monde et la fidélité à des observances spirituelles et religieuses.

Pour ce qui est de la chrétienté, le monachisme s’est développé aux quatrième et cinquième siècles de notre ère dans la tradition orientale (avec Pacôme en Égypte, Basile en Asie mineure, Cassien en Gaule) et au sixième siècle en Occident, avec Benoît de Nursie (480-547). Ce dernier a rédigé, probablement entre 530 et 560, la règle qui porte son nom et dont sont inspirées la plupart des fondations monastiques chrétiennes d’Occident. Mais il avait existé auparavant d’autres formes, non monastiques, de vie religieuse (par exemple femmes et hommes ayant fait vœu de virginité et demeurant au sein des premières communautés chrétiennes; ermites retirés dans la solitude du désert).

Une fois établi dans la chrétienté occidentale, le monachisme y devient, du sixième au seizième siècle, la forme de vie religieuse la plus répandue, mais non la seule : le Moyen Âge voit en effet naître les ordres de religieux chevaliers et hospitaliers, puis les ordres mendiants. Ce ne sont pas des ordres monastiques au sens strict, puisque leurs membres sont appelés à parcourir les routes (et les mers) pour accomplir ce que nous appellerions aujourd’hui leur apostolat ou leur ministère, donc à franchir la clôture monastique pour annoncer l’amour de Dieu par le service du prochain.

La stabilité monastique, nécessitée et manifestée par la clôture et les heures, perd alors de son caractère absolu car il faut laisser templiers, franciscains et autres nouveaux religieux courir le monde pour soigner les malades, protéger les pèlerins, enseigner dans les nouvelles universités, conseiller les rois et tout le peuple de Dieu, évangéliser les villes et les campagnes, combattre l’hérésie, convertir les «païens» et ainsi de suite.

Le plus grand changement par rapport au modèle monastique suit, à partir du seizième siècle, l’apparition de groupements masculins de religieux réguliers voués à l’action, comme la Compagnie de Jésus et (plus tard) la Congrégation du Très Saint Rédempteur. Ce sont les jésuites qui posent le geste le plus décisif, en renonçant à se réunir plusieurs fois par jour pour chanter l’office divin parce que cette pratique n’est pas compatible avec leur mission apostolique. Et déjà, au sein du clergé régulier, on a commencé à substituer à l’habit religieux traditionnel un costume simplifié voire une tenue laïque, ou à ne porter l’habit qu’à l’intérieur des murs. On délaisse aussi le monastère et la clôture, au profit de résidences entre lesquelles les religieux vont et viennent, se fixant pour un temps en fonction du ministère qui leur est confié.

À la même époque, les femmes ressentent avec force un appel à participer, comme les hommes, à l’expansion de la mission de l’Église en Europe, en Extrême Orient et dans le Nouveau Monde. Mais les efforts de quelques hommes et femmes désireux de fonder des communautés féminines apostoliques sont mis en échec par la bulle « Pericoloso » du pape Boniface VIII (1298), confirmée par le concile de Trente: l’ordre est formel, toutes les religieuses doivent rester dans le cloître sous peine d’excommunication. Autrement dit la vie monastique est la seule forme légitime de vie religieuse pour les femmes selon l’Église.

L’idée que les femmes ont besoin d’une tutelle masculine (tutelle du père, du mari ou d’un homme d’Église), ne doivent pas paraître seules ni agir en public, ne peuvent s’occuper de questions d’argent sans supervision, et sont même inaptes à la vie spirituelle sans un directeur de conscience est présentée, avec le renfort de la théologie, comme la volonté de Dieu à l’égard du sexe faible: il leur faut une protection physique, sociale et spirituelle, pour leur bien et pour celui des hommes qui pourraient s’égarer à leur contact.

Mais cette volonté patriarcale de mainmise était simplement une forme « baptisée » d’oppression fondée sur le sexe, explicable dans le contexte culturel du Moyen Âge et vouée à disparaître au fil de l’histoire. Or les traces de cette misogynie subsistent, et sans doute ne sont-elles nulle part plus visibles, en Occident, qu’au sein de l’Église catholique. En tout cas bien des gens ont interprété dans ce sens l’enquête en cours auprès des communautés religieuses féminines américaines non cloîtrées.

La règle de la clôture va figer le développement de communautés religieuses apostoliques féminines, sans l’empêcher complètement. Certains fondateurs, comme Vincent de Paul et Louise de Marillac (Filles de la Charité) acceptent que leurs sœurs ne portent pas le nom de « religieuses » et soient ainsi libres de sortir pour s’occuper des pauvres et des malades. Dans de nombreux autres cas, illustrés par les fondations d’Angèle Mérici (Ursulines), Jeanne de Chantal et François de Sales (Visitandines), Jean-Pierre Médaille (Sœurs de saint Joseph), Mary Ward (Institute of the Blessed Virgin ou Loreto Sisters), Nano Nargle (Presentation Sisters), Catherine McAuley (Sisters of Mercy) et Mary McKillop (Sisters of St. Joseph of the Sacred Heart), les sœurs vont vivre comme des religieuses et tenter d’être reconnues comme telles sans jamais renoncer au ministère auquel elles s’estiment appelées par Dieu.

Certaines de ces pionnières d’exception seront accusées d’immoralité, jetées en prison, frappées d’interdits, excommuniées même. Des ordres religieux seront supprimés (parfois pour renaître ultérieurement), d’autres se verront imposer une réorientation en même temps que la clôture. Mais, nonobstant l’opposition tenace des autorités ecclésiales, ces femmes, conscientes d’être de vraies religieuses, et aimées et acceptées à ce titre par ceux pour qui elles se dévouent, vont persister dans la vie religieuse et dans leur apostolat, à travers les obstacles.

Finalement, en 1900, par la constitution apostolique «Conditæ a Christo», Léon XIII reconnaît les instituts apostoliques non cloîtrés comme authentiquement religieux. La hiérarchie ecclésiastique n’innove en rien: elle accepte publiquement le fruit d’une évolution entamée depuis quatre cents ans, une forme de vie religieuse féminine accueillie depuis longtemps par le peuple de Dieu et par le pouvoir temporel (l’État accorde souvent aux groupements apostoliques les mêmes privilèges et exemptions qu’aux monastères) et elle admet que l’Église institutionnelle doit, de même, en reconnaître la validité.

Pour les religieuses actives, les sempiternelles discussions autour de la clôture et autres reliques monastiques (habit, heures…) aboutissent à faire de la vie religieuse un lourd amalgame. Jusqu’aux années 1950, elles mènent de front deux vies: à (presque) toutes les prescriptions monastiques, qui règlent la vie au couvent, s’ajoute le ministère individuel à plein temps. Ainsi, avant Vatican II, au fil de sa journée de dix-sept heures (lever à cinq heures, coucher à vingt-deux heures), la religieuse moderne — perdue dans les plis et bouillons de sa robe longue, de sa guimpe, de sa cornette et de son voile, telle une noble ou une paysanne du dix-septième ou dix-huitième siècle — aligne sans dérougir messe, méditation, prières en chœur, examen de conscience, bréviaire, adoration du Saint Sacrement, rosaire, chemin de Croix, lecture spirituelle prescrite, plus sa part quotidienne des travaux domestiques du couvent.

En outre, trois fois par jour, elle mange (habituellement en silence) en compagnie de ses sœurs, contribue de quelque manière à la préparation du repas ainsi qu’au nettoyage et au rangement, puis demeure avec le groupe pour une récréation d’une heure, au cours de laquelle elle peut se livrer à une activité manuelle, au reprisage, à des travaux scolaires ou à quelque tâche au profit de la paroisse ou de la communauté. Le même jour, la religieuse livre sa pleine prestation d’enseignante ou d’infirmière ou accomplit son service au sein d’une autre institution catholique. Souvent aussi, elle enseigne le catéchisme durant le week-end et donne des cours privés pour arrondir les revenus de la communauté. En somme, la religieuse d’alors porte le fardeau de la vie monastique sans bénéficier comme le moine et la moniale de périodes consacrées à la prière intime, à la lectio divina, à une vie communautaire et à des loisirs véritables, et elle assume une pleine charge apostolique sans recevoir la formation professionnelle ou les privilèges accordés au clergé.

Entre 1900, année de la reconnaissance officielle des religieuses actives, et 1950, année où Pie XII lance le processus qui va déboucher sur les transformations réalisées après Vatican II, le poids de cette double exigence augmente. De plus en plus, les religieuses doivent posséder une formation avancée, et les institutions catholiques dont le fonctionnement repose sur elles se multiplient. Au cours des années 1950, Pie XII presse les supérieures d’entamer la modernisation des communautés. Il s’agit notamment d’abolir les coutumes obsolètes, d’humaniser le mode de vie, d’améliorer la formation professionnelle et culturelle des sœurs et de réformer les pratiques contraires à leur santé ou susceptibles de les isoler du monde contemporain. Pie XII encourage spécifiquement les supérieures à modifier l’habit, non seulement démodé, mais souvent peu hygiénique, coûteux et difficile d’entretien.

C’est alors qu’aux États-Unis le Sister Formation Movement se lance dans le projet, longtemps reporté, d’offrir aux religieuses une formation intégrée — spirituelle, intellectuelle, psychologique — par l’étude de la théologie, de la philosophie et des humanités, par une formation professionnelle poussée permettant l’exercice compétent d’un ministère dans le monde actuel et par l’approfondissement et une appropriation personnelle accrue de leur spiritualité propre. Ce dernier objectif est appuyé par le House of Prayer Movement, dont les communautés de femmes sont les premières promotrices, et concorde avec les efforts des jésuites, relayés avec enthousiasme par les religieuses, pour répandre la pratique des retraites dirigées.

À Vatican II, des pères du concile, tel le cardinal Léon Suenens, appuient avec vigueur le projet de réforme des communautés religieuses féminines. Elles sont incitées à revenir aux racines bibliques et aux charismes de leur fondateur ou fondatrice (c’est-à-dire à leurs grâces particulières), souvent liés au projet apostolique et aux ministères envisagés aux origines.

Ce renouveau est censé favoriser l’engagement des religieuses dans le monde actuel. On souhaite que ces femmes modernes et instruites ne se limitent pas au soin des enfants, des malades et des mourants, mais mettent leurs dons d’exception au service du royaume de Dieu en participant activement à la vie de la société et en exerçant une influence dans toutes les sphères (sociale, économique, politique, intellectuelle, artistique) où prend forme la réalité culturelle de demain, post-moderne et mondialisée.

Les religieuses se lancent dans le processus avec énergie et détermination, comme toujours, et en quarante ans à peine parviennent à faire le pont entre leur héritage européen de l’aube des temps modernes et la réalité culturelle et ecclésiale américaine imprégnée de post-modernité. Eu égard à la lenteur de la plupart des changements qui se produisent dans l’Église, tant de rapidité ne laisse pas de surprendre et même de choquer, à l’intérieur des communautés comme à l’extérieur. Pourtant, la chute de hautes barrières (monastiques ou culturelles) laisse seulement paraître en pleine lumière une forme de vie religieuse qui se développait dans leur ombre depuis près de quatre siècles, soit la vie religieuse féminine à caractère apostolique plutôt que monastique.

À la demande du concile, presque toutes les congrégations religieuses vont tenir un chapitre (réunion officielle convoquée pour les décisions importantes) afin d’engager le processus de réforme. Elles révisent leurs constitutions (leur règle de vie) en profondeur et obtiennent en général du Vatican l’approbation du nouveau document. Traditionnellement, la règle dit d’une manière ou d’une autre que le but premier de la vie religieuse est la sanctification ou l’atteinte de la perfection par le retrait du monde et la fidélité à certaines pratiques religieuses, ce qui revient à dire : la vie monastique. Le but second, énoncé ensuite, est l’accomplissement d’un ministère apostolique, par exemple l’éducation chrétienne de la jeunesse ou le soin des mourants. Les constitutions révisées à la demande du concile présentent habituellement le but de la vie religieuse comme un tout, dans une formulation qui en intègre les divers aspects et peut ressembler à ceci: «Animées par l’amour de Jésus et sous la motion de l’Esprit Saint, les sœurs se vouent entièrement à Dieu et leur consécration s’incarne dans la promotion du Royaume de Dieu par l’exercice de ministères qui répondent aux besoins de l’Église et de la société». Suit une description de la manière dont cet apostolat ancré dans la contemplation est vécu par les sœurs, collectivement et individuellement.

Les décisions rapides prises par les sœurs à l’égard de leur tenue vestimentaire sont sans doute l’expression la plus visible, sinon la plus fondamentale, de leur volonté de renouveler la vie religieuse en profondeur. Le port de l’habit était (et demeure dans de nombreux cas) un élément de la vie monastique destiné à gommer les particularités et à combattre le désir de paraître, la vanité et l’esprit de compétition (avant le concile, jeter un regard dans un miroir ou sur une surface réfléchissante était une faute sérieuse!); ainsi les membres de la communauté peuvent-ils vivre ensemble sans attirer l’attention les uns des autres et sans se complaire en eux-mêmes, cheminer inaperçus, «cachés en Dieu avec le Christ».

Une fois les religieuses sorties du couvent et entrées dans le siècle, plus elles se mêlent à la vie, plus l’habit, par son étrangeté, produit un effet contraire au but qui lui est assigné: on se retourne sur leur passage, on leur accorde ici ou là un traitement particulier, et avec la masse des gens des relations égalitaires normales leur sont difficiles sinon impossibles. Comment pourraient-elles, ainsi accoutrées, passer inaperçues dans une épicerie, une salle de cours, un bureau!?

Les éléments les plus saisissants de la tenue traditionnelle — robes ou traînes balayant le sol, manches et coiffes monumentales — ont tôt fait de disparaître, selon le vœu du concile. Durant une période assez brève, la plupart des congrégations font essayer aux religieuses une version modifiée de leur habit qui souvent les fait apparaître (et se sentir) comme des écolières attardées. Or si Vatican II a voulu que le nouveau costume réponde à des critères d’hygiène, de pauvreté et de simplicité, il a clairement dit aussi qu'il devait être agréable à voir. Les sœurs qui travaillent à l’extérieur du couvent mettent en doute à la fois l’élégance du nouvel uniforme et l’opportunité d’un tel témoignage de mauvais goût, en milieu professionnel surtout.

En peu de temps, et non sans erreurs de jugement gênantes, la plupart des congrégations qui ont entrepris de se renouveler trouvent la manière de s’habiller simplement et de manière adaptée à leur époque ainsi qu’à la diversité des situations qu’elles vivent. Les sœurs constatent que les vêtements n’ont en eux-mêmes rien de religieux ou de séculier, de saint ou de mondain, et qu’ils reflètent simplement la personne, son attitude et son comportement. Par expérience, elles découvrent qu’en s’habillant convenablement, avec simplicité et sans affectation, comme tout le monde, elles peuvent témoigner comme elles le souhaitent de leurs sentiments d’égalité et de respect envers leurs compagnes et de leur désir sincère de s’insérer pleinement dans la culture actuelle sans céder à la tyrannie de la mode et du consumérisme.

À ce stade, malgré l’agitation parfois hystérique de quelques traditionalistes, la question de l’habit ne se pose plus guère dans les communautés. La plupart des religieuses américaines sont « en civil » et les laïcs n’y trouvent rien à redire. Personne, non plus, ne s’oppose à ce qu’une communauté ou une religieuse porte l’habit traditionnel ou un habit modifié, si tel est son désir.

L’attention souvent passionnée accordée au changement de costume a pu le faire apparaître comme l’élément principal de la réforme, mais c’est en vérité le ministère, redéfini de façon plus large et placé au centre de l’engagement religieux, affranchi enfin des contraintes monastiques, qui en constitue le noyau spirituel. Une mutation s’opère : les œuvres apostoliques d’autrefois, déléguées et chapeautées par les autorités ecclésiales et accomplies pour des catholiques dans des institutions catholiques liées à des couvents de tradition monastique, cèdent la place à des ministères plus individualisés, adaptés aux besoins, sans égard à la religion ou irréligion des personnes visées, ni à leur solvabilité ou à leur respectabilité.

Les sœurs assument la fonction d’aumônier d’hôpital ou de prison, s’initient au droit pour défendre les pauvres et les immigrants, exercent toute la gamme des professions de la santé. Elles œuvrent dans les paroisses, qui sont de plus en plus touchées par le manque de prêtres. Elles enseignent l’anglais à des jeunes et à des adultes «à risque». Elles prennent soin des personnes âgées, s’engagent dans les organisations de défense des droits et les ONG, militent pour la paix, prennent la tête de mouvements de défense des droits des femmes, siègent au conseil d’administration d’organisations sans but lucratif, s’occupent des sans-abri. Elles deviennent compétentes en accompagnement spirituel et animation de retraites, dirigent des centres de spiritualité ou y travaillent. Elles fondent des écoles spécialisées pour les enfants affligés de handicaps, se consacrent aux sidéens, aux itinérants, aux drogués et à tous les délaissés de la société ou de l’Église. Elles se font théologiennes, artistes, scientifiques, chercheuses. Le lieu où elles habitent (couvent ou monastère) ne détermine plus leur ministère, c’est plutôt leur ministère qui commence à influencer leur lieu et leur mode de vie. (Nous allons voir que c’est là un changement profondément évangélique.)

Le fait que les religieuses vivent seules, ou en communautés interreliées ou en petits groupes mobiles, en fonction de leur ministère, contribue au recul du mode de vie monastique. L’apostolat de ces religieuses s’accommode mal de la clôture et de l’horaire communautaire, qui les retiendraient longuement au couvent avec leurs sœurs, plusieurs fois par jour.

L’abandon de la routine des prières vocales en commun et de la vie dévotionnelle uniforme oblige chaque religieuse à prendre au sérieux et à assumer personnellement son engagement à une vie de prière contemplative et partagée. Sans l’appui d’une discipline et d’un contenu prédéfinis, il lui faut se construire une vie de prière suffisamment profonde et intense pour nourrir sa mission apostolique désormais plus exigeante ainsi que sa relation à Dieu, relation qui fonde cette mission et s’y exprime.

De nouvelles manières de faire communauté se développent et se substituent à l’ancienne « vie en communauté » tributaire de la proximité physique et géographique, dont on a appris qu’elle ne garantit nullement un vrai partage de la vie, ni dans les faits et gestes, ni au plan affectif.

Au bout du compte la transformation a été radicale, au sens qu’elle est allée à la racine de la vie religieuse, et extrêmement difficile. Certains problèmes n’ont pas trouvé de solution idéale, c’est sûr. Mais la plupart des congrégations qui ont suivi le mouvement et la plupart des religieuses qui ont serré les rangs durant ces décennies riches en perturbations sont persuadées que, peu importe l’ampleur des défis ou les erreurs commises pour les relever, la forme de vie religieuse qui est devenue la leur est celle à laquelle elles sont et ont été appelées depuis qu’elle est née, il y a des siècles. La fidélité évangélique à leur vocation leur commande de refuser de revenir en arrière, refuser de chercher peureusement la sécurité dans un retour au modèle monastique, refuser de céder aux dérives autoritaires externes ou internes, quelle qu’en soit l’origine.

L’exercice d’un ministère n’est plus un objectif périphérique, secondaire de la vie religieuse, une « retombée » limitée, encadrée, de l’objectif premier, monastique. Il est aujourd’hui au cœur de l’engagement des religieuses et de leur compréhension d’elles-mêmes. Le premier et le deuxième commandement de la charité ne font plus qu’un pour elles. Le projet d’aimer Dieu et celui de servir le peuple de Dieu avec amour ont cessé d’être des objectifs concurrents qui se disputent leur temps et leur énergie. Ils sont les deux temps d’une respiration, la pulsation d’une vie religieuse à Dieu par la profession religieuse et donnée à chaque minute, au long d’un ministère qui ne s’accomplit pas seulement en prière et en pensée ni même par le service commandé au sein d’institutions catholiques.

Le ministère apostolique selon l’Écriture et la théologie

Il importe, sans doute, de prendre conscience de ce que n’est pas la vie religieuse apostolique : ce n’est pas la vie monastique, ni une combinaison de la vie monastique et de services délégués par les autorités ecclésiales aux personnes qui l’ont embrassée. Il n’importe pas moins de cerner ce qui, en conséquence, ne lui est pas essentiel: les attributs monastiques, en particulier l’habit, la clôture et l’horaire quotidien communautaire. Mais il importe bien davantage de comprendre ce qu’elle est.

Contrairement à la vie religieuse monastique, présente dans presque toutes les traditions religieuses ou spirituelles connues, la vie religieuse apostolique est propre au christianisme. Il n’existe rien d’analogue en dehors de lui. Les religions en général prescrivent à chacun d’aider son prochain à la mesure de ses moyens, mais seul le christianisme a engendré un mode de vie tel que, en prononçant des vœux perpétuels qui engagent intégralement sa vie à l’exclusion de tout autre projet comme la famille ou la carrière, une personne se consacre à l’amour de Dieu et exprime cet amour en se donnant totalement à son prochain.

Le christianisme se veut la poursuite de la vie de Jésus, qui est venu donner sa vie pour sauver le monde et inaugurer le règne de Dieu « sur la terre comme au ciel ». Son originalité, pourrait-on dire, consiste à unir dans le même élan les deux grands commandements de la loi juive : aime Dieu de tout ton être, aime ton prochain comme toi-même, non pour faire le bien dans une perspective humanitaire, mais pour œuvrer à l’accomplissement du dessein de Dieu en Jésus. «Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique», afin que tous aient la vie éternelle (voir Jn 3,15-16).*

La vie religieuse apostolique est ainsi une forme originale de vie chrétienne radicalement centrée sur l’avènement du royaume de Dieu, et non la version chrétienne d’un phénomène religieux plus large de dépassement de soi. (Par ailleurs, la forme chrétienne du monachisme est chrétienne en tant que le désir de contribuer au projet sotériologique de Jésus réside au cœur de la vie de prière des moines et moniales. Mais ce n’est pas notre sujet.)

Pour comprendre la vie religieuse apostolique, il faut se tourner vers le Nouveau Testament. Elle est une manière de suivre Jésus. Tous les disciples de Jésus sont appelés à participer d’une manière ou d’une autre à sa mission, qui est de transfigurer en Dieu l’humanité et l’ensemble de la création. Avant Pâques, les disciples ne sont pas tous pareils. Ainsi, Marthe, Marie et leur frère Lazare forment à Béthanie une famille unie, amie de Jésus (Lc 10,38-42; Jn 11,5). Zachée est un collecteur d’impôts qui se met à la suite de Jésus en décidant d’exercer son activité avec justice et générosité (Lc 19,2-9); de même, on le suppose, pour l’officier royal de Capharnaüm (Jn 4,46-54). Mais Jésus est suivi de près par un petit groupe de femmes et d’hommes (Lc 8,1-3). C’est eux et elles qu’il appelle à tout quitter, maison, famille, biens, travail, pour être avec lui, le suivre sur les routes, annoncer la bonne nouvelle à toute heure, en paroles et en actes, sans avoir toujours le temps de manger (Mc 6,31). Ils font auprès de lui l’apprentissage nécessaire pour être ses envoyés et, comme lui, enseigner, guérir, libérer et donner la vie (Lc 10,1-11; Mc 6,7-13). Après la Résurrection, ils vont marcher sur ses traces et poursuivre sa mission jusqu’à y laisser leur vie (Mt 28,16-20; Jn 20, 21; Ac 1,7-8.12-14; Mc 16,14-18; Lc 24, 36-49). Le nom de certains membres de ce petit groupe nous est connu : Marie de Magdala, Simon Pierre, Suzanne, Jacques, Jean, de même que d’autres membres arrivés plus tard qui furent assimilés à ce groupe, tels Paul et Barnabé. Nous trouvons là le premier modèle biblique de vie religieuse apostolique.

On peut relever, dans les textes, certaines des caractéristiques de  ce mode de vie appris de Jésus lui-même et conservé après sa mort et sa résurrection, pour en discerner plus clairement les contours théologiques. Il est intéressant de comparer ces caractéristiques avec celles d’autres manières de suivre Jésus, afin de faire ressortir la spécificité de la vie religieuse apostolique (et non sa supériorité).

Jésus n’a pas proposé cette vie à tout le monde. Jean le Baptiste est resté dans le désert; les bien-aimés Marthe, Marie et Lazare ont poursuivi leur vie familiale à Béthanie; une fois guéri, le possédé de Gérasa (Lc 8, 26-39) a été renvoyé témoigner chez les siens, ceux-là mêmes qui, apeurés, demandaient à Jésus de s’en aller. Parmi ceux à qui Jésus a offert de le suivre, le jeune homme riche a refusé (Mt 19,16-22); un autre homme a accepté, mais a fini par trahir Jésus en voulant faire échouer son projet.

Il existe bien des manières d’être disciple, ne l’oublions pas, et aucune n’est supérieure à l’autre (le célibat n’est pas meilleur que le couple et la famille, la vie monastique que la vie apostolique, l’état laïque que le sacerdoce). Seules l’estime mutuelle, la complémentarité et la collaboration entre les disciples appelés à suivre Jésus de mille et une manières vont permettre à l’Église d’être et de faire ce qui est attendu d’elle pour servir et sauver ce monde que Dieu a tant aimé.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est le mode de vie de Jésus, qui est devenu celui de son petit groupe de compagnons tandis qu’ils parcouraient les routes et l’est demeuré après son départ, car c’est le modèle dont s’inspirent aujourd’hui les religieuses qui consacrent leur vie au ministère apostolique.

Jésus a inauguré son ministère par une retraite de quarante jours au désert, durant laquelle il a renoncé à Satan et embrassé la vocation messianique voulue par Dieu. Rentré du désert (où il retournait de temps en temps chercher du réconfort dans la prière), il a entrepris un ministère ardu, constamment tourné vers les  besoins des foules qui se pressaient autour de lui en attente de nourriture, de guérison, de parole, de pardon des péchés et même de vie éternelle. Jésus et son petit groupe tentaient d’aller se reposer à l’écart, mais les gens les suivaient et Jésus, pris de pitié «parce qu'ils ressemblaient à un troupeau sans berger», se prodiguait à eux (Mc 6, 30-56).

Jésus observait le sabbat (Mt 13, 54; Mc 6, 2; Lc 4,16; Jn 6, 59) et montait à Jérusalem pour les grandes fêtes (Jn 2,13; 5, 1; 10, 22; 12,12). Il connaissait l’Écriture et la citait souvent, dans des réparties incisives. Les psaumes lui venaient spontanément aux lèvres, mais la joie, la peine ou la douleur lui ont dicté aussi des prières plus personnelles. Il priait seul des nuits entières ou au point du jour, s’adressant à celui qu’il appelait «abba» (voir notamment Mc 1, 35; Lc 6,12; Mt 14, 23; Mc 6, 46). Jésus fêtait avec ses disciples, mais également avec ses amis. Il mangeait avec des notables religieux, avec des riches, mais aussi avec les pauvres, les publicains et les pécheurs, voire avec ses ennemis. Il parlait de Dieu en termes simples et ses paraboles, puisées dans la vie courante, mettaient en scène des gens du peuple. Son ministère s’adressait à ses compatriotes d’abord, mais non exclusivement (Jn 4, 46-54; Mt 15, 21-28). En somme, il avait choisi une vie à la fois de prière et d’action : prière personnelle et prière communautaire (liturgique); action prenant la forme d’un ministère incessant, public, destiné à tous, juifs ou non-juifs, en règle ou non avec le pouvoir religieux, hommes ou femmes.

Jésus était un ministre itinérant. Il n’appartenait à aucune des communautés monastiques qui existaient dans le judaïsme de son époque (on étudie d’ailleurs l’hypothèse qu’il ait séjourné dans l’une d’elles avant d’entreprendre sa vie publique). En mouvement entre les villes d’Israël où l’amenait sa mission (Mc 1, 38-39), il n’a pas voulu se fixer, avoir une maison à lui, organisée à sa guise. À la fin de la journée aucun foyer ne l’attendait, aucune communauté stable, ni surtout cloîtrée, avec horaire de prière et de travail assurant une régularité, aucun repas, aucune garantie de solitude ou de silence. Contrairement aux oiseaux qui ont un nid, aux renards qui ont une tanière, il n’avait pas une pierre où poser sa tête (Mt 8, 20).

Les personnes qu’il a appelées à partager cette vie étaient placées devant le même choix: quitter maison, gagne-pain, carrière, biens, famille et amis pour partager sa vie itinérante (voir par exemple Mc 1, 16-20; Mt 19, 27-29). Lorsqu’il a commencé à les envoyer à leur tour accomplir eux-mêmes sa mission, l’itinérance faisait explicitement partie du mandat : « Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent; n'ayez pas chacun deux tuniques »; ne vous demandez pas où vous habiterez, demeurez là où on vous accueille, mangez ce qu’on vous sert et travaillez gratuitement, car vous avez reçu gratuitement (Lc 9, 2-6 et par.). Ce n’était pas une vocation pour tout le monde ni pour le plus grand nombre. Mais pour ceux qui y étaient appelés, elle consistait à imiter étroitement le mode de vie de Jésus.

Jésus et ses compagnons de route n’avaient pas de revenus stables car aucun n’occupait d’emploi rémunéré. Jésus ne leur avait-il pas demandé d’abandonner ce qu’ils faisaient auparavant et même de se dépouiller de leurs biens? De toute évidence ils partageaient tout, avaient une bourse commune (Jn 13, 29) et ne possédaient rien en propre. Ils étaient vraisemblablement soutenus par des sympathisants et invités à manger chez les gens. En tout cas l’Évangile ne les montre pas dans la misère ou occupés par l’argent, qu’il s’agisse d’en gagner ou de le dépenser. Mais ils n’avaient, à coup sûr, rien d’une entreprise à but lucratif.

Célibataire, Jésus s’est fait « eunuque pour le royaume des cieux » (Mt 19, 10-12). Ayant quitté sa famille, il a résisté aux tentatives de ses proches pour le faire revenir de gré ou de force (Mc 3, 21). Il ne s’est pas marié (mais il avait des amies proches), n’a pas fondé de famille (mais il aimait la sienne et se mêlait à celle des autres), n’a pas eu d’enfants (mais on voit qu’il aimait les enfants).

Jésus ne portait ni vêtements ni insignes distinctifs. Contrairement au Baptiste, il n’était pas vêtu en prophète ou en ascète; et contrairement à l’élite sacerdotale de Jérusalem, il n’était pas vêtu en prêtre ou en dignitaire. Il ne semble pas que la petite troupe ait jamais eu l’air suspect ou incorrect chez les pauvres ou aux banquets des riches, et personne dans l’Évangile ne passe de remarques sur son apparence (mais on reproche à Jésus d’aimer la bonne chère : voir Mt 11, 19).

Jésus avait sur les marques de statut des opinions bien arrêtées. Certes, en Mt 23, 1-12, le Jésus historique vise les scribes et les pharisiens de son temps, tandis que l’évangéliste pense aux autorités juives qu’il connaît; mais ce passage concerne également la communauté judéo-chrétienne de Matthieu et ses chefs. Assez rudement, Jésus met ses disciples et la foule en garde contre les signes religieux ostentatoires. Il blâme les scribes et les pharisiens d’élargir leurs phylactères et d’allonger leurs franges pour être salués respectueusement sur les places publiques et se faire appeler rabbi, père ou docteur; il leur reproche de s’exhiber en train de prier ou de jeûner afin de faire admirer leur piété (voir Mt 6, 5); il les désapprouve de prendre les premiers sièges à la synagogue, le premier divan dans les dîners : il faut choisir la dernière place (Lc 14,10), insiste-t-il, par solidarité avec les pauvres et les pécheurs.

Jésus ne dit rien de la manière dont les disciples doivent vivre aux yeux du monde compte tenu de leur âge et de leur culture. Il oppose simplement la sincérité à l’hypocrisie, l’humilité à l’orgueil, la simplicité à la vanité. Tous les disciples sont appelés à la prière personnelle et à la prière liturgique, à l’étude de l’Écriture, au service de leur prochain, à un mode de vie simple et à l’humilité dans leurs relations, invités à éviter l’exclusion et à pratiquer la générosité.

Dans sa propre vie, Jésus a donné une place et une expression particulières à ces éléments, et il a voulu rassembler autour de lui des femmes et des hommes qu’il a initiés à ce modèle. À travers les âges, divers groupes se sont sentis appelés à le vivre aussi, intérieurement et en esprit, mais également pour le traduire en réalité historique. Il y a toujours eu dans l’Église des membres désireux de suivre Jésus dans cette voie : au premier petit groupe de disciples ont succédé les vierges consacrés des deux sexes mêlés aux premières communautés chrétiennes, les ordres mendiants du Moyen Âge, les congrégations apostoliques d’hommes et de femmes des temps modernes, les religieuses qui consacrent leur vie au ministère apostolique d’aujourd’hui.

Les éléments principaux de ce modèle viennent de la vie de Jésus lui-même tel qu’on le voit avant Pâques. La personne qui y adhère se consacre à Dieu totalement et définitivement en renonçant à tout autre projet de vie important (vœux perpétuels); allie intimement une vie contemplative nourrie de prière personnelle et de prière communautaire à un engagement enthousiaste dans un ministère public à plein temps au service du royaume de Dieu; vit la communauté dans la mission (plutôt que dans le partage de lieux de vie immuables); renonce, par ce choix, à fonder une famille et un foyer (célibat consacré), accepte de ne rien posséder et de vivre dans l’interdépendance (pauvreté évangélique) et consacre tout son temps à son ministère (obéissance prophétique dans la mission). Dans le cas des sœurs en particulier, par la volonté des autorités ecclésiastiques, il est arrivé qu’en outre la vie religieuse s’accompagne de règles comme la clôture monastique, de titres et de vêtements spéciaux, de façons précises de prier, manger et travailler en communauté, mais rien de cela ne lui est inhérent ou nécessaire.

Il suffit de regarder vivre les religieuses qui consacrent leur vie au ministère apostolique aux États-Unis aujourd’hui pour se rendre compte qu’elles ont choisi et mis au cœur de leur engagement le modèle de vie auquel Jésus a appelé le petit groupe de disciples qui a parcouru les routes avec lui. Elles ont parfaitement conscience de la difficulté de vivre l’idéal évangélique dans le cadre du « premier monde ». Et, dans une culture saturée de sexualité où les relations humaines sont banalisées et l’infidélité omniprésente, le défi d’attirer les femmes vers le célibat consacré perpétuel et de les préparer à le vivre avec foi et fécondité est colossal.

Le rôle de l’argent a beaucoup évolué depuis le temps de Jésus. Comment assurer notre subsistance, prendre en charge les nouvelles sœurs et celles qui prennent de l’âge, continuer d’exercer librement notre ministère comme Jésus nous l’a prescrit : voilà un problème énorme et non résolu, même si nous avons fait beaucoup de progrès à cet égard depuis quatre décennies. Les religieuses sont très attachées, en général, au caractère égalitaire, non autoritaire et collégial des rapports d’autorité et d’obéissance instaurés par Jésus au sein de son petit groupe de disciples, mais nous vivons et servons au sein d’une Église pétrifiée dans sa hiérarchie, qui fonctionne comme une monarchie de droit divin dans laquelle l’autorité, confondue avec la coercition, appartient aux hommes. La vie dans une culture urbaine du premier monde ne favorise pas la souplesse et la mobilité dont une communauté a besoin pour la mission et ne facilite pas le partage spirituel. De plus en plus les célébrations liturgiques sont déprimantes, quand elles existent. Le soutien matériel ou moral de l’Église est rare (au mieux), sauf de la part d’autres communautés religieuses et de laïcs.

Dans tout cela, les religieuses discernent leur appel, la vie vers laquelle elles tendent. Elles ne savent peut-être pas toujours comment faire, mais la plupart d’entre elles disent très clairement que la solution ne consiste pas à dénaturer leur vie. Jamais Jésus n’a promis à ses disciples sécurité, approbation, certitude ou confort. Ce qu’il a promis, c’est que ceux qui auront laissé « maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs »à cause de lui et à cause de l'Évangile recevront « au centuple maintenant, en ce temps-ci, maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et dans le monde à venir la vie éternelle » (Mc 10, 29-30).

Les sœurs qui ont persévéré parmi les épreuves de la réforme post-conciliaire sont soutenues par leur expérience intérieure, mystérieuse mais palpable, du centuple promis. Elles ne souhaitent certes pas la persécution, surtout en ce moment… Mais elles croient à la vie éternelle, qui est déjà leur « en ce temps-ci » et qui les attend en plénitude « dans le monde à venir ». Pour elles, la vie éternelle porte un Nom.

 

National Catholic Reporter, 11 septembre 2009
http://ncronline.org/news/discerning-ministerial-religious-life-today
Traduction : Johanne Archambault

 

Sandra M. Schneiders, religieuse de la Congrégation des Sœurs servantes du Cœur immaculé de Marie de Monroe, Michigan, est professeur en Études néotestamentaires et Spiritualité chrétienne à la faculté de théologie jésuite de l’université de la Californie à Berkeley.Deux autres textes de Sandra Schneiders ont été publiés précédemment sur NCRonline.org :

* La version française des textes du Nouveau Testament provient du portail www.interbible.org  évangiles de l’ACÉBAC (NDLT).

 

 

 

 

 

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