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Avons-nous gardé le souvenir de cette terrible
crise qui a bouleversé le Salvador pendant des
dizaines d’années? Le pouvoir d’extrême droite y
bafouait sans vergogne les droits humains les plus
fondamentaux. Et les États-Unis, soi-disant par
crainte du communisme et pour établir la
démocratie, envoyait des milliards à ce
gouvernement contrôlé par une armée qui
entretenait des escadrons de la mort…
Dans cette tourmente, l’Université d’Amérique
Centrale de San Salvador (UCA) – surtout grâce à
son équipe de jésuites – a joué un rôle
profondément humain et chrétien d’analyses de la
conjoncture, de dénonciation des injustices et
d’appel à la négociation entre le gouvernement
anti-démocratique et les forces de la guérilla
(FPL et FMLN).
Parmi ces jésuites, le recteur, Ignacio Ellacuria,
philosophe et théologien de la libération,
intervint sur tous les fronts pour faire surgir le
dialogue.
Résultat : dans la nuit du
16 novembre 1989, une
trentaine de militaires envahissaient le campus
de l’UCA, assassinaient lâchement les six jésuites
présents, leur cuisinière et sa fille. On voulait
décapiter ainsi l’UCA, la réduire au silence.
Résultat : il y eut de telles protestations à
travers le monde, surtout aux États-Unis, que le
gouvernement salvadorien dut enfin négocier avec
la guérilla. Par delà la mort, ces grands témoins
poursuivaient leur action.
Merci à Scott Wright qui souligne avec force le
quinzième anniversaire de leur mort. Merci pour
les liens qu’il établit entre leur témoignage et
la situation qui est la nôtre depuis le 11
septembre 2001.
Que
reste-t-il des jésuites morts martyrs au Salvador
il y a quinze ans ? Cette question me vient
souvent à l’esprit, et il en va de même, j’en suis
sûr, pour les milliers de gens qui ont eu le
privilège de venir au Salvador durant la guerre et
d’être touchés au cœur par les gens qu’ils y ont
rencontrés. Elle surgit surtout quand je pense au
11 septembre, à l’Afghanistan, à l’Irak, aux
tortures infligées aux prisonniers d’Abou Ghraïb,
aux détenus de Guantanamo, quand je songe aux
dernières présidentielles américaines… Ces
événements, les martyrs du Salvador ne les
auraient pas laissés passer sans rien dire. Dans
ce sens, chacun d’eux nous a laissé quelque
chose : un cadeau, en même temps qu’un défi à
relever.
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Le
père Ignacio Ellacuria nous a légué un
nouveau langage pour interpréter le monde, lui qui
parlait de « peuples crucifiés », de « victimes à
faire descendre de la croix », de « fardeau du
réel à porter comme une croix », d’œuvre de paix à
accomplir en faisant nôtre « le point de vue des
veuves et des orphelins, et le destin tragique des
personnes assassinées ou disparues », en gardant
les yeux fixés « sur le Dieu de la vie, le Dieu
des pauvres, et non sur des idoles qui sécrètent
la mort et le néant ». Il m’arrive de craindre que
nous soyons devenus sourds aux « appels des
pauvres » et que, depuis le 11 septembre, les
idoles de la sécurité nationale et de la lutte
contre le terrorisme nous tiennent prisonniers.
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Le
père Ignacio Martin-Baro a jeté un nouvel
éclairage sur les terribles conséquences de la
guerre pour le tissu social d’un pays. Toute la
vie finit par tourner autour d’elle, disait-il :
la société se polarise, car chacun se met à
cataloguer son voisin comme ami ou ennemi; les
dirigeants prennent l’habitude de mentir au
peuple, et de plus en plus les conflits se règlent
par la violence. Ce portrait, j’en ai bien peur,
ressemble de près à la vie du peuple américain
depuis le 11 septembre.
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Le
père Segundo Montes a rafraîchi notre
regard sur les luttes sociales et les mouvements
sociaux. Je me souviens de l’avoir vu, peu de
temps avant son assassinat; il était venu à
Washington (D. C.) nous faire part de l’espoir que
lui inspirait la capacité des pauvres de
réorganiser leur avenir, même en pleine guerre,
peu après une visite au camp de réfugiés de
Colomoncagua, au Honduras. Le jour même de sa
mort, ces réfugiés ont eu l’audace de franchir la
frontière pour fonder au Salvador un village
qu’ils ont ultérieurement baptisé Ciudad Segundo Montes, en son honneur. Quand on a
demandé au père Montes pourquoi il ne se sauvait
pas dans un pays plus sûr, il a répondu : « Nous
sommes aussi des pasteurs, et les gens ont besoin
que l’Église reste auprès d’eux… La grâce de Dieu
n’abandonne personne, et nous ne pouvons pas les
abandonner non plus. »
Ces
trois jésuites s’étaient fait connaître dans le
monde entier, par leurs écrits surtout. Moins
illustres, les trois autres jouissaient tout
autant de l’affection des pauvres du Salvador, à
cause de leur travail de pasteurs et de leur
combat pour la justice.
Le
père Armando Lopez, homme plein de douceur,
se tenait au courant du travail des équipes
pastorales que j’accompagnais dans des zones de
combats comme Morazan et Chalatenango. Il avait
dirigé le séminaire du Salvador, et bon nombre des
prêtres qu’il avait formés avaient été assassinés,
ou contraints à la clandestinité ou à l’exil. Plus
tard, après la victoire sandiniste, il était
devenu recteur de l’Université d’Amérique centrale
au Nicaragua. Un an avant de mourir, il était curé
d’une toute petite paroisse à Soyapango, au
Salvador. Vingt-cinq de ses amis ont traversé les
zones de combat au péril de leur vie afin
d’assister à ses funérailles.
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Le
père Juan Ramon Moreno était connu pour son
œuvre d’évangélisation et de justice. Il parlait
de mondialisation des années avant que le mot se
répande. Mais, précisait-il, nous vivons dans un
monde de clivages, un monde divisé où les bonnes
nouvelles des uns sont les mauvaises nouvelles des
autres. Ce qui fait l’affaire des pauvres ne fait
pas celle des riches et des puissants. « Le
véritable ennemi du Dieu de Jésus Christ,
poursuivait-il, ce n’est pas l’athéisme, la
négation de l’existence de Dieu; c’est bien plus
la forme d’idolâtrie qui consiste à sacrifier des
millions d’êtres humains sur l’autel du pouvoir et
de l’argent. »
Le
père Joaquin Lopez y Lopez était connu pour
ses écoles Fe y Alegria, qui ont permis à
des milliers d’enfants salvadoriens de
s’instruire, et à des dizaines de milliers
d’autres de recevoir des soins médicaux dans leurs
cliniques. C’était le seul des martyrs à être venu
au monde au Salvador.
Elba Ramos
et sa fille Celina ont trouvé la mort en
même temps que les pères jésuites pour qui elles
faisaient la cuisine et le ménage. Leur mort
confère une dignité supplémentaire à celle des
prêtres, car elle rappelle la bonté et la foi des
pauvres, ainsi que des 75 000 victimes de la
guerre, dont la plupart étaient, comme Elba et
Celina, des gens pauvres, de bonne volonté et
habités par la foi.
Œuvrer à la justice pour construire la paix
Le
monde est-il devenu meilleur depuis quinze ans ?
Est-ce qu’on s’occupe plus des pauvres ? Les
martyrs suscitent-ils autre chose que de
l’indifférence ?
Les
inégalités entre riches et pauvres se creusent
dans le monde, même — et surtout ! — en cette ère
de mondialisation économique. Nous vivons dans une
civilisation de l’abondance qui n’étend pas ses
bénéfices à toute la population de la planète.
L’extrême richesse de quelques-uns repose sur
l’absolu dénuement d’un grand nombre. Ellacuria
nous l’a fait comprendre. Le seul modèle viable
est une civilisation de la pauvreté, qui
assurerait les besoins fondamentaux de tous les
humains de la terre et l’épanouissement de la
liberté. Dans ce monde, une « option
préférentielle pour les pauvres » serait au cœur
de nos valeurs, de nos rapports sociaux et des
systèmes économiques mondiaux.
Nous sommes à deux doigts de l’état de guerre
permanent : inéluctablement, le terrorisme devient
le catalyseur de notre vie politique. Déjà, étant
donné les agissements sinon la doctrine officielle
de l’actuel gouvernement américain en matière de
sécurité nationale, le portrait esquissé par
Martin-Baro devient notre réalité : polarisation
sociale, institutionnalisation du mensonge et
utilisation de la violence pour résoudre les
conflits. « Qui veut la paix prépare la guerre »,
semble penser ce gouvernement, à l’encontre du
précepte évangélique qui nous demande d’œuvrer
pour la justice afin d’assurer la paix.
Le
peuple américain se sent de plus en plus menacé;
ce gouvernement bafoue nos valeurs démocratiques
fondamentales et nos traditions pacifiques. Nous
avons désespérément besoin qu’une voix prophétique
se fasse entendre dans nos églises. Il est pour le
moins inquiétant que tant de leaders religieux
aient exprimé leur vive opposition à la guerre en
Iraq, jugée contraire à la morale, au droit et à
la justice, et demeurent à ce point silencieux
quant à sa poursuite et à l’occupation du pays.
Quand, deux mois avant le début des hostilités, je
suis revenu d’Iraq pour demander à l’un des chefs
de notre Église une vigoureuse condamnation
publique de la guerre, il m’a répondu : « Nos élus
savent mieux que nous ce qu’il convient de faire,
car ils ont des informations que nous ne
connaissons pas. » Nous ne pouvons plus nous
permettre autant de naïveté, ni refuser d’assumer
nos responsabilités de citoyens et de chrétiens
envers les victimes des guerres actuelles et à
venir.
À
l’heure où les fondamentalismes religieux se sont
approprié le débat sur les « valeurs
religieuses », il n’est peut-être pas exagéré de
dire que nos Églises traversent une profonde crise
de la foi. Se retrouveront-elles dans la situation
des Églises chrétiennes d’Allemagne durant les
années 1930, soumises à l’État par la contrainte
ou infiltrées par lui, ou acceptant de ne pas
s’ingérer dans « ses » affaires en échange d’une
liberté relative, ou dans celle de l’Église
salvadorienne des années 1970 et 1980, en butte à
des persécutions dignes de l’ère des martyrs à
cause du refus de Mgr Romero de cautionner les
crimes de l’État ? Entre ces deux extrêmes, quelle
sorte d’Église serons-nous ?
Notre espérance en cet Avent (2004)
Cette semaine, des milliers d’Américains venus
d’un peu partout vont se regrouper sur la base
militaire de Fort Benning, en Géorgie, pour
réclamer la fermeture de l’« École des
Amériques », où ont été formés tant d’assassins et
de tortionnaires qui ont sévi en Amérique latine.
Ce geste est un bon moyen d’honorer la mémoire des
six jésuites morts martyrs au Salvador et des deux
femmes qui ont partagé leur sort.
Durant l’Avent, attendant que la lumière de Noël
vienne dissiper les ombres de la fin des temps et
du Jugement dernier, nous sommes appelés à
l’espérance. Et tandis que, de Fallouja à Ramalla,
du Soudan à la Colombie, les horreurs de la guerre
ébranlent notre espérance et nous plongent dans
l’obscurité, notre mission est de témoigner de la
lumière. Au Salvador, quand la succession des
saisons fait rêver à des lendemains meilleurs, et
que les poussières brassées par les vents
réfléchissent à plein ciel les couleurs du
couchant, les paysans se répètent un dicton qui
exprime cet espoir : « De la nuit noire jaillit
l’aurore. »
Ainsi, le souvenir des jésuites morts martyrs au
Salvador entretient notre espérance. Leur sang
sera une semence de chrétiens, comme l’a été celui
de nos ancêtres dans la foi, hommes et femmes de
l’Église primitive. La foi des martyrs et des
pauvres fera germer une nouvelle Église. Puisse ce
temps de l’Avent permettre à la lumière de remplir
l’obscurité, et à nous de cheminer à la suite des
six jésuites et des deux femmes qui les
accompagnaient, ainsi que des milliers d’hommes et
de femmes humbles et bons qui ont témoigné de leur
foi durant la guerre et y ont laissé leur vie. Que
l’Avent soit le moment de nous rappeler leur joie
avec gratitude, et de faire naître des raisons
d’espérer en posant avec générosité des gestes de
justice et en prenant des risques pour la paix.
Martin Luther King disait que le fait de vivre à
notre époque était en soi une raison d’espérer.
Puisse le souvenir des martyrs du Salvador
renforcer notre détermination à travailler sans
relâche pour la justice et la paix. Qu’il nous
aide à nous réjouir, dans l’espérance, d’avoir
pour mission de joindre les rangs des femmes et
des hommes qui, au cours de l’histoire, ont
travaillé pour la justice, agi avec compassion et
cheminé avec humilité en compagnie de leur Dieu,
assurés de marcher vers la justice, tout en
sachant que la route est longue.
(Traduction Johanne Archambault)
Merci à Scott Wright ainsi qu’aux responsables du
site
Religious Task Force on Central America and Mexico,
qui nous ont
gracieusement permis de traduire ce texte.
Voir aussi l'excellent livre de Teresa Whitfield,
Paying the Price.
Ignacio Ellacuria and the Murdered Jesuits of El
Salvador (Philadelphia, Temple University Press,
1994).
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