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Sharon Gubbay Helfer a fait un doctorat en
Études juives à l’Université Concordia de
Montréal. Elle est chercheure autonome (Histoire
orale).
J’aimerais, pour commencer, remercier les
organisateurs, le Réseau Culture et Foi, de nous
avoir convoqués aujourd’hui et de nous donner
l’occasion d’aborder des questions qui nous
troublent et nous concernent tous.
Je pense à ces questions dans le contexte des
études juives depuis maintenant une dizaine
d’années… mais ces questions, je les vis aussi
de manière très personnelle depuis mon
adolescence. Est-ce que ma religion est une
chose qui, en soi, est étroite et contraignante,
ou est-ce une chose qui libère, qui est belle,
qui m’attire ? Dans notre ère laïque, est-ce que
je choisis de m’identifier avec le judaïsme, ou
pas ?
Passant de l’intime à une vision
plus large, si nous nous posons des questions
concernant religion et fanatisme, et concernant
la foi, l’espoir et l’action concrète, et si
nous considérons que ces questions sont
cruciales, importantes, c’est que les forces qui
animent ces thèmes sont profondes et puissantes.
En jeu, il y a des questions d’identité,
personnelle et collective, de pouvoir politique,
et la question du pouvoir qui nous dépasse tous
ici sur terre.
Le chemin du dialogue
J’aimerais anticiper sur ma conclusion et dire
qu’à mon avis, le chemin à suivre pour alléger
ces problèmes est le chemin du dialogue : c’est
le contexte qui nous réunit ici ce matin. Je
prends d’abord un moment pour clarifier ce que
je comprends par « dialogue », pour y revenir
par la suite à la fin de mes remarques.
Au cœur du dialogue reste, je crois, le fait
d’humaniser l’autre, de lui donner, à lui ou à
elle, un visage. Ceci peut mener à ce dont parle
Emmanuel Lévinas, le philosophe juif, quand il
parle, et je cite un commentateur, « de
l’expérience fondamentale, celle qui nous saisit
lorsque nous ressentons (ne serait-ce que
fugitivement) le dénuement et l’extrême
vulnérabilité d’un visage. Cette vulnérabilité
nous prend en otage, malgré nous, nous nous
sentons responsable. Chez Lévinas la morale (ce
qu’il appelle aussi l’éthique) est philosophie
première, ce qui signifie que toute sa
conception du sujet et du rapport au monde
dépend de cette expérience fondamentale ». Chez
Lévinas, donc, la conception de l’éthique part
de cette expérience du visage de l’autre.
(Voir:
http://www.philophil.com/philosophe/levinas/ethique/levinas.htm)
En tenant compte de ceci, je vais d’abord
partager avec vous un peu de mon cheminement
identitaire personnel afin d’apporter encore un
visage, parmi les milliers de visages possibles,
à ce mot : « juif » ou « juive », et, par cela,
de me localiser dans le paysage complexe de la
vie juive d’aujourd’hui.
En deuxième lieu, je laisse le
personnel et l’intime pour offrir une
perspective sur l’histoire juive et sur ce
qu’elle pourrait apporter aux questions
d’ouverture et de fermeture. Troisièmement, je
parlerai des textes de la tradition juive et de
la manière dont ils peuvent appuyer l’ouverture
et le dialogue — ou pas. Pour terminer, je
conclurai avec une réflexion sur le pouvoir du
dialogue.
Mon chemin identitaire
Si je jette un regard en arrière, la place qu’a
prise dans ma vie le fait d’être née juive me
surprend; c’était un partenaire silencieux dans
la danse de ma vie, une présence qui a été comme
une absence parfois, une question sans voix et
sans réponse.
Je me vois à l’âge de 17 ans. C’est l’Expo,
cette belle célébration de l’internationalisme
et du partage. C’était à l’heure de
l’œcuménisme. Le père Irénée Beaubien a beaucoup
fait avancer la cause en convainquant le Vatican
d’abandonner sa pratique d’organiser un pavillon
distinct de celui des autres chrétiens, en
faveur d’un pavillon chrétien où protestants,
catholiques et autres chrétiens se sont joints.
Pour moi personnellement, comme pour tant
d’autres, c’était un été d’une immense liberté
et de joie, une ouverture vers un monde beau et
grand au-delà de nos frontières, un monde qui
est venu jusqu’à nos portes. Deux étés plus
tard, c’était mon premier grand voyage solo,
vers l’Angleterre, la France et, pour la
première fois, Israël.
En Angleterre, je logeais avec une vieille amie
de la famille, Nancy, qui, tout comme mon père,
faisait partie de la communauté juive de l’Inde;
elle était de Mumbai et mon père de Calcutta. La
vieille mère de Nancy habitait avec elle et je
n’oublierai jamais lui avoir raconté, tout
excitée, que nous avions réussi à envoyer un
vaisseau spatial avec des hommes qui avaient
« orbité » la lune. Elle m’a écoutée avec soin,
et puis m’a priée de répéter. Me regardant avec
indulgence, comme un enfant légèrement
déficient, elle m’a dit : « Des hommes, se
promenant autour de la lune ! Ne sois pas
ridicule ! La lune est beaucoup trop petite ! »
Cette anecdote illustre la vitesse du changement
et l’écart qui s’est ouvert entre les
générations.
Mais peu importe la génération, pour plusieurs,
à cette époque, les premières photos de la terre
prises de l’espace étaient enchanteresses. À
l’université, je jouais au « Jeu du monde » de
Buckminster Fuller, le but étant de voir comment
distribuer les ressources de la terre et
d’employer les principes du design pour créer un
avenir plus juste pour tous. Les religions
étaient démodées. L’identification avec le
judaïsme était une chose dépassée. Je me sentais
heureuse d’être internationaliste, et c’est dans
cet esprit que je suis allée en Israël pour la
première fois, apportant dans un filet
l’argenterie que la famille de Londres m’avait
donné à livrer à la tante de mon père, qui avait
quitté Calcutta pour aller passer le reste de sa
vie en Terre promise, à Jérusalem.
Je me souviens de mon arrivée à l’aéroport, la
nuit; je ne savais pas où je pouvais loger, le
« Y » était plein. Parmi les quelques autres
étudiants qui étaient sur le même vol, l’un nous
a dit qu’il connaissait une auberge dans la
vieille ville de Jérusalem et alors je l’ai
suivi. Il y avait de la place pour les garçons
mais la salle des filles était pleine. Mais vu
l’heure et ma fatigue, on ma donné la permission
de dormir seule sur le toit. Ma première nuit en
Israël a pris fin quand les étoiles pâlissaient;
le ciel noir s’est adouci vers le violet pour
ensuite rougir aux couleurs de l’aube, alors que
l’appel lancinant du muezzin m’éveillait.
C’était magnifique, exotique, poétique. J’étais
rêveuse et poétique comme adolescente, pas
politique, et je n’avais aucune idée de la
culture ou de la réalité qui étaient derrière
l’appel du muezzin.
Je n’en savais pas beaucoup plus sur la vie
juive. Quand je suis allée rendre visite à la
vieille tante de mon père dans sa petite
chambre, elle m’a offert du thé. Après, tentant
d’être polie et utile, j’ai fait la vaisselle.
Je me souviens de son visage, très pâle tout à
coup. Il paraît que j’avais placé la tasse qui
contenait du lait par-dessus une assiette
réservée à la viande — une interdiction centrale
parmi les règlements de la kashrout. C’est une
chose qui ne figurait pas dans ma jeunesse quasi
laïque et assimilée, et que par conséquent
j’ignorais totalement.
Je me rappelle aussi une femme qui se tenait
debout à l’arrêt d’autobus, à Haïfa, son visage
ridé, très bronzé, ses cheveux cachés sous un
fichu, son regard tourné loin devant elle, vers
l’horizon, qui ensuite m’a fixée directement :
« Reviens, elle me dit. Reviens vivre ici.
Trouve un mari, donne-nous des fils. Nous avons
besoin de soldats. »
L’automne suivant, je suis rentrée pour ma
dernière année d’études à l’université. Mes
parents ne parlaient jamais de l’Holocauste chez
nous, sans doute afin de nous protéger, nous les
enfants, et de nous laisser grandir à l’abri de
toutes ces horreurs. Puisque la famille de mon
père était de Calcutta et celle de ma mère
d’Alexandrie, il n’y avait pas eu de pertes
personnelles et ce silence était possible.
Alors quand, lors d’un cours de théâtre à
l’université, nous avons eu à lire une pièce
dans laquelle il était question de ce qui
s’était passé dans les camps de concentration,
j’ai subi un grand choc. Je me vois maintenant,
debout dans le silence de la bibliothèque, le
livre ouvert devant moi sur la grande table de
lecture : j’avais mal au ventre et la tête qui
tournait, tentant d’assimiler ce que je venais
de lire. Cette expérience a amplifié une sorte
de feeling noir qui me guettait, une
honte. Derrière l’heureuse internationaliste
souriante, il y avait quelque chose de
désagréable, quelque chose d’inconfortable, une
identité juive que je supportais mal.
Une dizaine d’années plus tard, lors d’une fête,
j’ai dû faire face à ce feeling désagréable. Je
me rappelle avoir été assise avec d’autres dans
une petite salle, autour d’une bougie, peut-être
y avait-il aussi de l’encens. Nous faisions le
tour du cercle, et chaque personne se racontait.
Quand est venu mon tour, j’ai raconté mes
origines à mon auditoire fasciné : mon père né à
Calcutta, ma mère à Alexandrie, en Égypte, sa
mère en Turquie et son père en Géorgie. Quand je
suis sortie de la salle un homme est venu vers
moi et m’a saisie par les épaules. Me regardant
droit dans les yeux il m’a dit : « Tu ne leur as
pas dit que tu es juive ! Tu as honte d’être
juive ! ». Et il avait raison. Au nuage grisâtre
et désagréable qui s’était associé avec mon
identité juive s’ajoutait l’intuition, que mon
expérience ultérieure m’a confirmée, que cet
auditoire de Québécois et de Québécoises, qui
était fasciné d’entendre la liste des pays
exotiques d’où venaient mes parents, aurait été
moins fasciné et possiblement hostile si je
m’étais présentée autrement, en privilégiant mon
identité juive.
L’étape ultime de ce cheminement identitaire est
arrivée plus tard cette même année. Dans le
contexte d’un cours que je suivais au programme
de maîtrise, un invité est venu nous parler de
la communauté juive de Montréal. Il a parlé de
la division culturelle centrale de la vie juive,
entre les Ashkénazes et les Sépharades,
c’est-à-dire les juifs originaires d’Europe
centrale et d’Europe de l’Est, où se parlait le
yiddish, d’un côté, et de l’autre les juifs
d’origine espagnole ou portugaise, venus de la
péninsule où une riche culture juive a fleuri
pendant 1000 ans, avant que Ferdinand et
Isabelle les expulsent. Il m’est venu de manière
très forte à ce moment-là que si je ne m’étais
pas identifiée avec les autres jeunes juifs et
juives qui constituaient le tiers de la
population de mon école secondaire, des jeunes
qui mangeaient du gefilte fisch et
partageaient des coutumes que j’ignorais, si je
ne m’étais jamais sentie chez moi là, il y avait
un autre lieu où j’avais ma place : parmi les
Sépharades. C’était une révélation. Comme si
deux grandes portes s’étaient ouvertes pour
laisser couler la grande rivière de l’histoire
juive, et j’y prenais part. J’avais ma place !
J’avais quand même une culture !
Après avoir été une juive isolée, aliénée, mal à
l’aise à l’intérieur de son identité, je suis
devenue un membre fier et fasciné d’une
collectivité. Ceci m’a apporté tous les
bienfaits et les richesses de la vie
communautaire, et en même temps m’a fait
connaître une mentalité de « nous » contre
« vous » qui peut parfois traverser la ligne qui
sépare la fierté de l’étroitesse et de la
fermeture. Ma nouvelle identité juive m’a amenée
à retourner en Israël, où j’ai vécu un an et
demi et où j’ai rencontré mon mari, un juif
ashkénaze né en Suède de parents qui ont fui les
Nazis, et dont le père a survécu aux camps de
concentration. Cette année et demie que Peter et
moi avons passée en Israël a été un moment
magnifique de liberté et de découverte pour nous
mais nous sommes restés naïfs. Ce n’est que
beaucoup plus tard, quand mon identité juive
s’est développée et m’a amenée à chercher le
dialogue avec l’autre, que j’ai eu l’expérience
importante et déchirante d’entendre tout ce que
j’avais cru savoir au sujet d’Israël, raconté de
l’autre côté de l’histoire. Cette expérience de
voir le visage et d’entendre la souffrance de
l’autre a définitivement été marquante pour moi.
Avec le mariage sont venus des enfants, trois
fils. J’ai fini par arriver à un moment où mon
manque de connaissance véritable de la vie juive
est devenu insupportable. Nous nous sommes
joints à une synagogue, j’y insistais, quand
nous sommes revenus vivre à Montréal, pour que
ces jeunes garçons aient une communauté juive à
l’intérieur de laquelle grandir, où ils seraient
connus des gens et où ils apprendraient à
connaître d’autres juifs. Mais qu’est-ce que moi
personnellement j’avais à donner à mes fils ?
Quel héritage juif étais-je en mesure de
partager avec eux ? C’est à ce moment-là que
j’ai décidé de retourner à l’école, et entrepris
des études qui viennent d’aboutir à un doctorat.
Avec ces études j’ai commencé à atteindre une
sorte de distance critique en ce qui concerne la
vie juive et à acquérir une vue d’ensemble par
rapport à l’histoire juive.
Mais on ne peut pas apprendre
l’histoire juive sans rencontrer l’histoire
chrétienne et affronter les relations difficiles
entre ces deux groupes. Dans les écoles
protestantes de Montréal nous avons appris
l’histoire chrétienne. Je vois toujours dans mon
esprit la carte des voyages de saint Paul,
chacun indiqué avec une couleur différente, et
bien sûr je peux encore chanter tous les chants
de Noël. J’ai grandi entourée de chrétiens et
chrétiennes, c’étaient mes amis; je les
accompagnais à l’église assez souvent… mais mes
études m’ont surprise en me montrant que dans le
passé les chrétiens avaient persécuté mon
peuple, beaucoup, pendant des siècles et des
siècles… et j’ai appris par là à connaître toute
une dimension nouvelle de la vie avec les
autres.
Perspectives sur l’histoire juive
Qui raconte l’histoire ? Qui choisit comment la
raconter ? Autant de questions qui peuvent
relever nettement du domaine de la politique. Ce
que j’aimerais partager maintenant avec vous est
une version assez standard de l’histoire juive,
une version qui comprend les questions
d’ouverture et de fermeture de manière
sociologique et sociopolitique.
De ce point de vue, si les communautés juives
étaient fermées dans un sens, c’est à cause des
conditions qui leur étaient imposées par leur
situation de vie minoritaire. La vie juive en
diaspora, donc, a toujours été une vie de
minorité. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ça veut
dire que, dès la destruction du deuxième Temple
et l’expulsion des juifs par les Romains en
l’année 70, les juifs ont dû subir des
règlements plus ou moins sévères selon les
temps, les lieux et les régimes, qui pouvaient
passer des règlements discriminatoires et aller
jusqu’à l’antisémitisme. Il y a eu des taxes
supplémentaires pour les juifs, des restrictions
sur le genre de travail qui leur était permis,
le type de bâtiments qu’ils avaient le droit de
construire, on leur a imposé des vêtements
particuliers pour les identifier. Presque deux
mille ans de vie en communauté minoritaire ! Il
en est ressorti une communauté à la vie très
riche, régie par ses propres lois, dont la
culture était bien sûr influencée par la vie de
la majorité (mets, langages, musique). Mais la
vie de cette communauté était forcément tournée
vers l’intérieur, car l’extérieur était loin, de
l’autre côté du mur du ghetto ou bien au delà
d’autres murs, moins concrets mais tout de même
présents.
La vie fermée des communautés juives a changé de
manière définitive avec la modernité, qui a
également transformé, partout en Occident, les
horizons de la philosophie, des arts, des
sciences et du commerce, et qui a délogé la
religion de sa place centrale. L’État s’est
laïcisé. Dans la vie juive, les deux piliers de
la modernité ont été « l’Émancipation » et la « Haskalah »,
celle-ci étant, dans les communautés juives
d’Europe, le reflet et la transposition des
grands courants du Siècle des Lumières. Ces deux
grands mouvements ont transformé la vie des
juifs européens. Pour la première fois depuis la
grande dispersion de l’ère romaine, les juifs
étaient libres de participer intégralement à la
vie politique et culturelle des sociétés dans
lesquelles ils vivaient. En quittant le ghetto,
plusieurs ont laissé derrière leurs pratiques
juives. Les murs qui enfermaient les communautés
juives s’écroulaient. Une explosion de
créativité était déclenchée sur plusieurs
fronts, notamment l’artistique et le politique.
Mais de nouvelles persécutions ont mené à une
déception devant la promesse de l’Émancipation.
Plusieurs juifs étaient convaincus que la
manière de réaliser la liberté et l’autonomie à
long terme était de copier les autres nations en
cherchant à avoir un pays propre. Le mouvement
sioniste est né vers la fin du 19e siècle.
Diverses destinations étaient suggérées, y
compris l’Ouganda et la Saskatchewan, mais en
fin de compte c’est la Palestine, lieu unique
dans l’histoire, les prières, l’imaginaire
collectif des juifs, qui a été retenue.
Ce sont les juifs allemands qui sont restés les
plus enthousiastes envers les bénéfices de
l’Émancipation et de la Haskalah. Ils aimaient
profondément leur pays, l’Allemagne, sa musique,
sa poésie, sa culture. Ils y ont contribué et se
sont sentis profondément enrichis à leur tour.
Il est apparu que leur confiance avait été mal
placée quand, dans les années 1930, l’Allemagne
a vu croître l’antisémitisme, avec les
conséquences que nous connaissons tous.
Plusieurs juifs allemands refusaient de croire
ce qui se passait et pensaient que tout
rentrerait dans l’ordre avec un peu de temps.
D’autres ont vu très clair et voulaient fuir
mais avaient de la difficulté à trouver des pays
qui les accepteraient. Le Canada était parmi ces
pays qui refusaient l’entrée aux juifs
désespérés. Cette histoire, bien documentée, est
présentée dans le livre None is Too Many
(Abella and Troper, 1982). Le titre du livre est
tiré d’un échange entre fonctionnaires durant
lequel, à la question « Combien de juifs
devrait-on admettre au Canada ? », la réponse
fut : « Zéro, c’est trop ».
Suite à la dévastation de l’Holocauste, la
promesse de la liberté en Israël prenait
l’allure d’une rédemption pour les juifs
européens. Pour la plupart des juifs, partout
dans le monde, la création de cet État moderne
était presque miraculeuse. En même temps,
d’autres, comme le philosophe juif du dialogue,
Martin Buber, se sont opposés au traitement
infligé aux Arabes palestiniens. Ces objections
se réverbèrent jusqu’à nos jours.
Avec la fondation de cet État, les juifs
d’Israël ont découvert, comme l’ont fait les
chrétiens et les musulmans en d’autres temps et
lieux, que la puissance politique est bien
différente de la puissance spirituelle et
comporte des décisions difficiles. Les problèmes
de survie et de gouvernement auxquels Israël a
fait face depuis 1948 et qui continuent
aujourd’hui présentent des défis énormes pour
nous tous, nous qui nous sommes dévoués au
dialogue. Il reste qu’Israël a accompli des
choses remarquables au cours de ses presque
60 années d’existence : la renaissance de
l’hébreu, le fait d’avoir accueilli des juifs
venus de différents pays où ils ont souffert du
manque de liberté de religion, le fait d’avoir
favorisé le développement d’une culture,
l’épanouissement des arts, le fait d’avoir fait
fleurir le désert.
Après la Deuxième Guerre mondiale, la plupart
des juifs sont quand même restés dans la
Diaspora. Il y a eu de nouveau des persécutions,
en Union soviétique et en Pologne en
particulier, mais en Amérique les pratiques
discriminatoires sont pour la plupart disparues
petit à petit. Si la vie et la culture juives
ont fleuri en Israël, elles ont progressé aussi
au Canada, aux États-Unis et ailleurs en
Occident. Même si quelques sectes juives sont
restées repliées sur elles-mêmes comme au temps
des ghettos, ou se sont refermées encore
davantage après la guerre, la plupart des juifs
se sont intégrés dans les sociétés occidentales.
Des mots yiddish, des mets juifs font maintenant
partie de la culture générale, des bagels et du
smoked meat à des mots comme chutzpah
et bien d’autres, qui sont entrés dans le
lexique de la langue anglaise. Il y a des
comédiens, musiciens, artistes, juges, avocats,
intellectuels, psychiatres, psychologues et
athlètes juifs. Au Québec et au Canada, les
juifs sont des citoyens d’un pays ouvert et ils
ont bien apprécié les occasions d’engagement que
cette ouverture leur a offertes.
Est-ce que les choses se sont détériorées ?
Est-ce que l’ouverture que nous avons bâtie
ensemble se trouve menacée aujourd’hui ? Y
a-t-il des signes que la communauté juive se
referme sur elle-même ? À vrai dire, je ne sais
pas. Nous pourrions en discuter.
Si les facteurs politiques ont beaucoup
influencé les habitudes communautaires de la vie
juive au cours des siècles, qu’est-ce qu’il en
est pour nos textes sacrés ? Est-ce que ces
textes encouragent l’ouverture et le dialogue ou
bien la fermeture et l’intransigeance, selon la
question posée pour notre forum. Cette question
m’a travaillée énormément, surtout au début,
quand j’ai commencé à fréquenter la synagogue et
à lire la Torah chaque semaine. Il y a des
passages affreux pour quelqu’un comme moi, femme
de nature pacifiste, et j’ai eu beaucoup de
difficultés à trouver comment les recevoir.
Mais il y a quelque chose de
primordial à dire ici de la tradition juive.
C’est que les rabbins qui étudiaient ces textes
dès le début étaient également troublés par
différents passages. Les livres de la loi juive
nous présentent leurs inquiétudes, leurs
discussions, les opinions minoritaires. La
richesse de cette littérature est énorme. De nos
jours, des femmes orthodoxes prennent la relève
et travaillent à faire évoluer la loi vers des
attitudes plus ouvertes envers les femmes. Ceci
pour dire qu’il n’y a certainement pas une seule
réponse à la question de savoir si les textes
sont source d’ouverture ou de fermeture. Nous
savons tous que, comme le dit Antonio à Bassanio
dans Le Marchand de Venise, le Diable
peut citer les Écritures pour ses fins propres.
Toutes sortes de comportements trouvent un appui
dans les textes sacrés. Celui du colon juif
convaincu qu’il suit la parole de Dieu en
prenant illégalement possession de territoires
palestiniens, celui des trois peuples du Livre
qui excluent leurs femmes des pratiques
rituelles en citant leurs textes — et nous
connaissons combien d’autres exemples.
Le pouvoir du dialogue
Alors, ayant exposé ces différentes
problématiques, je tiens maintenant à vous
offrir quelques-uns de mes propres textes
préférés. Car à mon avis il ne fait aucun doute,
mais vraiment aucun, que les textes du
judaïsme, comme d’ailleurs les textes de toute
grande religion, ancrent une seule vérité
d’unité et d’amour.
Dans la tradition juive, il y a la prière du « Shema »,
tirée du Deutéronome, chapitre 6 :
Chmâ, Israël, Ado-nay Elo-henou,
Ado-nay Ehad

Ceci est la prière clé de la tradition juive :
Écoute, Israël, l’Éternel, notre
Dieu, l’Éternel est UN.
Tu aimeras l’Éternel ton Dieu, de tout ton cœur,
de toute ton âme et de toutes tes forces.
J’ai médité longtemps cette prière il y a
quelques années et sa signification, au moins en
ce moment, est devenue claire pour moi. J’ai
compris le « un » comme connexion à une immense
unité au delà de notre compréhension humaine; je
l’ai compris comme l’unité incompréhensible du
big bang fondateur de l’univers. Je l’ai
compris dans le sens aussi de l’unité de la vie
sur terre, en résonance avec l’émerveillement
pour la terre vue de l’espace. Et aussi, j’ai
compris que, pour moi, Dieu veut dire amour.
Partout dans la tradition juive il y a également
le souci de l’étranger. Il est exprimé maintes
fois, de différentes façons. À la base se trouve
le passage dramatique où le peuple d’Israël suit
Moise jusqu’au pied du mont Sinaï; Dieu appelle
Moïse au sommet de la montagne et lui parle
directement. Il y a du tonnerre et des éclairs,
la trompette résonne, la montagne est enveloppée
de fumée et tremble, et le peuple a peur. Moïse
lui dit ce que Dieu a ordonné : tu n’auras pas
d’autres dieux, tu ne commettras point
d’assassinat, et les autres commandements que
nous connaissons (Exode 19 et 20). Et un peu
plus loin, dans les commandements qui suivent,
on lit ceci : «Tu n’opprimeras point l’étranger;
vous savez ce qu’éprouve l’étranger, car vous
avez été étrangers dans le pays d’Égypte» (23,9).
Lors de la Pâque juive, que nous venons de
célébrer comme à chaque année, nous revivons
l’exode d’Égypte. La pédagogie de ce rituel est
bien claire : chaque juif doit s’imaginer que
c’est lui ou elle qui a personnellement subi
l’esclavage, pour savoir ce que c’est, pour que
ce sentiment ne devienne jamais une chose vue de
loin, qui concerne quelqu’un d’autre.
J’inclus un troisième passage parce que je
l’aime beaucoup. C’est tiré de la Parasha
Nitzavim, la section de la Torah
lue par mon fils cadet lors de sa bar mitzvah.
Nous approchons de la fin du livre du
Deutéronome. C’est la fin du voyage du peuple
juif. Il y a eu l’appel de Dieu à Abraham, les
pérégrinations, les années en Égypte,
l’esclavage, la libération, l’exode, la
révélation du mont Sinaï, les années dans le
désert. Après tout cela, le peuple arrive avec
son leader en vue de la Terre promise. Moïse,
devenu vieux, sait qu’il ne lui sera pas permis
d’y entrer avec son peuple, et alors il le prie
de suivre les commandements que Dieu lui a
donnés. Il lui parle longuement, lui disant ce
qu’il faut et ne faut pas faire, il énumère
toute une liste, qu’il répète afin que le peuple
n’oublie pas. Puis il lui dit :
Ce commandement que je te prescris aujourd’hui
n’est certainement point au-dessus de tes forces
et hors de ta portée.
II n’est pas dans le ciel, pour que tu dises :
Qui montera pour nous au ciel et nous l’ira
chercher, qui nous le fera entendre, afin que
nous le mettions en pratique ?
II n’est pas de l’autre côté de la mer, pour que
tu dises : Qui passera pour nous de l’autre côté
de la mer et nous l’ira chercher, qui nous le
fera entendre, afin que nous le mettions en
pratique ?
C’est une chose, au contraire, qui est tout près
de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin
que tu la mettes en pratique (Dt 30, 11-14).
J’adore la simplicité de ceci. Pour moi ça
représente la connexion avec le pouvoir qui nous
dépasse; une connexion qui est intime, tout
près, à l’intérieur même de nous.
Alors, à qui appartiennent les textes sacrés, et
qui décide de leur interprétation — ouverte ou
fermée ? C’est ici, à mon avis, que le dialogue
interreligieux entre en scène. Si nous tenons à
découvrir ce qui est le plus vrai, le plus
indiscutable et le plus permanent dans notre
propre tradition, et si nous croyons, comme je
le crois moi-même, qu’il y a au cœur de chaque
grande religion un message d’amour et d’unité,
alors, dans nos rencontres avec des gens
d’autres religions, nous devons nous centrer
absolument sur les vérités communes qui nous
unissent.
À
vrai dire, résoudre les problèmes auxquels le
programme d’aujourd’hui fait allusion
nécessiterait la totalité de nos ressources, de
nos habiletés et de nos talents : tout ce que
nous avons à donner.
Mais le pire problème tourne souvent autour de
la peur : j’ai peur que vous me haïssiez, peur
que vous vouliez me détruire, et alors je dois
me défendre; à la limite, je dois vous détruire
avant toute chose, pour me protéger et protéger
les êtres qui me sont chers.
Pour conquérir la peur, il n’y a que l’amour.
L’amour surgit de source divine. Qu’on soit
croyant ou pas, peu importe, cet amour ou ce
sens éthique rejoint quelque chose qui nous
dépasse et nous réunit. Et le dialogue,
l’occasion d’être présent au visage de l’autre,
ça aide. Je pourrais vous raconter des histoires
de rencontres récentes dans ma vie qui m’ont
confirmée dans cette conviction, mais le temps
me manque. Nous pourrons y revenir plus tard
dans la journée. Merci.
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