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Ouvertures et fermetures :
une réflexion personnelle sur la danse des identités
 
Sharon Gubbay Helfer 

 


 

Sharon Gubbay Helfer a fait un doctorat en Études juives à l’Université Concordia de Montréal. Elle est chercheure autonome (Histoire orale).

 

J’aimerais, pour commencer, remercier les organisateurs, le Réseau Culture et Foi, de nous avoir convoqués aujourd’hui et de nous donner l’occasion d’aborder des questions qui nous troublent et nous concernent tous.

Je pense à ces questions dans le contexte des études juives depuis maintenant une dizaine d’années… mais ces questions, je les vis aussi de manière très personnelle depuis mon adolescence. Est-ce que ma religion est une chose qui, en soi, est étroite et contraignante, ou est-ce une chose qui libère, qui est belle, qui m’attire ? Dans notre ère laïque, est-ce que je choisis de m’identifier avec le judaïsme, ou pas ?

Passant de l’intime à une vision plus large, si nous nous posons des questions concernant religion et fanatisme, et concernant la foi, l’espoir et l’action concrète, et si nous considérons que ces questions sont cruciales, importantes, c’est que les forces qui animent ces thèmes sont profondes et puissantes. En jeu, il y a des questions d’identité, personnelle et collective, de pouvoir politique, et la question du pouvoir qui nous dépasse tous ici sur terre.

Le chemin du dialogue

J’aimerais anticiper sur ma conclusion et dire qu’à mon avis, le chemin à suivre pour alléger ces problèmes est le chemin du dialogue : c’est le contexte qui nous réunit ici ce matin. Je prends d’abord un moment pour clarifier ce que je comprends par « dialogue », pour y revenir par la suite à la fin de mes remarques.

Au cœur du dialogue reste, je crois, le fait d’humaniser l’autre, de lui donner, à lui ou à elle, un visage. Ceci peut mener à ce dont parle Emmanuel Lévinas, le philosophe juif, quand il parle, et je cite un commentateur, « de l’expérience fondamentale, celle qui nous saisit lorsque nous ressentons (ne serait-ce que fugitivement) le dénuement et l’extrême vulnérabilité d’un visage. Cette vulnérabilité nous prend en otage, malgré nous, nous nous sentons responsable. Chez Lévinas la morale (ce qu’il appelle aussi l’éthique) est philosophie première, ce qui signifie que toute sa conception du sujet et du rapport au monde dépend de cette expérience fondamentale ». Chez Lévinas, donc, la conception de l’éthique part de cette expérience du visage de l’autre. (Voir: http://www.philophil.com/philosophe/levinas/ethique/levinas.htm)

En tenant compte de ceci, je vais d’abord partager avec vous un peu de mon cheminement identitaire personnel afin d’apporter encore un visage, parmi les milliers de visages possibles, à ce mot : « juif » ou « juive », et, par cela, de me localiser dans le paysage complexe de la vie juive d’aujourd’hui.

En deuxième lieu, je laisse le personnel et l’intime pour offrir une perspective sur l’histoire juive et sur ce qu’elle pourrait apporter aux questions d’ouverture et de fermeture. Troisièmement, je parlerai des textes de la tradition juive et de la manière dont ils peuvent appuyer l’ouverture et le dialogue — ou pas. Pour terminer, je conclurai avec une réflexion sur le pouvoir du dialogue.

Mon chemin identitaire

Si je jette un regard en arrière, la place qu’a prise dans ma vie le fait d’être née juive me surprend; c’était un partenaire silencieux dans la danse de ma vie, une présence qui a été comme une absence parfois, une question sans voix et sans réponse.

Je me vois à l’âge de 17 ans. C’est l’Expo, cette belle célébration de l’internationalisme et du partage. C’était à l’heure de l’œcuménisme. Le père Irénée Beaubien a beaucoup fait avancer la cause en convainquant le Vatican d’abandonner sa pratique d’organiser un pavillon distinct de celui des autres chrétiens, en faveur d’un pavillon chrétien où protestants, catholiques et autres chrétiens se sont joints. Pour moi personnellement, comme pour tant d’autres, c’était un été d’une immense liberté et de joie, une ouverture vers un monde beau et grand au-delà de nos frontières, un monde qui est venu jusqu’à nos portes. Deux étés plus tard, c’était mon premier grand voyage solo, vers l’Angleterre, la France et, pour la première fois, Israël.

En Angleterre, je logeais avec une vieille amie de la famille, Nancy, qui, tout comme mon père, faisait partie de la communauté juive de l’Inde; elle était de Mumbai et mon père de Calcutta. La vieille mère de Nancy habitait avec elle et je n’oublierai jamais lui avoir raconté, tout excitée, que nous avions réussi à envoyer un vaisseau spatial avec des hommes qui avaient « orbité » la lune. Elle m’a écoutée avec soin, et puis m’a priée de répéter. Me regardant avec indulgence, comme un enfant légèrement déficient, elle m’a dit : « Des hommes, se promenant autour de la lune ! Ne sois pas ridicule ! La lune est beaucoup trop petite ! » Cette anecdote illustre la vitesse du changement et l’écart qui s’est ouvert entre les générations.

Mais peu importe la génération, pour plusieurs, à cette époque, les premières photos de la terre prises de l’espace étaient enchanteresses. À l’université, je jouais au « Jeu du monde » de Buckminster Fuller, le but étant de voir comment distribuer les ressources de la terre et d’employer les principes du design pour créer un avenir plus juste pour tous. Les religions étaient démodées. L’identification avec le judaïsme était une chose dépassée. Je me sentais heureuse d’être internationaliste, et c’est dans cet esprit que je suis allée en Israël pour la première fois, apportant dans un filet l’argenterie que la famille de Londres m’avait donné à livrer à la tante de mon père, qui avait quitté Calcutta pour aller passer le reste de sa vie en Terre promise, à Jérusalem.

Je me souviens de mon arrivée à l’aéroport, la nuit; je ne savais pas où je pouvais loger, le « Y » était plein. Parmi les quelques autres étudiants qui étaient sur le même vol, l’un nous a dit qu’il connaissait une auberge dans la vieille ville de Jérusalem et alors je l’ai suivi. Il y avait de la place pour les garçons mais la salle des filles était pleine. Mais vu l’heure et ma fatigue, on ma donné la permission de dormir seule sur le toit. Ma première nuit en Israël a pris fin quand les étoiles pâlissaient; le ciel noir s’est adouci vers le violet pour ensuite rougir aux couleurs de l’aube, alors que l’appel lancinant du muezzin m’éveillait. C’était magnifique, exotique, poétique. J’étais rêveuse et poétique comme adolescente, pas politique, et je n’avais aucune idée de la culture ou de la réalité qui étaient derrière l’appel du muezzin.

Je n’en savais pas beaucoup plus sur la vie juive. Quand je suis allée rendre visite à la vieille tante de mon père dans sa petite chambre, elle m’a offert du thé. Après, tentant d’être polie et utile, j’ai fait la vaisselle. Je me souviens de son visage, très pâle tout à coup. Il paraît que j’avais placé la tasse qui contenait du lait par-dessus une assiette réservée à la viande — une interdiction centrale parmi les règlements de la kashrout. C’est une chose qui ne figurait pas dans ma jeunesse quasi laïque et assimilée, et que par conséquent j’ignorais totalement.

Je me rappelle aussi une femme qui se tenait debout à l’arrêt d’autobus, à Haïfa, son visage ridé, très bronzé, ses cheveux cachés sous un fichu, son regard tourné loin devant elle, vers l’horizon, qui ensuite m’a fixée directement : « Reviens, elle me dit. Reviens vivre ici. Trouve un mari, donne-nous des fils. Nous avons besoin de soldats. »

L’automne suivant, je suis rentrée pour ma dernière année d’études à l’université. Mes parents ne parlaient jamais de l’Holocauste chez nous, sans doute afin de nous protéger, nous les enfants, et de nous laisser grandir à l’abri de toutes ces horreurs. Puisque la famille de mon père était de Calcutta et celle de ma mère d’Alexandrie, il n’y avait pas eu de pertes personnelles et ce silence était possible.

Alors quand, lors d’un cours de théâtre à l’université, nous avons eu à lire une pièce dans laquelle il était question de ce qui s’était passé dans les camps de concentration, j’ai subi un grand choc. Je me vois maintenant, debout dans le silence de la bibliothèque, le livre ouvert devant moi sur la grande table de lecture : j’avais mal au ventre et la tête qui tournait, tentant d’assimiler ce que je venais de lire. Cette expérience a amplifié une sorte de feeling noir qui me guettait, une honte. Derrière l’heureuse internationaliste souriante, il y avait quelque chose de désagréable, quelque chose d’inconfortable, une identité juive que je supportais mal.

Une dizaine d’années plus tard, lors d’une fête, j’ai dû faire face à ce feeling désagréable. Je me rappelle avoir été assise avec d’autres dans une petite salle, autour d’une bougie, peut-être y avait-il aussi de l’encens. Nous faisions le tour du cercle, et chaque personne se racontait. Quand est venu mon tour, j’ai raconté mes origines à mon auditoire fasciné : mon père né à Calcutta, ma mère à Alexandrie, en Égypte, sa mère en Turquie et son père en Géorgie. Quand je suis sortie de la salle un homme est venu vers moi et m’a saisie par les épaules. Me regardant droit dans les yeux il m’a dit : « Tu ne leur as pas dit que tu es juive ! Tu as honte d’être juive ! ». Et il avait raison. Au nuage grisâtre et désagréable qui s’était associé avec mon identité juive s’ajoutait l’intuition, que mon expérience ultérieure m’a confirmée, que cet auditoire de Québécois et de Québécoises, qui était fasciné d’entendre la liste des pays exotiques d’où venaient mes parents, aurait été moins fasciné et possiblement hostile si je m’étais présentée autrement, en privilégiant mon identité juive.

L’étape ultime de ce cheminement identitaire est arrivée plus tard cette même année. Dans le contexte d’un cours que je suivais au programme de maîtrise, un invité est venu nous parler de la communauté juive de Montréal. Il a parlé de la division culturelle centrale de la vie juive, entre les Ashkénazes et les Sépharades, c’est-à-dire les juifs originaires d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, où se parlait le yiddish, d’un côté, et de l’autre les juifs d’origine espagnole ou portugaise, venus de la péninsule où une riche culture juive a fleuri pendant 1000 ans, avant que Ferdinand et Isabelle les expulsent. Il m’est venu de manière très forte à ce moment-là que si je ne m’étais pas identifiée avec les autres jeunes juifs et juives qui constituaient le tiers de la population de mon école secondaire, des jeunes qui mangeaient du gefilte fisch et partageaient des coutumes que j’ignorais, si je ne m’étais jamais sentie chez moi là, il y avait un autre lieu où j’avais ma place : parmi les Sépharades. C’était une révélation. Comme si deux grandes portes s’étaient ouvertes pour laisser couler la grande rivière de l’histoire juive, et j’y prenais part. J’avais ma place ! J’avais quand même une culture !

Après avoir été une juive isolée, aliénée, mal à l’aise à l’intérieur de son identité, je suis devenue un membre fier et fasciné d’une collectivité. Ceci m’a apporté tous les bienfaits et les richesses de la vie communautaire, et en même temps m’a fait connaître une mentalité de « nous » contre « vous » qui peut parfois traverser la ligne qui sépare la fierté de l’étroitesse et de la fermeture. Ma nouvelle identité juive m’a amenée à retourner en Israël, où j’ai vécu un an et demi et où j’ai rencontré mon mari, un juif ashkénaze né en Suède de parents qui ont fui les Nazis, et dont le père a survécu aux camps de concentration. Cette année et demie que Peter et moi avons passée en Israël a été un moment magnifique de liberté et de découverte pour nous mais nous sommes restés naïfs. Ce n’est que beaucoup plus tard, quand mon identité juive s’est développée et m’a amenée à chercher le dialogue avec l’autre, que j’ai eu l’expérience importante et déchirante d’entendre tout ce que j’avais cru savoir au sujet d’Israël, raconté de l’autre côté de l’histoire. Cette expérience de voir le visage et d’entendre la souffrance de l’autre a définitivement été marquante pour moi.

Avec le mariage sont venus des enfants, trois fils. J’ai fini par arriver à un moment où mon manque de connaissance véritable de la vie juive est devenu insupportable. Nous nous sommes joints à une synagogue, j’y insistais, quand nous sommes revenus vivre à Montréal, pour que ces jeunes garçons aient une communauté juive à l’intérieur de laquelle grandir, où ils seraient connus des gens et où ils apprendraient à connaître d’autres juifs. Mais qu’est-ce que moi personnellement j’avais à donner à mes fils ? Quel héritage juif étais-je en mesure de partager avec eux ? C’est à ce moment-là que j’ai décidé de retourner à l’école, et entrepris des études qui viennent d’aboutir à un doctorat. Avec ces études j’ai commencé à atteindre une sorte de distance critique en ce qui concerne la vie juive et à acquérir une vue d’ensemble par rapport à l’histoire juive.

Mais on ne peut pas apprendre l’histoire juive sans rencontrer l’histoire chrétienne et affronter les relations difficiles entre ces deux groupes. Dans les écoles protestantes de Montréal nous avons appris l’histoire chrétienne. Je vois toujours dans mon esprit la carte des voyages de saint Paul, chacun indiqué avec une couleur différente, et bien sûr je peux encore chanter tous les chants de Noël. J’ai grandi entourée de chrétiens et chrétiennes, c’étaient mes amis; je les accompagnais à l’église assez souvent… mais mes études m’ont surprise en me montrant que dans le passé les chrétiens avaient persécuté mon peuple, beaucoup, pendant des siècles et des siècles… et j’ai appris par là à connaître toute une dimension nouvelle de la vie avec les autres.

Perspectives sur l’histoire juive

Qui raconte l’histoire ? Qui choisit comment la raconter ? Autant de questions qui peuvent relever nettement du domaine de la politique. Ce que j’aimerais partager maintenant avec vous est une version assez standard de l’histoire juive, une version qui comprend les questions d’ouverture et de fermeture de manière sociologique et sociopolitique.

De ce point de vue, si les communautés juives étaient fermées dans un sens, c’est à cause des conditions qui leur étaient imposées par leur situation de vie minoritaire. La vie juive en diaspora, donc, a toujours été une vie de minorité. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ça veut dire que, dès la destruction du deuxième Temple et l’expulsion des juifs par les Romains en l’année 70, les juifs ont dû subir des règlements plus ou moins sévères selon les temps, les lieux et les régimes, qui pouvaient passer des règlements discriminatoires et aller jusqu’à l’antisémitisme. Il y a eu des taxes supplémentaires pour les juifs, des restrictions sur le genre de travail qui leur était permis, le type de bâtiments qu’ils avaient le droit de construire, on leur a imposé des vêtements particuliers pour les identifier. Presque deux mille ans de vie en communauté minoritaire ! Il en est ressorti une communauté à la vie très riche, régie par ses propres lois, dont la culture était bien sûr influencée par la vie de la majorité (mets, langages, musique). Mais la vie de cette communauté était forcément tournée vers l’intérieur, car l’extérieur était loin, de l’autre côté du mur du ghetto ou bien au delà d’autres murs, moins concrets mais tout de même présents.

La vie fermée des communautés juives a changé de manière définitive avec la modernité, qui a également transformé, partout en Occident, les horizons de la philosophie, des arts, des sciences et du commerce, et qui a délogé la religion de sa place centrale. L’État s’est laïcisé. Dans la vie juive, les deux piliers de la modernité ont été « l’Émancipation » et la « Haskalah », celle-ci étant, dans les communautés juives d’Europe, le reflet et la transposition des grands courants du Siècle des Lumières. Ces deux grands mouvements ont transformé la vie des juifs européens. Pour la première fois depuis la grande dispersion de l’ère romaine, les juifs étaient libres de participer intégralement à la vie politique et culturelle des sociétés dans lesquelles ils vivaient. En quittant le ghetto, plusieurs ont laissé derrière leurs pratiques juives. Les murs qui enfermaient les communautés juives s’écroulaient. Une explosion de créativité était déclenchée sur plusieurs fronts, notamment l’artistique et le politique. Mais de nouvelles persécutions ont mené à une déception devant la promesse de l’Émancipation. Plusieurs juifs étaient convaincus que la manière de réaliser la liberté et l’autonomie à long terme était de copier les autres nations en cherchant à avoir un pays propre. Le mouvement sioniste est né vers la fin du 19e siècle. Diverses destinations étaient suggérées, y compris l’Ouganda et la Saskatchewan, mais en fin de compte c’est la Palestine, lieu unique dans l’histoire, les prières, l’imaginaire collectif des juifs, qui a été retenue.

Ce sont les juifs allemands qui sont restés les plus enthousiastes envers les bénéfices de l’Émancipation et de la Haskalah. Ils aimaient profondément leur pays, l’Allemagne, sa musique, sa poésie, sa culture. Ils y ont contribué et se sont sentis profondément enrichis à leur tour. Il est apparu que leur confiance avait été mal placée quand, dans les années 1930, l’Allemagne a vu croître l’antisémitisme, avec les conséquences que nous connaissons tous. Plusieurs juifs allemands refusaient de croire ce qui se passait et pensaient que tout rentrerait dans l’ordre avec un peu de temps. D’autres ont vu très clair et voulaient fuir mais avaient de la difficulté à trouver des pays qui les accepteraient. Le Canada était parmi ces pays qui refusaient l’entrée aux juifs désespérés. Cette histoire, bien documentée, est présentée dans le livre None is Too Many (Abella and Troper, 1982). Le titre du livre est tiré d’un échange entre fonctionnaires durant lequel, à la question « Combien de juifs devrait-on admettre au Canada ? », la réponse fut : « Zéro, c’est trop ».

Suite à la dévastation de l’Holocauste, la promesse de la liberté en Israël prenait l’allure d’une rédemption pour les juifs européens. Pour la plupart des juifs, partout dans le monde, la création de cet État moderne était presque miraculeuse. En même temps, d’autres, comme le philosophe juif du dialogue, Martin Buber, se sont opposés au traitement infligé aux Arabes palestiniens. Ces objections se réverbèrent jusqu’à nos jours.

Avec la fondation de cet État, les juifs d’Israël ont découvert, comme l’ont fait les chrétiens et les musulmans en d’autres temps et lieux, que la puissance politique est bien différente de la puissance spirituelle et comporte des décisions difficiles. Les problèmes de survie et de gouvernement auxquels Israël a fait face depuis 1948 et qui continuent aujourd’hui présentent des défis énormes pour nous tous, nous qui nous sommes dévoués au dialogue. Il reste qu’Israël a accompli des choses remarquables au cours de ses presque 60 années d’existence : la renaissance de l’hébreu, le fait d’avoir accueilli des juifs venus de différents pays où ils ont souffert du manque de liberté de religion, le fait d’avoir favorisé le développement d’une culture, l’épanouissement des arts, le fait d’avoir fait fleurir le désert.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la plupart des juifs sont quand même restés dans la Diaspora. Il y a eu de nouveau des persécutions, en Union soviétique et en Pologne en particulier, mais en Amérique les pratiques discriminatoires sont pour la plupart disparues petit à petit. Si la vie et la culture juives ont fleuri en Israël, elles ont progressé aussi au Canada, aux États-Unis et ailleurs en Occident. Même si quelques sectes juives sont restées repliées sur elles-mêmes comme au temps des ghettos, ou se sont refermées encore davantage après la guerre, la plupart des juifs se sont intégrés dans les sociétés occidentales. Des mots yiddish, des mets juifs font maintenant partie de la culture générale, des bagels et du smoked meat à des mots comme chutzpah et bien d’autres, qui sont entrés dans le lexique de la langue anglaise. Il y a des comédiens, musiciens, artistes, juges, avocats, intellectuels, psychiatres, psychologues et athlètes juifs. Au Québec et au Canada, les juifs sont des citoyens d’un pays ouvert et ils ont bien apprécié les occasions d’engagement que cette ouverture leur a offertes.

Est-ce que les choses se sont détériorées ? Est-ce que l’ouverture que nous avons bâtie ensemble se trouve menacée aujourd’hui ? Y a-t-il des signes que la communauté juive se referme sur elle-même ? À vrai dire, je ne sais pas. Nous pourrions en discuter.

Si les facteurs politiques ont beaucoup influencé les habitudes communautaires de la vie juive au cours des siècles, qu’est-ce qu’il en est pour nos textes sacrés ? Est-ce que ces textes encouragent l’ouverture et le dialogue ou bien la fermeture et l’intransigeance, selon la question posée pour notre forum. Cette question m’a travaillée énormément, surtout au début, quand j’ai commencé à fréquenter la synagogue et à lire la Torah chaque semaine. Il y a des passages affreux pour quelqu’un comme moi, femme de nature pacifiste, et j’ai eu beaucoup de difficultés à trouver comment les recevoir.

Mais il y a quelque chose de primordial à dire ici de la tradition juive. C’est que les rabbins qui étudiaient ces textes dès le début étaient également troublés par différents passages. Les livres de la loi juive nous présentent leurs inquiétudes, leurs discussions, les opinions minoritaires. La richesse de cette littérature est énorme. De nos jours, des femmes orthodoxes prennent la relève et travaillent à faire évoluer la loi vers des attitudes plus ouvertes envers les femmes. Ceci pour dire qu’il n’y a certainement pas une seule réponse à la question de savoir si les textes sont source d’ouverture ou de fermeture. Nous savons tous que, comme le dit Antonio à Bassanio dans Le Marchand de Venise, le Diable peut citer les Écritures pour ses fins propres. Toutes sortes de comportements trouvent un appui dans les textes sacrés. Celui du colon juif convaincu qu’il suit la parole de Dieu en prenant illégalement possession de territoires palestiniens, celui des trois peuples du Livre qui excluent leurs femmes des pratiques rituelles en citant leurs textes — et nous connaissons combien d’autres exemples.

Le pouvoir du dialogue

Alors, ayant exposé ces différentes problématiques, je tiens maintenant à vous offrir quelques-uns de mes propres textes préférés. Car à mon avis il ne fait aucun doute, mais vraiment aucun, que les textes du judaïsme, comme d’ailleurs les textes de toute grande religion, ancrent une seule vérité d’unité et d’amour.

Dans la tradition juive, il y a la prière du « Shema », tirée du Deutéronome, chapitre 6 :

Chmâ, Israël, Ado-nay Elo-henou, Ado-nay Ehad

Ceci est la prière clé de la tradition juive :

Écoute, Israël, l’Éternel, notre Dieu, l’Éternel est UN.
Tu aimeras l’Éternel ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces.

J’ai médité longtemps cette prière il y a quelques années et sa signification, au moins en ce moment, est devenue claire pour moi. J’ai compris le « un » comme connexion à une immense unité au delà de notre compréhension humaine; je l’ai compris comme l’unité incompréhensible du big bang fondateur de l’univers. Je l’ai compris dans le sens aussi de l’unité de la vie sur terre, en résonance avec l’émerveillement pour la terre vue de l’espace. Et aussi, j’ai compris que, pour moi, Dieu veut dire amour.

Partout dans la tradition juive il y a également le souci de l’étranger. Il est exprimé maintes fois, de différentes façons. À la base se trouve le passage dramatique où le peuple d’Israël suit Moise jusqu’au pied du mont Sinaï; Dieu appelle Moïse au sommet de la montagne et lui parle directement. Il y a du tonnerre et des éclairs, la trompette résonne, la montagne est enveloppée de fumée et tremble, et le peuple a peur. Moïse lui dit ce que Dieu a ordonné : tu n’auras pas d’autres dieux, tu ne commettras point d’assassinat, et les autres commandements que nous connaissons (Exode 19 et 20). Et un peu plus loin, dans les commandements qui suivent, on lit ceci : «Tu n’opprimeras point l’étranger; vous savez ce qu’éprouve l’étranger, car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte» (23,9). Lors de la Pâque juive, que nous venons de célébrer comme à chaque année, nous revivons l’exode d’Égypte. La pédagogie de ce rituel est bien claire : chaque juif doit s’imaginer que c’est lui ou elle qui a personnellement subi l’esclavage, pour savoir ce que c’est, pour que ce sentiment ne devienne jamais une chose vue de loin, qui concerne quelqu’un d’autre.

J’inclus un troisième passage parce que je l’aime beaucoup. C’est tiré de la Parasha Nitzavim, la section de la Torah lue par mon fils cadet lors de sa bar mitzvah. Nous approchons de la fin du livre du Deutéronome. C’est la fin du voyage du peuple juif. Il y a eu l’appel de Dieu à Abraham, les pérégrinations, les années en Égypte, l’esclavage, la libération, l’exode, la révélation du mont Sinaï, les années dans le désert. Après tout cela, le peuple arrive avec son leader en vue de la Terre promise. Moïse, devenu vieux, sait qu’il ne lui sera pas permis d’y entrer avec son peuple, et alors il le prie de suivre les commandements que Dieu lui a donnés. Il lui parle longuement, lui disant ce qu’il faut et ne faut pas faire, il énumère toute une liste, qu’il répète afin que le peuple n’oublie pas. Puis il lui dit :

Ce commandement que je te prescris aujourd’hui n’est certainement point au-dessus de tes forces et hors de ta portée.

II n’est pas dans le ciel, pour que tu dises : Qui montera pour nous au ciel et nous l’ira chercher, qui nous le fera entendre, afin que nous le mettions en pratique ?

II n’est pas de l’autre côté de la mer, pour que tu dises : Qui passera pour nous de l’autre côté de la mer et nous l’ira chercher, qui nous le fera entendre, afin que nous le mettions en pratique ?

C’est une chose, au contraire, qui est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique (Dt 30, 11-14).

J’adore la simplicité de ceci. Pour moi ça représente la connexion avec le pouvoir qui nous dépasse; une connexion qui est intime, tout près, à l’intérieur même de nous.

Alors, à qui appartiennent les textes sacrés, et qui décide de leur interprétation — ouverte ou fermée ? C’est ici, à mon avis, que le dialogue interreligieux entre en scène. Si nous tenons à découvrir ce qui est le plus vrai, le plus indiscutable et le plus permanent dans notre propre tradition, et si nous croyons, comme je le crois moi-même, qu’il y a au cœur de chaque grande religion un message d’amour et d’unité, alors, dans nos rencontres avec des gens d’autres religions, nous devons nous centrer absolument sur les vérités communes qui nous unissent.

À vrai dire, résoudre les problèmes auxquels le programme d’aujourd’hui fait allusion nécessiterait la totalité de nos ressources, de nos habiletés et de nos talents : tout ce que nous avons à donner.

Mais le pire problème tourne souvent autour de la peur : j’ai peur que vous me haïssiez, peur que vous vouliez me détruire, et alors je dois me défendre; à la limite, je dois vous détruire avant toute chose, pour me protéger et protéger les êtres qui me sont chers.

Pour conquérir la peur, il n’y a que l’amour. L’amour surgit de source divine. Qu’on soit croyant ou pas, peu importe, cet amour ou ce sens éthique rejoint quelque chose qui nous dépasse et nous réunit. Et le dialogue, l’occasion d’être présent au visage de l’autre, ça aide. Je pourrais vous raconter des histoires de rencontres récentes dans ma vie qui m’ont confirmée dans cette conviction, mais le temps me manque. Nous pourrons y revenir plus tard dans la journée. Merci.

 

 

 

 

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