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La vie spirituelle laïque
Sophie Tremblay

 


Dans la tradition spirituelle dont nous avons hérité, il y a séparation entre ce qui est sacré, religieux, spirituel et ce qui est profane. La consigne de base pour le cheminement spirituel: une concurrence entre l'attention portée à Dieu et celle portée au « monde ». Il faut penser à Dieu explicitement le plus possible. Le cloître constitue l'idéal de la vie chrétienne; seuls les moines et moniales vivent vraiment l'évangile jusqu'au bout. La vie laïque est faite de tiraillements perpétuels, condamnée à la demi-mesure. On se méfie des désirs humains d'épanouissement. Les conséquences de ce modèle exclusif ont été bien formulées par Pierre Teilhard de Chardin dans Le milieu divin:

Il y a une catégorie d'esprits (tout « directeur » les a rencontrés) pour qui la difficulté prend la forme et l'importance d'une perplexité continuelle et paralysante. Ces esprits-là, épris d'unité intérieure, se trouvent en proie à une véritable dualité spirituelle. D'une part, un instinct très sûr, confondu avec leur amour de l'être et leur goût de vivre, les attire vers la joie de créer et de connaître. D'autre part, une volonté supérieure d'aimer Dieu par-dessus tout leur fait redouter le moindre partage, le moindre gauchissement dans leurs affections.

Le conflit, risque de se terminer de l'une des trois manières suivantes: – tantôt le chrétien, refoulant son goût du tangible, se forcera à ne plus chercher d'intérêt que dans les objets purement religieux; et il essaiera de vivre dans un Monde divinisé par l'exclusion du plus grand nombre possible d'objets terrestres: – tantôt, agacé par l'opposition intérieure qui l'entrave, il enverra au loin les conseils évangéliques, et se décidera à mener ce qui lui semble une vie humaine et vraie; – tantôt, et c'est le cas le plus fréquent [dans la lère moitié du siècle], il renoncera à comprendre; jamais totalement à Dieu, jamais totalement aux choses: imparfait à ses propres yeux, insincère au jugement des hommes, il se résignera à mener une vie double.

Encore aujourd'hui, cette division fait partie de la vie de nombreux croyants. Une vie spirituelle laïque pourrait dépasser cette division funeste et stérile:

– Oser croire possible de réconcilier ce qui a été désuni (sous l'influence de la pensée grecque qui divisait le monde des Idées, pleinement vrai et spirituel, et le monde matériel, bas et inférieur: platonisme, stoïcisme).

– Dépasser les divisions et les hiérarchies qu'aimaient les chrétiens des premiers siècles mais qui causent souffrance et perplexité dans la culture présente, sans niveler les différences.

Il s'agirait d'une spiritualité de la vie quotidienne pour tous les baptisés.

1- Principes généraux

Si les circonstances de notre temps rendent ce virage urgent et évident, il tire aussi sa pertinence de sa continuité avec des aspects fondamentaux de la foi qui remontent jusqu'au Nouveau Testament et même avant, avec des fondements bibliques et théologiques.

Oser croire que les baptisés sont habités par l'Esprit vivant et vivifiant  

Il y a un dilemme que je me suis longtemps posé: où puis-je le plus rejoindre Dieu et trouver sa présence, dans le coeur des humains ou sur les autels des églises?

Les temples de pierre sont les images et symboles du temple premier, avant le temple de Jérusalem ou le Mont Garizim (dit Jésus à la Samaritaine dans l'évangile de Jean), avant la basilique Saint-Pierre ou l’église du quartier. « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous‘? », demande l'apôtre Paul aux Corinthiens (1 Co 3,16). L'Esprit Saint est force de vie, force créatrice, nourrissante et dynamisante qui traverse l'expérience humaine de part en part. Omniprésent et discret. On trouve sa présence au coeur de la vie humaine dans ce qu'elle a de plus quotidien, pas seulement ni avant tout dans ce qui est extraordinaire ou explicitement religieux.

La base de la vie chrétienne: vivre en accord intérieur et à l'écoute de l'Esprit, dans simplicité et profondeur où l'humain et le divin sont intimement liés, pas en compétition; être adorateur en esprit et en vérité (Jn 4, 23-24).  

Oser aimer la création et reconnaître en faire partie prenante

Il s'agit de. reconnaître la bonté fondamentale de la création voulue par Dieu, au commencement comme maintenant, tout au fil de l'évolution (ce qui ne signifie pas être naïf face au mal et à la souffrance). Dieu pose un regard bienveillant sur tout ce qu'il crée et sur l'humanité créée à son image. Nous, humains, sommes partie prenante de l'univers, du cosmos; notre créativité est prolongement et participation à l'activité créatrice de Dieu.

Les liens sont plus qu'étroits entre le matériel et le spirituel, comme l'écrivait déjà Péguy dans son poème Ève:

Car le surnaturel est lui-même charnel
Et l'arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le soi et cherche jusqu'au fond
Et l'arbre de la race est lui-même éternel

Et l'éternité même est dans le temporel
Et l'arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol et touche jusqu'au fond
Et le temps est lui-même un temps intemporel

Et l'arbre de la grâce et l'arbre de nature

Ont lié leurs deux troncs de noeuds si solennels
Ils ont tant confondu leurs destins fraternels
Que c'est la même essence et la même stature

Oser croire à l'incarnation

Notre foi nous appelle à croire que Dieu s'est indissolublement lié à l'humanité, qu'il a partie liée avec le monde. Cette union intime de l'humain et du divin décloisonne l'« univers sacré » et le « monde profane », de cette manière, il devient impossible de maintenir le dualisme. Aucun domaine de la vie courante n'est étranger à la vie menée à la suite du Christ. Voilà un encouragement à vivre sa foi à travers les défis du quotidien et le bourdonnement des places publiques. Comme l'écrit la théologienne américaine Elizabeth Dreyer : «Dès lors, comme chrétiens, notre tâche n'est pas d'amener le Christ au monde, mais plutôt d'observer, de découvrir et de dévoiler le Christ qui y est déjà présent». 

2- Quelques thèmes:  

Accepter ces principes de base entraîne un renversement de la perspective dualiste et divisée qui fait souffrir. Il y a donc une possibilité réelle de sortir des choix déchirants évoqués par Teilhard (être religieux, être humain ou essayer d'être l'un et l'autre sans l'être totalement). « Découvrir l'inhabituel dans ce qu'il y a de plus habituel, le grandiose dans ce qui est simple, le divin dans ce qui n'est que trop humain, tel est l'art de l'incarnation de notre Dieu, le secret de sa révélation », comme l'écrit Drewermann dans son commentaire de l'évangile de Marc. Nous sommes invités à rendre cette prise de conscience contagieuse dans les différents aspects de notre vie. En voici trois, à titre d'exemples.  

Des pratiques d'intériorité revisitées

Plusieurs raisons ou motivations peuvent nous entraîner à prier. Différents styles de prière sont enseignés et pratiqués: chapelet, oraison, méditation, etc. Mais qu'est-ce qui fonde notre vision de la prière: pourquoi prie-t-on? La prière, au fond, n'est-elle pas un moyen privilégié de se laisser transformer par l'amour de Dieu, moment d'attention explicite au mystère, à cet Autre dont notre expérience porte l'empreinte? « Prier, c'est consentir à apparaître paisiblement tel qu'on est sous le regard de Dieu, dans la conscience sereine que ce regard est bienveillant », Dans la prière se produit un mouvement de tout l'être dans le besoin et surtout le désir de Dieu, de son intimité. Ce qui est primordial, c'est la quête, le cheminement vers la transformation intérieure; se laisser atteindre et transformer par l'action mystérieuse de l'Amour. 

Les formes de prière demeurent relatives à cet élan viscéral; elles ne peuvent être sacralisées; Dieu est plus grand que les moyens que nous employons pour aller à lui. La diversité et la liberté dans les formes est saine et légitime. L'Esprit parle toutes les langues secrètes de nos coeurs. N'est-il pas malheureusement possible de dire des prières sans prier et d'en faire l'impasse d'un cheminement. Prier, est-ce une fin en soi? Ne serait-ce pas plutôt un moyen? L'important, est-ce de prier le plus possible? 

Certains restreignent la spiritualité à la prière seule. Cependant, la prière fait partie d'un tout plus large, celui de l’expérience humaine vécue dans la quête de l'authenticité, du dépassement, de la plénitude de l'humanité, du développement d'une plus grande qualité d'être, la recherche d'une union intime avec Dieu qui se reflète dans une vie cohérente et unifiée. Pourquoi se sentir coupable ou inférieur parce qu'on n'est pas toujours en prière? Il s'agirait plutôt de garder un espace pour la prière dans la mesure du possible, sans en faire une performance ou une obligation, afin d'intégrer cette dimension à l'ensemble de notre vie plutôt que de mener une vie double. 

Le rythme de vie

Nos vies se partagent entre le travail et les temps libres, dans une alternance quotidienne de diverses activités. Le travail est la partie de nos vies qui semble souvent le plus résister à la recherche d'une vie tout entière menée sous le signe de l’évangile. Il s'agit du point le plus sensible mentionné par Teilhard. Quel sens donner à mon travail? Comment vivre ces nombreuses heures passées devant une machine, un ordinateur, une cuisine ou à la maison avec les enfants? Un cheminement spirituel change-t-il quelque chose à la manière de servir un client, d'enseigner à un groupe d'adolescents rebelles ou d'analyser des budgets? Combien de personnes traînent chaque jour un sentiment de solitude et d'absurdité au travail? 

Pierre Teilhard de Chardin a formulé des propositions riches pour trouver sens au travail humain. Si la manière dont je vis et je fais mon travail est humaine et source de croissance, elle est alors pleinement spirituelle, affirme Teilhard. Dans son travail, quel qu'il soit, l'être humain actif et créatif est en quelque sorte le prolongement vivant et présent de l'amour créateur de Dieu. Le travail est essentiel à la dignité de l'homme. Il ne se réduit pas à la nécessité matérielle. Le perfectionnement et l'accomplissement de l'être humain dans le travail est un chemin concret et vivant d’union à Dieu. Le travail a du sens dans la mesure où ce que l'on fait contribue bien simplement à faire grandir ce que l’on est. Le travail n’a pas besoin d'être explicitement religieux pour être spirituel car « au nom de notre foi, nous avons le droit et le devoir de nous passionner pour les choses de la terre. » L'action entraîne d'elle-même une forme de détachement. En travaillant à se surpasser, il faut laisser derrière ce qu'on a déjà fait pour continuer de chercher. Ces pistes sont une invitation à pousser plus loin une réflexion qui puisse réconcilier l'accomplissement humain, matériel, intellectuel et le cheminement spirituel.

L'autre aspect dominant du rythme de vie, c'est le temps libre: le repos, les activités de loisir. Le repos est aujourd'hui une question de survie psychologique et sociale. Dans le contexte actuel où dépressions et burn-out se répandent chez des personnes de tout âge et tout horizon, le repos est une nécessité vitale. Pour les chrétiens, c'est une occasion de développer une spiritualité du repos. Retrouver son souffle, n'est-ce pas profondément spirituel? « Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il en vient à perdre son âme? », demandait Jésus dans l'évangile de Luc. Le repos est justement ce « temps perdu » qui nous permet de nous réajuster à ce qui nous habite en profondeur, ce moment qui nous ramène aux aspects existentiels et gratuits de nos relations avec les autres. Ce temps permet de réviser des choix de vie et des priorités. On n'a pas toujours le temps de se reposer, mais ne faut-il pas tenter de le trouver, de le prendre afin d’échapper à l'agitation perpétuelle qui nous éloigne de nous-mêmes, des autres et aussi de Dieu? Enfin, d'autres domaines du loisir mériteraient également une réflexion de ce type: pratique des sports, de la danse, de la musique, rassemblements et rencontres en famille, avec des amis, etc.

Le corps

Des conceptions négatives du corps sont enseignées depuis fort longtemps dans le christianisme. Le corps et lame sont considérées comme des entités séparées: un corps matériel, inférieur et mauvais et une âme immatérielle, seule spirituelle, au nom de laquelle on combat pour mortifier le corps, lourd et aliénant. Voici un exemple typique de cette attitude: « Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres et délivré de tout péché. Car l'homme intérieur est, en ce monde, étrangement appesanti par les nécessités du corps. » (Imitation de Jésus Christ, livre 1, ch. XXII). Mais actuellement, plusieurs courants liés au Nouvel Âge et aux spiritualités amérindiennes, orientales, ce)tes, etc. remettent en valeur des pratiques corporelles. On y affirme que le cheminement spirituel est un travail également corporel. Ceci nous pose des questions face à l'attitude chrétienne face au corps en spiritualité.  

Notre tradition comprend à cet égard des richesses sous-exploitées: les attitudes corporelles dans les célébrations liturgiques, par exemple. En développant une attitude différente, guidée par l'unité indissociable du corps et de l'âme (A.T.), nous découvrons à quel point le corps est partie prenante de nos états d'âme, à quel point le langage du coeur est corporel. N'aspirons-nous pas à ce que le corps soit l'expression profonde de notre être? N'est-il pas illusoire de penser atteindre Dieu en détruisant son corps? Notre corps de chair est appelé à être transformé et dynamisé par l'action intérieure de l'amour de Dieu, par l'échange d'amour, de compassion et d'amitié avec les autres. Certaines pratiques (exercices, régime alimentaire, posture) peuvent ainsi contribuer à rendre le corps attentif à l'essentiel, éveillé, disponible, afin d'approfondir dialogue et relation avec Dieu de même qu'avec les autres.

Ces trois champs ne sont que des exemples. La vie spirituelle laïque est un champ vaste qui ne demande qu'à être exploré, développé, partagé. Nous sommes appelés à vivre cette liberté et cette créativité dans une même fidélité au souffle évangélique et aux défis de notre culture et notre temps .

Questions pour le partage

1- Pierre Teilhard de Chardin décrit trois attitudes potentielles qu'adoptent des chrétiens tiraillés par une spiritualité qui divise l'humain et le spirituel:

Le conflit risque de se terminer de l'une des trois manières suivantes:

- tantôt le chrétien, refoulant son goût du tangible, se forcera à ne plus chercher d'intérêt que dans les objets purement religieux; et il essaiera de vivre dans un Monde divinisé par l'exclusion du plus grand nombre possible d'objets terrestres;

- tantôt, agacé par l'opposition intérieure qui l'entrave, il enverra au loin les conseils évangéliques, et se décidera à mener ce qui lui semble une vie humaine et vraie;

- tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, il renoncera à comprendre; jamais totalement à Dieu, jamais totalement aux choses: imparfait à ses propres yeux, insincère au jugement des hommes, Il se résignera à mener une vie double.

Cette description correspond-t-elle à quelque chose de votre expérience? Croyez-vous qu’il y ait d'autres voies possibles?

2- À votre avis, comment est-il possible d'harmoniser dans le quotidien différentes composantes d’une vie spirituelle laïque: pratiques d’intériorité, travail, repos, vie de couple et de famille, amitiés, engagement social, loisirs, vie communautaire?  

3- Dans nos assemblées eucharistiques, nous utilisons des mouvements corporels dont nous avons oublié la signification et sans exploiter leur potentiel: station debout, agenouillement, position assise, inclinaison, etc. Comment vous semblerait-il possible de retrouver le sens de la prière corporelle dans nos célébrations?

 

 

 

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